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Notes d'écriture

 

Cette visite à Clermont-Ferrand était organisée depuis longtemps. J’avais déjà dû repousser la date prévue pour recevoir le même jour le prix Eugène Dabit à l’Hôtel du Nord à Paris. C’est donc avec impatience que j’ai pu rejoindre quelques mois plus tard une ville que je connaissais déjà bien pour y être allé plusieurs fois ( par exemple le 01/02/2006 ) ou au lycée de Chamalières avec Cécile Beauvoir (voir note de lecture du 13/04/2011 ). Là, c’était pour rencontrer deux classes, en continuité du Goncourt des lycéens, ajouté en fin de journée d’une rencontre à la Fnac. Comme d’habitude, j’ai pris beaucoup de plaisir à échanger avec les élèves, ceux de deux lycées professionnels, l’accueil a été très chaleureux, et c’est, à chaque fois, être surpris de leur rapport direct à la réalité. Pour moi, ce quotidien est indissociable de la littérature mais c’est souvent difficile à leur expliquer, j’espère y avoir mis toute la conviction nécessaire. Après un détour par Thiers pour y voir des amis (comment ça, nous ne nous étions pas vu depuis 2008, pas croyable…), retour sous la pluie par Lyon. J’avais l’impression d’être parti depuis un siècle, tant l’agenda m’avait laissé tranquille depuis le mois de mars, excepté le salon d’Arras au premier mai. Il faut dire que la veille de Clermont, j’avais rejoint la capitale pour participer à Pas la peine de crier avec Marie Richeux. L’expérience du direct est toujours impressionnante, il faut se vider la tête, être disponible et spontané, l’exercice est toujours difficile. J’étais probablement très tendu avant et j’ai eu l’impression, dès que l’émission a commencé, d’un ressort qui s’est soudainement détendu. A la réflexion, c’est la même perception lorsque j’ai rencontré les lycéens ou lorsque j’ai été interviewé (très bien d’ailleurs) à la Fnac. Quelque chose de ramassé se libère d’un coup et qui correspond à de l’énergie emmagasinée. On parle sans préparation, dans l’instant, la spontanéité. Cette créativité soudaine n’est pas sans lien avec la façon dont l’écriture avance ses pions pour moi : la langue juste derrière, en appui, les mots devant, en fer de lance, en raccourci direct. La réflexion, l’argumentation s’effacent, jamais question d’une quelconque leçon à donner, jamais question de soi, juste l’immense émotion que provoque la pensée, la parole, la rencontre. Ainsi, entre Clermont et Paris, dans l’affection pour ce train de vie.
(22/05/2013)

 

J’ai reçu très récemment le prix Jean Amila-Meckert à l’occasion du salon du livre d’Arras, Colères du présent, qui se tient traditionnellement le premier mai. Grande fierté pour moi et à plusieurs titres. le premier tient d’abord à l’auteur qui a donné le nom de ce prix. Jean Amila-Meckert a croisé par hasard plusieurs fois mon parcours. Pour ma première participation, deux ans auparavant à ce même salon d’Arras à l’occasion de la sortie de Retour aux mots sauvages, cet auteur n’était déjà pas un inconnu. Lors d’une journée universitaire à Lille, deux mois auparavant, j’avais rencontré Pierre Gauyat qui avait eu la bonté de me faire parvenir sa thèse sur Jean Amila-Meckert, document ô combien précieux pour qui travaille à mettre en forme un projet de même ampleur. J’ai eu la chance de retrouver Pierre Gauyat à l’occasion d’un débat cette année sur cet auteur de prédilection, mais également de côtoyer, Laurent Meckert, fils de l’écrivain. Ces échanges amicaux pendant les deux jours que j’ai passé à Arras ont été très agréables, avec le décor du beffroi et de la grand’ place, sur fond de bière Ch’ti. Placé sous le patronage d’un auteur qui fût si impliqué dans son temps, ce salon du livre était évidemment voué à être une réussite, surtout si le beau temps se mêle de la partie, comme ce fût le cas (il n’y avait que le Nord épargné par la météo). Stands extérieurs et terrasses de café bondées, c’était l’endroit où il fallait être pour fêter le 1° mai et le muguet. Merci à tous les organisateurs pour ces chaleureuses journées, au soutien actif du Conseil général du Pas-de-Calais et à la présence amicale de Wilfried N'sondé.
(15/05/2013)

 

Comment nommer le nouveau livre ? A chaque fois que j’ai entamé un nouveau texte, j’ai eu envie de le nommer rapidement, sans savoir même si cette inspiration irait au bout, simplement pour pouvoir le retrouver à travers les pages de Feuilles de route. Je ne l’ai pas encore fait, où si peu. Il y a bien une vague mention d’un texte au nom de F en archives, dans le résumé de l’année 2012, laconique : Nov : début de l'écriture de F. Voilà, appelons-le ainsi, cette sixième lettre de l’alphabet sera son nom de code, comme ID a présidé à Ils désertent. Ce n’est pas une habitude systématique : RMS n’était pas le nom de code de Retour aux mots sauvages, d’ailleurs le titre a été trouvé tardivement, après la rédaction du texte. Ici, c’est différent, le titre s’est imposé à moi, quasi en même temps que l’idée, l’impulsion d’écrire, je crois d’ailleurs qu’il m’aide à le réaliser. Pour autant, n’allez pas vous livrer à des suppositions, le nom de code est suffisamment abscons, j’aurais d’ailleurs pu le nommer par la dixième lettre de l’alphabet (« J »), puisque si la publication va à son terme, ce sera mon dixième livre. Mais rien ne presse, reste à l’écrire. Un point d’avancement : environ 100 pages de rédigées, des chapitres très courts et l’idée d’un livre qui approcherait (dépasserait ?) 300 pages. C’est drôle, je n’ai pas changé d’un iota cette idée première d’un livre qui serait ainsi, à la fois long et morcelé, éclaté entre différents personnages (au moins cinq), un vrai roman, avec une vraie histoire (drôle de dire vrai pour ce qui n’est que de la fiction), mais en même temps, quelque chose qui s’ancre profondément dans la réalité. Pas envie du tout que l’imagination (la mienne) prenne le pouvoir, il me faut des faits, comme souvent, pour avoir le courage de fabriquer des personnages tant soit un peu réels. Fuir la facilité, honnir la complaisance, tous les pièges que posent clairement la fiction. Revenir au langage, l’origine de tout. Dit comme cela, c’est beau, reste à le faire, avec le danger de passer à côté, mais cela est inhérent à chaque livre. J’ai peu parlé jusqu’à présent de ce texte qui s’élabore, quelques allusions à sa complexité en note d’écriture le 13/02/2013, et la dernière note de 2012, celle du 21 décembre lui était consacrée, comme s’il fallait passer le flambeau à une année que je présentais plus mouvementée. Le premier souvenir auquel je reste attaché, c’est de l’avoir évoqué à mon éditrice pour la première fois un soir à une heure du matin, dans un lieu improbable et dansant après une manifestation littéraire où j’avais présenté Ils désertent. C’était pour moi majeur que cette suite d’écriture puisse démarrer, s’inscrire en plein milieu de cette vie littéraire, en jonction parfaite.
(24/04/2013)

 

[…] Est-ce que je peux te donner un conseil ? Bien sûr. Ne t’apitoie pas sur ton sort. C’est ce que font les imbéciles. Je m’en souviendrai. […] Et je me rappelai soudain que Nagasawa m’avait conseillé de ne pas m’apitoyer sur moi-même : « S’apitoyer sur soi-même, c’est ce que font les imbéciles. » Oh là là, Nagasawa, tu es vraiment admirable, pensais-je. Puis je soupirai et me mis debout.
Ce passage d’Haruki Murakami, extrait de La ballade de l’impossible est typique de la psychologie de ses personnages, sortes de héros picaresques, mêlés à la vie d’un Japon moderne qui ressemble plus à l’Amérique qu’aux clichés nippons. Les héros dépriment, se laissent aller à la nostalgie pendant un temps, puis finissent toujours par réagir avec vigueur, mêlant acuité des sens et sens du corps dans la moindre action quotidienne. Le quotidien, la force de sa réalité, c’est véritablement ce qui caractérise l'écriture de Murakami, et qu’on retrouve chez Raymond Carver pour lequel il a été le traducteur. L’auteur marathonien connaît le goût de l’effort, sa restitution et son poids au sein de la moindre de nos actions. Lorsqu'on n'est pas dans une forme mirobolante, il faut se souvenir de ce passage. Ajoutons-y un peu de printemps et l’œil du paon du jour, venu à point nommé pour veiller à la suite (en Webcam).
(17/04/2013)

 

Décès de Ronald : j’ai reçu ce mail terrible de la part de sa famille. J’étais encore à bord de l’avion qui me ramenait de l’île Maurice, nous venions d’atterrir à Orly et, en attendant de débarquer, je chargeais les messages qui s’étaient accumulés depuis une semaine. Sur le coup, je n’ai presque pas fait attention en voyant le nom de Klapka dans le défilement des intitulés, j’ai pensé à l’habituelle et régulière Lettre de la Magdeleine.
On ne sait jamais quoi dire face à la brutalité du destin. En regard de ce qui s’anéantit d’un coup, il y a tout ce qui s’est construit avec patience. Paradoxalement, Internet, qu’on imagine souvent comme le règne de l’immédiateté, participe à cette lente construction et on mesure après coup tout ce qu’on a pu édifier. Ronald avait été un des piliers de Remue.net, dans cette époque incertaine où tout était encore à inventer. Le travail collaboratif maintenant n’étonne plus personne, mais en 2001, avant le Web 2.0, avant les blogs, avant Facebook et Tweeter, il pouvait paraître merveilleux qu’un site, comme celui qu’avait créé François Bon, puisse être ainsi distribué, puisse devenir un espace commun, un lieu de partage. Et tout naturellement, Ronald avait pris le relai. J’ai participé à la première assemblée générale de 2002, c’était le soir de la fête de la musique. J’y suis retourné l’année d’après, au début de cet été brulant, et avec plus de joie encore. Je le remarque lorsque je regarde des photographies : sur l’une d’elle, en compagnie de Dominique Hasselmann, je me marre franchement en regardant Ronald. Un an plus tard, il m’invitait à participer à l’une des réunions qu’il animait avec des chefs d’établissement au rectorat de Reims. Il me semble me souvenir de son titre : inspecteur d’académie pour la vie scolaire. Il voulait ouvrir le mammouth de Claude Allègre aux autres, j’avais fait un bizarre mélange entre la littérature et mon boulot devant l’auditoire. Je lui suis aussi reconnaissant de m’avoir indiqué les librairies qu’il fréquentait à Reims. Par la suite, à La belle image, nous parlions souvent de Ronald avec la libraire. On le sait, Ronald était un lecteur hors pair, il suffit de reprendre la Lettre de la Magdeleine pour s’en convaincre. Il suivait mes publications, avait chroniqué 1937 Paris-Guernica et très récemment Ils désertent. De temps en temps, nous nous faisions un petit signe par mail, manière de s’en remettre au hasard pour se voir. La dernière fois, c’était en janvier 2011, j’avais participé aux Enjeux contemporains de la littérature, organisé par la MEL au Petit Palais, nous nous étions en face l’un de l’autre au dîner qui avait suivi les débats. Et comme à chaque fois que je l’ai vu, il était tout à la joie de ces rencontres, impliqué, souriant et enthousiaste. Puisse le web littéraire, dont il a tracé bien des contours, demeurer ainsi, dans l’échange et la fraternité.
(10/04/2013)

 

Lorsqu’on m’a proposé de participer à la rédaction désormais traditionnelle du Libé des écrivains, j’ai été ravi. Le métier de journaliste fait partie des mythologies qui rejoignent notre écriture. Réagir sur sujet, en un nombre de signes déterminés d’avance nous est parfois (souvent ?) proposé, et rédiger la mise à jour de Feuilles de route s’apparente forcément à composer un hebdomadaire. J’avais le choix entre écrire un article à l’avance ou venir me mêler à l’équipe de Libération. Je prends les deux,  mon Capitaine !
Je suis donc parti enquêter comme « envoyé spécial » à Brachay, le petit village de mon département qui avait reçu Marine Le Pen, il y a un an avant le premier tour de la Présidentielle. C’est un sujet qui me tenait (me tiens toujours) à cœur, tant la politique peut exprimer de sens différents dans une commune si petite.
Et puis je me suis rendu au journal Libération le mercredi 20 mars. De suite, à la conférence de rédaction, avant même que la particularité du Libé des écrivains soit évoquée, on sent qu’on est dans un journal de gauche, via cette manière de dire sans détour ce que l’on ressent, ça m’a fait le même effet que lorsque j’étais arrivé pour la première fois dans ma ville, alors tenue par un maire communiste, moi qui venait d’une ville de curés et de garnisons On respire, donc. Virginie Despentes, rédactrice en chef de ce numéro spécial, en rajoute une dose : « cette fois-ci on va vraiment faire un journal de gauche », formule un peu provoc, qui se heurte de suite à l’actualité : de gauche ou de droite, il faudra traiter la mort (encore incertaine) d’un otage. Son édito saura habilement replacer cette tension entre un écrivain qui ne pige pas toujours (le verbe piger aux deux sens forcement) les enjeux et les rouages internationaux, mais qui sait remonter d’un cran le niveau de l’information : « C’est la guerre, mec ! », dit-elle, manière de prolonger Jacques Prévert dans Barbara.
Rapidement, après la conférence de rédaction, on se trouve ventilé dans les services. Et c’est là qu’on découvre les lieux (voir en webcam) : Libé est installé dans un garage ! La rampe d’accès autrefois dévolue aux voitures sert d’escalier central, les places de parkings sont des bureaux. Le dernier étage est prolongé d’une terrasse avec une vue magnifique sur Paris. Et bien sûr, c’est un fort moteur d’inspiration que d’imaginer toute cette mécanique de l’information ventilée ainsi, pas du tout une voie de garage, mais vraiment un endroit idéal.
Moi, donc, mon parking, c’est « Economie /société », et je me retrouve à devoir faire un papier sur l’aéroport de Notre Dame des Landes. Aidé par Eliane qui a déjà beaucoup écrit sur le sujet, j’essaie de me glisser au mieux dans cette investigation, d’en savoir plus, notamment sur la réunion d’une commission européenne qui doit avoir lieu le jour même. Mais il ne faut pas oublier que c’est le libé des écrivains et Julien Gracq vient à point nommé titiller mes souvenirs, notamment à travers La forme d’une ville, que le géographe a écrit sur Nantes. C’est parti : voilà l’angle d’attaque…
Dans la même journée, actualité oblige, j’écrirai aussi sur le rachat de Dailymotion par Yahoo !, sujet ô combien passionnant, que l’humour réussira à sauver.
Au bout du compte, il peut paraître excitant de participer ainsi à ce journal. Mais il ne faut pas oublier que ce qu’un écrivain réalise ici une fois par hasard, et avec une grande liberté de ton, recommence le lendemain pour chacun des journalistes croisés. Pression de l’actualité, devoir d’information ne sont pas des vains mots, ne connaissent pas de repos. Je leur tire mon chapeau. C’est vraiment l’idée que je me faisais d’un grand journal (ah bon ? Ils ne sont pas tous dans des garages ? Dommage…). Grand merci à Claire pour son accueil et sa sollicitude.
(27/03/2013)

 

Bien sûr, j’aurais bien aimé obtenir le prix des libraires. Le sort en a décidé autrement et c’est Yannick Grannec avec son beau titre La déesse des petites victoires qui l’a obtenu. Dans ce dernier carré, nous n’étions plus que trois en lice avec Fabrice Humbert (Avant la chute), mais le suspense a été tellement lissé dans le temps, que l’étonnement de me voir passer les sélections successives, s’était mué en une attente sereine. En effet, entre la première sélection à l’automne et le résultat final, c’est la moitié d’une année qui vient de défiler. Les sollicitations qui ont suivi la sortie des livres se sont estompées et déjà se profilent d’autres écritures, d’autres projets. Idem, j’imagine pour les libraires : les fêtes de Noël, une rentrée littéraire de plus en janvier et combien de centaines de kilos de livres manipulés depuis. Ceci dit, le prix des libraires est véritablement leur prix. Il existe depuis 1955 et quand on regarde la liste des gagnants, j’aurais bien aimé rejoindre Muriel Barbery, honorée pour L'Élégance du hérisson en 2007 ou Victor Cohen Hadria en 2011 pour Les Trois Saisons de la rage.
Lorsqu’on regarde la liste initiale, hormis les finalistes déjà cités, on y trouvait  Olivier Adam, Les lisières ; Metin Arditi, Prince d’orchestre ; Julia Deck, Viviane Elisabeth Fauville ; Nathalie Démoulin, La grande bleue ; Patrick Deville, Peste et choléra ; Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert ; Lionel Duroy, L’hiver des hommes ; Nicolas d’Estienne d’Orves, Les fidélités successives ; Eric Faye, Devenir immortel et puis mourir ; Jérôme Ferrari, Sermon sur la chute de Rome ; Cécile Guilbert, Réanimation ; Thierry Hesse, L’inconscience ; Serge Joncour, L’amour sans le faire, Fabienne Juhel, Les oubliés de la lande ; Marie-Hélène Lafon, Les pays ; Sébastien Lapaque, La convergence des alizés ; Mathieu Larnaudie, Acharnement ; Douna Loup, Les lignes de ta paume ; Catherine Mavrikakis, Les derniers jours de Smokey Nelson ; Hubert Mingarelli, Un repas en hiver ; Derek Munn, Mon cri de Tarzan ; Makenzy Orcel, Les Immortelles ; Joy Sorman, Comme une bête.
Grande joie pour moi d’en avoir côtoyé certains, d’avoir apprécié leurs livres. En même temps, cela paraît tellement réducteur d’avoir à choisir une sélection même large pour l’obtention d’un prix. Paul Léautaud, qui détestait les prix, devait souvent penser à cet impossible choix. Pour lui, cautionner cette pratique, c’était verser dans la vanité de devoir se démarquer. Il n’y allait pas par quatre chemins : l’écrivain qui en acceptait un, était « maudit, maudit, maudit » (répété trois fois et ponctué par ses coups de cannes lors d’un entretien radiophonique avec Robert Mallet) : j’ai déjà eu le prix Eugène Dabit, je n’allais tout de même pas m’enfoncer plus en avant dans de sales draps. Après tout, on se console comme on peut.
(20/03/2013)

 

Ce texte, d’Anne Savelli, que j’ai honteusement détourné, s’intitule être lue.
"Longtemps, j'ai écrit sans nécessairement chercher à être publié(e), ni même être lu(e). Pourtant, je voulais être écrivain, l'ai toujours voulu : j'emploie ce mot en italiques parce que c'est celui de mon enfance, au masculin (qui pour moi coule de source). Les modèles étaient masculins (faisaient exception, quand j'avais sept, huit ans (douze, treize ans, j’étais plus tardif qu’Anne): Colette, Simone de Beauvoir et Marguerite Yourcenar, la première académicienne (George Sand, parce que je croyais que c’était un homme). Dans mon esprit, un écrivain lisait, écrivait, publiait, était lu et recommençait (mais cela sans effort, comme par inspiration divine). Il n'effectuait pas de lectures en public, n'animait pas d'ateliers, c'est à peine si on connaissait son visage (je n'avais pas la télé) (j’avais la télé mais je ne me souviens pas de têtes d’écrivain, juste de présentateurs, de speakerines, Denise Fabre, Denise Glaser, Alain Jérôme pour les dossiers de l’écran). Il écrivait au fond d'un jardin, dans une cabane sans téléphone (Roald Dahl) ou dans sa baignoire en croquant des pommes (Agatha Christie)  (Il n’écrivait jamais, on ne le voyait pas écrire, c’était divin, un soir il s’endormait, le matin, le texte était pondu, les écrivains ressemblaient à des poules). Il fumait beaucoup (Jacques Prévert), mourait jeune (Camus, Vian) ou avait de la barbe (Victor Hugo) : sans doute pour cela que j’ai commencé à fumer, et même la pipe pour faire comme Simenon ou Brassens ; la barbe, j’ai essayé, je ressemblais à Trotsky ; mourir jeune ne m’intéressait pas. Il commençait tôt (Rimbaud), tirait sur les autres à coups de pistolet (Verlaine), voyageait ou racontait que (Cendrars) : à douze ans je me méfiais de Rimbaud, trop m’as-tu-vu, à treize ans, Verlaine était plus simple, à quatorze ans, c’était Vian, Cendrars ne viendrait qu’à vingt ans. Les auteurs vivants, absence de télé aidant, je n'en entendais guère parler, (moi non plus, même si la télé…) si ce n'est Beauvoir, que j'ai même vue (cinq secondes, hissée à bout de bras, je crois, dans une manif).(la seule manif que j’ai vue, enfant, c’était les tracteurs tournant autour de la statue Diderot à Langres en Mai 68).
Mais ça existait, écrivain. Jacques Prévert en vivait.(Oui)
Et un écrivain, quand il était publié, était lu. (Oui)
(cela, dans mon esprit, toujours) (Oui, moi aussi, et plus tard la question : comment fait-on pour le devenir ?)
Il n'est pas toujours évident de basculer du côté de la publication (bien dit, Anne !), de se décider à faire lire, de s'exposer (ah, oui : mon premier livre s’appelait La Réserve, pour mon premier article, le journal local avait titré : TB sort de sa réserve, on aurait cru un titre du journal sportif L’Equipe). Cela m'a pris du temps (et moi donc…) : longtemps j'ai pensé fragments (que j'aurais mis sur blogs, quand j'avais 18-20 ans, si Internet avait existé) et non livres (Tout de suite j’ai pensé livres). Un jour, j'ai pensé livre (c'était Fenêtres) (moi c’était Martin Martin, toujours eu un problème avec les titres), ce qui m'a poussé à envoyer mon texte en lecture (il est resté dans le tiroir).
Cependant, j'ai pensé livre comme ceci : un livre, pour moi, est un ensemble de livres constitués de fragments (ah, non, non, non, pas du tout, pas pour moi, c’est roman, avec titre, épigraphe, chapitres, du linéaire, de la facilité…hélas…) La structure qui soutient chaque livre, en assemble les fragments, est en réalité la structure d'ensemble, celle qui unit les livres, tous les livres (c’est complexe, je ne me pose pas toutes ces questions, je suis un garçon simple )- et je ne sais, bien sûr, combien il y en a, puisque je suis vivante, espère n'avoir pas terminé... (moi aussi, j’aime bien être vivant)
Qu'on ne s'y trompe pas : tout cela me paraît sans rapport avec le mot œuvre  : je continue, en effet, à penser l'écrit sous forme de fragment (eh bien, tu as tort, chère Anne, tes fragments constituent une œuvre en devenir). Par contre, avec le mot site, on peut réfléchir...(oui, parfaitement) Je vais néanmoins continuer à employer le mot livre (moi aussi), comme je dis écrivain (moi aussi). Simplement, le sens (dans mon esprit, une fois de plus – le mien aussi) s'est, depuis l'enfance, déplacé. (Oui, c’est terrible de s’endormir le soir et de se réveiller le lendemain sans texte apparu comme par magie, je croyais que ce serait comme cela toujours, je ne savais pas qu’il y avait tout ce boulot)
(et si ça ne va pas, il n'y aura qu'à inventer un mot)(là, je suis sec… enfin, non, je proposerai bien conjunto, ça veut dire ensemble en langue ibérique (dans le sens d’un groupe, d’un orchestre), je l’ai entendu il y a peu pour la première fois, j'aime bien la prononciation gutturale "à l'espagnole" au milieu de mot, le côté râpeux, comme liVRe, œuVRe finalement)
(désolée pour les italiques)(désolé pour la couleur
Aujourd'hui, quand je suis invité(e) à parler ce que je fais, à transmettre, expliquer (parce qu'un écrivain table ronde (oui), performance (non, sauf si c’est lecture avec Anne), atelier (j’en ai fait), il arrive que ce soit par des gens qui n'ont pas lu mes livres (c’est même presque toujours le cas pour moi). Pas encore, pas à ce moment-là, disons. C'est normal : je ne suis pas connue (moi non plus), les piles s'entassent (moi aussi), je le sais, ça ne me vexe pas (moi non plus), le livre est au-dessus, un autre prend la place, il y a une urgence...( ça s’appelle des faux fuyants) et puis, comme je viens de le dire, j'écris des trucs sans nom, des objets fragments, ça peut dérouter) (mais si l’écriture ne déroute pas, elle sert à quoi alors ?). N'empêche : il arrive parfois que je me demande ce que je fais là (Ah, non, Anne, plus maintenant, plus après Décor Lafayette…)"
(13/03/2013)



Je passe à Charleville toujours en coup de vent, on dirait Rimbaud. C’est généralement pour rencontrer des salariés de mon entreprise, et je repars vite mais j’ai toujours un moment pour aller au cimetière voir le poète, comme le VRP d’Ils désertent. Mardi dernier, je me suis organisé plus efficacement et j’ai enfin pu déjeuner avec Alain. C’est un ancien collègue, expatrié dans une administration de la ville : bon job, beau cadre de travail, il ne regrette pas. Alain est probablement mon tout premier lecteur des Ardennes, toujours prompt à collectionner mes livres et à suivre mes Feuilles de route (Bonjour Alain !). Il est peintre « également », c'est-à-dire à parts égales, dans cette étrange alchimie qui nous satisfait de ne pas avoir à choisir entre travail et créativité : bien des points communs entre nous, que nous évoquerons longuement au restaurant. Je suis reparti de Charleville avec une toile. Déjà, CV roman l’avait inspiré, il y a quelques années : premier CV de l’homme des cavernes avec mammouth intégré, des couleurs vives et beaucoup d’humour, comme le hasard de son nom, Delatour, phonétiquement identique au célèbre artiste du XVII° siècle, émule de Caravage. Couleurs et humour, idem pour le Rimbaud qu’il m’offre, mais attention, pas question de naïveté : sa figure patibulaire est un mix entre la photographie adulée de Carjat et les dernières qu’on a retrouvées de lui à Aden, visage émacié et dur. C’est la tête qu’il aurait pu avoir, s’il avait vécu plus longtemps, débarquant d’Afrique, revenant ici s’installer et se marier, comme il l’avait écrit à sa mère : un type ayant laissé ses rêves là-bas, traînant son ennui dans les Ardennes. Charleville-Mézières est une ville rude, on y encense le poète mais il y a toujours un détail qui cloche, qui vous rappelle au pragmatisme de l’endroit : qu’une fresque soit peinte sur le mur de la résidence Rimbaud (propriété privée, défense d’entrer) avec le poème Sensation, elle y intègre l’arrivée du gaz sur la façade (voir en Webcam). Et impossible de photographier la tombe de Rimbaud sans voir l’immeuble derrière. Et les seuls authentiques T-shirts à son effigie (sur la couverture d’Ils désertent) sont disponibles à la boutique Au travailleur, cottes de mécanicien, blouses de cuisinier et autres articles de boulot. C’est sans doute pour cela que j’aime cette ville : pas de crédulité envers la poésie, aucune concession sur la vie, sauf celle à perpétuité du destin fabriqué d’un poète. C’est pourquoi ce tableau me plait. En revenant chez moi, il a trouvé une place de choix dans mon bureau, mais c’est étrange comme il y change l’atmosphère, j’ai l’impression qu’il me surveille, le grand méchant Rimbaud, qu’il me regarde avec son air dur : « Pas facile l’écriture, hein ? » ricane-t-il. Et c’est tant mieux. Le tableau est maintenant à côté de mes propres souvenirs du Yémen ou de Syrie. Lorsque j’ai évoqué le grand méchant Rimbaud à Alain, il m’a répondu : Appelle-le Rimbaud l’Africain ! Il a raison, c’est ainsi qu’il faut le voir, avec en arrière-plan le dépaysement des couleurs, ses rêves et nos mots.
(06/03/2013)

 

La fête du livre de Bron est un toujours un évènement. J’y étais déjà venu en 2008, en compagnie de François Bon (on en trouve des traces ici chez lui, et, dans mes Notes d’écriture, le 22/02/2008). J’y suis donc revenu cette année le week-end dernier et j’ai retrouvé avec un immense plaisir le noyau dur de l’organisation Brigitte Giraud, Yann Nicol, mais aussi Laëtitia Voreppe, les libraires et les équipes historiques du Matricule et de Télérama qui s’associent traditionnellement à l’évènement. Le lieu habituel et magique de l’hippodrome, en pleine réfection, avait été remplacé par l’immensité du site du Service de santé des armées, ambiance plus militaire, donc, mais tout aussi chaleureuse. Cette année, j’ai participé à une rencontre animée par Michel Abescat avec Thierry Hesse (voir note de lecture du 07/11/2012) que j’avais déjà vu pour l’émission Les mots de minuit en novembre dernier. Il est aussi de tradition de proposer aux auteurs de réfléchir à une question qui sera proposée à débat public, généralement, plutôt du genre « bibliothèque idéale » mais cette année, innovation : il fallait choisir un titre de chanson et expliquer pourquoi. Bien sûr, j’ai été jaloux devant le choix de Thierry Hesse (Sympathy for the devil des Stones) - comment ai-je pu laisser échappé ce titre ! - mais je me suis fié à mon idée première : l’envie d’évoquer François Béranger. Et quelle ne fut pas ma surprise de m’apercevoir que nous avions été deux à choisir cet artiste disparu il y a quelques années et un peu oublié. Antoine Choplin (La nuit tombée, éditions de La fosse aux ours) avait opté pour Le monde bouge, et moi, pour Tranche de vie. Nous nous sommes retrouvés ainsi tous les deux pour évoquer devant Thierry Guichard nos choix respectifs.
Bien sûr, il y a des points communs dans cette préférence. L’époque à laquelle nous avons découvert et suivi François Béranger, cette toute fin des années soixante-dix, mais surtout la découverte des mots et de cette poésie pleine de pudeur : «Natacha /Ton nom est déjà un voyage/ A quoi bon dépenser nos sous/ A partir et pour où. » ou encore «ma grand-mère qu’était de Clamecy/ et qu’a clamsé dans son p’tit lit », rappelait Antoine Choplin. Pour moi, c’était la découverte que quelqu’un enfin chantait un monde qui me parlait, m’était proche : « à quinze ans fini la belle vie/ t’es plus un môme, t’es plus un p’tit/ j’me retrouve les deux mains dans le pétrole/ à frotter des pièces de bagnole ». J’en avais cinq de plus, 20 ans, je venais d’être embauché et je voulais écrire, prendre à bras le corps et décrire une pareille réalité qui me semblait si proche. Je crois être resté jusqu’ici fidèle à cette inspiration première. A 20 ans, j’ai acheté un cahier et j’ai commencé mon premier livre qui s’appelait Martin Martin. J’avais oublié pourquoi ce titre et François Béranger me le rappelle : « Je suis né dans un petit village / qu’à pas du tout un nom commun/ Bien sur entouré de bocage/ c’est le village de Saint-Martin. ». A noter qu'un album en guise d'hommage a été enregistré en 2008, et c'est Hubert-Félix Thiéfaine qui chante Tranche de vie, c'est dire…
(20/02/2013)

 

« J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. », disait Baudelaire. Ma maladie (pas très secrète) est l’écriture et mes constructions sont fragiles. En ce moment, j’ai trois chantiers : ce site, un livre en préparation et une thèse.
Ce site est un refuge, un repos, une sorte de camping ouvert en permanence, rien de bien défini, quelques emplacements à l’ombre ou au soleil suivant les mises à jour mais treize ans cette année que j’y aligne mes caravanes, y plante mes tentes, je m’y sens en vacances perpétuelles, éternel estivant, comme le chantait Georges Brassens. C’est probablement l’édifice le plus solide, la maison des trois petits cochons qui résiste au souffle du loup.
Le livre maintenant. Les deux derniers que j’ai écrits ont été des maisons commodes, murs alignés, toit régulier, charpente élémentaire, ça s’est monté vite, un décor bien fichu, l’ensemble facile à vendre. Celui qui se trame aujourd’hui est plus complexe. J’ai du mal à ordonner tout cela. La dalle est coulée mais je commence un mur ici, monte une cloison là, me ravise, ouvre une porte avant de la reboucher. Je vais de sac de ciment en enduit de rebouchage, ma truelle à la main, bras ballants, désœuvré au sens propre.
Pire cependant est la thèse de doctorat que je prépare depuis 4 ans. Aujourd’hui, dans cette histoire, je ne suis que le maçon, l’ouvrier, je dois suivre des plans, toute une institution qui me dépasse. Au départ l’idée était bonne : j’ai acquis le terrain mais j’ai vite été doublé par l’architecture. Je voulais une maison confortable et bourgeoise, probablement la réussite d’un titre de docteur en lettres juste pour l’orgueil, je me retrouve avec un Trianon à construire, un château en Espagne. Je sens bien que le naturel revient au galop : dans ce genre d’édifice, je me sens capable de bâtir la sagrada familia de Barcelone, c’est à dire quelque chose de vaste et de baroque, mais on veut plus, on veut des piliers solides, des arcs boutants, la cathédrale Notre Dame alors que je me considère Quasimodo. Je n’y arrive pas, la rigueur universitaire est difficile pour moi. Il me semble qu’elle heurte de manière frontale l’invention qu’est l’écriture de fiction. Je sais faire des zones pavillonnaires, déjà neuf livres comme un petit quartier à la périphérie d’une ville, mais j’ai l’impression ici d’épuiser mon stock de matériel pour cette chapelle académique. Heureusement, on m’aide, on me prodigue des conseils, des encouragements mais le temps risque de me manquer pour faire feu de tous bois et mener de front tous ces chantiers. Le livre doit être accompli dans un an et les six ans maximum de la thèse vont vite s’épuiser si je n’y prends pas garde.
Voici les réflexions qui me traversent en ce moment. Heureusement, l’hiver et le gel peu propices à la construction vont bientôt se terminer.
(13/02/2013)

 

Dans les jours incertains qui s’annoncent, heureusement, il y a des avancées et l’une d’elles, non des moindres, concerne une possible adaptation cinématographique d’Ils désertent. J’ai ainsi récemment rencontré la réalisatrice et la productrice. Moment important que cette première visite, on découvre mutuellement ce qui nous relie autour du livre. Je ne garde pas un souvenir très précis de ce qui s’est dit, plutôt des instants, une ambiance, le moment précis du basculement où l’on réalise : ça y est, on y est, il va falloir le faire ce film. Une joie presque enfantine et commune, se frapper dans les mains, top là, c’est parti ! Des photos pour se souvenir de notre rencontre, les sourires, ce qui prend corps et combien pour le cinéma cette expression est adéquate. Autres mots aussi, « l’impatience bienveillante » que je décris, qui me submerge. Avant cela, il y a tout ce que nous avons échangé, son extrême gentillesse et le souci de l’autre, des autres (ce que j’avais perçu auparavant dans une œuvre déjà conséquente), sa manière de noter dans un carnet, de faire des croquis, la fierté que je ressens aussi, ce que j’ai voulu exprimer et combien importe avant tout pour moi la liberté d’adaptation. Adaptation, le mot est réducteur, bien en deçà du bonheur d’imaginer qu’un petit tas de feuilles puisse déboucher sur une autre forme d’art, tellement plus exigeante, aléatoire, collective, avec la pugnacité qui accompagne de tels projets. Bref, un moment de grâce que cette rencontre. Un beau signe : nous avions évoqué des acteurs, des interprètes possibles et l’un des artistes que nous avions cités était attablé un peu plus loin lorsque nous sommes ressortis du café. Ils désertent déjà commence son cinéma !
(30/01/2013)

 

Étrangement, plusieurs lectures récentes m’ont apporté quelques idées sur la représentation du luxe selon les écrivains. Bien sûr, Internet regorge de citations sur ce sujet. J’apprécie le pragmatisme de Gainsbourg et le sens du mot parvenu (« Pour moi, le luxe, c'est perdre la notion de l'argent. J'y suis parvenu »), la fraîcheur de Simone de Beauvoir dans Mémoires d'une jeune fille rangée (« Le privilège de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent »), le fatalisme de  Georges Bataille (« De tous les luxes concevables, la mort, sous sa forme fatale et inexorable, est certainement le plus coûteux »). « Ah, l'inutilité totale, degré suprême du luxe... », clamait Barjavel, dans Journal d'un homme simple. Pour l’écrivain qui vit ainsi reclus entre son clavier d’ordinateur, papier et crayons, la vision du luxe est une projection forcément équivoque. Les plus terre à terre projettent leurs envies probablement sur des outils utiles à la profession et hors de prix : stylo-plumes de grandes marques, ordinateurs et gadgets informatiques dernier-cris. Les plus contemplatifs se contentent de rêver aux châteaux en Espagne que leurs droits d’auteur mirifiques leur permettront d’acquérir. Mais, que voulez-vous, Françoise Sagan et sa Jaguar à vingt ans sont passés par là et le mythe du romancier à succès, qui dépense sans compter, a la vie dure. D’autant qu’il existe toujours des livres pour faire croire à ces réussites obligatoires. Ainsi La vérité sur l'affaire Harry Québert, de Joël Dicker, raconte les aventures d’un écrivain forcément riche. Clichés, poncifs. Ça existe bien sûr, et j’en connais, mais la vérité est plus du côté de ceux qui rament lorsqu’ils ont choisi de se vouer uniquement aux lettres. Et le luxe n’est pas forcément contenu dans l’argent. Avoir un endroit à soi, trouver un oloé (où lire où écrire) comme dirait Anne. Le vrai luxe est aussi ce choix exclusif de l’écriture. Et peut-être est-ce dans le même esprit que Patrick Deville expose sa conception du luxe à travers Alexandre Yersin, découvreur du vaccin de la peste, dans Peste & choléra : « Yersin aime l’ordre et le luxe, parce que le luxe, c’est le calme.». On voit bien ce qui importe avant tout pour l’écriture, comme pour tout travail de recherche d’ailleurs. Avec plus de chair, Annie Ernaux dresse un bilan de l’évolution de sa vision du luxe dans Passion simple : « Quand j’étais enfant, le luxe c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. ». Dans La place, qui raconte la condition modeste de sa famille, elle insiste sur son incapacité à imaginer le luxe : « Tout le temps que j’ai écrit, je corrigeais des devoirs, je fournissais des modèles de dissertation parce que je suis payée pour cela. Ce jeu des idées me causait la même impression que le luxe, sentiment d’irréalité, envie de pleurer. ».Ce balancement entre la recherche d’une telle lumière et l’implication prosaïque qu’elle nécessite résume bien l’enjeu de la littérature : « Là tout n'est qu'ordre et beauté, - Luxe, calme et volupté. », disait Baudelaire.
(23/01/2013)

 


Mais pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Il aura fallu différentes sollicitations autour de ma thèse pour m’apercevoir combien étaient éclatés les travaux universitaires, les interventions, les interviews, les articles divers et variés accumulés depuis plusieurs années au sujet de la fameuse littérature du travail dont je rabats les oreilles à qui veut l’entendre. En effet, que je sois « objet d’étude » à Lyon, à Strasbourg, à Lille ou à Paris, ou que je m’implique modestement dans quelques colloques, journées d’étude ou séminaire, quelque chose manquait à ce site, une rubrique où je pourrais regrouper tout ce qui a trait à cette vague notion de littérature du travail que je tente de préciser avec quelques autres. Son utilité est manifeste : alors que je patine un peu dans la rédaction de ma thèse sur le même sujet, j’ai besoin d’ordonner plus sainement ces travaux de recherches. En même temps, ça me donne l’occasion de faire une sorte de mea culpa : j’ai mal avancé sur le sujet, j’ai travaillé trop seul alors que les échanges sont forcément à la base de tout travail universitaire sérieux. Bref, en ce début d’année, propre aux résolutions : non pas prendre celle de terminer cette arlésienne de thèse comme je l’avais espéré les deux années précédentes, mais plutôt se dire d’avancer simplement et de façon tangible, le reste suivra en temps voulu. Et justement le temps : le nouveau roman en cours me laisse déjà que peu de place. Pourtant il faudra composer : des journées universitaires sont déjà programmées en mai et en juin, manière de m’obliger à avancer a minima.
(16/01/2013)

 

Je n’avais pas eu vraiment conscience d’avoir abordé un virage dans mon écriture. Lorsqu’on a le nez dans le guidon et les mains dans le cambouis, pour reprendre un très beau titre d’Antoine Emaz, on ne se rend pas toujours compte de la sinuosité du parcours. Le tournant a eu lieu vers 2004, probablement au moment de l’écriture de CV roman. D’ailleurs CV roman demeure pour moi un livre complexe, pour ne pas dire compliqué. Je ne le renie pas le moins du monde, il a son intérêt, je peux même le trouver génial lorsque mon optimisme est au maxi, ce qui m’arrive souvent. Mais je n’y peux rien, reste en moi la difficulté que j’ai eu à l’écrire, 21 versions d’une écriture étalée sur un an et demi, avec la sensation de faire du sur place. Je me braquais. Et pourtant j’avançais. Mieux, je braquais tout court, j’obliquais, je virais. D’abord, CV roman, mon CV, mon roman, le genre du roman inclus dans le titre et probablement que cette dénomination, somme toute bien réfléchie, a été le pivot de mon écriture. J’ai la sensation qu’il y a eu un avant et un après. Avant, l’échappatoire vers les grands maîtres, Claude Simon notamment, le refus d’un romanesque sans contrainte, une ère du soupçon chevillée au corps. Après, la même admiration pour Sarraute, Simon rejoint par Faulkner et beaucoup d’autres mais justement désirés dans leur capacité romanesque, et je n’ai probablement pas cessé de glisser en sortie de virage vers une écriture d’invention plus libérée, moins sujette à l’artifice. Bien sûr, comme à chaque tournant, la vie accumule les chausses trappes, les nids de poule qui secouent les suspensions et les changements qui n’arrivent jamais seuls. Résultats, six mois déboussolés. Et puis comme par magie, tout rentre dans l’ordre avec une facilité surprenante, nouveaux sourires, la vie, les livres toujours et l’air de nouveaux visages au milieu du S de ce virage. Situé maintenant à mi chemin entre le début de mon écriture et aujourd’hui, j’en réalise la courbure, la profondeur, le risque de chute aussi. En moto, on dit qu’il faut se pencher pour tourner. Adolescent, j’ai aimé cette sensation, avec parfois quelques frayeurs (souvenir d’avoir dérapé en Mobylette à la sortie de l’hôpital de Langres où j’étais allé rendre visite une copine qui avait eu un accident de deux-roues…). C’était l’époque où s’organisaient des courses de côtes auxquelles j’assistais en spectateur. Les béquilles des gros cubes envoyaient des gerbes d’étincelles, des genoux gainés de cuir râpaient l’asphalte, on entendait le miaulement des moteurs poussés hors des tours, ça sentait l’huile chaude. J’aimais. Je raconte cela parce que je crains d’être à nouveau à un tournant. Rien de précis, juste la trouille de ne pas arriver à faire tout ce à quoi je me suis engagé. Se mettre la pression, comme on dit. Il faut juste que je n’aie pas peur de me pencher suffisamment et ça passera.
(09/01/2013)

 

Les fins d’année se suivent et se ressemblent rarement. L’année précédente, par hasard sur les terres de Julien Gracq, je lisais Antoine Emaz. Cette année, c’est Mont de Marsan et j’ai lu Serge Bramly (Orchidée fixe en note de lecture cette semaine). Trois ans avant, c’était la neige (Webcam du  06/01/2010), mais janvier, cette année, commence doux et pluvieux. Bizarrement pourtant, dans la léthargie des fêtes, on ne sait plus trop ce qui a changé, ce qui s’est rajouté. Tandis que j’écris, une pierre venue de Colmar et offerte en étrennes regarde le fatras sur mon bureau de son œil de tigre. Pourtant, c’est le même désordre, la même pile de mes livres à gauche, augmentée d’Ils désertent et de son bandeau rouge Prix Eugène Dabit 2012. Devant, les mêmes polycopiés me rappellent que je ne suis toujours pas venu à bout de ma thèse de doctorat. A droite, les encriers, les porte-courriers encombrés, les deux bouchons de champagne marqués CV et les stylos du tiroir composent le paysage auquel je tiens. Au milieu, caché derrière l’écran lumineux qui inscrit ces lignes, des fichiers attendent : le traitement de texte d’un nouveau livre (nom de code F), le tableur de mes courses à pied. Ma vie en 2013 sera à cette image : continuer la thèse, terminer le texte en cours,  ne pas oublier d’aller courir. Simple non ? L’œil de tigre y veillera.
(02/01/2013)