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Notes d'écriture
Cette visite
à Clermont-Ferrand était organisée depuis longtemps. Javais déjà dû repousser
la date prévue pour recevoir le même jour le prix Eugène Dabit à lHôtel du Nord
à Paris. Cest donc avec impatience que jai pu rejoindre quelques mois plus
tard une ville que je connaissais déjà bien pour y être allé plusieurs fois ( par exemple le 01/02/2006
) ou au lycée de Chamalières avec Cécile Beauvoir (voir note de lecture du 13/04/2011 ). Là, cétait pour
rencontrer deux classes, en continuité du Goncourt des lycéens, ajouté en fin de
journée dune rencontre à
Jai
reçu très récemment le prix Jean Amila-Meckert à loccasion du salon du livre
dArras, Colères du présent, qui se tient
traditionnellement le premier mai. Grande fierté pour moi et à plusieurs titres. le
premier tient dabord à lauteur qui a donné le nom de ce prix. Jean
Amila-Meckert a croisé par hasard plusieurs fois mon parcours. Pour ma première
participation, deux ans auparavant à ce même salon dArras à loccasion de la
sortie de Retour aux mots sauvages, cet auteur
nétait déjà pas un inconnu. Lors dune journée universitaire à Lille, deux
mois auparavant, javais rencontré Pierre Gauyat qui avait eu la bonté de me faire
parvenir sa thèse sur Jean Amila-Meckert, document ô combien précieux pour qui
travaille à mettre en forme un projet de même ampleur. Jai eu la chance de
retrouver Pierre Gauyat à loccasion dun débat cette année sur cet auteur de
prédilection, mais également de côtoyer, Laurent Meckert, fils de lécrivain. Ces
échanges amicaux pendant les deux jours que jai passé à Arras ont été très
agréables, avec le décor du beffroi et de la grand place, sur fond de bière Chti. Placé sous le patronage dun
auteur qui fût si impliqué dans son temps, ce salon du livre était évidemment voué à
être une réussite, surtout si le beau temps se mêle de la partie, comme ce fût le cas
(il ny avait que le Nord épargné par la météo). Stands extérieurs et terrasses
de café bondées, cétait lendroit où il fallait être pour fêter le 1°
mai et le muguet. Merci à tous les organisateurs pour ces chaleureuses journées, au
soutien actif du Conseil général du Pas-de-Calais et à la présence amicale de Wilfried
N'sondé.
Comment
nommer le nouveau livre ? A chaque fois que jai entamé un nouveau texte,
jai eu envie de le nommer rapidement, sans savoir même si cette inspiration irait
au bout, simplement pour pouvoir le retrouver à travers les pages de Feuilles de route.
Je ne lai pas encore fait, où si peu. Il y a bien une vague mention dun texte
au nom de F en archives, dans le résumé de lannée 2012, laconique : Nov
: début de l'écriture de F. Voilà, appelons-le ainsi, cette sixième lettre de
lalphabet sera son nom de code, comme ID a présidé à Ils désertent.
Ce nest pas une habitude systématique : RMS nétait pas le nom de
code de Retour aux mots sauvages, dailleurs le titre a été trouvé
tardivement, après la rédaction du texte. Ici, cest différent, le titre
sest imposé à moi, quasi en même temps que lidée, limpulsion
décrire, je crois dailleurs quil maide à le réaliser. Pour
autant, nallez pas vous livrer à des suppositions, le nom de code est suffisamment
abscons, jaurais dailleurs pu le nommer par la dixième lettre de
lalphabet (« J »), puisque si la publication va à son terme, ce
sera mon dixième livre. Mais rien ne presse, reste à lécrire. Un point
davancement : environ 100 pages de rédigées, des chapitres très courts et
lidée dun livre qui approcherait (dépasserait ?) 300 pages. Cest
drôle, je nai pas changé dun iota cette idée première dun livre qui
serait ainsi, à la fois long et morcelé, éclaté entre différents personnages (au
moins cinq), un vrai roman, avec une vraie histoire (drôle de dire vrai pour ce qui
nest que de la fiction), mais en même temps, quelque chose qui sancre
profondément dans la réalité. Pas envie du tout que limagination (la mienne)
prenne le pouvoir, il me faut des faits, comme souvent, pour avoir le courage de fabriquer
des personnages tant soit un peu réels. Fuir la facilité, honnir la complaisance, tous
les pièges que posent clairement la fiction. Revenir au langage, lorigine de tout.
Dit comme cela, cest beau, reste à le faire, avec le danger de passer à côté,
mais cela est inhérent à chaque livre. Jai peu parlé jusquà présent de ce
texte qui sélabore, quelques allusions à sa complexité en note décriture
le 13/02/2013, et la dernière note de 2012, celle du 21 décembre lui était consacrée,
comme sil fallait passer le flambeau à une année que je présentais plus
mouvementée. Le premier souvenir auquel je reste attaché, cest de lavoir
évoqué à mon éditrice pour la première fois un soir à une heure du matin, dans un
lieu improbable et dansant après une manifestation littéraire où javais
présenté Ils désertent. Cétait pour moi majeur que cette suite
décriture puisse démarrer, sinscrire en plein milieu de cette vie
littéraire, en jonction parfaite.
[
] Est-ce que je peux te donner un conseil ? Bien
sûr. Ne tapitoie pas sur ton sort. Cest ce que font les imbéciles. Je
men souviendrai. [
] Et je me
rappelai soudain que Nagasawa mavait conseillé de ne pas mapitoyer sur
moi-même : « Sapitoyer sur soi-même, cest ce que font les
imbéciles. » Oh là là, Nagasawa, tu es vraiment admirable, pensais-je. Puis je
soupirai et me mis debout.
Décès de
Ronald : jai reçu ce mail terrible de la part de sa famille. Jétais encore
à bord de lavion qui me ramenait de lîle Maurice, nous venions
datterrir à Orly et, en attendant de débarquer, je chargeais les messages qui
sétaient accumulés depuis une semaine. Sur le coup, je nai presque pas fait
attention en voyant le nom de Klapka dans le défilement des intitulés, jai pensé
à lhabituelle et régulière Lettre de la Magdeleine.
Lorsquon
ma proposé de participer à la rédaction désormais traditionnelle du Libé des écrivains, jai été ravi. Le
métier de journaliste fait partie des mythologies qui rejoignent notre écriture. Réagir
sur sujet, en un nombre de signes déterminés davance nous est parfois
(souvent ?) proposé, et rédiger la mise à jour de Feuilles de route sapparente forcément à
composer un hebdomadaire. Javais le choix entre écrire un article à lavance
ou venir me mêler à léquipe de Libération.
Je prends les deux, mon Capitaine !
Bien sûr, jaurais bien aimé obtenir le prix des libraires. Le
sort en a décidé autrement et cest Yannick Grannec avec son beau titre La déesse des petites victoires qui la
obtenu. Dans ce dernier carré, nous nétions plus que trois en lice avec Fabrice
Humbert (Avant la chute), mais le
suspense a été tellement lissé dans le temps, que létonnement de me voir passer
les sélections successives, sétait mué en une attente sereine. En effet, entre la
première sélection à lautomne et le résultat final, cest la moitié
dune année qui vient de défiler. Les sollicitations qui ont suivi la sortie des
livres se sont estompées et déjà se profilent dautres écritures, dautres
projets. Idem, jimagine pour les libraires : les fêtes de Noël, une rentrée
littéraire de plus en janvier et combien de centaines de kilos de livres manipulés
depuis. Ceci dit, le prix des libraires est véritablement leur prix. Il existe depuis
1955 et quand on regarde la liste des gagnants, jaurais bien aimé rejoindre Muriel
Barbery, honorée pour L'Élégance du hérisson en
2007 ou Victor Cohen Hadria en 2011 pour Les Trois Saisons de la rage.
Ce texte,
dAnne Savelli, que jai honteusement détourné, sintitule être
lue.
Je passe à
Charleville toujours en coup de vent, on dirait Rimbaud. Cest généralement pour
rencontrer des salariés de mon entreprise, et je repars vite mais jai toujours un
moment pour aller au cimetière voir le poète, comme le VRP dIls désertent. Mardi dernier, je me suis organisé
plus efficacement et jai enfin pu déjeuner avec Alain. Cest un ancien
collègue, expatrié dans une administration de la ville : bon job, beau cadre de
travail, il ne regrette pas. Alain est probablement mon tout premier lecteur des Ardennes,
toujours prompt à collectionner mes livres et à suivre mes Feuilles de route (Bonjour Alain !). Il est
peintre « également », c'est-à-dire à parts égales, dans cette étrange
alchimie qui nous satisfait de ne pas avoir à choisir entre travail et
créativité : bien des points communs entre nous, que nous évoquerons longuement au
restaurant. Je suis reparti de Charleville avec une toile. Déjà, CV roman
lavait inspiré, il y a quelques années : premier CV de lhomme des
cavernes avec mammouth intégré, des couleurs vives et beaucoup dhumour, comme le
hasard de son nom, Delatour, phonétiquement identique au célèbre artiste du XVII°
siècle, émule de Caravage. Couleurs et humour, idem pour le Rimbaud quil
moffre, mais attention, pas question de naïveté : sa figure patibulaire est
un mix entre la photographie adulée de Carjat et les dernières quon a retrouvées
de lui à Aden, visage émacié et dur. Cest la tête quil aurait pu avoir,
sil avait vécu plus longtemps, débarquant dAfrique, revenant ici
sinstaller et se marier, comme il lavait écrit à sa mère : un type
ayant laissé ses rêves là-bas, traînant son ennui dans les Ardennes.
Charleville-Mézières est une ville rude, on y encense le poète mais il y a toujours un
détail qui cloche, qui vous rappelle au pragmatisme de lendroit : quune
fresque soit peinte sur le mur de la résidence Rimbaud (propriété privée, défense
dentrer) avec le poème Sensation, elle y intègre larrivée du gaz sur
la façade (voir en Webcam). Et impossible de photographier la tombe de Rimbaud sans voir
limmeuble derrière. Et les seuls authentiques T-shirts à son effigie (sur la
couverture dIls désertent) sont disponibles à la boutique Au travailleur,
cottes de mécanicien, blouses de cuisinier et autres articles de boulot. Cest sans
doute pour cela que jaime cette ville : pas de crédulité envers la poésie,
aucune concession sur la vie, sauf celle à perpétuité du destin fabriqué dun
poète. Cest pourquoi ce tableau me plait. En revenant chez moi, il a trouvé une
place de choix dans mon bureau, mais cest étrange comme il y change
latmosphère, jai limpression quil me surveille, le grand méchant
Rimbaud, quil me regarde avec son air dur : « Pas facile
lécriture, hein ? » ricane-t-il. Et cest tant mieux. Le tableau
est maintenant à côté de mes propres souvenirs du Yémen ou de Syrie. Lorsque jai
évoqué le grand méchant Rimbaud à Alain, il ma répondu : Appelle-le
Rimbaud lAfricain ! Il a raison, cest ainsi quil faut le voir, avec
en arrière-plan le dépaysement des couleurs, ses rêves et nos mots.
La fête du livre de Bron est un toujours un évènement. Jy étais
déjà venu en 2008, en compagnie de François Bon (on en trouve des traces ici chez lui, et, dans mes Notes décriture, le 22/02/2008). Jy suis donc revenu cette
année le week-end dernier et jai retrouvé avec un immense plaisir le noyau dur de
lorganisation Brigitte Giraud, Yann Nicol, mais aussi Laëtitia Voreppe, les
libraires et les équipes historiques du Matricule et de Télérama qui sassocient
traditionnellement à lévènement. Le lieu habituel et magique de
lhippodrome, en pleine réfection, avait été remplacé par limmensité du
site du Service de santé des armées, ambiance plus militaire, donc, mais tout aussi
chaleureuse. Cette année, jai participé à une rencontre animée par Michel
Abescat avec Thierry Hesse (voir note de lecture du 07/11/2012) que javais déjà vu pour lémission Les mots de minuit en novembre dernier. Il est
aussi de tradition de proposer aux auteurs de réfléchir à une question qui sera
proposée à débat public, généralement, plutôt du genre « bibliothèque
idéale » mais cette année, innovation : il fallait choisir un titre de
chanson et expliquer pourquoi. Bien sûr, jai été jaloux devant le choix de
Thierry Hesse (Sympathy for the devil des Stones) - comment ai-je pu laisser
échappé ce titre ! - mais je me suis fié à mon idée première :
lenvie dévoquer François Béranger. Et quelle ne fut pas ma surprise de
mapercevoir que nous avions été deux à choisir cet artiste disparu il y a
quelques années et un peu oublié. Antoine Choplin (La nuit tombée, éditions de La fosse aux ours)
avait opté pour Le monde bouge, et moi, pour Tranche de vie. Nous nous sommes retrouvés ainsi
tous les deux pour évoquer devant Thierry Guichard nos choix respectifs.
« Jhabite
pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie
secrète. », disait Baudelaire. Ma maladie (pas très secrète) est lécriture
et mes constructions sont fragiles. En ce moment, jai trois chantiers : ce
site, un livre en préparation et une thèse.
Dans les jours incertains qui sannoncent, heureusement, il y a des
avancées et lune delles, non des moindres, concerne une possible adaptation
cinématographique dIls désertent.
Jai ainsi récemment rencontré la réalisatrice et la productrice. Moment important
que cette première visite, on découvre mutuellement ce qui nous relie autour du livre.
Je ne garde pas un souvenir très précis de ce qui sest dit, plutôt des instants,
une ambiance, le moment précis du basculement où lon réalise : ça y est, on
y est, il va falloir le faire ce film. Une joie presque enfantine et commune, se frapper
dans les mains, top là, cest parti ! Des photos pour se souvenir de notre
rencontre, les sourires, ce qui prend corps et combien pour le cinéma cette expression
est adéquate. Autres mots aussi, « limpatience bienveillante » que je
décris, qui me submerge. Avant cela, il y a tout ce que nous avons échangé, son
extrême gentillesse et le souci de lautre, des autres (ce que javais perçu
auparavant dans une uvre déjà conséquente), sa manière de noter dans un carnet,
de faire des croquis, la fierté que je ressens aussi, ce que jai voulu exprimer et
combien importe avant tout pour moi la liberté dadaptation. Adaptation, le mot est
réducteur, bien en deçà du bonheur dimaginer quun petit tas de feuilles
puisse déboucher sur une autre forme dart, tellement plus exigeante, aléatoire,
collective, avec la pugnacité qui accompagne de tels projets. Bref, un moment de grâce
que cette rencontre. Un beau signe : nous avions évoqué des acteurs, des
interprètes possibles et lun des artistes que nous avions cités était attablé un
peu plus loin lorsque nous sommes ressortis du café. Ils désertent déjà commence son cinéma !
Étrangement, plusieurs lectures récentes
mont apporté quelques idées sur la représentation du luxe selon les écrivains.
Bien sûr, Internet regorge de citations sur ce sujet. Japprécie le pragmatisme de
Gainsbourg et le sens du mot parvenu (« Pour
moi, le luxe, c'est perdre la notion de l'argent. J'y suis parvenu »), la
fraîcheur de Simone de Beauvoir dans Mémoires
d'une jeune fille rangée (« Le privilège
de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent »),
le fatalisme de Georges Bataille (« De tous les luxes concevables, la mort, sous sa forme
fatale et inexorable, est certainement le plus coûteux »). « Ah, l'inutilité totale, degré suprême du
luxe... », clamait Barjavel, dans Journal
d'un homme simple. Pour lécrivain qui vit ainsi reclus entre son clavier
dordinateur, papier et crayons, la vision du luxe est une projection forcément
équivoque. Les plus terre à terre projettent leurs envies probablement sur des outils
utiles à la profession et hors de prix : stylo-plumes de grandes marques,
ordinateurs et gadgets informatiques dernier-cris. Les plus contemplatifs se contentent de
rêver aux châteaux en Espagne que leurs droits dauteur mirifiques leur permettront
dacquérir. Mais, que voulez-vous, Françoise Sagan et sa Jaguar à vingt ans sont
passés par là et le mythe du romancier à succès, qui dépense sans compter, a la vie
dure. Dautant quil existe toujours des livres pour faire croire à ces
réussites obligatoires. Ainsi La vérité sur l'affaire Harry Québert, de
Joël Dicker, raconte les aventures dun écrivain forcément riche. Clichés,
poncifs. Ça existe bien sûr, et jen connais, mais la vérité est plus du côté
de ceux qui rament lorsquils ont choisi de se vouer uniquement aux lettres. Et le
luxe nest pas forcément contenu dans largent. Avoir un endroit à soi,
trouver un oloé (où lire où
écrire) comme dirait Anne. Le vrai luxe est aussi ce choix exclusif de lécriture.
Et peut-être est-ce dans le même esprit que Patrick Deville expose sa conception du luxe
à travers Alexandre Yersin, découvreur du vaccin de la peste, dans Peste & choléra : « Yersin aime lordre et le luxe, parce que le luxe,
cest le calme.». On voit bien ce qui importe avant tout pour lécriture,
comme pour tout travail de recherche dailleurs. Avec plus de chair, Annie Ernaux
dresse un bilan de lévolution de sa vision du luxe dans Passion simple : « Quand jétais enfant, le luxe cétait pour
moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de mer. Plus tard,
jai cru que cétait de mener une vie dintellectuel. Il me semble
maintenant que cest aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme.
». Dans La place, qui raconte la condition
modeste de sa famille, elle insiste sur son incapacité à imaginer le luxe : « Tout le temps que jai écrit, je corrigeais
des devoirs, je fournissais des modèles de dissertation parce que je suis payée pour
cela. Ce jeu des idées me causait la même impression que le luxe, sentiment dirréalité, envie de pleurer.
».Ce balancement entre la recherche dune telle lumière et limplication
prosaïque quelle nécessite résume bien lenjeu de la littérature : « Là tout n'est qu'ordre et beauté, - Luxe, calme et
volupté. », disait Baudelaire.
Je navais pas eu vraiment conscience davoir abordé un virage
dans mon écriture. Lorsquon a le nez dans le guidon et les mains dans le cambouis,
pour reprendre un très beau titre dAntoine Emaz, on ne se rend pas toujours compte
de la sinuosité du parcours. Le tournant a eu lieu vers 2004, probablement au moment de
lécriture de CV roman. Dailleurs CV roman demeure pour moi un livre complexe, pour
ne pas dire compliqué. Je ne le renie pas le moins du monde, il a son intérêt, je peux
même le trouver génial lorsque mon optimisme est au maxi, ce qui marrive souvent.
Mais je ny peux rien, reste en moi la difficulté que jai eu à
lécrire, 21 versions dune écriture étalée sur un an et demi, avec la
sensation de faire du sur place. Je me braquais. Et pourtant javançais. Mieux, je
braquais tout court, jobliquais, je virais. Dabord, CV roman, mon CV,
mon roman, le genre du roman inclus dans le titre et probablement que cette dénomination,
somme toute bien réfléchie, a été le pivot de mon écriture. Jai la sensation
quil y a eu un avant et un après. Avant, léchappatoire vers les grands
maîtres, Claude Simon notamment, le refus dun romanesque sans contrainte, une ère
du soupçon chevillée au corps. Après, la même admiration pour Sarraute, Simon rejoint
par Faulkner et beaucoup dautres mais justement désirés dans leur capacité
romanesque, et je nai probablement pas cessé de glisser en sortie de virage vers
une écriture dinvention plus libérée, moins sujette à lartifice. Bien
sûr, comme à chaque tournant, la vie accumule les chausses trappes, les nids de poule
qui secouent les suspensions et les changements qui narrivent jamais seuls.
Résultats, six mois déboussolés. Et puis comme par magie, tout rentre dans lordre
avec une facilité surprenante, nouveaux sourires, la vie, les livres toujours et
lair de nouveaux visages au milieu du S de ce virage. Situé maintenant à mi chemin
entre le début de mon écriture et aujourdhui, jen réalise la courbure, la
profondeur, le risque de chute aussi. En moto, on dit quil faut se pencher pour
tourner. Adolescent, jai aimé cette sensation, avec parfois quelques frayeurs
(souvenir davoir dérapé en Mobylette à la sortie de lhôpital de Langres
où jétais allé rendre visite une copine qui avait eu un accident de
deux-roues
). Cétait lépoque où sorganisaient des courses de
côtes auxquelles jassistais en spectateur. Les béquilles des gros cubes envoyaient
des gerbes détincelles, des genoux gainés de cuir râpaient lasphalte, on
entendait le miaulement des moteurs poussés hors des tours, ça sentait lhuile
chaude. Jaimais. Je raconte cela parce que je crains dêtre à nouveau à un
tournant. Rien de précis, juste la trouille de ne pas arriver à faire tout ce à quoi je
me suis engagé. Se mettre la pression, comme on dit. Il faut juste que je naie pas
peur de me pencher suffisamment et ça passera.
Les fins dannée se suivent et se ressemblent rarement.
Lannée précédente, par hasard sur les terres de Julien Gracq, je lisais Antoine Emaz. Cette année, cest Mont de
Marsan et jai lu Serge Bramly (Orchidée fixe
en note de lecture cette semaine). Trois ans avant, cétait la neige (Webcam du 06/01/2010),
mais janvier, cette année, commence doux et pluvieux. Bizarrement pourtant, dans la
léthargie des fêtes, on ne sait plus trop ce qui a changé, ce qui sest rajouté.
Tandis que jécris, une pierre venue de Colmar et offerte en étrennes regarde le
fatras sur mon bureau de son il de tigre. Pourtant, cest le même désordre,
la même pile de mes livres à gauche, augmentée dIls désertent et de son bandeau rouge Prix Eugène Dabit 2012. Devant, les mêmes
polycopiés me rappellent que je ne suis toujours pas venu à bout de ma thèse de
doctorat. A droite, les encriers, les porte-courriers encombrés, les deux bouchons de
champagne marqués CV et les stylos du tiroir composent le paysage auquel je tiens. Au
milieu, caché derrière lécran lumineux qui inscrit ces lignes, des fichiers
attendent : le traitement de texte dun nouveau livre (nom de code F),
le tableur de mes courses à pied. Ma vie en 2013 sera à cette image : continuer la
thèse, terminer le texte en cours, ne pas
oublier daller courir. Simple non ? Lil de tigre y veillera. |