depuis septembre 2000

retour accueil


Actualités

Etonnements

Notes d'écriture

Notes de lecture

Webcam

Bio

Biblio

La Réserve,

Central


 Composants

Paysage et portrait en pied-de-poule

1937 Paris - Guernica
   
CV roman

Bestiaire domestique

pages spéciales

Ateliers d'écriture
 

Archives

Liens

rss

 

 

 

Notes d'écriture
 

Lire le recueil de photographie de François-Marie Banier, c’est entrer dans un pays de connaissance, l’univers une sorte de grand oncle que le voisinage des livres aurait consacré d’une manière définitive et unilatérale comme faisant définitivement partie de la famille. On oublie presque comme une évidence tout ce qu’on a lu et qui nous a pourtant marqué, Cap au pire, l’Innommable, Mal vu mal dit. On le voit marcher sur une plage à Tanger et revient instantanément en mémoire le poème Dieppe : « encore le dernier reflux / le galet mort / le demi tour puis les pas / vers les vieilles lumières. ». Ou encore, c’est la visite à Ussy qui réapparait, journée de fuite étrange dans une période difficile, va savoir pourquoi on avait atterri là-bas mais la chance était avec : l’ancienne gardienne de la propriété là par hasard et on avait fait le tour du propriétaire, mes propres pas dans les taupinières autrefois foulées par l’écrivain, pas une seule photographie à faire, cependant, à cause de l’imprévu. On se souvient aussi du court mémoire universitaire, rédigé en mai de l’année précédente, intitulé « Le rire de Samuel Beckett dans En attendant Godot et Fin de partie», histoire de montrer que le fameux Nobel savait être drôle. J’ai conservé le texte de cette intervention : voici l’occasion ou jamais de le reproduire dans une page spéciale.
(10/03/2010)
 

C’est un repas de famille. Je l’ai placée à côté de moi. On parle de choses et d’autres, nouvelles de tout un chacun, l’actualité et cela constitue une trame bruyante et gaie. On ne les a pas vus depuis la fin de l’année précédente. Traditionnellement ils partent plusieurs semaines dans ce pays plus chaud à la même époque pour éviter la neige, le froid et ses aléas. Ils ont bien raison : le poids des ans rend plus difficile qu’avant la lutte contre les intempéries. Dans la conversation, elle me glisse qu’elle a moins aimé mon dernier livre (mais ton père oui). Elle ne sait pas trop expliquer. Ça parle de ton enfance, non ? Je fais une moue dubitative parce qu’écrire, ce n’est jamais ce rapport simple, en tout cas, pas pour moi. Et puis on est interrompu, retour à la trame bruyante et gaie. Elle y revient quelques minutes plus tard. Non, je voulais dire que je n’avais pas trop aimé que tu parles de choses qui nous concernent. Qu’on a des taupes dans le jardin, par exemple. Que vont penser les voisins ? J’ai du répondre en minimisant le pouvoir de ma littérature : qui me lit ? Et qui penserait à faire des rapprochements ? Et quelle inconvénient de savoir qu’il y a des taupes chez nous comme dans la plupart des jardins ? On n’évoque plus le sujet du week-end, ce n’est vraiment pas grave et tellement à se dire encore. Mais j’y repense de temps en temps : bien-sûr, les taupes n’y étaient pour rien, juste un prétexte, une manière de protéger l’intimité, quelque chose qu’on sentait menacé, maintenant dit, écrit, donc vrai, gravé dans le marbre avec la cohorte de tout ce que l’on essaie souvent de cacher, d’enjoliver, faits futiles mais qui donnent une cohérence à la pensée, à la vie quotidienne, au domaine privé, quelques mystères, tout juste la distance qui permet de contrôler ce que l’on veut que les autres sachent. On attribue ce pouvoir de révélation à la littérature : tout ce qui est écrit doit être véritable mais la seule vérité n’est contenue que dans l’agencement des mots, tellement de possibilité, tellement d’approximations et de choix à faire que cette représentation ne peut-être qu’erronée. L’écrivain seul connaît cette distance entre écriture et réalité (deux mètres, un câble électrique ou une pelle comme évoqué dans cette même rubrique). Le lecteur ne possède pas la mesure, l’échelle, l’écart, le décalage. Il lit sans cette visibilité et les phrases sont admises comme des faits sincères et authentiques. Si le lecteur est un parfait inconnu, il laisse voguer son imaginaire dans cette absence de repère et peut ainsi fabriquer alors sa propre représentation (c’est ce qui participe au plaisir du texte, dans le sens de Roland Barthes). Si le lecteur vous connaît un peu et croît se reconnaître dans les pages, il ajoute alors une marque, un jalon qui lui permet de découvrir la réalité d’une distance entre ce qu’il croit être la vérité racontée et les mots qu’il a lus. Et c’est bien cette borne qui provoque son trouble, de la même manière que c’est la continuité d’un rocher, d’un mur, d’un tronc d’arbre jusqu’à terre qui anime le vertige. Rimbaud, paraît-il, avait répondu à sa mère, alors qu’elle lui demandait ce que pouvait bien vouloir dire les poèmes d’Une Saison en enfer qu’il s’apprêtait à publier : « Cela veut dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens » et c’est sans doute la meilleure réponse.
(03/03/2010)
 

C’était ce dimanche avec l’habitude prise d’aller courir et combien d’ailleurs cette manie est entrée dans le livre tout juste fini. Entré aussi l’épisode du collègue entrevu l’année précédente, à la même époque d’ailleurs, il était en vélo et j’avais relaté l’épisode en étonnements le 06/02/2009 avant de reprendre l’anecdote dans le chapitre 15, d’évoquer aussi dans le chapitre 17, comment je l’avais revu dans une course populaire (il court aussi, en plus du vélo). Voilà pour le mélange avec la fiction du livre en cours d’achèvement mais ce n’est pas un livre sur le jogging, loin de là, et c’est juste un aspect du personnage principal. Dans la réalité bien tangible, mon collègue se tient debout sur le trottoir avec une pelle à la main. Il a entrepris de boucher les trous que l’hiver a favorisés avec les passages répétés des voitures devant chez lui. Je m’arrête pour discuter et, c’est comme l’année passée, ce que j’ai retranscrit dans le chapitre 15 par « phrases hachées par le souffle encore court ». On discute donc. J’avais gardé aussi le souvenir d’échanges tels que je les avais aussi écrits par « A la rituelle question : et toi ça va le boulot ? Il reste laconique comme il se doit. ». Cette fois-ci, il est plus disert, le collègue, mais plus triste aussi. Oui, il a eu pas mal de problèmes dans le boulot. Dépression, il en sort à peine. Alors on parle de tous ces drames forcément qui traversent la boîte. Difficile de s’en sortir. Quinze jours avant, c’était aussi un autre qui m’avait évoqué son changement de boulot. Là aussi collusion entre réalité et fiction : j’ai fait entrer son anecdote dans le chapitre 66, vers la fin du roman. Plus ça va, plus je suis persuadé que c’est un roman que j’ai écrit, c'est-à-dire quelque chose qui a de la prise avec le réel, comme l’expression du béton qui prend quand il durcit. Mon roman prend.
(24/02/2010)
 

J’ai écrit encore une fois un roman sur mon boulot, singularité qui fait souvent se confronter écriture et réalité. Par exemple, dans cette même rubrique, le 27 janvier dernier, j’avais mesuré cette distance entre réalité et écriture : exactement deux mètres pour séparer le livre en train de se faire et ce collègue bien réel, resté sur le seuil de mon bureau, un écart de deux mètres donc entre lui et ma chaise, m’annonçant sa future retraite alors que c’était justement le sujet d’un chapitre que je venais d’écrire.
Maintenant, le livre est fini, je n’écrirai pas d’autres mots hormis quelques corrections. Curieusement, le lendemain de l’achèvement du manuscrit, c’est un fantôme qui vient me voir et se coltiner à ma fiction désormais éteinte. Je l’apprends par une dépêche AFP : un nouveau suicide dans la vaste entreprise.
J’en retiens le lieu : une petite ville de l’Aisne, qu’en plus je connais bien. J’y suis déjà intervenu comme conseiller mobilité. Il s’agissait d’inciter les salariés à chercher ailleurs un boulot qui n’existe pas plus dans ce coin perdu. Dans notre jargon, on dit habilement que « le site n’est pas pérenne », à savoir que l’endroit où vous côtoyez vos collègues depuis des années est voué à disparaître à terme (sans qu’on précise quel est ce terme et c’est cela qui est dur). Bref, pas d’avenir ici, on ne sait faire que « du moins ». Proximité navrante.
J’en apprends le contexte déprimant que je connais aussi : un ancien technicien réseau, reconverti en téléopérateur, la cinquantaine difficile. C’est exactement le personnage principal de mon roman. Coïncidence effrayante.
J’en apprends la date : le 26 janvier, juste au moment où je rédigeais cet autre texte cité ci-dessus entre réalité et écriture et que je publierais le lendemain. Simultanéité abominable.
J’en découvre le nom (j’ai forcément gardé des contacts) : son prénom est le même que le mien et cette réalité d’auteur rentre de plein fouet dans le personnage de fiction. Transgression effroyable.
Je m’aperçois de l’atroce effacement qui suit sa disparition : déjà viré de l’annuaire des cent mille salariés de la boîte. Supprimons toute trace : c’est aussi un des sujets que j’aborde dans mon livre. Cruauté évidente.
Je lis dans la dépêche AFP qu’il « s’est pendu avec un câble électrique selon une source syndicale ». Câble électrique, on voit ce que c’est et peut-être moi encore plus que les autres dans cette période de travaux à la maison : du gros 10mm2 sous gaine noire au 2,5mm pour raccorder une machine à laver ou au 1,5mm pour les lumières et les prises, à cela rajouter du câble multimédia ou téléphonique, au total un kilomètre et demi et pas moins de sept couleurs différentes, l’ensemble tiré sous gaine, en goulotte ou dans des cloisons : une réalité tangible et même si la source syndicale semble fuyante comme de l’eau, et même si ce n’est pas vérifiable, ça a été dit, rapporté : du câble électrique et c’est devenu encore plus une matérialité funeste.
J’en conclus qu’il retourne à son premier métier par lequel il avait débuté par la matière même, l’outil de travail, le câble électrique comme moyen de vivre et maintenant de se supprimer, tandis que la boîte s’empresse de clamer un peu tôt qu’il n’y a aucun lien entre son geste désespéré et le travail : des pressions. Tout mon livre est bâti sur ces liens fragiles et tenus entre le travail, la matière, les gestes : dépressions.
Et tout cela arrive pour ma fiction tout juste close comme une preuve par neuf (celle que l’on avait appris pour vérifier les divisions au primaire et que je n’ai jamais su faire). Preuve par le neuf, la nouveauté. Jamais ce livre ne m’a paru plus justifié. Que dois-je faire ? Le rouvrir et rajouter un ultime chapitre à la fiction ? C’est presque déjà fait avec ce texte.
(17/02/2010)

 

Philéas Fogg fait des émules, ce n’est pas nouveau, mais il y a plusieurs manières de voyager. Écrire un livre en est une et quand on rédige un premier jet en exactement quatre-vingts jour entre l’incipit et la dernière phrase, il y a de quoi se sentir l’âme d’un Jules Verne. Pas de quoi pavoiser cependant, Simenon, paraît-il, écrivait beaucoup plus vite encore et René Fallet, l’exemple entre tous, rédigea Paris au mois d’août entre mars et avril 1964 et ce n’est pas là son moindre livre, ni de la littérature au rabais. Mais revenons aux chiffres et aux symboles : quatre-vingts jours du 22 novembre 2009 au 09 février 2010. Le nouvel an tranche en deux parts égales cette lancée d’écriture. Le livre, en format classique, devrait approcher les deux cent cinquante pages, ce qui fait en moyenne trois pages par jour. En réalité, c’est un rythme hebdomadaire de vingt pages que je m’étais imposé, généralement réparti sur trois jours d’écriture avec le dimanche en point d’orgue quand je m’apercevais que j’avais pris pas mal de retard. Ça fait un peu fonctionnaire de l’écriture, toute cette rigueur mais je m’étais avancé en paroles avec ma maison d’édition, au point d’avoir reçu un contrat en bonne et due forme pour ce qui n’était encore commencé que d’un tiers (voire note du 06/01/2010 dans cette même rubrique). Promesse tenue, donc : c’est terminé. Toutefois, je ne suis pas un fanatique de l’écriture rapide même si je préfère la vitesse à la patiente élaboration. CV roman, par exemple, fort de vingt-deux versions aura été composé en deux ans. La plupart des romans similaires en nombres de pages ont été rédigé en six à huit mois. La note d’écriture du 23/01/2009 répertorie de façon précise ces périodes de créativité. En réalité, écrire vite présente l’avantage de la cohérence temporelle : on est dans un état d’esprit qui ne se relâche pas et l’ensemble peut paraître plus lié. En revanche, l’angoisse d’être passé à coté du sujet est plus grande car on manque de recul et de réflexion. Ce qui s’écrit dans l’urgence des sentiments est forcément plus fort, plus casse-gueule aussi. Donc, l’attente suit ce premier jet que je me suis empressé d’envoyer à l’éditeur. Rendez-vous est déjà pris pour la semaine prochaine mais d’ici là, la peur, l’appréhension, l’inquiétude d’avoir fourni un machin bancal ne va pas cesser de me tarauder. Ce trac, similaire à celui du musicien qui va entrer sur scène, est forcément bénéfique. A se demander si finalement on n’écrit pas en partie pour cette sensation.
(10/02/2010)

 

Dans Word, le mode « lecture » dispose ce que vous écrivez sur deux pages côte à côte. Cette option d’affichage du texte présente l’intérêt d’une lecture aisée, plus proche d’une page de livre ou, par exemple, d’e-book. Les lignes sont plus courtes, les caractères paraissent plus épais et la gymnastique visuelle ressemble à la pagination d’un livre ouvert. Depuis le temps que je me sers de ce logiciel de traitement de texte, je n’avais jamais utilisé cette possibilité d’affichage qui présente pourtant beaucoup d’intérêt. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je suis tombé sur cette potentialité, sans doute par hasard et il y a très peu de temps. C’était pour le manuscrit encore en cours et commencé il y a un peu plus de deux mois. Et c’est sans doute parce que ce travail était encore en cours que je suis venu rapidement à ne considérer que cet unique mode d’affichage, à la fois pour relire ce que j’écrivais mais aussi pour le corriger, le compléter. Et cette découverte méthodologique me ravit. En effet, la lecture sur deux pages me permet de me glisser plus facilement dans la peau du lecteur, en quelque sorte de prendre un peu de hauteur par rapport à mon travail de scribe, de sortir le nez du guidon.
Je suis assez étonné de n’y avoir pas pensé avant. Jusqu’à présent, je me suis toujours servi de mon traitement de texte en mode « page », c'est-à-dire comme si j’avais glissé une feuille dans une machine à écrire et que le seul but que je m’octroie soit de la remplir par mimétisme avec l’idée de l’écrivain attablé devant sa table de travail, replaçant avec rage et précipitation le chariot (ding !) pour ne pas perdre une once de son inspiration. L’année précédente d’ailleurs, j’ai émaillé ma page d’accueil de photos écrivains en action devant des mécaniques plus solides que nos claviers de plastique. J’ai sans doute intériorisé comme seul modèle le mythe de l’auteur un peu macho, genre Hemingway devant sa fameuse Royal Quiet De Luxe Portable (et qui n’avait de portable que le nom). L’écriture n’est donc pas un sport pour les fillettes à en juger devant ces impressionnants assemblages de ferrailles. Pour autant, j’ai le souvenir aussi d’une photo de Françoise Sagan devant une Remington aussi grosse qu’elle, de dactylos fragiles utilisant avec dextérité des Olivetti moins impressionnantes. Tout cela a été remplacé par des ordinateurs de bureaux puis par des portables unisexes légers et quasi jetables.
Finalement, peu importe l’appareil, c’est tout ce que nous projetons dessus qui fait sens. Utiliser par exemple son propre écran en mode page comme je l’ai fait jusqu’à présent, c’était ressentir la manière d’Hemingway, Faulkner, Kerouac, toutes ces photographies en noir et blanc que j’ai tenté de reproduire avec plus ou moins de conscience. Mais je viens de franchir une étape. J’avais une machine à écrire en permanence devant mes yeux et je viens de la transformer en livre simplement par le changement d’une option d’affichage. Est-ce que cela que ça va changer ma manière d’écrire ?
(03/02/2010)

 

Vieux débats multiples sur l’écriture et la réalité : ça existe depuis la nuit des temps, mettons depuis l’Iliade et l’Odyssée, l’épopée antique comme soubassement du roman et déjà se posait la question de l’écart entre la représentation de la réalité et l’écriture, la narration destinée à passer à travers le miroir du temps. J’y ajoute cette semaine un autre exemple, une maigre illustration. Ce week-end, le nez dans le guidon du roman à écrire, j’ai tenté de ne pas perdre le rythme rapide qui a présidé jusqu’ici à sa rédaction, soit vingt pages par semaine. Et donc, ce dimanche, alors que je suis en retard, voici un nouveau chapitre auquel je m’attelle : ça avance plutôt vite, j’écris sept pages d’un coup, heures qui passent vite dans le silence du bureau, en fin d’après-midi, et la satisfaction grandissante de cette facilité, de pouvoir rattraper le retard alors que les occupations de la semaine (voir les maçons en rubrique étonnement) avaient dévoyé l’inspiration ailleurs et, à chaque fois, c’est tout un poème pour retrouver la liturgie nécessaire pour s’y remettre. Le roman en question parle du boulot, je sais, c’est mon obsession, ma marque de fabrique, appelons cela comme on veut, disons qu’il est sans doute plus proche de Central écrit dix ans auparavant que tous les autres qui ont suivi. Le chapitre en question traite de la retraite (drôle que cette redondance laitière des syllabes) : ça s’écrit vite parce que je dois avoir des comptes à régler et sans doute pas mal avec moi-même à ce sujet malgré cette perspective lointaine. La nuit dans l’insomnie récurrente qui suit toute précipitation d’écriture, je repense à tout cela, bâtit même ce qui pourrait être la dernière phrase du roman (et j’allume la lumière pour noter la phrase sur un exemplaire de la Quinzaine littéraire avec Pierre Michon en couverture, ça portera chance peut-être). Le matin, je ne peux m’empêcher au bureau d’ouvrir à nouveau le fichier du roman pour noter les quelques trouvailles de la nuit, quelques minutes arrachées à l’entreprise où j’ai rapidement relu l’écriture de la veille et c’est à ce moment là qu’il entre. Venu, non pas me voir, mais ma collègue avec qui je partage le bureau. Elle est absente. Il balaie l’air de la main : pas important, c’était juste pour régler quelques affaires encore en instance avant son départ à la retraite prévu le soir même. Alors, c’est là précisément que se mesure l’écart entre la réalité et l’écriture, à peu près deux mètres entre lui, resté sur le seuil de la porte, futur retraité qu’on dirait tout droit sorti du chapitre que j’étais en train de relire sur le micro devant moi. Deux mètres et une minute, à peine le temps qu’il glisse quelques mots. Je le connais depuis longtemps, c’est un discret, pas très causant. Il dit juste que « soixante ans, ça commence à faire ». Il dit encore «qu’il faut savoir lever le pied ». Il ajoute quelques allusions discrètes et de circonstances sur sa future vie qu’il saura bien occuper. Il a l’air soulagé, en paix avec lui-même : le grand jour est arrivé. On se sent lui sourire, lui souhaiter de cette manière bon courage pour la suite. La porte se referme : deux mètres entre la réalité et l’écriture. J’intègre immédiatement les remarques qu’il a faites dans le chapitre écrit la veille.
(27/01/2010)

 

Les deux pièces sont côte à côte. Si vous prenez la porte de droite, vous pénétrez dans mon bureau : j’y suis justement, ça tombe bien, assis face à l’ordinateur en train de taper ces quelques phrases. Si vous choisissez, celle de gauche, vous voilà dans la salle de musique : elle joue en ce moment même une sonate mélancolique sur son violon. Faites vous invisible : elle est farouche et n’aime pas être écoutée, je suis sauvage et n’aime pas être dérangé. Entre nous, les sons traversent la mince cloison et les deux portes. Me parvient le chant clair des notes aigues, une trille alerte de rossignol puis quelques double cordes basses et sonores, un son de sous bois avant que le soleil d’un mouvement allegro à nouveau réapparaisse. Entend-elle le cliquetis de mon clavier entre deux silences ? la paix sur mon cœur ? Deux passions, musique pour elle, écriture pour moi, deux cœurs à l’unisson, un seul amour, merci de refermer la porte en sortant.
(20/01/2010)

 

En avant première, voici quelques extraits d’une interview réalisée par mail pour le compte d’une revue italienne www.attimpuri.it. L'auteur des question se nomme Claudio Panella. Nous avons en commun une réflexion sur la littérature de travail. Claudio travaille plus précisément sur une comparaison entre nos deux pays et il y a déjà beaucoup de points communs.  Bien sûr, quand cette interview sera traduite dans la langue de Dante Alighieri, j’en parlerai de nouveau…

Certains écrivains travailleurs préfèrent adopter un pseudonyme, ce n’est pas votre cas. A votre sujet on sait depuis la sortie de Central (2000) que vous travaillez «dans les télécommunications». Qu’est-ce que votre entreprise pense de votre activité d’écrivain ?
Je n’ai pas adopté de pseudonyme pour une question d’honnêteté et d’authenticité : j’écris, c’est aussi simple que cela, aussi, pas besoin d’artifices. Lorsque je mêle des faits réels à un roman, ceux-ci sont véritables et ne peuvent être contestés. Par contre, je reconnais à quiconque le droit de critiquer la moindre de mes opinions, mais celles-ci ne sont jamais outrancières. Donc, je ne me sens pas en difficulté vis-à-vis de ma propre entreprise. Je ne précise jamais le nom de mon entreprise (mais comme c’est la plus importante du secteur des télécommunications, elle est facilement reconnaissable !) pour une raison d’élargissement de point de vue : les problèmes que je soulève peuvent être exportés à d’autres vastes entreprises que la mienne.
Mon entreprise est indifférente à mes écrits parce que ça ne bouleverse en rien ses résultats et sa raison d’être. Ceci dit, j’ai eu la surprise lors de la sortie de Central qu’un directeur lise lui-même de larges extraits de mon livre dans un conseil de direction avec ses commentaires : voyez ce que l’on pense de nous ! C’était plutôt sympathique.

Est-ce que vos éditeurs ont jamais songé à utiliser votre profession à des fins promotionnelles et contre votre volonté ?
Non jamais. Peut-être que si j’écrivais dans un registre de « témoignage », ce pourrait être le cas, mais mes textes entrent dans la catégorie des romans et ils sont plutôt considérés comme littéraires, la mention de la profession est donc presque superflue.

Est-ce que vous avez jamais pensé à l’écriture comme à une forme de promotion sociale, une nouvelle profession qui vous permettrait de quitter le travail ?
J’ai toujours considéré l’écriture comme un deuxième métier. Mais celui-ci ne nourrit pas son homme ! Donc tant que j’arrive à lier l’écriture avec mon autre métier alimentaire « dans les télécommunications », je considère que c’est plus confortable. De plus, je ne suis pas persuadé que les écrivains possèdent un statut social supérieur dans la société, comme tous les artistes d’ailleurs. Garder une activité indépendante de l’écriture garantit une plus grande liberté : on n’est pas contraint de produire de l’écriture régulière pour vivre. En France, très peu d’auteurs arrivent à vivre de leur écriture. Et puis je n’ai pas envie de quitter le travail et de perdre le lien étroit que j’entretiens avec un quotidien et des préoccupations partagée par tous.

Pourrait-on dire que vos livres sont comme des scénarios conçus pour “donner à voir”? Quelle est la relation que l’élaboration de votre écriture établit entre la parole et les images ?
Effectivement, mes livres « donnent à voir » mais surtout parce que j’utilise beaucoup de descriptions. Le mot de scénario me semble un peu excessif car mes livres ne pourraient être que difficilement repris pour le cinéma, j’imagine, simplement parce qu’il ne se passe pas beaucoup d’action ! Je suis persuadé que savoir regarder autour de soi est important pour comprendre dans quel monde nous vivons. Et j’ai la chance d’écrire dans une langue merveilleusement riche pour exprimer toutes les sensations visuelles qui nous entourent. Il y a donc un échange permanent entre les mots qui renforcent les visions, les précisent et les développent au maximum.

Quelles sont vos inspirateurs dans le domaine de l’écriture ?
En premier lieu, tous les auteurs qui ont une relation étroite avec la description comme Claude Simon, Marcel Proust. Puis, ceux qui n’ont pas hésité à expérimenter toute les formes de la narration, l’école du nouveau roman, par exemple, avec Samuel Beckett, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute. Enfin j’apprécie aussi l’inventivité narrative des écrivains américains comme William Faulkner et Raymond Carver.

Quel est l’usage que vous faites d’Internet et de votre page perso ?
C’est d’abord un outil de travail d’écriture régulier : j’essaie d’ordonner mes sensations chaque semaine à travers des rubriques d’étonnements, des notes d’écriture, des notes de lecture. C’est un site que j’ai rebaptisé récemment (www.feuillesderoute.net) mais qui existe quasiment depuis les débuts d’Internet, en 2000 ! Cette longévité sert parfois à rafraîchir ma mémoire sur des évènements des points de vue que j’avais adopté à un moment. Depuis l’arrivée des réseaux sociaux comme Facebook, les consultations de mes pages ont beaucoup baissé et, loin de m’attrister, cela me ravirait plutôt ! Finalement, le web est devenu qu’une vaste galerie marchande ou de notoriété et pouvoir rester en dehors de toute cette agitation dans un coin perdu d’Internet garde pour moi le même attrait que de vivre à la campagne !

Êtes-vous convaincu que, comme l’a dit Foucault entre autres, on écrit « pour être aimé », ou s’agit-il d’autre chose ?
Sans doute, il y a une part affective dans l’écriture. Il est toujours agréable d’être apprécié d’autrui. Pour autant, les critiques ne me gênent aucunement et l’indifférence ne me fait rien. Je ne cherche pas à être Dieu et à rassembler tout le monde autour de moi. Je ne recherche pas le succès ni l’orgueil de la postérité, même si j’aimerais laisser une trace de ce que j’ai écrit après moi. Sans être comme Samuel Beckett qui répondait à cette question par la formule lapidaire de « bon qu’à ça », il y a quand même une part d’inexplicable qui me pousse à aligner des mots : certains tricotent ou jouent aux boules pendant que j’écris, c’est ainsi, avec une différence toutefois qui rend la chose pathologique : la sensation que je ne pourrais jamais cesser. En quelque sorte, de la même manière que les bandits crient à leur victime : la bourse ou la vie !, je me regarde dans la glace chaque matin en disant joyeusement : l’écriture ou la mort !
(13/01/2010)
 

Une bonne nouvelle histoire de bien commencer l'année. En réalité, cette affaire a été rondement menée dans le dernier mois. Mais d'abord, replongeons nous dans le contexte de l'année précédente. La parution de Bestiaire domestique en mars avait été rapide : manuscrit terminé le 26 novembre 2008 et les premières épreuves qui suivent 42 jours après ! Voici ce que je constatais il y a un an (note d'écriture du 09/01/2009).Si j'avais pu mesurer l'enthousiasme et la réactivité de ma maison d'édition, j'avais quelque appréhensions pour cette année, notamment suite au départ du PDG, sommité éditoriale s'il en fût, on pouvait craindre quelques restructurations préoccupantes pour des auteurs qui, comme moi, qui ne pèsent pas lourds dans la balance économique des comptes de résultats. D'autant plus que le catalogue des parutions s'est restreint, ce qui en soi me semblait assez logique, voire bénéfique, après des années d'éditions à tout va et de surpopulation éditoriale. Lors d'un coup de téléphone amical de ma docte maison, j'avais cependant cru comprendre que j'y étais toujours attendu et cette nouvelle m'avait quelque peu rassuré et donné du coeur à l'ouvrage. Encore faut-il écrire et l'inspiration est une chose curieuse qui ne se commande pas. Pendant des mois j'avais commencé des bouts de textes, juxtaposé des thèmes qui me semblaient faire unité, mais tout cela restait à la fois fragile tandis que je sentais confusément quelque chose poindre à travers ces grands élans vite terminés. Et puis, la proximité éditoriale de Bestiaire domestique ne m'aidait pas outre mesure : j'avais l'impression que je devais refaire le même coup, petites histoires sereines et reflet du bonheur, qui n'étaient après tout que ce que je continuais à ressentir, tel un auteur de haïkus japonais inspiré par son harmonie intérieure. Mais la vie réserve des surprises et c'est vers un autre texte que je me suis dirigé à la suite d'un concours de circonstances. Je devais en effet proposer un inédit pour la revue d'un ami italien (pour une fois que j'allais être traduit !) et en fouillant dans les nombreux fragments, j'en avais trouvé un, justement intitulé "fragment", et qui s'est révélé être le point de départ fulgurant d'une histoire évidente, sans doute celle que je cherchais confusément depuis des semaines. Et voilà :quatre-vingts pages en quinze jours avais-je écrit dans ma dernière note d'écriture de l'année (17/12/2009), en fait, publiée le même jour où je devais rencontrer ma maison d'édition. La suite a dépassé mes espérances : même enthousiasme et même réactivité que pour Bestiaire domestique. J'ai reçu la semaine suivante en cadeau de Noël un contrat en bonne et due forme. Parution du roman prévu à la rentrée littéraire de septembre. Seul inconvénient, mais de taille : il n'est rédigé qu'à moitié à l'heure où j'écris ces lignes et il me faudra le remettre avant le printemps si je veux respecter les délais nécessaires. Mais ça avance très vite et cela faisait longtemps que je n'avais pas retrouvé de telles sensations inhérentes à la rapidité d'écriture : on y pense tout le temps, le livre ne vous sort jamais de la tête, on se réveille au milieu de la nuit et on a qu'uine hâte, retrouver sa table de travail. Tout le reste est tributaire de cet acharnement, tout est polarisé par cela : où ai-je garé la voiture ?
(06/01/2010)