En ce moment, on repasse sur Arte Comme
un avion le beau film de Bruno Polyaldès, tourné en 2014. Je ne le connaissais
pas jusquà cet été et je lai vu complètement par hasard, alors que je me
trouvais au bout du monde, dans la petite île colombienne de San Andrés.
Auparavant, nous avions arpenté pendant deux semaines le Panama de long en large et San Andrés terminait notre
voyage avec au menu, balades à pied et en vélo, plongées et plages. Après avoir
résidé quelques jours au cur de lîle dans un petit logement à
lécart de la foule, nous nous étions rapprochés de la petite ville de San Luis,
des plages de Rocky cay et Cocoplum pour les derniers jours de farniente. En fin de
matinée (le 30 juillet), nous avions pris possession de notre hôtel. De lautre
côté de la route qui fait le tour de lîle, on devinait la mer derrière les
palmes et les cocotiers remués par le vent. Nous avions faim et, juste en face de
lhôtel, nous avons grignoté quelques empanadas. La chaleur était étouffante, le
soleil plombait nos têtes sans un souffle de vent. Il était trop tôt pour partir à la
plage. Nous avons rejoint notre chambre.
En tripotant la télécommande de la télévision, je suis tombé sur un menu de
lappareil qui proposait quelques films en VOD. Lun deux était en
français et cétait Comme un avion. Je mattendais à ce quon me
demande un numéro de carte bleue et jaurais bien évidement arrêté de jouer avec
la télécommande, mais, contre toute attente, le film a démarré.
Il faut imaginer ce que représente le surgissement de notre langue et de ces images
françaises, alors quon se trouve à des milliers de kilomètres depuis suffisamment
longtemps au milieu dexpressions espagnoles, de pesos colombiens, de balboas
panaméens, dorchidées, de lianes, de toucans, de paresseux, de ressortissants
dAmérique latine, dindigènes Ngobe-bugle, de tous ces dépaysements que je
recherche à chaque voyage.
Et là, brutalement, voici des images connues, une langue, des attitudes qui débarquent
comme un exotisme imprévu dans la pénombre dune chambre climatisée.
De surcroît, lintrigue du film est pour le moins ténue et insolite : un type
qui sennuie achète un kayak et entreprend de descendre une rivière. Il y a de quoi
sinterroger et fuir vers dautres activités, par exemple, regarder depuis le
balcon la ronde des estivants, sortir marcher sur les trottoirs brûlants parmi les
lézards vert émeraude ou bleu pétrole. Pourtant nous sommes restés scotchés devant
cette histoire simpliste, ces images bucoliques et ce citadin franchouillard pathétique
qui sessaye à laventure (sans doute y-a-t-il une similitude avec ce que nous
tentons de vivre dans nos destinations lointaines). Quoi quil en soit, ce film a
durablement imprégné nos souvenirs, sa fraîcheur, sa découverte inattendue à des
milliers de kilomètres de chez nous.
Nous sommes bien entendu partis à la plage ensuite, nous avons suivi les curieux qui
nagent jusquà lilot de Rocky Cay et son épave toute proche. Nous avons
oublié en apparence ce film étrange.
Pourtant, en évoquant son retour en ce moment sur Arte, nous nous sommes aperçus que
nous navions rien oublié de celui-ci. Je nai pas résisté à la tentation de
le revoir à nouveau (euh, deux fois
), maintenant dans les conditions classiques de
ma maison. Mais la magie a de nouveau opéré : je me suis retrouvé dans cette
étonnante petite parenthèse dune chambre dhôtel à San Andrès.
Je ne sais pas conclure cette anecdote curieuse. Je ne sais pas proposer de fin
satisfaisante à cette chronique, de même que le film Comme un avion ne se termine
pas vraiment.
Probablement est-ce là une définition de la poésie.
(18/03/2026)
Cette année, Interbibly fête ses quarante ans. A
loccasion, la sympathique équipe évoque sur sa page Facebook quelques
anecdotes qui nont pas manqué de se produire dans un temps si long, comme cette
tempête de neige qui ma concerné lors de ma participation au festival Au fil
des ailes, organisé par cette association, à lautomne 2021 (voir en Étonnements et en Webcam le 16/12/2021).
Je venais de parcourir ma région pendant deux semaines, Chaumont, Epernay,
Ay-en-Champagne, Troyes, et je terminais les dernier jours de novembre dans les Vosges,
dabord à la rencontre des pensionnaires dune maison de retraite, à la
bibliothèque de Thaon, puis vers les lecteurs de la médiathèque de Xertigny, village
où je devais passer la nuit avant de rejoindre ma dernière étape le lendemain à
Vittel.
Nous étions le 26 novembre, on annonçait quelques flocons les tous premiers
de lannée mais pas vraiment de quoi sinquiéter. Xertigny
nest pas très haut. Son altitude varie entre 300 et 600 m, un bel endroit vallonné
comme la plupart des communes du massif vosgien. Jétais hébergé dans un gite sur
les hauteurs. Javais un peu de temps entre les deux rencontres, et, après celle de
Thaon, je suis allé poser mon sac et repérer les lieux. Le chemin grimpait assez sec
dans les collines et le paysage, parsemé de prairies, était magnifique. Lorsque je suis
redescendu au centre du village, il commençait à neiger, la route se recouvrait de
blanc.
La rencontre, très sympathique au demeurant, a eu lieu à la médiathèque et ensuite,
nous sommes allés manger dans un restaurant juste à côté. Il neigeait toujours et,
après le repas, dans lobscurité de la nuit trouée par quelques lampadaires, on
constatait que les rues étaient déjà recouvertes par plusieurs centimètres de flocons.
Je ne me suis pas attardé, jai pris congé dÉvodie, la bibliothécaire, et
jai démarré en direction du gite.
Rapidement, la route sest mise à grimper à la sortie du village. Les rafales
sétaient intensifiées et javais du mal à percevoir les bas-côtés couverts
de blanc dans la lueur des phares. Les roues de ma lourde berline ont commencé à
patiner. Les voitures modernes avec systèmes antipatinage et boîtes automatiques sont
très confortables dans des conditions sèches, mais sous la neige, cest une autre
paire de manches (jai une Kangoo rustique de 28 ans dâge, ça ne me serait
jamais arrivé avec : souvenir dune pareille nuit de neige où mon épouse
toute seule a sauvé la mise en glissant sous les roues-avant un simple sac en toile de
jute pour sortir dune ornière). Très vite, je me suis aperçu que je ne pouvais
plus grimper plus haut. Jai entrepris de redescendre dans le village en marche
arrière pendant de longues minutes avec une visibilité quasi nulle, dans la crainte de
verser dans un fossé, et je me suis garé comme jai pu. Où allais-je passer la
nuit ? Les rues étaient bien évidement désertes. Jai ainsi appelé Évodie
qui venait de rentrer chez elle à quelques kilomètres de là. Elle est revenue me
chercher. La tempête avait encore forci et la couche atteignait maintenant dix
centimètres. Nous avons eu toutes les peines du monde pour repartir. Je me souviens
dune grande descente, suivie dune remontée aussi raide dans laquelle les
véhicules étaient bloqués, même les gens du coin étaient surpris par cette couche
abondante et soudaine. Nous avons aidé à pousser pour dégager la route, puis jai
conduit la petite voiture dÉvodie jusquà son domicile où jai été
gentiment hébergé.
Le lendemain, jai récupéré mon véhicule et jai pu honorer la dernière
rencontre du festival à Vittel (avec mes chaussures ruinées par la neige). Jai
aussi récupéré quelques semaines plus tard mes affaires laissées au gite par
lintermédiaire du réseau efficace des bibliothèques.
Voilà la dure vie des auteurs en goguette !
(13/03/2026)
Cette nuit, jai fait un rêve.
Mon père, dabord, minterpelle, lorsque je sors de ma chambre. Je
mapprête à partir travailler. Il me demande si je serai revenu à temps (pour
quelque chose à faire avec lui qui nest pas précisé). Cette contrainte, que
javais oubliée, ménerve un peu : je lui dis que je ne peux décemment
pas partir deux heures avant la fin de mon service. Je ferai mon possible pour quitter à
15h30, mais jai une heure de route pour rentrer.
Il ninsiste pas. Puis, il me raconte quil a rendu service, comme convenu, pour
le Club dont je fais partie. Mais lorsquil a émis des suggestions, il a bien senti
quil nétait pas le bienvenu. Je lui raconte quAnnie, la cheffe du
protocole, a probablement eu peur quil simmisce un peu trop dans le
fonctionnement et les règles. Après tout, faire partie du Club est une question de
cooptation. Il me répond que cest Jean-François qui avait demandé des volontaires
pour récupérer des costumes de théâtre et, comme cétait près de Langres (le
nom de Montigny-le-Roi est cité), il sétait proposé. Il a ainsi rendu service,
mais je lui fais comprendre quil ne peut aller plus loin, ignorant les usages du
Club. Il est contrarié : « Maintenant, je ne ferai
plus rien ».
Le rêve se termine là. Je me réveille.
Dune manière générale, mes rêves suivent une logique sans faille, une cohérence
étonnante dans leur déroulement. Mais là, une fois réveillé, la réalité de ce songe
me sidère au cur de la nuit. Jai retrouvé exactement les attitudes, la voix,
les intonations de mon père disparu depuis cinq ans. Dans ce rêve, il était cependant
en forme, plus jeune, et moi également, puisque mapparait de façon précise, dans
la première partie du rêve, que ce sont les dernières journées de mon travail, avant
donc mon départ de lentreprise, disons vers janvier 2017. Lirruption des
personnages que je côtoie habituellement (Annie, Jean-François) ainsi que leurs rôles,
rend crédible lanecdote racontée.
Je nai pas lhabitude dinterpréter les rêves. Mais celui-ci, qui met en
scène mon père, me trouble profondément. Depuis quil est parti, il marrive
de madresser à lui, comme on le fait avec des personnes qui ont beaucoup compté.
Dans telle situation, aurait-il agi comme cela ? Ce genre de pensées me traverse
fréquemment. On cherche également des signes dune existence spirituelle encore
vive. Le lustre qui sest décroché du plafond de manière inexplicable quelques
mois après son décès dans la maison quil a occupée pendant 40 ans, était-ce une
marque de sa présence immatérielle ?
Ainsi, jai toujours pensé quil me guidait depuis lau-delà, cest
une façon de rendre labsence plus supportable. Les décisions, que je continue à
prendre pour ma mère, cest lui qui me les suggère encore aujourdhui.
Alors forcément, sa présence si vivante dans mon rêve est source de questions :
qua-t-il voulu me faire comprendre ? Quelles leçons, conseils, prémonitions,
puis-je en tirer ?
Son renoncement à la fin de ce songe (« Maintenant, je ne ferai plus rien »),
je le perçois dabord comme un désappointement, une hésitation qui lui ressemblait
peu. Il est aussi question dincommunicabilité, de la difficulté
dappréhender tous les points de vue, des tensions que cela provoque entre les
êtres. Est-ce à dire que les certitudes que jai cru percevoir depuis son départ
sont remises en cause ?
Mais il est possible également que jinterprète mal le « Maintenant, je ne
ferai plus rien ». Ce peut être, non pas un désappointement, un désenchantement,
mais, au contraire, une affirmation, une proclamation : « Maintenant, je ne
ferai plus rien, je te laisse désormais libre de décider sans forcément men
référer ». Cest, de sa part, une manière de dire : je suis mort et
bien mort, prend tes aises. Cest un passage de flambeau et une liberté nouvelle.
(05/03/2026)
Il y a tout juste un mois, dans cette même rubrique, jai
évoqué le traditionnel bilan annuel de mes courses à pied. Cela fait en effet dix-sept
ans que je trottine plus ou moins gaillardement. Je my suis mis tard, à plus de
cinquante ans, mais je nai toujours pas arrêté. Ainsi, tout en relatant mes
modestes entrainements de lan passé, jespérais continuer sur la même
trajectoire pour lannée nouvelle.
Or, quelques jours plus tard, loccasion ma été donnée de minscrire au
cinquantième cross de Sceaux. Je nai pas longtemps hésité : je connais bien
le parc de Sceaux qui allait accueillir la compétition, cest un endroit magnifique
pour courir. Je nai pas hésité non plus longtemps pour le format de la course. Le
cross de 5 km me paraissait un peu court en distance, moi qui ai lhabitude den
rajouter un peu plus à chaque entrainement. Donc, jai choisi le format maximal de
10 km, lépreuve-reine comme on dit. Je nai pas tardé à minscrire, le
nombre de participants étant limité pour ces deux cross.
Mais, une fois linscription finalisée, il me restait tout juste trois semaines pour
mentrainer et je navais pas couru une telle distance depuis lautomne
dernier. Jai ainsi augmenté mon parcours habituel denviron deux kilomètres,
jai couru jusquà trois fois par semaine et jai testé lépreuve
en dépassant quelque peu la distance requise. Bien entendu, mes performances
samoindrissent dannée en année, conséquence de lâge, mais ce regain
dactivité ma conforté dans la possibilité de terminer ce cross dans une
fourchette de temps que jespérais ne pas dépasser.
Le jour J, bien-sûr, beaucoup dinterrogations : est-ce que je ne suis pas trop
présomptueux ? On annonce de la neige, cest un cross, donc de la boue en
perspective, des côtes
etc. Par chance, le départ étant assez tôt dans la
matinée, le temps demeure relativement sec au début, même sil fait un froid de
loup. Je supporte ainsi trois couches dhabits, les gants et le bonnet. A mes pieds,
mes traditionnelles chaussures Fivefingers (pour loccasion un modèle de trail Spyridon de douze ans dâge un peu usé mais
qui a accompli son office).
Je rejoins lambiance bonne enfant habituelle des compétitions, la foule, les
coureurs qui sentrainent, les familles et les voisins venus encourager les proches.
Pour ma part, je rejoins tranquillement la ligne de départ. Nous sommes 1600 à nous
presser devant, 530 pour les 5km et 1070 pour lépreuve-reine des 10km. Au top
départ, il commence à floconner.
Comme dhabitude, je pars très lentement. On me double à droite, à gauche,
généralement des participants dune génération plus jeune que moi. Je fais
vraiment figure dancêtre avec mon style old school (13 participants
seulement sur 1000 inscrits avaient mon âge ou plus). Mais cest sympa de retrouver
cette ambiance de course. Après une légère descente où chacun sesbaudit, on
remonte dans lautre sens en direction du château, quelques raidillons, une volée
descaliers grimpés au pas de course (on vient à peine de faire 500 m) et on
bifurque vers un chemin boueux que javais déjà repéré auparavant. Rien de
vraiment collant en revanche, et on attaque la principale difficulté, une montée avec
deux lacets pour rejoindre le plateau sur lequel le château et ses dépendances sont
installés. Là encore, on court depuis (seulement) 2 km, la montée et les faux plats
sont avalés en petites foulées, bon souffle, bonne forme, aucun muscle ne tire.
Avant de faire quelques circonvolutions autour du château, petite descente le long des
cascades, mais remontée ensuite ! Je connais bien cet endroit. Jen avais fait
un de mes terrains de jeux favoris pour mentrainer aux trails de 1000 m de
dénivelé que jenvisageais, mais jétais plus jeune de dix ans
Faux
plats qui alternent avec des plats descendants, on approche des 5 km, pas de fatigue. Je
laisse les inscrits à la demi distance sacheminer vers la ligne darrivée et
je bifurque à gauche pour un nouveau tour. Le temps de boire un verre deau au seul
ravitaillement à mi-course et me voilà reparti tout seul ou presque, les rangs se sont
beaucoup clairsemés, la plupart sont devant moi.
Jen profite pour écouter mon MP3. Le concerto pour violon de
Tchaïkovski me donne la pêche pour attaquer à nouveau la montée au deuxième tour,
puis les faux plats. Je mapplique à courir régulièrement, il me reste bientôt
plus que deux kilomètres.
Devant le château, mon MP3 me sert maintenant Neil Young, Cortez
the killer : ambiance un peu rock qui saccorde très bien aux foulées,
parfait pour terminer ! Il y encore des coureurs derrière moi, je ne serai pas
dernier. Puis, tout se passe très vite. On sort du parc pour rejoindre les jardins de la
Ménagerie et la ligne darrivée. Il y a trois coureurs devant moi. Je pousse un
sprint final, je les double (petit plaisir) et je passe la ligne. La puce de mon capteur
enregistre mon temps, très humble (du même niveau que les 20km de Bruxelles couru en mai
2024) mais cest ce que jescomptais avec ce parcours bosselé et ses 140 m de
dénivelé.
Je récupère rapidement mon souffle, pas de fatigue, ni de courbature, juste le bonheur
davoir participé à ma 36ème compétition, sans en avoir jamais abandonné aucune.
(20/02/2025)
Je nai pas trouvé de bonne traduction pour
« smartphone ». Une commission placée sous légide de lAcadémie
française proposait en 2018 de remplacer lappellation anglaise par « mobile
multifonction ». La même commission avait proposé auparavant « terminal de
poche » ou « ordiphone » qui navait pas rencontré davantage de
succès. On trouve également la mention « téléphone intelligent » ou
« portable tactile » sur le Web. Force est de reconnaître quil
nexiste aucune association de mots capable de glorifier dans la langue de Molière
le petit appareil si indispensable à nos vies.
Ajoutons à cela que lIntelligence Artificielle samuse à brouiller les
pistes. Dailleurs, interrogé à ce sujet un chat I.A. me répond « quen
français, le mot « smartphone » se traduit par
« smartphone » !
Jai longtemps cru que le smartphone désignait un appareil « smart »,
donc élégant, mais il paraît que le « smart » initial était un acronyme
qui signifiait « Technologies d'autosurveillance, d'analyse et de reporting ».
Cest évidemment moins « glamour » (pour rester dans la langue de
Shakespeare), même si le smartphone, avec son écran lisse, est un bel objet, une sorte
de miroir qui réfléchit nos vies et que nous sortons constamment de nos poches pour
sassurer que nous sommes toujours vivants.
A travers ces périphrases, je nai toujours pas de traduction idéale pour ce beau
téléphone.
Lors de mon premier roman Central (déjà 26 ans), je me souviens avoir
démonté un vieux téléphone S63 à cadran : « Que retenir de ce
téléphone ouvert ainsi qu'un coffre et de l'ensemble des pièces de cuivres et armatures
de laiton y brillant comme de l'or ? Le départ d'un rêve, l'île au trésor pour
rechercher le correspondant au bout du monde. Une aventure. Au-delà de
limagination, entrevoir la fabrication minutieuse liant soigneusement les fils de
cuivre ensemble en nappes de fils symétriques. Un art. Une patience, encore et toujours
comme la marque de celui travaillant aux confins du mystère électrique. » (Central,
p. 205-206).
Autant les années glorieuses de la technique rendaient visibles ces gros combinés en
bakélite, autant notre technologie actuelle ne montre rien des possibilités infinies
dun smartphone. Autant lacte de téléphoner était important dans les années
soixante (on avait le temps de tourner ses phrases sept fois dans la bouche avant
dobtenir un correspondant), autant les appels indésirables et autres logorrhées
verbales ont rendue insupportables les conversations, on se replie derrière
lanonymat de réseaux sociaux, on scrolle des informations qui nous indiffèrent, on
vit dans une magie numérique aliénante.
Mais lobjet smartphone reste beau.
Au fait pourquoi je tenais tant à lévoquer ? A cause dun récent
article dun hebdomadaire intitulé « Se libérer du smartphone » et
combien ce titre ma apparu incongru pour moi, même si je ne suis pas naïf et que
je remarque la dépendance dun entourage rivé en permanence sur le petit écran
tenu dans la main : piétons (qui traversent sans regarder), voyageurs, au
restaurant, dans les magasins, la rue, les transports
Jai vérifié mon temps décran bien sûr : il est dune heure
trente par jour (quand la moyenne française est de 5 heures). Côté réseaux sociaux,
une grande partie est due à lapplication Waze lorsque je roule en voiture, une
autre est à WhatsApp (ma seule concession faite à Mark Zuckerberg). La fonction appareil
photo est désormais pour moi prépondérante sur tout autre manière de prendre des
clichés. Je consulte le Web, jutilise la calculette, les agendas partagés. Le
téléphone (hors WhatsApp) est de 5mn par jour, mais cétait sans doute également
le cas dans les années soixante. Les usages pratiques et quotidiens ont évidemment
décuplé et rendent le machin (autre traduction du smartphone) plus pratique et
attractif. Pour autant, je reste fidèle à ce que jai toujours pensé depuis le
début : un téléphone portable reste un simple outil, comme le serait une binette
pour un jardinier, un tournevis pour un bricoleur. Facebook, Twitter (X), Instagram,
TikTok sont toujours honnis de mes usages, je nécoute pas de musique, je ne regarde
pas de vidéo, je ne connais aucun influenceur, je reste décidément un piètre
utilisateur de « ce marteau phone ».
(10/02/2026)
Je suis allé voir Alain Souchon dans ma ville, accompagné de
ses deux fils, Charles (Ours) et Pierre. Je passerai vite sur ce concert forcément
mémorable. Les chansons dAlain Souchon ont rythmé toutes les époques de nos vies
et cest une traversée dans nos réminiscences en fredonnant ses paroles si connues.
En parlant de souvenirs, il y en a un qui sassocie immanquablement à chaque fois au
célèbre chanteur à loccasion de sa toute première venue dans notre ville.
Je ne me rappelle pas vraiment de la date précise, mais je revois le lieu, un chapiteau
installé pour lévènement sur le parking dun supermarché ( la ville ne
possédait pas de salle de spectacle digne de ce nom, comme celle qui a accueilli à
nouveau le chanteur il y a quinze jours). Nous avions vu également Patricia Kaas dans des
conditions similaires, probablement à la même époque.
Jai dabord pensé que la date de ce premier concert de Souchon se situait à
la fin des années 80, à une période où je devais être un mari tout juste estampillé,
peut-être pas encore un père. Une chose est sûre, cétait une époque où je
travaillais au Central téléphonique. Internet était dans les limbes ; il y avait
encore des cabines et le mot « smartphone » nétait pas inventé.
Ce qui demeure précis aussi, cest que nous étions trois à assister à ce
concert : mon épouse, ma belle-mère et moi. Pour preuve, à un moment du spectacle,
Alain Souchon a lancé des balles dans la foule (sentimentale) et ma belle-mère a eu la
chance den voir arriver une à ses pieds. Elle la prestement saisie et elle
est ainsi repartie avec ce souvenir, une petite
balle en mousse jaune, dédicacée par le chanteur.
Grâce au web, jai retrouvé la date de ce concert : cétait en novembre
1994, il y a trente et un an donc. Du concert, peu de souvenirs là-encore. « Allo
maman bobo » et « Jai dix ans » ont dû être inévitablement
chantés, ainsi que « Lamour à la machine » et « Foule
sentimentale » tout récents.
1994 : dans ma ville, le maire était Guy Chanfrault, apparenté PS et décédé
depuis (je le fréquenterais plus tard, lorsquil ferait partie, comme moi, de
lAssociation des écrivains de Haute-Marne). Il avait organisé des fêtes
de la jeunesse et cest dans ce cadre quAlain Souchon avait été invité
à se produire.
Deux ans auparavant, Johnny Halliday avait fait de même (cohue et
malaises : mon épouse, requise comme médecin au poste de secours, avait eu
toutes les peines du monde pour utiliser son stéthoscope avec la sono à fond).
En novembre 1994, donc, à loccasion de Souchon, je ne sais plus qui avait gardé
nos enfants, alors âgés de 6 et 4 ans. Trois ans plus tard (exactement 37 mois et 20
jours), ma belle-mère disparaissait quinze ans après son plus jeune fils.
Jen parle parce quau moment du concert de 1994, comment imaginer que nous
nétions pas encore marqués, onze ans après, par la perte de cet adolescent de 14
ans (fils, frère ou beau-frère). Le moindre signe pouvait faire sens : ainsi, une
balle de mousse qui atterrit par hasard aux pieds de ma belle-mère peut-elle être
interprétée sinon comme un signe du ciel..
Parmi les souvenirs, photos, objets que nous avons récupérés delle, il y a cette
balle en mousse. Nous la possédons toujours et sa charge symbolique est du même acabit
que les autres choses prélevées dans des circonstances similaires : nous faire
penser, nous rappeler, convoquer des souvenirs, retarder loubli. Car le temps a fait
son uvre : disparu également mon beau-père en 2013, la maison a été
vendue un an après, avec la chambre du jeune fils qui était restée intacte. Il
reste désormais peu de matière pour évoquer ces années, cependant, cette petite
rotondité jaune signée par lartiste en est une.
Nous navons jamais échangé nos sentiments à son sujet, sur ce quelle
convoque en nous, mais le fait que nous sachions toujours à chaque instant où se trouve
cette petite balle en mousse en dit long sur la persistance des sentiments et la
délicatesse nos peines pudiques qui ne seffacent jamais complètement.
Alors, quinze jours auparavant, dans ce nouveau concert, lorsque Alain Souchon a entamé
« Foule
sentimentale », nous étions seuls à voir une petite boule jaune flotter
au-dessus de nos têtes et à entendre les paroles dune manière singulière :
« avec soif d'idéal, attirées par les étoiles, les voiles
».
(30/01/2025)
901 : voici les kilomètres cumulés en 2025 à pied, à
vélo, dehors ou sur tapis de course, bref, tout ce qui est à traction animale,
lanimal étant mezigue. Cela représente Paris-Nice par la nationale 7, chantée par
Charles Trenet ou Lille-Toulouse, magnifiée par Nougaro et ville dans laquelle jai fêté mes 20
ans.
Pour le vélo, on repassera : juste une seule sortie de 48 kilomètres le long
dun chemin de halage (mais sur un vélo de course !).
La marche à pied représente 478 km, souvent dans ma ville ou à proximité de Nancy,
mais aussi avec dautres randonnées plus exotiques ou sportives, les Cinque Terre
italienne en avril, le Panama et San Andres en juillet, ou, très récemment, Marseille et
San Remo.
Jaurais aussi accompli 381 km de footing, deux fois moins quen 2024 (mais
javais couru les 20 km de Bruxelles et je métais entrainé pour). Ceci dit,
ça représente tout de même une moyenne de 7,4 km par semaine, ce qui est pile poil la
distance de mon parcours favori. Mon emploi du temps a parfois interrompu jusquà un
mois la régularité que jessaie davoir en courant 2 à 3 fois par semaine. Le
mauvais temps (ou la canicule) a également contribué à quelques arrêts, même si
jai quelquefois remplacé lextérieur par des courses bien au chaud sur mon
tapis. Jai tenté, lorsque jétais en forme, daugmenter mes distances
jusquà dépasser 10 km, histoire de renouer avec mes trajets fétiches, du temps
où je courais 3 fois plus avec des semi-marathons en moins de deux heures et des trails
de quarante kilomètres.
Mais ça date de dix ans et, à cette époque, jétais déjà dans la deuxième
moitié de ma cinquantaine. Lâge dêtre grand-père sest rajouté
depuis. Ceci dit, jéprouve toujours le même plaisir à chausser mes remarquables Fivefingers (changées il y a un an),
toujours aucune douleur musculaire ou articulaire et un souffle qui résiste bien ;
lallure tranquille que jadopte me convient parfaitement. Jéprouve une
fierté physique à continuer de courir ainsi, tandis que la participation de ma
catégorie dâge (ou plus vieux) se raréfie dans les compétitions : seulement
20 participants sur 1000 aux 10 km de ma ville en 2025.
Je naime pas prendre de bonnes résolutions pour lan nouveau, mais concernant
la course, jaimerais faire en sorte que le bilan de lannée prochaine soit du
même acabit.
(16/01/2025)
Lécrivain Armand Gautron sen est allé le 18
décembre. La nouvelle sest répandue dans le petit landernau local, car Armand
était très connu (il aurait protesté : « Je ne suis plus écrivain local, je
suis interdépartemental, samusait-il à dire, je vais jusquà Chalons en
Champagne »). Derechef, la médiathèque de ma ville a concocté une exposition en
hommage. Volontiers blagueur, dun humour à toute épreuve, cest
dailleurs par lintermédiaire de son épouse quil a annoncé sa mort sur
Facebook : « dernier chapitre et sans relecture ».
Il mavait fait lhonneur de minviter à la fête du livre
dAulnay-lAître le 18 mai dernier où il avait fêté ses 30 ans
décriture (note décriture du
30/05/2025). Auteur prolifique, ses polars avec le détective Antoine Landrini
étaient attendus par ses nombreux fans. « Monsieur Armand », comme on disait,
était une entreprise éditoriale à lui tout seul. Loin du petit monde des lettres
conventionnel, il publiait la plupart de ses ouvrages en autonomie, assurant lui-même ses
parutions en poche !
Il sen sortait plutôt bien, parvenait à en vivre depuis 30 ans. Il avait même
été finaliste du prix du Quai des orfèvres. Il faisait sa propre promo sur les foires
et les fêtes du livre et cétait un bonheur de discuter avec lui le samedi au
marché de ma ville où il déployait son étal mobile (une remorque aménagée), mêlant
sa culture livresque au milieu des légumes et des fromages. Cest dailleurs
ainsi que la littérature devrait se vendre (comme lécrivait Gabriel Garcia Marquez
dans Cent ans de solitude : « Le monde aura fini de s'emmerder le jour où
les hommes voyageront en première classe et la littérature dans le fourgon à bagages
»).
Infatigable travailleur et génial touche à tout (chanteur et compositeur de
rock, il a fondé la scène de lOrange Bleue à Vitry), je lavais invité
à ma dernière rencontre le 6 décembre dernier. Il avait décliné ma proposition car il
était aussi en représentation à Reims. Il voyageait en effet beaucoup et était très
connu, malgré sa modestie : souvenir de lavoir retrouvé par hasard dans un
salon du livre dans lIndre en 2015. Dans son dernier message, quinze jours avant sa
disparition, il me souhaitait bonne chance et ses derniers mots prennent un sens
particulier désormais.
Évoquant le cancer quil avait combattu, il disait : « Jai gratté
un peu sur la date de péremption ». La Camarde ne lui a jamais pardonné, comme le
chantait Brassens. Dailleurs, en évoquant Georges, cest à son ami René
Fallet que je pense. Armand lui ressemblait sur bien des points : même voix rauque
de fumeur, même sens de lhospitalité et de la fête, même goût pour
lanarchie et la décontraction ironique, même passion pour lécriture. Tout
de même, Armand, tu nétais pas obligé de suivre les exemples des tontons Fallet
et Brassens et de casser ta pipe à un âge aussi jeune.
(09/01/2026)