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Étonnements



Parfois je repense au boulot, surtout à cet endroit où se trouvait mon bureau, 4ème étage sous les toits. J’y étais depuis 2003 je crois, et lorsque j’ai écrit Bestiaire domestique, paru en 2009, c’était le lieu des dix nouvelles mettant en scène des pigeons (forcément, on cohabitait avec ces volatiles dans mon bureau sous les toits). J’ai relu la toute dernière nouvelle récemment, parce que je venais d’en parler à mon éditrice, fasciné que je suis depuis longtemps des îles désertes (Ils désertent) : dans cette nouvelle, un type se laisse enfermer dans le bâtiment laissé à l’état d’abandon en attendant un repreneur, et l’endroit devient son île déserte à lui… L’état d’abandon, oui, je l’ai connu, comme tout un chacun qui travaille, au gré de réorganisations (souvenir de cette grande salle au Central où on avait empilé un cimetière de chaises vides sur autant de fantômes d’employés partis). On regroupe des services, on réduit le personnel (en fait, on est plus propre : on ne remplace pas ceux qui partent), on ferme des bureaux inoccupés, on délaisse les mètres carrés devenu inutiles et qui coûtent chers à entretenir, même vides. Ainsi, mon bureau au quatrième étage était au bout d’un couloir quasi-désert, juste un autre au milieu occupé par deux collègues. L’un d’eux gérait des bâtiments (vides ou pleins) et avait les clés de beaucoup de portes. La plupart étaient fermées. Derrière la lumière du jour qui filtrait de certaines, on se souvenait d’un open space, d’un bureau. On avait oublié qui les occupait, qu’est-ce qu’on y faisait. Un jour, avec le type des bâtiments, nous sommes allés dans une remise, une pièce dévolue aux archives, je ne sais plus pourquoi, je ne sais plus quand,  je ne sais plus ce qu’on y cherchait. Je me souviens en revanche être tombé sur une série de médailles du travail dans un carton. Pourquoi étaient-elles là, qui les avait posées sur cette étagère, et surtout à quels récipiendaires s’adressaient-elles ? Je me souviens de leurs aspects, la médaille proprement dite en métal doré, le petit ruban accroché avec les aiguilles destinées à fixer la médaille sur l’habit. Chacune était rangée dans un petit écrin de plastique bleu. Pourquoi ce souvenir est-il si précis ? À les voir, on imaginait le geste d’un directeur, tenant le revers d’un veston ou d’un chemisier pour épingler la médaille sur un ouvrier fier, une employée dévouée. Il y aurait ensuite l’accolade, le petit discours, les remerciements et un coup à boire. Tout cette comédie a été magnifiquement écrite dans La Médaille de Lydie Salvayre. C’était en 1993. Je ne crois pas qu’on ait évoqué à nouveau ce sujet dans les livres. Donc, je suis dans la remise, avec le type des bâtiments qui râle parce que je fouille bêtement dans ces vieilleries. Puis on éteint la lumière, on donne un tour de clé : les médailles restent dans l’ombre et le silence, comme nous. Plus tard, dans un temps incertain (ou c’est peut-être déjà fait), on profitera d’une benne laissée en bas de l’immeuble pour vider la pièce d’archives, jeter les cartons posés sur les étagères sans regarder ce qu’ils contiennent. Les médailles partiront dans le mélange de nos déchets, prospectus et maigres objets dont on a perdu le sens ou l’utilité. On n’a plus personne à décorer, les gens sont partis sans rien ou en vitesse, certains se sont lassés d’attendre (mais quoi ?). Drôle de pays où on octroie la plus prestigieuse des médailles à un footballeur qui a tendu son pied dans une seconde décisive ou à un type blessé au hasard d’un attentat. Il y a quelques années un vétéran de la Grande guerre presque centenaire avait refusé la légion d’honneur : c’était trop tard, c’était avant qu’il fallait y penser. Pour les humains ordinaires, tout arrive toujours trop tard, et surtout la reconnaissance. Le type des bâtiments doit toujours être dans son bureau, enfin, il y était encore lorsque je suis parti il y a six mois. Le boulot doit continuer à mourir au fond de pièces vides (j’en ai rajouté une du coup). Il se meurt aussi au fond des placards, dans l’ombre de cartons, dans ces petits symboles désuets et passés de mode qu’on brocarde maintenant. J’ai travaillé quarante ans et jamais on ne m’a alloué de médaille. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si on m’en avait proposé une : l’aurais-je acceptée ? refusée ? Mais une chose est sûre : j’aurais aimé avoir le choix.
(19/06/2017)

 

 

A l’occasion d’un film revu récemment, j’ai repensé à Morges, à ce salon du livre auquel j’ai participé, il y aura bientôt trois ans. Ce n’est pas le salon que j’ai retrouvé dans ma mémoire, son ambiance pourtant si sympathiquement suisse et le temps magnifique au bord du Léman en cette fin d’été ; c’est l’escapade effectuée le dimanche matin sur les hauteurs du lac que j’ai revisitée. Douceur, paix et sérénité de l’instant : ce sont les souvenirs qui me restent, ceux que j’ai envie de percevoir à nouveau. J’avais un but : une visite à rendre. J’étais à pied, mais ce n’était pas très loin, 5 km à vol d’oiseau. Le temps était semblable aux jours actuels, soleil dès le matin, promesse d’une belle journée. J’ai dû enfiler mes baskets au saut du lit, probablement avant huit heures, j’ai traversé le hall de l’hôtel et j’ai rejoint les rives encore désertes, quelques cygnes blancs qui s’éveillent, quelques promeneurs de chien. Mon journal de course indique que j’ai parcouru 12,6 km ce dimanche 7 septembre. En 2014, j’étais plutôt en forme : j’avais participé à un trail de 43 km en juillet, fait du footing tous les jours ou presque en Sicile en août, et, un mois après Morges, je m’inscrirais au semi-marathon de Reims. À Morges, la balade était touristique, grand plaisir pour moi de découvrir un lieu nouveau de cette manière. Le souffle bien sûr et les foulées comptent, mais le rythme est mesuré, propice à la découverte. Mon entrainement, qui était conséquent, m’a fait grimper sur les collines sans trop d’effort et sans cesser de courir. Je m’arrêtais souvent pour admirer le paysage, prendre un cliché avec mon portable ou chercher mon chemin : j’avais un but, je l’ai dit, une visite à rendre. Je grimpais par des routes tranquilles, je pénétrais dans des villages coquets, je traversais des placettes avec fontaine, je longeais des propriétés, des grands arbres me faisaient de l’ombre. Après les maisons, je débouchais sur des cultures maraichères, je redescendais un peu, hésitais à quelques carrefours, je demandais mon chemin à de rares passants. Tout était paisible et calme. J’ai fini par trouver l’endroit : rencontre d’une grande simplicité, très belle. J’ai le souvenir d’être resté longtemps, visiteur inattendu, avec la chance d’être seul. J’ai fini par redescendre par le chemin inverse, en essayant de ne pas me tromper. Je voyais le lac qui scintillait en bas, le soleil montait de plus en plus, j’étais heureux. J’ai retrouvé les photographies que j’avais prises avec mon portable. Je les avais transférées sur l’ordinateur et, heureusement, le changement de machine effectué il y a quinze jours les a conservées : j’en profite pour en glisser quelques-unes en rubrique Webcam, histoire de prolonger l’instant de grâce et qu’elles demeurent.
(12/06/2017)

 

 

Nos vieilles acquisitions : électroménager de trente ans d’âge, véhicules en réforme, ordinateurs obsolètes, jusqu’à la décoration has been de nos maisons. Nous utilisons tous du matériel hors d’âge dans notre quotidien. Je me souviens d’un Carnet de notes de Pierre Bergounioux dans lequel (lequel d’ailleurs ?) il rendait compte des périples effectués avec une antique Renault 21en version commerciale, départs en vacances, retours hasardeux, chargements hétéroclites, ferrailles, planches, tout ce qu’il sied à l’artiste, et combien l’avait décontenancé l’achat immédiat effectué par son épouse d’un break Mercedes neuf pour remplacer la voiture à nouveau en panne : décontenancé qu’il était, arguant qu’une réparation de plus n’aurait pas nuit…etc, etc ... Bref, l’obsolescence nous guette. Heureusement, pour l’instant le poids des ans affecte les choses, le corps se tient plutôt bien. Coup sur coup, l’obsolescence non programmée a frappé à notre porte : pèle mêle ces derniers temps et je dois en oublier, batterie de voiture, chasse d’eau, robinet de fontaine, télévision, parquet, papier-peints, déco (où j’ai appris que l’obsolescence non programmée avait retiré la couleur de nos appartements : maintenant on a droit à blanc, noir ou gris). L’obsolescence non programmée a frappé aussi dans le pare-chocs arrière de la Kangoo familiale, âgée de 19 ans : l’automobiliste étourdi n’avait pas vu l’annonce du clignotant. Sur le coup, on est philosophe et pas en tort, le coffre coince à l’ouverture, il faut faire un constat : erreur fatale ! Le montant des réparations rend illico le véhicule économiquement irréparable, abréviation VEI. On nous incite fortement à céder le véhicule à l’assurance. Entre temps le coffre se décoince et les dégâts minimes nous incitent nous, à ne pas suivre l’avis de l’expert. Ce week-end, l’obsolescence non programmée a encore frappé : l’ordinateur familial aussi, de bureau comme on dit, refuse de se mettre en route. Fâcheux, car je garde un historique de mes mails depuis 2002 (j’ai tout de même une sauvegarde externe, mais elle doit dater de deux ou trois ans) et surtout, c’est avec cette antiquité qui fonctionne sous Windows XP, que j’utilise un vieux Front Page, millésime 1998, pour mettre à jour mes Feuilles de route. En attendant d’avoir une bécane neuve (mais pourquoi, mon Dieu, la maison doit compter une dizaine de portables, tablettes ou smartphone ?), j’ai repris un vieil ultrabook de couleur rose bonbon (si si, ça existe), délaissé dans un coin, sur lequel, j’ai réussi à installer ce bon vieux logiciel antédiluvien. Une paire d’heures et quelques téléchargements plus tard, je suis heureux de vous proposer une nouvelle mise à jour toute fraîche. En revanche, pas de liste de diffusion : celle-ci est restée dans le ventre de l’ordinateur en panne… C’était pas prévu, non programmé comme on dit, ce que je préfère dans l’obsolescence, c’est la surprise.
(29/05/2017)



Force est de constater que je ne sais plus mesurer le temps. À commencer par celui qui passe. Depuis janvier les jours se ressemblent, rédactions et recherches universitaires, reclus dans la maison pour une question pratique, avec mes livres étalés partout dans mon bureau : c’est le meilleur endroit. Je ne fais probablement pas que cela, une paire d’heures en continu, plusieurs fois par jour dans le meilleur des cas. L’écriture académique a besoin de temps variés, réflexion, assimilation, lectures. J’ai tendance à croire que tout se passe dans mon bureau, simplement parce que c’est là que se joue le dénouement, les pages constituées au fil des jours, seules traces que j’apporte régulièrement à mes directeurs de thèse (la vraie mesure du temps ?). En réalité, ça se passe aussi ailleurs : dans les limbes du sommeil, entre deux endormissements, lorsque je me brosse les dents, ou comme hier, sur la chaise-longue du jardin, quittée brusquement : il fallait absolument que je note l’idée nouvelle. Ou alors je regarde des vidéos, je consulte des articles sur Internet, c’est varié. C’est ainsi, c’est accepté de bonne grâce, oserais-je dire avec plaisir, oui, peut-être. Donc, la mesure du temps qui passe est entièrement subordonnée à ces travaux qui prendront fin brutalement en décembre, le jour de la soutenance. Se superpose aussi à l’autre mesure du temps, celle des saisons, l’indifférence pour la pluie, la chaleur le printemps, bientôt l’été. Bien sûr, comme tout un chacun, je suis heureux quand il fait beau, le jardin me rappelle à la mesure du temps : tondre la pelouse, planter des géraniums. Tout ça se fait, se passe. En ce moment, j’écris cette note, j’ai à côté de moi les corrections du début de la partie 3 à faire, je les ai laissées en suspens le temps de faire la mise à jour de Feuilles de route. Il est important pour moi d’être régulier dans mes mises à jours, justement pour ne pas trop perdre les mesures du temps. C’est le soir, il doit faire encore 27° dehors, j’ai un pull car mon bureau reste frais, j’ai le repas à préparer, cette mise à jour à publier : petites choses ténues que je relirai peut être un jour lorsque je les aurai oubliées.
(22/05/2017)

 

Longtemps que je n’avais pas parlé de course à pied dans cette rubrique. Il est vrai que les activités sédentaires ont détourné pas mal l’attention que je portais à des entrainements réguliers. J’ai le souci cependant de garder une certaine forme : vélo, jogging. Trop peu : je viens de participer à deux compétitions : l’une de huit kilomètres, sans avoir couru pendant un mois mais avec le plaisir que procure le manque : résultat une bonne course et un excellent temps (pour moi) malgré un parcours vallonné et des crampes qui ont mis plusieurs jours pour disparaître. La course suivante, disputée régulièrement depuis 2010 est en apparence facile : 10 km en ville, parcours plat et 3 boucles successives, c’est l’idéal pour se repérer. Là encore, le manque d’entrainement s’est fait sentir : parti trop vite et point de côté au bout de 3 km. Il faut dire que cette course est renommée, elle est rapide, elle compte pour la qualification aux championnats de France, on se laisse entraîner facilement par le flot de coureurs aguerris. J’ai terminé 560ème mais j’avais encore plus de 200 coureurs derrière moi et je suis 71ème dans ma catégorie qui compte 88 coureurs. Résultats conformes à ce que je sais faire : terminer dans le dernier tiers mais ne pas terminer trop près de la voiture balai ! En parlant de catégorie, la mienne est V2H, c’est-à-dire vétéran homme 2ème catégorie. Mais l’appellation a changé  depuis 2015 : maintenant on dit Master 2ème catégorie. Vétéran faisait trop « guerre du Vietnam ». Et puis master, cela fait expérience, conseils, masterclass…etc. Je suis toujours éberlué par notre facilité à lisser nos dénominations, à faire en sorte de ne pas froisser les individus collés dedans. Peut-être un peu trop d’ailleurs : on aurait pu appeler ma catégorie vieux du 2ème âge que ça ne m’aurait pas dérangé. De même que la catégorie séniors (qui va de 23 à 40 ans) me paraît aller à l’encontre de celle de la vie active où on est sénior justement à partir de 40 ans. Bref, le coureur à pied n’échappe pas à la sociologie, comme toute action qui consiste à agglomérer les humains en activités diverses, travail ou loisir. À propos de l’échantillon de la compétition à laquelle je viens de participer, on apprend que 2/3 d’hommes ont couru pour 1/3 de femmes. Sans vérifier autrement, il me semble que l’engouement chez la gent féminine est en augmentation, et leurs performances n’ont rien à envier à celles des hommes (les miennes en particulier) : par exemple, la première féminine à courir dans ma catégorie des plus de cinquante ans à mis quasiment 15 minutes de moins que moi pour accomplir les 10 kilomètres. Elle laisse sur le carreau 85 % des compétiteurs, hommes et femmes confondus, et la plupart plus jeunes qu’elle. Ceci dit, on constate tout de même que 4/5ème des coureurs ont moins de cinquante ans et que, lorsque je passerai dans la catégorie des Master 3 en novembre prochain (les vieux du 3 âge…), il ne restera plus que 5 % de ma tranche d’âge à participer à ce genre de cavalcade. Profitons-en, après c’est pire : seuls 3 coureurs de plus de soixante-dix ans ont osé dérouler leurs vieilles guiboles sur le bitume de ma ville.
(15/05/2017)

 

Les élections sont passées. Mon tout petit département a relié de justesse la majorité présidentielle, mais quasiment un électeur sur deux cautionne le Front national au deuxième tour, et considère ainsi qu’il est possible pour ce parti d’accéder aux affaires comme on dit. Les grandes villes ont tiré l’électorat vers Macron, mais la plupart des cantons ruraux placent le FN en tête, parfois avec plus de soixante pour cent, certains villages sont à près de quatre-vingt-dix pour cent, comme celui de Brachay qui m’avait servi de lieu pour Faux nègres. Je n’ai pas fourni d’explication à l’époque sur ce vote, là encore, pas grand-chose à dire, on reste dans le romanesque, juste constater. Constater que l’aménagement du territoire n’a pas donné les mêmes chances à tous : prenez une carte, regardez comment les autoroutes et TGV ignorent le pays où je vis. Imaginez un endroit où les usines de production, la sidérurgie notamment, a connu des belles heures, voyez ce qu’il en reste, constatez le néant des emplois : les agriculteurs sont en faillite, les artisans ont peu de clients faute d’argent et rien n’a remplacé les fermetures d’usines. Les générations qui les ont subies sont en retraite, leurs enfants ont reproduit le chômage, les petits-enfants cumulent des aides sociales. Ici, on peut vivre avec pas grand-chose : dans les villages, on trouve des maisons à louer pour moins de 200 euros par mois, on se débrouille avec le reste. On ne dépense pas d’argent pour les loisirs, ici, pas de cinéma, pas de voyage, les seuls qui en ont faits ont leurs noms sur le monument aux morts de la commune. Internet est lent, Facebook est la nouvelle plaie de l’ennui, reste la télé avec le canapé pour s’asseoir devant. Ce qu’on regarde ? Un monde lointain, migrants, attentats, partout cette folie des hommes. Par moment l’actualité vient nous voir : on se souvient de ce petit département idéal pour accueillir les migrants après le démantèlement de Calais. Voici le grand déménagement du territoire à notre profit. Remarquez, ça se passe plutôt bien : un village dans le sud du département a organisé une pétition pour que les migrants restent ; ça faisait cinquante ans que rien de nouveau ne s’était passé, et on avait renouvelé avec eux l’équipe de foot locale ! C’est irrationnel, pas d’explications au vote FN, hormis le sentiment d’oubli et d’absence au monde. On pourrait aussi coller dans mon Grand Est le poids de l’histoire et des invasions, cette appétence pour la droite et la figure du Général. L’ouest, pourtant aussi dispersé, n’est pas pour le FN. J’étais hier pas loin de Saint-Florent-le-Vieil, petit village similaire à ceux de mon département, mais je suis sûr que le bourg de Julien Gracq n’a pas voté pour la couleur marine. Ceci dit, à Roche, patrie de Rimbaud, non plus : c’est Macron qui arrive en tête. Et chez Jean Robinet, dans le sud de mon département à Saint-Broingt-le-bois également. Moralité : pour combattre l’obscurantisme, semez les écrivains dans les campagnes.
(10/05/2017)

 

Retour en France :
"Un corps cependant, bien vrai, avec des muscles, mèche blonde, mâchoire carrée, cette allure de lavandière ou de poissonnière, grande, solide : elle est retournée ici, trois lettres comme une île, prêcher dans le désert de ce coin de province, y instaurer sa roche de Solutré. Agglomérat de ce qu'elle dispose de France profonde, une publicité à la mère Denis, harangueuse de marché, bonimenteuse de brocante : Allez ! Aujourd'hui, c'est vide- greniers, vidons nos symboles, érigeons-les en une seule matière digne de nous ressembler, un passé de Gaulois, un coq arrogant dressé sur ses ergots, l'ennemi ne passera pas, Maginot a des statues, des rues, des places, quand bien même il a eu faux sur toute la ligne. Elle parle donc, la mère Denis, à nouveau montée sur ses ergots, sur le même stand mobile qu'il y a dix-huit mois : un objectif, les municipales, et on va voir ce qu'on va voir. Mélange de III° République, valeurs à la Jules Ferry, un zeste de boulangisme et l'époque bénie des revanchards de tous poils. Tonkin, colonies, nous seuls avons eu le droit. De quoi parle Rimbaud lorsqu'il déplore la mort stupide de Pietro Sacconi, tué en août 1883 en Ogadine ? Incurie, négligence, imprudence, ignorance des coutumes, vanité d'Européen et rien d'autre tant l'histoire a toujours été poussée, tirée à hue et à dia dans le même sens. Que d'autres étrangers puissent à l'envers nous rendre visite, nous rendre monnaie de leurs pièces, aller vers nous, n'est qu'hérésie, juste l'impensable misère du monde qui frappe à nos portes, juste des profiteurs, juste une armée de traîne-savates. Nous n'admettons aucun partage, aucune histoire, aucun commerce. Voilà donc cette misère nouvelle du monde qui frappe à nos portes et contre laquelle nous avons déjà bien assez à faire avec notre propre vieille misère, vieille image d'Epinal usée, petite vieille à cabas et à poireaux, petite marchande d'allumettes le soir de Noël, nos traditions, notre misère à nous, propre à prendre en son sens premier, c'est-à-dire belle, honnête, digne, celle de l'étranger étant, par contraste, sale, stupide, malvenue. Nous n'y pouvons rien, c'est malheureux, mais c'est comme ça. La poissonnière prend un accent pathétique. Dans l'assistance, certains évacuent une larme : et dire qu'on s'est battus pour eux, sous-entendu, ces Algériens, barbares, clandestins, étrangers, musulmans (mots-clefs officiels), annamites, bicots, bougnoules, faces de citron (mots-clés officieux) pour si peu de reconnaissance. On mesure le péril, dans le village d'ici ( trois lettres comme une île), de l'invasion nouvelle qui va déferler dans ce village où on n'a jamais vu passer un seul Arabe dans la rue principale. Ici, la seule mixité possible est celle des chats (européens s'entend), pelage tigré et fourrure tricolore mélangés au fond des granges. Rimbaud avait raison : A (Africains) noir, E ( Européens) blanc, I ( Indiens ) rouge, voici la nouvelle danse des voyelles."
Faux nègres, Fayard, 2014, p.388-390.
(02/05/2017)

 

Le café est fermé depuis plusieurs années on dirait, avec cet air d’abandon que prennent les commerces qui cessent leur activité : volets clos, peinture écaillée, parfois une vieille pancarte à vendre ou à louer. Le plus souvent, on arrête faute de repreneur, après une vie de boulot. Un commerce nécessite de la présence, on ne trouve pas toujours dans l’entourage familial ou dans le voisinage quelqu’un de prêt à une telle existence. Le monde a changé, et encore plus depuis celui que décrivait Annie Ernaux dans La Place au début des années 80 (note de lecture du 30/03/2011). Justement, les années 80 : je les revois au moment où je passe devant le café fermé. C’est la première fois depuis longtemps. Maintenant j’emprunte une nouvelle route, mais ce jour, pour éviter des travaux, j’ai repris l’ancienne. Le café est juste à l’entrée d’un village, on voit encore son nom sur la façade : Bellevue. Ça me fait penser à Bellefleur, ce roman de Joyce Carole Oates, dont je lis le journal en ce moment. Elle l’a justement écrit dans les années 80. Mais le souvenir que je garde du café Bellevue, je ne sais plus le situer, plutôt au tout début de la décennie suivante, en tout cas avant Internet : j’ai essayé de retrouver le fait divers qui s’était passé à cette époque sur le web, mais sans succès ; notre mémoire est numérique qu’à partir des années 2000. En revanche, question mémoire, je l’avais écrit dans Central, mon premier livre paru il y a 17 ans, et même dans le tout premier chapitre, page 12 : « Revoir le jeune Agent des lignes, accroché en haut d'une poutre de métal, avec ses cordes, son harnais, son matériel d'alpiniste, s'entraînant. Passionné de delta-plane et ayant pour projet de passer d'un appareil à l'autre au bout d'une corde, une première mondiale. Le choc, le lundi, sa tentative loupée : mort, ainsi que l'autre pilote. Ses affaires vidées du casier de métal et regroupées dans un carton par le Conducteur de travaux. Nos yeux lourds évitant de se croiser. L'enterrement, le pot dans un café en repartant avec les autres collègues. ». Le pot dans le café, c’était ici, au café Bellevue, fermé depuis, poussière sur les volets clos, graviers accumulés sur le seuil de la porte par le souffle des véhicules, des herbes folles trouent le bitume du parking. Le type, on peut en parler, il s’appelait Damien, je le revois, même pas 30 ans, il repose depuis ce temps-là dans un cimetière au sud du département  je crois. J’ai gardé peu de souvenirs de l’enterrement, le pot dans le café, quelques sensations ténues, peut-être imaginaires, le glissement de nos corps vers les tables de bois, la station debout devant la tombe ou à l’église. Il me semble qu’il faisait beau. Reste l’ambiance surtout, la question vitale de se retrouver, nous qui l’avions connu, avant de repartir chacun vers sa famille. Damien avait un copain de travail, gros choc pour lui, il était parti quelques temps plus tard, il avait une maladie qui lui déformait les mains et l’empêchait de travailler avec l’échelle. J’ai également le souvenir incertain qu’on m’a aussi annoncé sa disparition quelques années plus tard. Ce n’est pas très gai, mais cela forme le quotidien, la vie au boulot aussi.
Et je n’ai peut-être écrit cela que pour le relier à une mort récente, un collègue encore : on lui a annoncé sa maladie après les vacances de Toussaint et avant Noël dernier, il n’était plus. Gros choc pour notre équipe, pour moi, pour chacun. Chaque semaine, on échangeait des nouvelles de sa santé entre nous - qui en avait, comment allait-il - on espérait sans trop y croire, on se préparait à sa perte. J’ai échangé un dernier SMS avec lui 10 jours avant qu’il ne parte : il m’avait répondu avec son humour habituel (« pas prêt de te suivre à la course »). Je n'ai pas éffacé nos messages. Nous n’étions pas forcément très proches, la distance de nos lieux de travail était importante, nous avions monté quelques projets ensemble, nous faisions le même job, je lui prêtais parfois main forte en cas de coup de bourre. Quelques mois avant sa maladie, il m’avait longuement interrogé sur la manière dont j’avais choisi d’écourter ma carrière, il avait opté pour la même voie et se réjouissait d’arrêter bientôt. Il n’en n’aura pas profité beaucoup. Je n’ai pas pu faire comme pour Damien, me rendre à son enterrement, c’était à 300 km. Les collègues qui y sont allés se sont retrouvés après, non pas au café, mais chez notre responsable d’équipe (notre cheffe) pour boire un café, discuter de José (citer maintenant son prénom, ne pas attendre vingt ans et plus, comme pour Damien). J’ai l’impression d’avoir loupé ce moment, de ne pas pouvoir clore le chapitre d’un prochain livre en y insérant cette anecdote, l’écrire ici est une petite compensation.
(03/04/2017)

 

Il paraît que Patti Smith, grande admiratrice de Rimbaud, est sur le point d’acheter l’emplacement de la ferme de Roche, là où fût écrit Une Saison en enfer. Je savais que la petite maison aux volets verts qui s’était bâtie à l’emplacement de la ferme était à vendre. J’y étais allé en automne dernier (voir Webcam le 20/09/2016), il y avait la pancarte d’un notaire du coin. J’avais été tenté. La demeure est modeste, elle n’est inestimable que symboliquement. Et justement qu’en faire ? Rimbaud ne l’a jamais connue. Elle n’a été construite que bien plus tard. La ferme avait été dynamitée en 1918 après avoir servi de quartier général allemand pendant les 5 années de guerre. Il faut se représenter l’endroit : un carrefour de route entre deux champs, il ne reste qu’un pan de mur de l’ancienne ferme, un modeste monument qui rappelle que Rimbaud a écrit ici « son chef d’œuvre ». La dernière à avoir occupé la ferme est Isabelle Rimbaud, contrainte de partir en août 1914 devant l’avancée allemande. Elle a très bien résumé ce départ dans un livre magnifique, mais hélas méconnu, Dans les remous de la bataille (note de lecture du 08/03/2016). C’est drôle de penser que Patti Smith va lui succéder, son exact opposé, aussi libre qu’Isabelle était corsetée dans ses principes, pourtant toutes deux dans l’admiration d’Arthur.
(27/03/2017)

 

A l’occasion d’un (très court) week-end, j’ai retrouvé avec plaisir la ville de Bruxelles (voir en parallèle en Webcam). Grande respiration dans la vie un peu monacale qui est la mienne en ce moment. J’y étais allé deux ans auparavant à deux jours près dans les mêmes conditions printanières (Webcam du 12/03/2014). J’y étais retourné depuis : la même année pour courir les 20 km de Bruxelles, et, il y a un an, toujours en ce début de printemps, pour emménager ma progéniture dans un nouveau logement (ah ! l’increvable Kangoo qui a connu bien des déménagements…), sans oublier en septembre dernier le festival de la BD qui nous a tous réunis (Webcam du 12/09/2016). Bref, c’est une ville que j’apprécie. Ce qui me plait dans cette capitale par rapport à Paris notamment : le centre appartient aux habitants. Les loyers modérés le permettent, la vie s’organise ainsi sans que le prix au mètre carré y organise un ghetto pour riches. Ici, peu de citadines en fringues de luxe, de vieux bourgeois à l’air revêche, de jeunes bobos à la mode barbe clairsemée. Dans le quartier de mon fils, les boutiquiers turcs ne laissent aucune place aux antiquaires et à l’épicerie fine. J’en profiterai pour faire le plein de légumes à des prix deux fois moins chers que dans mes supermarchés de province. J’allais dire : ici, c’est la simplicité. Mais je n’aime pas ce mot depuis le jour où, invité dans un salon du livre du XVIème arrondissement de notre capitale, alors que j’expliquais à une passante (très XVIème…) que mon livre Composants évoquait la vie d’un homme banal, elle m’avait répondu : Banal ? Vous voulez dire une vie simple ? Donc bannissons la condescendance : ici, la vie est banale. On sort de chez soi, on ne toise pas le type que l’on croise sur le trottoir, chacun vaque à ses occupations, l’épicier pakistanais m’accueille pour une demi-livre de beurre en m’appelant « mon ami », le boulanger d’Anatolie au visage bardé de cicatrices demeure taciturne. On descend vers les rues animées, la Grand place, les ruelles. On se prend pour Rimbaud : « Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne ». Je suis persuadé qu’Arthur préférait Bruxelles à Paris, comment pourrait-il en être autrement ? Bruxelles est une ville d’Est, être né dans des contrées ardennaises laisse saisir d’emblée cette « fête des anciens combattants d'une guerre qui est toujours à faire » comme dirait Dick Annegarn (voir Webcam du 28/02/2011 – la première fois que je découvrais Bruxelles à l’occasion de la Foire du livre). Cette année, c’était aussi la Foire du livre, le week-end dernier où j’y étais. Un peu en colère de ne pas y avoir été invité, ce n’est pas faute d’avoir insisté auprès de mon éditeur plusieurs fois, mais les arcanes de l’édition sont parfois difficiles à saisir. Pourtant VPAR a été très bien accueilli là-bas (articles, télé) et mieux qu’en France : Rimbaud ne suscite pas des crises mythologiques comme chez nous… Avis aux libraires belges donc : invitez-moi !
(20/03/2017)

 

Le printemps, les jonquilles : je les avais oubliés, le temps il faut dire, n’est pas favorable, ou plutôt il est de saison, giboulées de mars appropriées. Il faut viser pour partir en vélo ou aller courir, et puis, le reste du temps la maison vous endort, ronronne comme un gros chat. A l’occasion d’un week-end à Paris, je remarque les premières jonquilles qui fleurissent entre les arbres qui séparent les places de parking de ma rue. Evidemment, je pense immédiatement à Pierre Bergounioux qui recense dans ces Carnets de route la floraison tant attendue de ces signaux du printemps (voir la note de lecture du 14/03/2012) : c’était donc samedi dernier, le 25 février. Bergounioux habitant à 10 km de là, je suppose qu’il les avait déjà remarquées. De retour en province, il m’a fallu attendre une semaine supplémentaire pour voir pointer le 3 mars la première corolle. C’est normal : le climat continental de mon grand Est stoppe davantage la reprise de la végétation tandis que la pollution parisienne chauffe un peu plus les sols. Je parle évidement de jonquilles de bois, un des pieds que je transplante parfois dans le jardin. Les narcisses, qui sont en quelques sortes mes jonquilles domestiques, sont en boutons, et tentent de résister aux assauts des orages de grêle qui émaillent les jours présents. Les jonquilles que l’on remarque aisément, ne sont pas les premières fleurs. Des perce-neiges continuent également leur floraison discrète, mais la véritable reine de l’hiver se trouve juste derrière les élancements effrontés des narcisses. Trapu et rustique, un beau pied de roses de Noël expose une vingtaine de fleurs depuis plusieurs mois, en tous cas bien avant la nouvelle année. Lorsque le gel à stagné pendant une dizaine de jours en janvier, je les ai cru perdues. Courbées jusqu’au sol, appesanties par le givre, les fleurs pourtant redressaient la tête dès que la température repassait en positif, ce qui était rare, à peine quelques heures en journée. J’y tiens beaucoup, mes beaux-parents, tous deux maintenant disparus, ne manquaient jamais de me les montrer. J’ai récupéré deux pieds avant que la maison ne soit vendue, et c’est le seul qui a résisté, et avec quelle vivacité !
(06/03/2017)

 

Jours étranges : cela fait un mois que j’ai arrêté mon activité salariée, et l’étrange est de constater combien ça me bouscule. À l’extérieur, dans la maison donc, puisque j’y passe maintenant le plus clair de mon temps. À l’intérieur de moi aussi, tout dans le refus de la stupide appellation de retraite, retraité, moi qui n’y suis pas encore, juste bénéficié d’un plan de départ anticipé. Et puis, avec ce temps libre et sans l’entrave du travail, il y a l’opportunité de terminer dans quelques mois cette fameuse thèse de doctorat de lettres modernes entreprise depuis longtemps. Ce sont donc des jours étranges, très occupés, l’esprit occupé également en permanence dans l’excitation de la réflexion, de la rédaction, les livres dispersés dans la maison en travaux, l’ordinateur ouvert en permanence. Les heures filent vite sans les bornes du travail. On s’attable à 8h, le soir à 20h, on y est encore. Le tout entrecoupé de cette liberté nouvelle qui ne vous cloue pas au bureau cependant. Les travaux bien sûr, tout ce qui gravite autour, changer des luminaires, la décoration, parcourir la ville pour trouver le bon équipement. Et le besoin toujours de bouger, peu de courses à pied mais une passion nouvelle, le vélo (on en reparlera). D’ailleurs, c’est au cours d’une sortie à vélo avec un ami que je me sens obligé d’avouer que j’ai arrêté mon travail avec cette sorte de gêne, presque de honte (surtout ne pas prononcer le mot retraite). Le hasard veut que la plupart de nos amis soit beaucoup plus jeunes, enfants petits, le travail en plein, ils vivent l’instant présent et ne pensent pas à la fin de l’activité. L’ami en question m’a regardé avec un peu d’envie, comme un étranger à son monde. Jours étranges : si peu de déplacements maintenant. Avant c’était 140 ou 220 km par jour de labeur avec cette fusion des temps de trajets, cette fausse immobilité de l’esprit et du corps, les temps vides du voyage, l’autoradio écouté distraitement, les mains placides sur le volant. Maintenant on se lève le matin d’aussi bonne heure sans le poids du travail à venir, libre de gestes et l’esprit libéré des contraintes du boulot, plus besoin de répondre à un collègue, de prévoir des réunions, de préparer un compte-rendu. Dans la maison on remarque avec étonnement que le soleil se reflète ici à telle heure, que le chauffage s’arrête là soudainement : on avait planifié le thermostat en fonction des heures de présence à la maison. Cela fait juste un mois que je goûte à cette liberté nouvelle, mais je sens que les lieux familiers (la maison) pourraient devenir prison. Je m’aperçois que j’aimais ces lieux neutres du travail qui ne vous appartiennent pas, sur lesquels on peut laisser glisser sa vie sans entrave. Sensation étrange, il a fallu que j’arrête le labeur pour m’en apercevoir.
(27/02/2017)

 

J’ai commencé par faire du ski de fond à la fin des années 80. Nous partions une semaine chaque hiver avec un petit groupe. C’est mon beau-père qui m’avait fait découvrir ce sport. Jura, Alpes, Vercors, nous avons arpenté les forêts enneigées. Les enfants étaient vraiment petits, ils restaient à la maison. Très vite, nous les avons emmenés avec nous, mais il était plus facile de leur faire apprendre le ski de piste. Ourson, flocons, de la première à la troisième étoile, ils sont maintenant capables d’aller à peu près partout, y compris en ski de fond pour lequel ils se sont initiés. Et puis nous avons partagé la neige avec le soleil de Guadeloupe, où nous avions de la famille. L’habitude du blanc et de la neige s’est perdue. Elle revient de temps à autre, lorsque nos jeunes adultes et nous prévoyons une journée de ski, c’est-à-dire une journée tous les deux ou trois ans (parfois plus, le temps file si vite) en fonction d’un calendrier de plus en plus difficile à coordonner ensemble. Pourtant, nous ne sommes qu’à deux heures des pistes vosgiennes. Bref, le samedi dernier, nous avions prévu une sortie ensemble. Et, comme d’habitude, ça a été l’occasion de sortir des placards les fonds de ski : blousons, vieilles combinaisons, gants, lunettes, tout un assortiment d’habits et d’accoutrements plus vraiment à la page mais qui remplit son usage. C’est toujours un étonnement de m’apercevoir que je suis capable d’enfiler encore mon pantalon de ski qui date de plus de vingt-cinq ans. Toujours un étonnement de sortir du garage les vieilles chaussures et les vieux skis, matériel qui semble inusable et qui approche trente ans d’âge. Sur les pistes, nous ne sommes pas vraiment à la mode. Le matériel a évolué. Qui n’a pas son équipement de skating est considéré comme un ringard. Autrefois, on brocardait pareillement les amateurs de ski de fond à écailles, par rapport aux pistards : le fond, c’était du ski de mémère, jusqu’au jour où l’un de ses moqueurs décidait de s’initier et s’apercevait dès la première côte que c’était plus physique et dès la première descente que c’était plus casse-gueule. Le samedi de ski a tenu ses promesses : merveilleux soleil, effort en montée, peu de chutes au final. Et puis ça m’a rappelé mon beau-père, je le revoyais sur les pistes, ses expressions, son énergie. Je ne crois pas que nous en avions refait depuis qu’il est mort voici quatre ans. Nous sommes repartis enchantés en se promettant d’y retourner : d’ici deux ou trois ans, je ressortirai les fonds de ski.
(20/02/2017)

 

Voilà le défi : déménager une bibliothèque, ou plutôt, une des bibliothèques de la maison, en fait la plus grande, pas loin de 4 m de long et il faut une échelle pour atteindre les rayons du dessus. Et profonde, on peut ranger les livres sur deux rangs, comme les voitures en double file. Cette bibliothèque existe depuis au moins le 30 mars 2002, puisque je l’ai photographiée ce jour précis et c’est même le tout premier cliché de ma rubrique Webcam parue en 2004 (la photo n’existe plus). Donc quinze ans d’entassements divers, avant de prendre une décision énergique : refaire du sol au plafond la pièce qui l’abrite, d’où l’obligatoire déménagement des livres. Pour cela, j’ai récupéré 30 cartons (pas trop grands, les livres, c’est lourd). À l’action ! Premier étonnement : le tri des livres est une tâche fastidieuse et nécessaire : j’ai réservé à une jeune bibliothèque de village les volumes que nous souhaitons donner (en fait, ça représente même pas 15%). Deuxième étonnement : dépoussiérer chaque livre prend un temps fou (il y en a 1200). Troisième étonnement : remplir chaque carton s’apparente à un jeu de cubes pour optimiser la place. Quatrième étonnement : les serre-livres (de gros coquillages de Guadeloupe, baptisés casques) avaient été engloutis sous les bouquins. Au total, les 30 cartons auront été utilisés, j'en ai réquisitionné d'autres, on doit approcher le quintal, soit le poids d’une vache (je n’ai trouvé que cela comme comparaison). Ils ont rejoint le salon-salle à manger, juste de l’autre côté du mur sur lequel s’appuyait la bibliothèque, ce qui m’a fait rêver un instant à un mur pivotant, comme dans les films d’aventures, ça aurait été pratique. Enfin, c’est fait, le buffet de la salle à manger est condamné par les cartons, il y en a pour un mois, le temps de recevoir le plancher que nous avons commandé. En attendant, dans la pièce fraichement rénovée, on campe. Mais les livres de voyage ont, eux aussi, été empaquetés.
(13/02/2017)

 

Je n’ai pas pu résister à la tentation d’agglomérer les différents termes utilisés par la communication toute récente d’un grand groupe :
« Proche, simple, positif et audacieux, voilà ce que nous sommes, voilà notre architecture de marque, notre typographie, nos couleurs, notre style d’illustration, notre style photographique, notre identité sonore. Voilà les traits de la personnalité de notre marque, notre architecture.
Un comportement collaboratif, de la curiosité et du leadership expriment ce que nous sommes de façon encore plus affirmée. Le modèle de maturité d’aptitude à l’intégration est une approche d’amélioration de processus. Notre vision prospective est produite par les équipes Gouvernance. Multi- channel Norms Legal Public relations Lobbying Business partnership Big Data End to End Organizational Agility Digital Change intimacy Big Data Services innovation  Development Green, environment Safety Security Privacy Business partnership Network Effectiveness Multi-channel. Une « capability » est une compétence organisationnelle. Son insuffisante efficacité empêche l’exécution de la stratégie. Nous sommes dans la personnalisation de la relation pour que les clients se sentent chez eux. »
Pour compléter, http://jargondentreprise.over-blog.com/
(06/02/2017)

 

Bien sûr, le handball est devenu d’actualité avec les championnats du monde organisés en France. Le résultat attendu de notre équipe est magnifique : 6° titre mondial ! Et combien il est regrettable que l’engouement pour ce sport soit passager et tributaire du résultat « phénoménal » (pour reprendre le slogan de ces jeux) de nos joueurs « experts ». Il a fallu attendre la qualification (prévisible) en quart de finale de notre équipe nationale pour qu’une chaîne de télé sans abonnement montre le match. Match qui d’ailleurs faisait juste l’objet d’une petite mention dans les J.T. le lendemain avant de bien vite repasser au foot. Ce ne sont pas les mêmes enjeux financiers. Tout de même, vingt-huit mille spectateurs au stade Pierre Mauroy de Lille, et deux matchs de suite, ce n’est pas rien. Ça fait deux ans que je m’intéresse à ce sport grâce au magnifique projet Instants handball, et grâce à l’ami Alain Delatour qui signe les peintures de notre beau livre. Deux ans où j’ai pu mesurer la passion qui anime tous ceux qui y touchent de près ou de loin, deux ans que  les championnats du monde hantaient nos têtes. Un an d’implication auprès de  l’USDK, le très beau club de Dunkerque, un an à côtoyer Régis, à comprendre les arcanes d’un club professionnel, à rencontrer Patrick Cazal, leur entraineur, double champion du monde (excusez du peu) et qui signe la préface d’Instants handball. Et des mois de travail avec les écoles du secteur, ateliers d’écriture, de peinture, avec la visite très gentille des joueurs eux-mêmes, jusqu’à cette journée de juillet qui a réuni 1000 enfants dans une compétition de mini-hand, organisé par le club dunkerquois. Comprendre alors que lorsqu’un match est organisé à Dunkerque, la salle de 3000 personnes est très souvent remplie (une nouveau complexe est en projet). Il suffit de se promener dans les rues, de discuter dans les cafés, les restaurants pour ressentir l’engouement des habitants. Rien à voir avec la petite folie nationale actuelle, médiatique et passagère. Je ne sais plus combien nous avons effectué avec Alain d’allers et retours à Dunkerque depuis deux ans. Alors, lorsque j’arrive au stade Pierre Mauroy de Lille, le lendemain du fameux quart de finale avec la Suède qui nous a qualifié, rien de plus naturel. Je viens pour décrocher la petite exposition (6 tableaux) installée dans les salons VIP du stade (voir en Webcam). C’est déjà la quatrième exposition qui voyage ainsi car Instants handball n’est pas qu’un livre. Voiron (voir en webcam le 19/11/2015), Créteil, Rosendaël, Lille, exposition modulable jusqu’à vingt-trois tableaux, présentation en coffrets-livres, concept original réalisé spécialement, accrochage professionnel : n’hésitez pas, il reste encore des dates disponibles pour notre Instants handball world tour ! Juste à côté du stade Pierre Mauroy à Villeneuve d’Ascq, la librairie Cultura propose notre livre : il n’est ni à l’espace littérature, ni dans les rayons du sport, il est sur une table dédiée à la peinture, à côté de Edward Hopper (voir en Webcam) et c’est bien ce mélange des arts et des passions que nous voulions.
(30/01/2017)

 

C’était mes dernières journées de boulot. Evacuons tout de suite le malaise : je pars un peu plus tôt, grâce à un plan d’entreprise auquel j’ai souscrit en 2015. Réservé aux travailleurs dont l’âge officiel de la retraite serait atteinte dans 5 ans, et sous conditions de cotisations suffisantes, il prévoyait une activité à temps partiel, le salaire en rapport, et la possibilité d’une dispense d’activité pour les trois dernières années : c’est cette « libération » que je fête. On peut être envieux, voire choqué d’un tel avantage pour le salarié qui part avant les autres (n’exagérons rien, c’est à un an près à l’âge auquel toutes les générations précédentes sont parties). Être envieux : savoir tout de même que le salarié en question accepte de réduire sa rémunération pendant cinq ans. Être choqué : cette mesure va à l’encontre de l’employabilité des séniors et autres « pédagogies » distillées par tous les gouvernements concernant l’allongement inévitable de l’âge de la retraite. Dernières journées de boulot donc, même si j’élimine d’abord pendant quelques mois des congés et un compte épargne temps accumulé depuis des années. Dernières journées, il faut ainsi vider les tiroirs, les armoires. Peu de choses au final. Mon activité confinait au nomadisme, j’ai toujours eu comme principe d’aller vers les autres et, en tant que chargé de recrutement, reconversions et autres changements de métiers volontaires, je préférais rencontrer les salariés au plus près de leur lieu de travail. Un peu à Châlons, souvent à Reims, parfois à Amiens, Lille ou Paris, voitures avec logo, bureaux de passage, un sac à dos percé de partout, un micro et un téléphone portable comme univers. Je n’ai cessé de dire aux candidats à un nouvel emploi qu’il fallait songer à quitter l’ancien quand on s’y sentait au mieux. Etrange ?  Pas forcément. Lorsqu’on se sent bien dans un travail, on est au mieux pour envisager un avenir nouveau, être au top lors d’un entretien de recrutement. C’est comme le poème de Blaise Cendrars : « quand tu aimes il faut partir ». Pour moi c’est pareil, sauf que je ne postule pas pour un nouvel emploi, juste me consacrer à temps complet à ce deuxième métier de l’écriture que j’ai pratiqué en parallèle pendant dix-sept ans. Mais je pars au moment où ce que je faisais me plaisait le mieux, enfin, ça fait déjà cinq ans que j’y trouvais mon compte, bonne ambiance, bonne équipe, bons chefs, collègues fantastiques ; œuvrer pour le bien-être des salariés, c’est évidemment motivant. Je suis le plus ancien, beaucoup sont arrivés ces derniers mois avec un regard neuf et des idées à revendre, ils ont tout de suite adopté la décontraction et l’entente qui prévalaient. A m’entendre raconter mon boulot ainsi, on peut penser que la nostalgie m’atteint déjà, on efface les moments difficiles, on garde le meilleur, etc… Aucune naïveté cependant : je n’oublie pas le choc de ce collègue soudainement disparu le mois dernier, je n’oublie pas avoir écrit sept ans auparavant Retour aux mots sauvages en souvenir d’heures tragiques. C’est étrange, il n’existe pas de roman sur le bonheur au travail, pourtant j’ai l’impression de l’avoir vécu : ce sera peut-être à moi de l’écrire, qui sait ? En attendant, dernières heures, tiroirs et armoires vidés. Dernières réunions téléphoniques, les voix connues, leur façon de réagir au travail, le sérieux et les plaisanteries. Je prends des photos (en webcam), j’emmagasine. Il est trop tôt encore pour effacer ces années.
(23/01/2017)

 

C’était en décembre dernier. Nous avons traversé pour la deuxième fois la fameuse passerelle qui enjambe le canal Saint-Martin. Atmosphère, atmosphère : on débarque sur le quai d’en face et la façade modeste de l’Hôtel du Nord apparaît. On entre : les discours ont déjà commencé, Hugo Boris, le lauréat, est sur l’estrade. La première fois, c’était quatre ans auparavant, j’étais à la place d’Hugo Boris. Toutes les rubriques de ma mise à jour du 05/12/2012 y étaient passées).Rien a changé, l’ambiance, convivialité bonne enfant, camaraderie de café, fraternité de bar-tabac, comme René Fallet (mon lauréat préféré) savait si bien les raconter. J’ai grand plaisir à retrouver Dominique Fabre qui a obtenu le prix deux ans près moi, Natacha Boussaa, Shumona Sinha, Akli Tadjer, anciens lauréats également, Valentine Goby, Philippe Haumont et bien d’autres. C’est un prix qui rassemble, le contraire d’une confrérie secrète, juste ceux qui  « préfèrent les gens du peuple comme personnages », ainsi que l’indique la vocation du prix. Lorsque je l’ai obtenu en 2012, j’ai inauguré son nouveau nom à rallonge Eugène Dabit du roman Populiste à la place de Populiste, devenu connoté par la faute de stupides personnalités, trumperies et autres lepenisses qui se l’accaparent. Peu importe : ici c’est la caution de Sartre, de Fallet, ou d’Eugène Dabit qu’on apporte. Je bois une absinthe à la santé de Rimbaud, je photographie dans un coin l’affiche d’Hôtel du Nord. Juste en dessous, à une table, il y avait Cavanna et Wolinski en grande conversation lorsque j’y étais allé pour la première fois. « On tente, ce soir, de suturer les bords du temps », comme l’écrit joliment quelques jours plus tard Valentine Goby dans La Croix.
(16/01/2017)

 

« Nous sommes en 2017, précisément le 10 janvier 2017, à Louvemont, en Haute-Marne, France, Europe, Monde, Système Solaire et Univers. Il ne s’est rien passé depuis vingt ans. Ou si peu… ». J’ai écrit ces mots en toute conscience il y a vingt ans pile. En conscience, un bien grand mot, juste la sensation d’essayer de deviner ce qu’il adviendrait de moi, de vous, des endroits où nous vivons. A cette époque, je n’avais rien publié, l’écriture était une matière abstraite, une pâte à modeler, une émotion reprise. J’allais avoir quarante ans, j’avais terminé auparavant Martin Martin, premier manuscrit commencé à vingt ans et terminé à trente, je m’étais hasardé depuis à quelques galops d’essai, un pastiche policier avec Aventures au Cap Vert, un livre sur le Père Noël pour plaire à mes enfants. C’était une période féconde, un bouquin tous les six mois, enfin, un premier jet qui restait dans les tiroirs. Ecrire était un apprentissage : construire des chapitres, faire varier l’écriture, expérimenter. La publication, je n’y pensais même pas. En janvier 1997, j’ai ainsi commencé un nouveau récit. Le « pitch », comme on dit, avait comme origine la crise de la vache folle qui venait de sévir. On se demandait à juste raison s’il allait rester des vaches sur notre continent. Pour cette première crise sanitaire mondiale, les abattages de bovins en nombre (deux millions et demi en Grande Bretagne) m’avaient inspiré une réflexion propre à mon petit département rural : s’il ne doit rester qu’un troupeau, il sera forcément en Haute-Marne, terre de peu d’intérêt mais propice justement à tous les essais. L’histoire était ainsi venue : un jeune fonctionnaire ambitieux envisage de créer une ferme touristique avec les dernières vaches du pays. Intrigue sur fond de magouilles européennes, farce mêlant des provinciaux plein de bon sens, bataille du pot de terre contre le pot de fer, je voulais une comédie à la René Fallet, comme dans Les Vieux de la vieille, quelque chose de drôle et satyrique. En même temps, je voulais me projeter dans le futur : quelle serait la vie dans vingt ans, à l’âge où je cesserais de travailler ? Peut-être ne resterait-il plus aucune vache dans les champs ? Je l’ai terminé à la fin du printemps, et l’idée de le publier m’est venue rapidement. J’ai pensé qu’il pouvait avoir sa place dans l’édition locale. J’ai pris contact avec l’association des écrivains de Haute-Marne et l’éditeur Dominique Guéniot a accepté de le prendre en compte. Grande joie : j’étais en pays de connaissance, l’imprimerie originelle à cette maison d’édition était située dans ma rue natale à Langres et j’avais entendu pendant toute mon enfance le curieux cliquetis des machines en passant sur le trottoir avec mes culottes courtes. Autre rencontre qui a suivi : un an après, j’ai envoyé un mail à François Bon un jour de juin 1998. Internet venait de démarrer, et j’avais envie de m’impliquer dans l’association des écrivains en créant leur premier site. François était alors un des très rares pionniers du web littéraire. Et puis tout est allé très vite. Lorsque deux ans plus tard, en avril 2000, La Réserve a été publiée, j’avais déjà remis le manuscrit de Central chez Fayard.
(10/01/2017)

 

Pour commencer la nouvelle année, j’ai pris l’usage d’effectuer le bilan des courses (à pied s’entend) de celle qui vient de s’écouler. C’est facile : je tiens un fichier Excel depuis 2009 et je ne crois pas avoir oublié une seule fois de noter un entrainement ou une compétition. Pour 2016, j’aurai ainsi inscrit 184 lignes supplémentaires, chacune correspondant à un trajet en course, en marche, en vélo et même en natation. J’aurais ainsi couru 1116 km, marché 451 km, « vélocé » 319 km et nagé 6 km. En été, la nage en lac (environ 900m) accompagnait une randonnée de 30 km à vélo, elle-même précédée d’une course à pied de 10 km. A ces petits triathlons des beaux jours, ajoutons les courses matinales et rituelles de la Sicile, au total presque cent kilomètres cette année, grimpettes au soleil sur les flancs de l’Etna avec arrêt obligatoire pour un ristretto  au café du village avant de s’en retourner. Au final, en 2016, la moyenne effectuée (un semi-marathon par semaine tout de même) est inférieure à celle des deux années précédentes, mais j’avais revu mes objectifs de compétition à la baisse. Les trails de 35 km que j’avais l’habitude de faire ou celui de 46 bornes engagé en 2014, nécessitent un entrainement trop important que je n’ai pu suivre cette année. J’ai tout de même participé au printemps à un trail de 16 km, mais, pour cause de planning, je n’ai pu m’inscrire aux autres courses habituelles. A mi-année,  j’étais plutôt dans une forme assez basse, faute d’objectifs, mais le deuxième semestre m’a gratifié de trois belles courses, un dix kilomètres très sympathique dans la campagne, la première édition du Rimbaud City Trail, un parcours de treize kilomètres dans la magnifique ville de Charleville, et enfin, le 18 décembre dernier, une superbe couse nature de 16 km avec 300 m de dénivelé, mené à bon train. Je termine l’année plutôt en forme, j’ai repris de la vitesse, et c’est plutôt pas mal pour quelqu’un qui passera en 2017 dans la troisième catégorie des vétérans.
(02/01/2017)