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Notes d'écriture
Je nai jamais perdu ce premier cahier acquis en 1978 le mois de
mes vingt ans. Ce nétait pas un cahier décolier sur lequel javais
jeté mon dévolu. Ce nest sans doute pas un hasard, jimagine que
jévitais tout ce qui pouvait me rappeler le lycée. Et puis je travaillais,
était-ce pour cette raison que jai opté pour ce recueil plutôt destiné à la
comptabilité : sur la deuxième page, il y a toujours la mention : vous
venez dacheter un manifold Centra qui nécessite du papier carbone pour faire des
doubles. Les pages sont ainsi numérotées par deux, cinquante au total ce qui fait
cent feuillets. Cest peut être le format 15X20 cm, proche dun livre qui
mavait convaincu. Toujours est-il que sur la couverture intérieure, cest
écrit Martin Martin, entouré dun trait
bleu : le titre du roman. Je ne sais pas sil mest venu en préalable à
cette histoire où si jai rajouté par la suite le double prénom du personnage
principal. En regard de ce titre, sur la page deux, le premier chapitre est désigné par
un chiffre romain entouré dun cercle, était-ce déjà une imitation de la
littérature, tout comme ce cahier ressemblait à un livre ? Le premier paragraphe
est écrit avec application, sans rature, probablement dun premier jet, comme si la
résolution que je métais faite alors, celle de devenir écrivain (et dont je garde
encore vivace la détermination soudaine), ne devait souffrir daucune hésitation .
Donc lhistoire commence ainsi : Martin,
assis derrière son bureau, pensait. Premier incipit dun type qui, à vingt ans,
vient de débarquer dans une ville à huit cent kilomètres de chez lui pour y travailler,
devenir indépendant financièrement. Et lidée de se vouer à lécriture en
était devenue une conséquence brutale, comme si, jusque là empêchée par la
dépendance parentale, cette soudaine liberté dargent navait eu dautre
but que de révéler cette évidence. Dans cette certitude manifeste, les phrases du
premier jet sétaient succédées quasiment sans rature, déjà organisées en
paragraphes définitifs dans la notion même de roman qui devait être mienne à
lépoque et qui semblait se déduire avec naturel de lactivité normale
dun écrivain : une aisance de bon aloi devait ainsi couler de la sorte, en
phrases déjà assurément lancées, non pas en vertu dune inspiration
particulière, mais plutôt par ce seul rapport de cause à effet : jy suis
donc jécris. Bien-sûr les premières vraies ratures (mots ou phrases rayés,
ajouts) ne tardent pas à sinscrire, mais lensemble garde un allant
irrévocable comme si ces corrections sétaient effectuées lors dune
relecture rapide, phrase en cours, paragraphes en écriture. Le chapitre 2, de la même
manière entouré dun cercle, démarre après trois pages de cet acabit et rien ne
semble contrarier lélan absolu, la source de mots qui sécoule de mes stylos
bille, dans mon habituelle écriture aigrelette mais avec leffort, du moins au
début, de volutes régulières, dune homogénéité dimprimerie comme pour
assoir encore laspect formel de cette première histoire et de la résolution toute
neuve dun apprenti écrivain. A aucun moment, les pages écrites de ce cahier ne
donnent limpression dune quelconque difficulté dinspiration. Les
changements de stylographes y sont visibles et accompagnent des séances étoffées. Au
final, la cohérence de cette histoire qui débute semble étonnante, construite dun
seul bloc, dans une imitation manifeste de livre. Aucune marque, aucune indication ne
précise pourquoi, lécriture sest soudainement arrêtée après la rédaction
de quelques phrases du chapitre 6 et au bout de quarante cinq pages dune écriture
serrée.
En revanche, sur la page suivante, une mention soulignée indique : reprise le
13 juillet 1988. Je ne me souviens pas si bien que cela de cette reprise, pourtant plus
récente et délibérément marquée : le 13 juillet 1988, cétait un mercredi,
il sétait écoulé dix ans depuis le 18 juillet 1978, date de mes débuts à
Toulouse pour y apprendre le métier des Postes et dont la date me reste curieusement en
mémoire, liée sans doute quelques jours plus tard à lachat de ce fameux cahier,
lui-même lié à cette curieuse idée, non pas décriture, mais de devenir
écrivain, métier, profession, sacerdoce et charge dont la portée est infiniment plus
sérieuse et moins raisonnable. Dix ans plus tard, donc, le retour dans mon département
natal avait déjà eu lieu depuis plusieurs années, après un détour en banlieue,
entrecoupé du service militaire. Ce mercredi 18 juillet, javais dû remettre la
main sur ce cahier (dont jai toujours su où il se trouvait au gré des
déménagements) et recommencé à écrire la suite de cette histoire interrompue. Dans
cet espace de dix années sans écriture, il y avait eu beaucoup de changements, une vie
bâtie, mariage, famille et ce travail au central téléphonique que jaccomplissais
depuis deux ans déjà (jignorais bien-sûr que jen ferais un livre douze ans
plus tard). Jétais un père tout neuf depuis quatre mois et nous habitions en
bordure de route une vieille maison à torchis et colombages que les camions faisaient
trembler. Dans la pièce qui dailleurs oscillait le plus, nous avions installé le
premier ordinateur jamais acquis, un PC à disque dur de vingt méga octets (le must à
lépoque et le prix dun mois de salaire), non pas un coup de folie, mais un
achat bien utile pour la rédaction de la thèse (Les endocardites infectieuses en
médecine interne) présentée publiquement le 23 juin 1988 (il en reste une photographie
rayonnante, femme et fille réunies, lune en toge noire de docteur et lautre
en petite robe seyante de bébé). Un mois après, donc, dégagé des travaux
préparatoires pour lesquels je métais associé, je pouvais reprendre le fameux
texte, en réalité même pas trois pages manuscrites, sans doute immédiatement
reversées dans les entrailles de lordinateur dans lhabitude qui serait mienne
désormais dune écriture directement composée sur un traitement de texte. Le
« tapuscrit » final (la technique évoluant très vite, le vocabulaire réagit
souvent plus lentement pour nommer ce type de manuscrit désormais dactylographié), le
tapuscrit donc indique comme date de début et de fin, juillet 1978 et mars 1991 (là
encore, une habitude que jai conservée de baliser le temps de lécriture, de
la même manière que René Fallet le faisait systématiquement). Voici ainsi balayé
treize ans dapprentissage du roman (pour reprendre le titre du livre de Benjamin
Jordane) pendant lesquels le travail, le bonheur, la construction dune vie sont
restés étroitement mêlés à lécriture au point de sy confondre et
den préciser une ligne de conduite pour la suite.
(01/01/2012)
A me souvenir (en Étonnements) de lépoque lointaine de mes
seize ans, je me demande si finalement jécrivais déjà à cet âge. Cette question
que lon me pose souvent (lorigine de lécriture) comme à nombre
décrivains jimagine, me désarçonne toujours. Cest comme la question
« pourquoi écrivez-vous », le fait dy répondre sans doute provoquerait
lévaporation soudaine de toute inspiration, de toute écriture. On sait bien que
devant cette énigme, on répond à côté : dans le très bel « Écrire
pourquoi » qui avait lancé les éditions Argol en 2005, recueil collectif pour lequel je suis fier davoir participé
au milieu dautres auteurs que je tiens en grande estime, javais invoqué
Roland Barthes, allez savoir pourquoi, sans doute que je le lisais pas mal à
lépoque, nempêche que javais forcément répondu à côté parce
quil ny a pas dautre issue possible. Ainsi, lorigine de
lécriture supposerait quon garde en soi un moment précis sans passé, sans
signe, une révélation, quelque chose de soudain. Et puisque je me replonge dans mes
souvenirs adolescents en ce moment, rien ne mévoque une telle lumière, plutôt une
grisaille et le premier mot qui reviendrait dans ces années scolaires serait
« ennui », non pas écrit, décliné, mais tu ou soupiré. Non, à seize ans
dailleurs, javais déjà écrit : souvenir dun texte rédigé à
onze ans, et des bouts de phrases déclamatoires qui restent étrangement accrochées en
moi : « et je courrais à perdre haleine pour la vie, en hommage à la
vie », je crois que cétait les derniers mots de ce premier galop. Non, à
seize ans, dans cette époque partagée entre les accélérations de la moto et la
stagnation des études, je navais aucune conscience de ce qui se jouait dans ma
tête (je nen ai dailleurs guère plus). Plus tard, un cousin, un peu
éberlué dapprendre que jétais publié sétait exclamé avec
naturel : Et pourtant tu nétais pas une lumière ! Il sétait
repris, un peu gêné : Enfin je veux dire, à lépoque
Mais il avait
raison : cest bien dans lobscurité que jévoluais alors, une sorte
de brouillard percé déclaircies qui me restent en mémoire : se rattache sans
doute à la future écriture, mes rédactions maladroites (« peut mieux
faire »). Se rattache aussi à la future écriture, cette bizarre semaine de camping
passée à lire Antimémoires de Malraux, tout
seul au bord dun étang (jy étais allé en Mobylette, je me souviens encore
de la glacière coincée entre les jambes en roulant, cétait donc avant seize ans,
avant la Honda 125 K3). Entre ces lectures incomprises et mes rédactions confuses,
quelque chose avait dû se tisser quand même, comme ces quelques vers de mirliton que je
mettais en musique sur une petite guitare baptisée « la casserole », avant de
men offrir une vraie lors dune expédition à Paris avec le même cousin que
ci-dessus, plus tard cependant, en 1976, je roulais en Honda depuis un an déjà et
cétait lépoque davant
Franck. Cest vaguement à cette époque aussi que javais dû écrire une
série de douze chansons, enregistrées sur une cassette reproduite en quatre exemplaires
via la chaine stéréo des parents. Quand avez-vous commencé à écrire ? A la
question lancinante, il faut attendre encore un peu pour la réponse précise que je donne
parfois : cétait en juillet 1978, jallais avoir vingt ans dans quinze
jours, je venais dêtre embauché à la Poste à Toulouse, je me suis acheté un
cahier et jai commencé un roman Martin Martin,
quelques dizaines de pages, terminé dix ans plus tard, à
loccasion dun premier ordinateur tout neuf. Mais cet élan, doù
était-il venu, avec quelles parts de ténèbres, dinconscience et dignorance
issue de mes seize ans et davant encore, sétait-il construit ?
Finalement, à remuer ces vieux souvenirs, on ne précise rien, on ravive juste quelques
sentiments à odeur de poussière, le vide de sensations envolées, et parmi ces riens
défaits, des mots évanouis qui ont probablement conduit à lécriture.
(25/01/2012)
« De Thierry Beinstingel
je gardais un assez bon souvenir de "Central", paru il y a dix ans ; mais je
dois avouer que "Retour aux mots sauvages" ne m'a pas laissé la même
impression favorable. Certes, ce roman a pour lui un style maîtrisé et cohérent de la
première à la dernière page, cohérence qui devient rare dans la production éditoriale
actuelle. Cependant ce style est assez morne, fait essentiellement de phrases courtes et,
paradoxalement, un peu trop tapageuses dans leur volonté affichée de simplicité. On
note aussi l'abondance des chapitres brefs, pénible symptôme de la littérature de
l'heure. On s'ennuie assez vite à lire cette langue trop simple, prenant le parti d'être
"proche des gens" qu'elle décrit mais, prix cruel à payer, ne décollant
presque jamais au-dessus de l'oubliable. La description qui est faite de l'univers
professionnel d'une grande entreprise sonne juste, mais là encore, quel ennui ! C'est
probablement le grand échec formel de ce livre : il ne suffit pas d'écrire simple pour
décrire une réalité simple.
Enfin, la persistance de l'auteur à présenter ses personnages comme de pures victimes
d'un système économique plus grand qu'eux en vient à les décrédibiliser totalement.
Il est assez facile, et, pour tout dire, démagogique, de présenter les petits salariés
*uniquement* comme des pions sur l'échiquier des forces du travail et de l'argent,
cependant que les "grands chefs" sont nécessairement présentés *uniquement*
comme des entités nuisibles ou hostiles. À aucun moment l'écrivain ne confère à ses
personnages, à ses "petites gens", la moindre responsabilité dans l'état du
monde dans lequel ils évoluent. On devrait toujours se souvenir, comme un Sartre l'a bien
montré, qu'on n'y est jamais "pour rien" concernant le monde dans lequel on
vit, et sa situation dans ce monde. C'est là toute la différence entre une gauche
sartrienne et la néo-gauche déresponsabilisante, tout à fait d'époque, dont Thierry
Beinstingel se fait assez visiblement un des nombreux porte-parole. Le résultat
littéraire en est un roman où les camps du bien et du mal, malgré toutes les
précautions prises, ne sont que trop clairement marqués. Dommage pour le réel. »
Cest le commentaire baptisé « le plus utile » du Club des testeurs
dune grande officine en ligne. Je le reproduis intégralement car il me paraît bien
réfléchi (sauf lorsquil sagit de prêter à lauteur des idées,
surtout politiques). Ce que jaime, cest dabord que ce lecteur a lu mon
premier roman Central, forcément
jéprouve toujours une tendresse particulière à cet égard. Ce que jaime,
cest leffet que me fait cet article bien argumenté « style est assez morne, fait essentiellement de
phrases courtes et, paradoxalement, un peu trop tapageuses dans leur volonté affichée de
simplicité ». Oui, sans doute dans les quatre-vingts jours décriture
rapide de ce roman (« le style maîtrisé et cohérent »), je
navais pas vu cet écueil, le dictat parfois de la formule ou du slogan que produit
une phrase courte. Ou peut-être même est-ce linverse, cest parce que
japprécie les aphorismes et la netteté des formules lapidaires que je me suis
tourné vers des phrases courtes (sans en avoir dailleurs une conscience très
grande). On s'ennuie assez vite à lire cette langue
trop simple, prenant le parti d'être "proche des gens". Là, je suis déjà
moins daccord, ce nest pas la langue que jai voulue, il suffit de relire
le livre pour comprendre que la langue nest pas si simple en tout cas jamais
transposable dans la vraie vie (« Et que cela
finit par vous taper sur le système à force dinexistence tangible, palpable,
concrète, physique, matérielle, authentique, véritable, sûre, sincère, loyale,
fidèle, convenable, apparente et manifeste. Tous ces adjectifs font du bien à les
dire. » RMS, chapitre 25). Cest
plutôt le sujet (lhistoire dun homme ordinaire) qui vient donner cette
impression. Cette écriture simple, considérée comme « le grand échec formel de ce livre », est
peut-être liée à mon envie de coller à une réalité et en même temps, je ne peux
mempêcher de penser que la tentation romanesque qui me taraude depuis toujours est
sans doute en partie responsable de ce style. La deuxième partie me paraît plus
contestable : « [
] démagogique,
de présenter les petits salariés *uniquement* comme des pions sur l'échiquier des
forces du travail et de l'argent, cependant que les "grands chefs" sont
nécessairement présentés *uniquement* comme des entités nuisibles ou hostiles. ».
Va pour la caricature, mais dans lunivers que jai décrit (et que je connais
bien) les petits salariés et « les grands chefs » ne se côtoient jamais.
« À aucun moment l'écrivain ne confère à
ses personnages, à ses "petites gens", la moindre responsabilité dans l'état
du monde dans lequel ils évoluent » : cest faux, et pour cela relire
le chapitre 45. Je passe, je lai dit sur les idées politiques quon me prête,
une critique de livre nest pas le lieu dune telle projection. Car ce qui
mintéresse, cest bien la critique en tant que telle des membres du Club des
testeurs. Et il y a en effet, 26 commentaires de ce type sur le site de vente en ligne de
ma zone concernant mon livre. Qui sont donc ces participants au Club des testeurs ?
Ont-ils reçu mon livre gratuitement pour le tester au moment de sa parution ?
Cest assez amusant daller voir le profil consultable de ces testeurs. Ainsi
pour celui qui fait référence pour RMS et que
jai cité, on apprend quil a testé avec ou sans son consentement
(c'est-à-dire en sa qualité de testeur ou simplement de client) la lessive Ariel
liquide, le DVD de Matrix, ladaptation du « Château » de Kafka de Michael Haneke,
des piles Duracel, Trois années de Pierre
Bergounioux (note maximale, on le comprend), le DVD Le
jour et la nuit de Bernard Henry Levy (note minimale, avec une intéressante citation
décrivain (non précisé) « On se donne bien du mal pour décortiquer les
arguments d'un tel sur Mozart, ou sur Kounellis. Vain labeur. Car ce qui exprime le plus
clairement la teneur de ses opinions, c'est sa cravate. Le fond de sa pensée c'est sa
gourmette.». Allez pour lécrivain, on parie sur Houellebecq (vérification faite,
cest Renaud Camus, Éloge du paraître).
Ainsi, on peut imaginer « le profil » type dun testeur : qui
aime-t-il ? quelles sont ces
réticences ? Celui décrit semble un(e) lettré(e) exigeant(e), vilipendant à la
fois la lessive et la littérature de la facilité (ce qui me gène un peu dêtre
classé dans cette catégorie) mais capable de sextasier sur le Mixeur Multiquick
multifonction Braun. Bref, un type comme vous et moi. Histoire de savoir qui
apprécie à la folie mes livres (quelle est donc ma cible de clientèle, comme on dit en
marketing), je suis allé voir le profil du testeur qui déclare que « L'écriture est limpide, agréable. La peinture de
l'entreprise est si juste qu'on a l'impression que c'est un témoignage vécu, l'analyse
des rouages très pertinente, une vraie réussite, j'espère que ce livre aura le succès
qu'il mérite amplement. » (ah, ça fait plaisir, allez, je relis la phrase
encore une fois
) et japprends quil (ou elle) trouve « agréable à
utiliser » le shampooing Head and Shoulders, quil (ou elle) commande un nombre
incalculable de cartouches à imprimante, enfin quil (ou elle) a apprécié mon
livre autant que Lart du potager en carré ou Le guide visuel de la broderie. Bref,
quelquun de facile à vivre sans doute et qui aime se laver les cheveux. Ainsi, pour
en revenir à la critique, les réactions de ces testeurs me paraissent-elles sans doute
plus franches, plus « à chaud » que dautres critiques littéraires,
sauf quand elles sont véritablement fouillées (pour RMS, lire celle de la Quinzaine littéraire).
Bref, le fait quelles soient bonnes ou mauvaises mindiffèrent, seule leur capacité
à provoquer une réaction en moi, un étonnement est important. Ceux qui nont pas
compris le titre nont forcément pas compris le livre, tant les deux me semblent
liés (à moins quils aient mal lu le titre : par exemple : « Et bien "Retour aux motos sauvages" et j'en
suis désolé ne m'a pas donné envie d'aller plus loin. Entre nous je n'ai toujours pas
compris la signification du titre, ça vient surement de moi. »).
(18/01/2012)
« Ô la rivière dans la
rue ! / Fantastiquement apparue : / Derrière un mur haut de cinq pieds,/ Elle roule
dans un murmure / Son onde opaque et pourtant pure / Par les faubourgs pacifiés »
disait Verlaine en réponse au Bateau Ivre de Rimbaud « Comme je descendais des fleuves impassibles / Je
ne me sentis plus guidé par les haleurs». Histoires deau en cette fin/début
dannée, pluie et bruine, douceurs docéans, les primevères
sélargissent en flaques sur la pelouse, un pommier dornement fleurit et les
derniers pétales de géraniums ségouttent lentement. Des nuages bas rejoignent des
aubes tardives, des crépuscules hâtifs les poussent dans lobscurité. Mes voisins
prolongent Noël : guirlandes illuminées, figurines qui clignotent, de la couleur
dans un lavis de gris. Cest lépoque sévère des jours taillés ras, juste
avant la lente remontée de la clarté. On demeure dans des intérieurs électriques, le
chat passe son temps à dormir, ses rêves rejoignent les miens : en ce moment
étrangement je rêve beaucoup, le matin surtout après les insomnies tranquilles du mitan
de la nuit, les yeux clos et le noir bienfaisant. Juste se souvenir au matin de songes
incongrus et cette ambiance de rivière qui ne me quitte pas dun pas. Elle est
parfois si présente que jentends rouler ses galets, non pas un flot puissant mais
de lents déplacements, des pierres plates qui se chevauchent dans un bruit mat et une
obscurité de vase. Au dessus à mi-eau, le courant emporte des fétus, des feuilles
mortes, des particules dorées, rien à voir avec un torrent clair ou un rivage
transparent et paradisiaque, mais quelque chose de vaguement phosphorescent et de
rassurant pourtant. La surface est irisée, changeante et froide. Parfois glauque et
grossie par les pluies, le flot est bruyant mais souvent cest un souffle régulier,
un bruit de cur, de mon cur. Étrangement plus la vie bouscule mon quotidien
et plus limage est précise. Par exemple au plus fort des réjouissances de Noël,
tout à la joie des retrouvailles familiales et des repas de circonstance, limage de
la rivière était nette, je voyais nos rires sur la surface des choses joyeuses, il
suffisait juste pour moi de penser à ce qui se trouvait sous leau, de penser à
laisser glisser ma main dans lopaque comme le ferait une de ces baigneuses dans une
barque peinte par Renoir, et, de suite, la lumière douate de leau me
revenait, la sensation froide au bout des doigts, le bruit sourd des pierres que le
courant finissait par déplacer avec lenteur. Je refermais ma main sur ce vide sous les
nappes blanches des fêtes ou dans la chaleur des discussions, et cela (cette sensation,
vision, perception, émotion), cela cétait exactement ma vie : la surface
heureuse des sentiments et la profondeur de lécriture qui déplace en soi et en
permanence galets et sédiments.
(11/01/2012)
« LEcriture.
Pourquoi écrit-on ? La vieille et perfide question que Littérature avait rajeunie au
lendemain de la première guerre mondiale na toujours pas reçu sa réponse. Il
nest pas sûr, loin de là, quelle nen comporte quune seule, il
nest pas sûr non plus que les motivations dun écrivain ne varient pas tout
au long de sa carrière. Quand jai commencé à écrire, il me semble que ce que je
cherchais, cétait à matérialiser lespace, la profondeur dune certaine
effervescence imaginative débordante, un peu comme on crie dans lobscurité
dune caverne pour en mesurer les dimensions daprès lécho. Le temps
vient sans doute sur le tard où on ne cherche plus guère dans lécriture
quune vérification de pouvoirs, par laquelle on lutte pied à pied avec le déclin
physiologique. Dans lintervalle, entre lexcès et la pénurie de lafflux
à ordonner, il me semble parfois que sétend une zone indécise, ou
lhabitude, qui peut créer un état de besoin, le goût défensif de donner forme et
fixité à quelques images élues qui vont inévitablement sétiolant, le
ressentiment contre le vague mouvant et informe du film intérieur sentrelacent
inextricablement. Il arrive que lécrivain ait envie tout simplement d "
écrire " et il arrive aussi quil ait envie tout bonnement de communiquer
quelque chose : une remarque, une sensation, une expérience à laquelle il entend plier
les mots, car les rapports ambigus et alternatifs de lécrivain avec la langue sont
à peu près ceux quon a avec une servante-maîtresse, et sont non moins
queux, de bout en bout, hypocritement exploiteurs.
Pourquoi se refuser à admettre quécrire se rattache rarement à une impulsion
pleinement autonome ? On écrit dabord parce que dautres avant vous ont
écrit, ensuite, parce quon a déjà commence à écrire : cest pour le
premier qui savisa de cet exercice que la question réellement se poserait : ce qui
revient à dire quelle na fondamentalement pas de sens. Dans cette affaire, le
mimétisme spontané compte beaucoup : pas décrivains sans insertion dans une
chaîne décrivains ininterrompue. Apres lécole, qui émaille
lapprenti-écrivain dans cette chaîne, et le fait glisser déjà dautorité
sur le rail de la rédaction, cest plutôt le fait de cesser décrire qui
mérite dintriguer.
La dramatisation de lacte décrire, qui nous est devenue spontanée et comme
une seconde nature, est un legs du dix-neuvième siècle. Ni le dix-septième, ni, encore
moins, le dix-huitième ne lont connue ; un drame tel que Chatterton y serait resté
incompréhensible ; personne ne sy est jamais réveillé un beau matin en se disant:
" Je serai écrivain", comme on se dit : "Je serai prêtre". La
nécessité progressive et naturelle de la communication, en même temps que
lapprentissage enivrant des résistances du langage, a chez tous précédé et
éclipsé le culte du signe délection, dont le préalable marque avec précision
lavènement du romantisme. Nul na jamais employé avant lui cet étrange futur
intransitif qui seul érige vraiment, et abusivement, le travail de la plume en énigme :
jécrirai. »
Julien Gracq, En lisant en écrivant (Pléiade,
T2, p. 656, 657)
(04/01/2012)
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