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Notes d'écriture

 

Jusqu’à très récemment, j’ai craint de ne pas y arriver. L’idée avait germé dans ma tête, poussée par mon éditrice qui aurait bien aimé que je retrouve le thème du travail dans mon écriture. Même si je n’ai jamais eu l’impression de changer radicalement d’inspiration : ainsi les métiers de Rimbaud dans VPAR, les activités laborieuses des protagonistes de Yougoslave, voire celles des 3 héros de Il se pourrait qu’un jour je disparaisse sans trace, ou encore Journal de la canicule, mes derniers livres parlent aussi de boulot, job, besogne. Mais il manquait probablement la dimension sociologique directe, bref, l’étiquette « d’écrivain du travail » qu’on m’a collé dessus depuis mes débuts en écriture. Cela ne me gène pas, le thème du labeur est récurrent chez moi, une source d’inspiration et que ce soit RMS, Central, Ils désertent, Composants, CV roman, tous ont été reconnus comme tels.
Seulement, encore faut-il un sujet. Or, en réfléchissant à la manière dont se sont déroulées mes dernières années de labeur, je me suis aperçu que je ne les avais jamais évoquées. Et quelques anecdotes me sont revenues, des souvenirs suffisamment intrigants, interrogatifs pour ne pas les abandonner. Le livre promis a ainsi commencé à me creuser les méninges, sous forme d’un roman bien-sûr.
J’ai donc commencé DT (son nom de code) le 19 juillet dernier en Sicile et j’ai rédigé les premières pages, dans ce lieu et cette période qui ont toujours été propices à l’inspiration. Le livre étant promis pour la rentrée d’automne 2022, Je pensais m’astreindre à une écriture régulière mais sans plus. Le livre que j’entrevoyais (que j’entrevois toujours), n’a rien à voir avec le précédent roman fleuve Yougoslave, c’est donc sereinement que j’imaginais avoir devant moi un boulevard assez large d’écriture. Hélas, la grande bousculade familiale, associative, diversifiée qui s’est mise en place à partir de septembre, a eu raison de cette perspective. Je n’ai pas pu aligner un seul mot, tant mon emploi du temps a été compressé. C’est peu de dire que je n’avais pas une heure à moi. Mon temps se comptait en minutes clairsemées et volées au chaos. J’ai eu un vague répit d’à peine un mois avant que Noël ne me rappelle la quinzaine désordonnée qui m’attendait.
Bref, je me suis retrouvé la semaine dernière avec l’obligation d’avancer coûte que coûte si je veux respecter la publication actée en septembre prochain. La parution d’un livre en cette période impose d’alerter les représentants de l’éditeur, d’effectuer le service de presse pour les journalistes largement avant l’été. Et il faut corriger le livre, choisir la couverture, les argumentaires, fabriquer le bouquin… Pour toutes ces raisons, mon éditrice a réduit mes prétentions d’un mois, tandis que je proposais de remettre le bouquin terminé fin mars. Me voici ainsi dans l’obligation de terminer le tout en six semaines et, comme le livre n’est avancé que de moitié (au mieux), c’est peu de dire que je dois me coller à la « table de peine » (selon l’expression de Saint-Bergounioux) pour réaliser au minimum 30 pages par semaines. Malgré tout, cela avance (guère le choix) et je devrais pouvoir y arriver à cette perspective éditoriale prévue pour l’automne 2022.
Car, ce qu’il y a de formidable et de très enthousiasmant, c’est la manière dont la machine de guerre éditoriale se met en marche : celui avec qui je travaille depuis quinze ans m’a appelé dans la foulée, l’excellent photographe aussi, tout se met en place, s’imbrique dans l’aventure éditoriale nouvelle.
(18/01/2022)

 

« Le camion est un Berliet, un dix-neuf tonnes. Le capot proéminent et carré qui recouvre le moteur arrive aux épaules de Léo lorsqu’il se tient debout à proximité, et les roues impressionnantes, pneus de gomme noire entourant des jantes de tôle fixées par des dizaines d’énormes boulons, lui montent à la taille. Assis derrière le volant, il est difficile de bien voir ce qui se cache à l’avant, aussi, au bout des pare-chocs, deux tiges flexibles sont surmontées chacune d’une petite boule en liège, de la dimension d’une balle de ping-pong, recouverte d’une couleur vive. Lorsqu’elles bougent, c’est qu’on a heurté un obstacle, un muret ou un autre véhicule. Les manœuvres sont toujours délicates. Le camion est peint en jaune crème pimpant. A l’arrière de la cabine, le fourgon n’est pas constitué du châssis habituel en bois surmonté d’une toile. Il est rigide et étanche, percé d’ouies pour assurer la ventilation des fromages. Ceux-ci sont refroidis par des pains de glace que l’on empile dans un frigo situé entre la cabine et l’espace de chargement. Un jour, une passante interpelle mon père : Vous avez une fuite à votre camion. Et elle désigne la petite coulée d’eau aménagée sous la glacière, qui évacue la fonte de la glace. […]
Léo grimpe dans son camion toujours de la même manière : un pied sur le marchepied, la main droite agrippée au montant de la portière, puis il jette sur la banquette sa petite valise de carton bouilli qui contient sa trousse de toilette et quelques affaires de rechange pour plusieurs jours, s’assoit, saisit l’immense volant et fait un dernier signe en souriant. Son camion l’emmène jusqu’au plus profond des routes, jusqu’au centre des villes. […]
Les trajets mènent toujours vers l’Ouest, la Normandie, l’Aquitaine, la Bretagne. Des lieux reviennent souvent dans les conversations échangées entre Léo et Yvette. Je rentrerai jeudi soir, je vais à Caen. Cette semaine, ce sera Agen. Je vais à Bordeaux, à Nantes, à Rennes. Je pousse jusqu’à Quimper, je descends vers Limoges, je remonte au Havre, je passe par Clermont-Ferrand. A force la géographie française lui devient familière. Encore maintenant, Léo est capable de situer n’importe quel endroit, d’énumérer les étapes pour y arriver, d’évoquer la beauté pittoresque d’un centre-ville ou la difficulté d’y accéder avec un camion. Au début c’est un temps sans autoroute. Néanmoins, les routes les plus longues aboutissent souvent à la mer ou à l’océan : Brest, Cherbourg, La Rochelle rappellent à Léo que la fuite va toujours vers l’Ouest, vers l’Occident, jusqu’à buter contre les vagues. A-t-il le temps de penser parfois, lorsqu’il est ainsi stationné sur un parking devant un rivage, à ceux qui sont partis vers le continent américain ? Sa famille de Backa Palanka vers les États-Unis ? Sa tante Julia vers le Brésil ?
Un été, il m’emmène avec lui en Normandie. Le 14 juillet tombe au milieu de la semaine, les dépôts sont fermés, on ne peut livrer le gruyère. Nous en profitons pour visiter les plages du débarquement. Sur les parkings des touristes, je suis fier de descendre d’un camion. »
(Yougoslave, p. 496 à 498)

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(08/01/2022)