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1937 Paris - Guernica
   
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Notes d'écriture

 

Je n’ai jamais perdu ce premier cahier acquis en 1978 le mois de mes vingt ans. Ce n’était pas un cahier d’écolier sur lequel j’avais jeté mon dévolu. Ce n’est sans doute pas un hasard, j’imagine que j’évitais tout ce qui pouvait me rappeler le lycée. Et puis je travaillais, était-ce pour cette raison que j’ai opté pour ce recueil plutôt destiné à la comptabilité : sur la deuxième page, il y a toujours la mention : vous venez d’acheter un manifold Centra qui nécessite du papier carbone pour faire des doubles. Les pages sont ainsi numérotées par deux, cinquante au total ce qui fait cent feuillets. C’est peut être le format 15X20 cm, proche d’un livre qui m’avait convaincu. Toujours est-il que sur la couverture intérieure, c’est écrit Martin Martin, entouré d’un trait bleu : le titre du roman. Je ne sais pas s’il m’est venu en préalable à cette histoire où si j’ai rajouté par la suite le double prénom du personnage principal. En regard de ce titre, sur la page deux, le premier chapitre est désigné par un chiffre romain entouré d’un cercle, était-ce déjà une imitation de la littérature, tout comme ce cahier ressemblait à un livre ? Le premier paragraphe est écrit avec application, sans rature, probablement d’un premier jet, comme si la résolution que je m’étais faite alors, celle de devenir écrivain (et dont je garde encore vivace la détermination soudaine), ne devait souffrir d’aucune hésitation . Donc l’histoire commence ainsi : Martin, assis derrière son bureau, pensait. Premier incipit d’un type qui, à vingt ans, vient de débarquer dans une ville à huit cent kilomètres de chez lui pour y travailler, devenir indépendant financièrement. Et l’idée de se vouer à l’écriture en était devenue une conséquence brutale, comme si, jusque là empêchée par la dépendance parentale, cette soudaine liberté d’argent n’avait eu d’autre but que de révéler cette évidence. Dans cette certitude manifeste, les phrases du premier jet s’étaient succédées quasiment sans rature, déjà organisées en paragraphes définitifs dans la notion même de roman qui devait être mienne à l’époque et qui semblait se déduire avec naturel de l’activité normale d’un écrivain : une aisance de bon aloi devait ainsi couler de la sorte, en phrases déjà assurément lancées, non pas en vertu d’une inspiration particulière, mais plutôt par ce seul rapport de cause à effet : j’y suis donc j’écris. Bien-sûr les premières vraies ratures (mots ou phrases rayés, ajouts) ne tardent pas à s’inscrire, mais l’ensemble garde un allant irrévocable comme si ces corrections s’étaient effectuées lors d’une relecture rapide, phrase en cours, paragraphes en écriture. Le chapitre 2, de la même manière entouré d’un cercle, démarre après trois pages de cet acabit et rien ne semble contrarier l’élan absolu, la source de mots qui s’écoule de mes stylos bille, dans mon habituelle écriture aigrelette mais avec l’effort, du moins au début, de volutes régulières, d’une homogénéité d’imprimerie comme pour assoir encore l’aspect formel de cette première histoire et de la résolution toute neuve d’un apprenti écrivain. A aucun moment, les pages écrites de ce cahier ne donnent l’impression d’une quelconque difficulté d’inspiration. Les changements de stylographes y sont visibles et accompagnent des séances étoffées. Au final, la cohérence de cette histoire qui débute semble étonnante, construite d’un seul bloc, dans une imitation manifeste de livre. Aucune marque, aucune indication ne précise pourquoi, l’écriture s’est soudainement arrêtée après la rédaction de quelques phrases du chapitre 6 et au bout de quarante cinq pages d’une écriture serrée.
En revanche, sur la page suivante, une mention soulignée indique : reprise le 13 juillet 1988. Je ne me souviens pas si bien que cela de cette reprise, pourtant plus récente et délibérément marquée : le 13 juillet 1988, c’était un mercredi, il s’était écoulé dix ans depuis le 18 juillet 1978, date de mes débuts à Toulouse pour y apprendre le métier des Postes et dont la date me reste curieusement en mémoire, liée sans doute quelques jours plus tard à l’achat de ce fameux cahier, lui-même lié à cette curieuse idée, non pas d’écriture, mais de devenir écrivain, métier, profession, sacerdoce et charge dont la portée est infiniment plus sérieuse et moins raisonnable. Dix ans plus tard, donc, le retour dans mon département natal avait déjà eu lieu depuis plusieurs années, après un détour en banlieue, entrecoupé du service militaire. Ce mercredi 18 juillet, j’avais dû remettre la main sur ce cahier (dont j’ai toujours su où il se trouvait au gré des déménagements) et recommencé à écrire la suite de cette histoire interrompue. Dans cet espace de dix années sans écriture, il y avait eu beaucoup de changements, une vie bâtie, mariage, famille et ce travail au central téléphonique que j’accomplissais depuis deux ans déjà (j’ignorais bien-sûr que j’en ferais un livre douze ans plus tard). J’étais un père tout neuf depuis quatre mois et nous habitions en bordure de route une vieille maison à torchis et colombages que les camions faisaient trembler. Dans la pièce qui d’ailleurs oscillait le plus, nous avions installé le premier ordinateur jamais acquis, un PC à disque dur de vingt méga octets (le must à l’époque et le prix d’un mois de salaire), non pas un coup de folie, mais un achat bien utile pour la rédaction de la thèse (Les endocardites infectieuses en médecine interne) présentée publiquement le 23 juin 1988 (il en reste une photographie rayonnante, femme et fille réunies, l’une en toge noire de docteur et l’autre en petite robe seyante de bébé). Un mois après, donc, dégagé des travaux préparatoires pour lesquels je m’étais associé, je pouvais reprendre le fameux texte, en réalité même pas trois pages manuscrites, sans doute immédiatement reversées dans les entrailles de l’ordinateur dans l’habitude qui serait mienne désormais d’une écriture directement composée sur un traitement de texte. Le « tapuscrit » final (la technique évoluant très vite, le vocabulaire réagit souvent plus lentement pour nommer ce type de manuscrit désormais dactylographié), le tapuscrit donc indique comme date de début et de fin, juillet 1978 et mars 1991 (là encore, une habitude que j’ai conservée de baliser le temps de l’écriture, de la même manière que René Fallet le faisait systématiquement). Voici ainsi balayé treize ans d’apprentissage du roman (pour reprendre le titre du livre de Benjamin Jordane) pendant lesquels le travail, le bonheur, la construction d’une vie sont restés étroitement mêlés à l’écriture au point de s’y confondre et d’en préciser une ligne de conduite pour la suite.
(01/01/2012)


A me souvenir (en Étonnements) de l’époque lointaine de mes seize ans, je me demande si finalement j’écrivais déjà à cet âge. Cette question que l’on me pose souvent (l’origine de l’écriture) comme à nombre d’écrivains j’imagine, me désarçonne toujours. C’est comme la question « pourquoi écrivez-vous », le fait d’y répondre sans doute provoquerait l’évaporation soudaine de toute inspiration, de toute écriture. On sait bien que devant cette énigme, on répond à côté : dans le très bel « Écrire pourquoi » qui avait lancé les éditions Argol en 2005, recueil collectif   pour lequel je suis fier d’avoir participé au milieu d’autres auteurs que je tiens en grande estime, j’avais invoqué Roland Barthes, allez savoir pourquoi, sans doute que je le lisais pas mal à l’époque, n’empêche que j’avais forcément répondu à côté parce qu’il n’y a pas d’autre issue possible. Ainsi, l’origine de l’écriture supposerait qu’on garde en soi un moment précis sans passé, sans signe, une révélation, quelque chose de soudain. Et puisque je me replonge dans mes souvenirs adolescents en ce moment, rien ne m’évoque une telle lumière, plutôt une grisaille et le premier mot qui reviendrait dans ces années scolaires serait « ennui », non pas écrit, décliné, mais tu ou soupiré. Non, à seize ans d’ailleurs, j’avais déjà écrit : souvenir d’un texte rédigé à onze ans, et des bouts de phrases déclamatoires qui restent étrangement accrochées en moi : « et je courrais à perdre haleine pour la vie, en hommage à la vie », je crois que c’était les derniers mots de ce premier galop. Non, à seize ans, dans cette époque partagée entre les accélérations de la moto et la stagnation des études, je n’avais aucune conscience de ce qui se jouait dans ma tête (je n’en ai d’ailleurs guère plus). Plus tard, un cousin, un peu éberlué d’apprendre que j’étais publié s’était exclamé avec naturel : Et pourtant tu n’étais pas une lumière ! Il s’était repris, un peu gêné : Enfin je veux dire, à l’époque… Mais il avait raison : c’est bien dans l’obscurité que j’évoluais alors, une sorte de brouillard percé d’éclaircies qui me restent en mémoire : se rattache sans doute à la future écriture, mes rédactions maladroites (« peut mieux faire »). Se rattache aussi à la future écriture, cette bizarre semaine de camping passée à lire Antimémoires de Malraux, tout seul au bord d’un étang (j’y étais allé en Mobylette, je me souviens encore de la glacière coincée entre les jambes en roulant, c’était donc avant seize ans, avant la Honda 125 K3). Entre ces lectures incomprises et mes rédactions confuses, quelque chose avait dû se tisser quand même, comme ces quelques vers de mirliton que je mettais en musique sur une petite guitare baptisée « la casserole », avant de m’en offrir une vraie lors d’une expédition à Paris avec le même cousin que ci-dessus, plus tard cependant, en 1976, je roulais en Honda depuis un an déjà et c’était l’époque d’avant Franck. C’est vaguement à cette époque aussi que j’avais dû écrire une série de douze chansons, enregistrées sur une cassette reproduite en quatre exemplaires via la chaine stéréo des parents. Quand avez-vous commencé à écrire ? A la question lancinante, il faut attendre encore un peu pour la réponse précise que je donne parfois : c’était en juillet 1978, j’allais avoir vingt ans dans quinze jours, je venais d’être embauché à la Poste à Toulouse, je me suis acheté un cahier et j’ai commencé un roman Martin Martin, quelques dizaines de pages, terminé dix ans plus tard,  à l’occasion d’un premier ordinateur tout neuf. Mais cet élan, d’où était-il venu, avec quelles parts de ténèbres, d’inconscience et d’ignorance issue de mes seize ans et d’avant encore, s’était-il construit ? Finalement, à remuer ces vieux souvenirs, on ne précise rien, on ravive juste quelques sentiments à odeur de poussière, le vide de sensations envolées, et parmi ces riens défaits, des mots évanouis qui ont probablement conduit à l’écriture.
(25/01/2012)

 

 

« De Thierry Beinstingel je gardais un assez bon souvenir de "Central", paru il y a dix ans ; mais je dois avouer que "Retour aux mots sauvages" ne m'a pas laissé la même impression favorable. Certes, ce roman a pour lui un style maîtrisé et cohérent de la première à la dernière page, cohérence qui devient rare dans la production éditoriale actuelle. Cependant ce style est assez morne, fait essentiellement de phrases courtes et, paradoxalement, un peu trop tapageuses dans leur volonté affichée de simplicité. On note aussi l'abondance des chapitres brefs, pénible symptôme de la littérature de l'heure. On s'ennuie assez vite à lire cette langue trop simple, prenant le parti d'être "proche des gens" qu'elle décrit mais, prix cruel à payer, ne décollant presque jamais au-dessus de l'oubliable. La description qui est faite de l'univers professionnel d'une grande entreprise sonne juste, mais là encore, quel ennui ! C'est probablement le grand échec formel de ce livre : il ne suffit pas d'écrire simple pour décrire une réalité simple.
Enfin, la persistance de l'auteur à présenter ses personnages comme de pures victimes d'un système économique plus grand qu'eux en vient à les décrédibiliser totalement. Il est assez facile, et, pour tout dire, démagogique, de présenter les petits salariés *uniquement* comme des pions sur l'échiquier des forces du travail et de l'argent, cependant que les "grands chefs" sont nécessairement présentés *uniquement* comme des entités nuisibles ou hostiles. À aucun moment l'écrivain ne confère à ses personnages, à ses "petites gens", la moindre responsabilité dans l'état du monde dans lequel ils évoluent. On devrait toujours se souvenir, comme un Sartre l'a bien montré, qu'on n'y est jamais "pour rien" concernant le monde dans lequel on vit, et sa situation dans ce monde. C'est là toute la différence entre une gauche sartrienne et la néo-gauche déresponsabilisante, tout à fait d'époque, dont Thierry Beinstingel se fait assez visiblement un des nombreux porte-parole. Le résultat littéraire en est un roman où les camps du bien et du mal, malgré toutes les précautions prises, ne sont que trop clairement marqués. Dommage pour le réel.
 »
C’est le commentaire baptisé « le plus utile » du Club des testeurs d’une grande officine en ligne. Je le reproduis intégralement car il me paraît bien réfléchi (sauf lorsqu’il s’agit de prêter à l’auteur des idées, surtout politiques). Ce que j’aime, c’est d’abord que ce lecteur a lu mon premier roman Central, forcément j’éprouve toujours une tendresse particulière à cet égard. Ce que j’aime, c’est l’effet que me fait cet article bien argumenté « style est assez morne, fait essentiellement de phrases courtes et, paradoxalement, un peu trop tapageuses dans leur volonté affichée de simplicité ». Oui, sans doute dans les quatre-vingts jours d’écriture rapide de ce roman (« le style maîtrisé et cohérent »), je n’avais pas vu cet écueil, le dictat parfois de la formule ou du slogan que produit une phrase courte. Ou peut-être même est-ce l’inverse, c’est parce que j’apprécie les aphorismes et la netteté des formules lapidaires que je me suis tourné vers des phrases courtes (sans en avoir d’ailleurs une conscience très grande). On s'ennuie assez vite à lire cette langue trop simple, prenant le parti d'être "proche des gens". Là, je suis déjà moins d’accord, ce n’est pas la langue que j’ai voulue, il suffit de relire le livre pour comprendre que la langue n’est pas si simple en tout cas jamais transposable dans la vraie vie (« Et que cela finit par vous taper sur le système à force d’inexistence tangible, palpable, concrète, physique, matérielle, authentique, véritable, sûre, sincère, loyale, fidèle, convenable, apparente et manifeste. Tous ces adjectifs font du bien à les dire. » RMS, chapitre 25). C’est plutôt le sujet (l’histoire d’un homme ordinaire) qui vient donner cette impression. Cette écriture simple, considérée comme « le grand échec formel de ce livre », est peut-être liée à mon envie de coller à une réalité et en même temps, je ne peux m’empêcher de penser que la tentation romanesque qui me taraude depuis toujours est sans doute en partie responsable de ce style. La deuxième partie me paraît plus contestable : « […] démagogique, de présenter les petits salariés *uniquement* comme des pions sur l'échiquier des forces du travail et de l'argent, cependant que les "grands chefs" sont nécessairement présentés *uniquement* comme des entités nuisibles ou hostiles. ». Va pour la caricature, mais dans l’univers que j’ai décrit (et que je connais bien) les petits salariés et « les grands chefs » ne se côtoient jamais. « À aucun moment l'écrivain ne confère à ses personnages, à ses "petites gens", la moindre responsabilité dans l'état du monde dans lequel ils évoluent » : c’est faux, et pour cela relire le chapitre 45. Je passe, je l’ai dit sur les idées politiques qu’on me prête, une critique de livre n’est pas le lieu d’une telle projection. Car ce qui m’intéresse, c’est bien la critique en tant que telle des membres du Club des testeurs. Et il y a en effet, 26 commentaires de ce type sur le site de vente en ligne de ma zone concernant mon livre. Qui sont donc ces participants au Club des testeurs ? Ont-ils reçu mon livre gratuitement pour le tester au moment de sa parution ? C’est assez amusant d’aller voir le profil consultable de ces testeurs. Ainsi pour celui qui fait référence pour RMS et que j’ai cité, on apprend qu’il a testé avec ou sans son consentement (c'est-à-dire en sa qualité de testeur ou simplement de client) la lessive Ariel liquide, le DVD de Matrix, l’adaptation du « Château » de Kafka de Michael Haneke, des piles Duracel, Trois années de Pierre Bergounioux (note maximale, on le comprend), le DVD Le jour et la nuit de Bernard Henry Levy (note minimale, avec une intéressante citation d’écrivain (non précisé) « On se donne bien du mal pour décortiquer les arguments d'un tel sur Mozart, ou sur Kounellis. Vain labeur. Car ce qui exprime le plus clairement la teneur de ses opinions, c'est sa cravate. Le fond de sa pensée c'est sa gourmette.». Allez pour l’écrivain, on parie sur Houellebecq (vérification faite, c’est Renaud Camus, Éloge du paraître). Ainsi, on peut imaginer « le profil » type d’un testeur : qui aime-t-il ?  quelles sont ces réticences ? Celui décrit semble un(e) lettré(e) exigeant(e), vilipendant à la fois la lessive et la littérature de la facilité (ce qui me gène un peu d’être classé dans cette catégorie) mais capable de s’extasier sur le Mixeur Multiquick – multifonction Braun. Bref, un type comme vous et moi. Histoire de savoir qui apprécie à la folie mes livres (quelle est donc ma cible de clientèle, comme on dit en marketing), je suis allé voir le profil du testeur qui déclare que « L'écriture est limpide, agréable. La peinture de l'entreprise est si juste qu'on a l'impression que c'est un témoignage vécu, l'analyse des rouages très pertinente, une vraie réussite, j'espère que ce livre aura le succès qu'il mérite amplement. » (ah, ça fait plaisir, allez, je relis la phrase encore une fois…) et j’apprends qu’il (ou elle) trouve « agréable à utiliser » le shampooing Head and Shoulders, qu’il (ou elle) commande un nombre incalculable de cartouches à imprimante, enfin qu’il (ou elle) a apprécié mon livre autant que L’art du potager en carré ou Le guide visuel de la broderie. Bref, quelqu’un de facile à vivre sans doute et qui aime se laver les cheveux. Ainsi, pour en revenir à la critique, les réactions de ces testeurs me paraissent-elles sans doute plus franches, plus « à chaud » que d’autres critiques littéraires, sauf quand elles sont véritablement fouillées (pour RMS, lire celle de la Quinzaine littéraire). Bref, le fait quelles soient bonnes ou mauvaises m’indiffèrent, seule leur capacité à provoquer une réaction en moi, un étonnement est important. Ceux qui n’ont pas compris le titre n’ont forcément pas compris le livre, tant les deux me semblent liés (à moins qu’ils aient mal lu le titre : par exemple : « Et bien "Retour aux motos sauvages" et j'en suis désolé ne m'a pas donné envie d'aller plus loin. Entre nous je n'ai toujours pas compris la signification du titre, ça vient surement de moi. »).
(18/01/2012)

 

« Ô la rivière dans la rue ! / Fantastiquement apparue : / Derrière un mur haut de cinq pieds,/ Elle roule dans un murmure / Son onde opaque et pourtant pure / Par les faubourgs pacifiés » disait Verlaine en réponse au Bateau Ivre de Rimbaud « Comme je descendais des fleuves impassibles / Je ne me sentis plus guidé par les haleurs». Histoires d’eau en cette fin/début d’année, pluie et bruine, douceurs d’océans, les primevères s’élargissent en flaques sur la pelouse, un pommier d’ornement fleurit et les derniers pétales de géraniums s’égouttent lentement. Des nuages bas rejoignent des aubes tardives, des crépuscules hâtifs les poussent dans l’obscurité. Mes voisins prolongent Noël : guirlandes illuminées, figurines qui clignotent, de la couleur dans un lavis de gris. C’est l’époque sévère des jours taillés ras, juste avant la lente remontée de la clarté. On demeure dans des intérieurs électriques, le chat passe son temps à dormir, ses rêves rejoignent les miens : en ce moment étrangement je rêve beaucoup, le matin surtout après les insomnies tranquilles du mitan de la nuit, les yeux clos et le noir bienfaisant. Juste se souvenir au matin de songes incongrus et cette ambiance de rivière qui ne me quitte pas d’un pas. Elle est parfois si présente que j’entends rouler ses galets, non pas un flot puissant mais de lents déplacements, des pierres plates qui se chevauchent dans un bruit mat et une obscurité de vase. Au dessus à mi-eau, le courant emporte des fétus, des feuilles mortes, des particules dorées, rien à voir avec un torrent clair ou un rivage transparent et paradisiaque, mais quelque chose de vaguement phosphorescent et de rassurant pourtant. La surface est irisée, changeante et froide. Parfois glauque et grossie par les pluies, le flot est bruyant mais souvent c’est un souffle régulier, un bruit de cœur, de mon cœur. Étrangement plus la vie bouscule mon quotidien et plus l’image est précise. Par exemple au plus fort des réjouissances de Noël, tout à la joie des retrouvailles familiales et des repas de circonstance, l’image de la rivière était nette, je voyais nos rires sur la surface des choses joyeuses, il suffisait juste pour moi de penser à ce qui se trouvait sous l’eau, de penser à laisser glisser ma main dans l’opaque comme le ferait une de ces baigneuses dans une barque peinte par Renoir, et, de suite, la lumière d’ouate de l’eau me revenait, la sensation froide au bout des doigts, le bruit sourd des pierres que le courant finissait par déplacer avec lenteur. Je refermais ma main sur ce vide sous les nappes blanches des fêtes ou dans la chaleur des discussions, et cela (cette sensation, vision, perception, émotion), cela c’était exactement ma vie : la surface heureuse des sentiments et la profondeur de l’écriture qui déplace en soi et en permanence galets et sédiments.
(11/01/2012)

 

« L’Ecriture.
Pourquoi écrit-on ? La vieille et perfide question que Littérature avait rajeunie au lendemain de la première guerre mondiale n’a toujours pas reçu sa réponse. Il n’est pas sûr, loin de là, qu’elle n’en comporte qu’une seule, il n’est pas sûr non plus que les motivations d’un écrivain ne varient pas tout au long de sa carrière. Quand j’ai commencé à écrire, il me semble que ce que je cherchais, c’était à matérialiser l’espace, la profondeur d’une certaine effervescence imaginative débordante, un peu comme on crie dans l’obscurité d’une caverne pour en mesurer les dimensions d’après l’écho. Le temps vient sans doute sur le tard où on ne cherche plus guère dans l’écriture qu’une vérification de pouvoirs, par laquelle on lutte pied à pied avec le déclin physiologique. Dans l’intervalle, entre l’excès et la pénurie de l’afflux à ordonner, il me semble parfois que s’étend une zone indécise, ou l’habitude, qui peut créer un état de besoin, le goût défensif de donner forme et fixité à quelques images élues qui vont inévitablement s’étiolant, le ressentiment contre le vague mouvant et informe du film intérieur s’entrelacent inextricablement. Il arrive que l’écrivain ait envie tout simplement d’ " écrire " et il arrive aussi qu’il ait envie tout bonnement de communiquer quelque chose : une remarque, une sensation, une expérience à laquelle il entend plier les mots, car les rapports ambigus et alternatifs de l’écrivain avec la langue sont à peu près ceux qu’on a avec une servante-maîtresse, et sont non moins qu’eux, de bout en bout, hypocritement exploiteurs.
Pourquoi se refuser à admettre qu’écrire se rattache rarement à une impulsion pleinement autonome ? On écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit, ensuite, parce qu’on a déjà commence à écrire : c’est pour le premier qui s’avisa de cet exercice que la question réellement se poserait : ce qui revient à dire qu’elle n’a fondamentalement pas de sens. Dans cette affaire, le mimétisme spontané compte beaucoup : pas d’écrivains sans insertion dans une chaîne d’écrivains ininterrompue. Apres l’école, qui émaille l’apprenti-écrivain dans cette chaîne, et le fait glisser déjà d’autorité sur le rail de la rédaction, c’est plutôt le fait de cesser d’écrire qui mérite d’intriguer.
La dramatisation de l’acte d’écrire, qui nous est devenue spontanée et comme une seconde nature, est un legs du dix-neuvième siècle. Ni le dix-septième, ni, encore moins, le dix-huitième ne l’ont connue ; un drame tel que Chatterton y serait resté incompréhensible ; personne ne s’y est jamais réveillé un beau matin en se disant: " Je serai écrivain", comme on se dit : "Je serai prêtre". La nécessité progressive et naturelle de la communication, en même temps que l’apprentissage enivrant des résistances du langage, a chez tous précédé et éclipsé le culte du signe d’élection, dont le préalable marque avec précision l’avènement du romantisme. Nul n’a jamais employé avant lui cet étrange futur intransitif qui seul érige vraiment, et abusivement, le travail de la plume en énigme : j’écrirai.
 »
Julien Gracq, En lisant en écrivant (Pléiade, T2, p. 656, 657)
(04/01/2012)