|
|
Étonnements
Il y a donc eu un temps à Mobylette et un temps à moto. Pas si
différents que cela, hormis la vitesse. Cétait pouvoir séchapper de chez
soi, dans une période finalement longue, entre quatorze et dix-huit ans. Époque à
copains sur des engins pétaradants, avec en fleuron la dernière acquisition de mon
cousin - le même qui sétonnerait bien des années plus tard de mon statut
décrivain (Et pourtant tu nétais pas une lumière
) -, une
Flandria à vitesses, une italienne vive avec laquelle il entrerait en plein milieu de la
boulangerie de ma mère, un jour où elle ny était pas et où je travaillais à sa
place. Sans doute date de cette époque, ce goût pour la mécanique, le regard de
connaisseur sur la Motobécane 125 LT3, finalement plutôt réussie mais cétait une
française, ça faisait ringard à lépoque où les japonaises crevaient le marché.
Autant opter pour une de ces solides machines de lEst comme la rustique MZ et son
réservoir proéminent. On rêvait en voyant passer le fils de lindustriel sur une
Honda 350 four à quatre cylindres. On se marrait de voir le fils du docteur
tourner autour de la statue Diderot à fond sur un vieux Solex (lengin finirait
cramé à cause dun mélange de carburant trop inventif pour le faire aller plus
vite). On écoutait religieusement le bruit de battement de cur du monocylindre
500cm3 dune vieille BSA quun quidam avait remis sur pied. La mécanique,
cétait démonter des moteurs : la simplicité dune Mobylette, le
remplacement des bougies et la vidange sur la Honda 125 K3 que jeffectuais dans un
box du garage tous les 1500 kilomètres. La fois où le moteur avait serré et quil
avait fallu un réalésage des chemises des deux cylindres puis changer les segments des
pistons, vérifier que les soupapes et le vilebrequin navaient pas souffert du
blocage (merveilleux vocabulaire). Souvenir du bloc moteur démonté, déposé sur des
journaux sur le bureau de ma chambre pendant des semaines, mon père mavait aidé.
Mon père : souvenir de sa Terrot 125 des années cinquante, toute noire et imposante
avec ses deux sièges. Elle avait fini par disparaître du garage, je nai jamais su
sil lavait vendue ou si on lui avait fauché. La mécanique donc, apprise sur
le tas, en dehors des matières du lycée (on me reprochait cette dispersion), mais qui me
serait très utile deux ans plus tard, lorsquà un concours des Postes on me
demanderait bizarrement lors de lépreuve orale si je connaissais le principe de
fonctionnement dun moteur à explosion. Ça mavait sauvé la mise et là
encore, comme pour le boulot de la station-service, je garde une grande fierté de devoir
ce succès grâce à ce que javais appris tout seul, en marge des institutions. Dans
cette liberté sur deux roues, les trajets étaient souvent proches, le petit lac et sa
plage en été, des copines à visiter alors quon révisait pour le bac, le cinéma
aussi, par exemple Rêve de singe de Marco
Ferreri avec Marcello Mastroiani. Le souvenir qui y est associé cest den
avoir discuté au bord du lac une après-midi avec celle qui habitait dans un immeuble pas
loin de chez moi (son frère, un peu mêlé à la drogue, on disait dans le quartier, et
voir encore la chaine stéréo de lappartement, toute noire, de marque
Quartz) : ne pas oublier son destin tragique, elle sest tuée quelques années
plus tard, tombée dun camion sur une piste en Afrique lors dun voyage
humanitaire, elle était devenue infirmière. Finalement, chaque tour de roue déroule une
pelote de souvenirs, il ny a quà tirer sur une extrémité. Des virées
proches donc, et cest à cette époque que javais pris lhabitude
daller rendre visite à ma grand-mère, sa manière de maccueillir sur le
seuil de sa porte, avec son français toujours un peu hésitant, de me faire un café, de
me proposer un de ces gâteaux roulés avec de la confiture. Le temps a ainsi passé, la
moto qui dort dans mon garage a plus de vingt neuf mille kilomètres. Lorsque le moment du
permis voiture est venu, jai travaillé pour me le payer mais je nai pas
retrouvé la chance dun boulot en station service. Jai travaillé un été à
vendre du pain dans la boulangerie à la place ma mère, jai repeint une serre dans
la canicule de 1976 chez mon grand-père horticulteur. Mon permis date du 31 décembre de
cette même année, la date ne soublie pas, javais dix-huit ans et cent
cinquante deux jours. Le soir même, je partais réveillonner avec la Renault 4L de ma
frangine, je garde encore létrange sensation de me retrouver seul à bord
dune voiture pour la première fois. La moto a roulé encore un peu les années
suivantes lorsque je ne pouvais pas emprunter de véhicules à quatre roues. Grande frime
toutefois davoir emmené mes camarades de classes passer loral du bac à
Chaumont avec la Renault 12 TS de mon père. Retour moins glorieux : je lavais
loupé et javais roulé à cent quarante au retour dans un silence tendu et
contrarié. En revanche, cétait en moto que je métais rendu à la fête
retrouver ceux qui lavaient eu. Lannée suivante avait été plus
sereine : javais à peine travaillé au lycée, de toute façon, javais
le concours des Postes en poche grâce à la fameuse question sur le moteur à explosion.
La suite rejoint lorigine de lécriture : je débarque à Toulouse un
jour de juillet pour apprendre le métier des Postes. En attendant ma première paie, je
dépense les derniers sous des boulots de vacances des années précédentes. Par exemple,
jachète un cahier : jécris Martin
Martin en titre, ce sera mon premier roman. La moto pendant ce temps sest
endormie au garage, elle a suivi le déménagement de mes parents qui avaient fini par
faire construire une maison dans un village proche. Je lai récupérée un jour où
javais loué une camionnette pour reprendre les affaires qui me restaient. Les
années suivantes, elle a encore démarré une fois ou deux en rechargeant linusable
batterie dorigine, puis une pièce de lembrayage a fini par casser à force
dimmobilité. Jai trouvé récemment la pièce sur Internet. Il me reste à
renouer avec la mécanique si un jour jai un peu de temps, juste histoire de
retrouver la musique du bicylindre et que reviennent les paroles de la chanson de Maxime
le Forestier qui demeure associée à cette époque révolue : Ici les motards n'ont encore/Que des machines sages/Et
des blousons de laine/En Amérique sur Seine/Dans mon décor. Fin du road movie.
Comment ça sétait enchaîné après ce mois daoût passé à
bosser à la station reste flou : sans doute javais repris le lycée avec
lenthousiasme débordant de celui quon narrive pas vraiment à
intéresser aux études. Sans doute que les premiers jours de rentrée je les avais
passés à regarder par la fenêtre et à rêvasser à des scènes du mois
précédent : le patron, fort en gueule, vérifiant à son retour la recette que je
plaçais consciencieusement dans un coffre au sous-sol : Il manque de
largent ! (avant de sesclaffer en me donnant une bourrade). Revoir ce
type, un geignard, qui mavait extorqué cinquante francs pour nourrir sa famille, un
jour où jétais seul. A seize ans on se laisse facilement berner. En revanche, il y
avait eu cette petite frappe qui mavait cherché des noises dans un bal quelques
mois auparavant, et qui, sans ses copains, avait adopté profil bas un jour à la station.
La vie dennui avait ainsi repris, études molles mais largent gagné servait
au moins à passer le code. Lauto-école, qui me formerait également deux ans plus
tard pour le permis voiture, était située dans cette rue en pente dévalant vers le bas
au-delà des remparts et jouxtant vers le haut la place et la statue Diderot. Auto école
Pierre : lautocollant figure encore sur le réservoir de
En mettant en ligne cette photo de la Honda 125 K3 qui dort au fond de mon
garage, je repense à cette période lointaine, à tout ce qui avait abouti à ce que je
puisse imiter sur cet engin les chevaliers dEasy
rider. Dabord, ce qui avait précédé, cette classe de seconde et mes bulletins
récurrents (« peut mieux faire »), cette navigation entre ennui et
exaltation, joies et rires ou tristesses soudaines, une adolescence disent les adultes,
mais à lépoque je ne nommais rien, même plus savoir comment métait venue
cette idée de parcourir les quelques endroits où on serait susceptible de
membaucher pour lété, un job de vacances, mon premier boulot. Même plus me
souvenir comment on avait accueilli le gamin que jétais, pas encore seize ans,
juste me rappeler que javais fait le tour des stations services de la ville (à
lépoque, pompiste cétait ce qui rapportait le plus avec les pourboires)
jusquà trouver lune delle encastrée entre deux autres dans cette côte
de faubourg, point de passage pour tous les touristes qui descendaient du Nord de la
France pour aller se réchauffer dans le Sud à une époque où les autoroutes
nexistaient pas encore par ici. Revoir le type, un peu gras, fort en gueule, qui
mavait accueilli, mavait dit oui, sans presque réfléchir, peu de souvenirs
là encore de ce moment, mais en revanche, celui, tenace, qui mavait suivi
longtemps, avait déclenché quelque chose en moi : revenir chez moi et annoncer que
javais trouvé du boulot pour les vacances, tout seul, comme un grand, même pas
seize ans et capable de me débrouiller donc, une revanche aux « peut mieux
faire » délève moyen perdu dans lanonymat dun lycée de
province. Et cest à la date précise de mon anniversaire, seize ans, pile poil dans
la règlementation de lépoque, que javais pu commencé à travailler, papiers
remplis, mon immatriculation à la sécurité sociale datée de ces seize ans et zéro
jour. Le gérant de la station mavait testé : va balayer devant les pompes.
Jy allais. Va servir les clients. Jy allais. Retourne nettoyer. Jy
retournais. Quest-ce que tu fous, il y a des clients. Jy courais. Sa femme
mavait dit : Laisse tomber, cest un gueulard mais il nest pas
méchant. Jai sans doute commencé par deux ou trois jours à ce tarif.
Jarrivais à lheure chaque matin sur ma Mobylette, jenfilais la cotte
prêtée pour loccasion. Japprenais. Je me souviens quil avait monté sa
propre voiture sur le pont pour changer le pot déchappement (la station service
faisait atelier), une italienne, je crois, Alfa Roméo ou Lancia. Pendant quil
tapait à grand coup de marteau, je servais les touristes qui débarquaient en nombre : cétait le week-end du
chassé croisé. Est-ce à ce moment là quil mavait dit : Bon, on te
laisse la station, on part en vacances. A seize ans et zéro jour, pour deux ou trois
semaines, javais obtenu de tenir tout seul une station service, comptabilité et
approvisionnement en carburant inclus. Une confiance dont je suis encore fier.
Javais deux chiens pour garder la station avec moi, des dobermans, une mère et son
petit, quune voisine venait nourrir. Ils mavaient adopté de suite. Hormis le
temps passé à dormir à lombre de latelier ou sur le tarmac de la station,
leur grand jeu consistait à tourner autour des clients, renifler leurs mollets ou hisser
par surprise leurs pattes sur mes épaules au risque de me faire tomber. Pas trop le temps
de mennuyer, servir lessence, vérifier les niveaux dhuile ou
deau, apprendre les astuces : le réservoir dans le capot arrière des Simca
1000, sous la plaque minéralogique des Peugeot 404 ou sous le feu arrière des 403. La
fois aussi où javais servi une Jaguar et ses deux réservoirs, un dans chaque aile.
Cétait une époque à pourboires, même si le premier choc pétrolier avait fait
grimper les prix. En guise de bonus, un type du coin mavait même filé des
quetsches tout juste cueillies. Il y avait une chaine stéréo coincée sur une étagère
dans la station, et des après-midis dété entières passées
à écouter en boucle Sunny afternoon des Kinks.
Comment métait venue lidée de la moto ? Sans doute une vieille lubie
dans la suite logique de la Mobylette à quatorze ans et avant la voiture à dix-huit. Il
fallait juste le code pour conduire une cylindrée de 125 cm3 à lépoque,
cest peut-être encore comme cela maintenant, je ne sais pas, en tout cas, passer le
code à seize ans faisait comme une étape : les sous gagnés à la station
serviraient à cela. Ou peut-être que le vieil engin rouillé, à moitié démonté et
remisé à côté des vieux pneus et sur lequel je me juchais en tenant le guidon
mavait donné cette idée. Ou peut-être lenvie était venue lorsque ce groupe
de motards venus de Belgique ou dAllemagne sétait arrêté (je me souviens de
leurs machines, des Kreidler). Bref, ma Mobylette orange, même grand luxe et munie de clignotants et qui avait été
conditionnée à lobtention du Brevet deux ans auparavant, me paraissait
insuffisante.
La rue à ma gauche s'enroule au-dessus de chez moi, se transforme en un
pont qui enjambe un canal, des voies ferrées. Pour rejoindre l'autre rive, c'est un flot
de voiture toujours, la rue dans la rivière en direction du centre-ville. Rien à voir
avec de grandes métropoles. Deux voitures au feu rouge, on appelle cela un bouchon. Mais
pour aller à l'épicerie, on peut tourner avant, éviter la place et sa cohorte de feux
tricolores nouvellement refaits. C'est la modernité : avant, il n'y avait qu'un sens
giratoire, aujourd'hui il faut apprendre à être patient clame la municipalité qui
aimerait copier les embouteillages des grandes villes agitées, histoire d'oublier qu'ici
les usines ferment et que l'activité s'éloigne. Bref, seuls demeurent des retraités et
quelques oisifs que je retrouve à l'épicerie. C'est une superette de quartier, j'y ai
mes habitudes. Ce samedi par exemple, avec griffonnés sur un papier les besoins de la
semaine, la tartiflette de midi, le rôti de porc du dimanche et les restes à accommoder
en tomates farcies (ne pas oublier les boulettes du chat, la lessive et les sacs
poubelles). Je croise dans les rayons étroits les mêmes habitués, gens modestes à
cabas, mères de famille à chariot. Je bénis cette opportunité de quartier qui me tient
à distance des supermarchés de la périphérie, la consommation à outrance n'est pas
dans mes habitudes. Ici, dans ce petit centre commercial, il y a aussi Carole, ma
coiffeuse, toujours une pêche d'enfer, et qui m'encourage à l'occasion quand elle me
voit courir. Il y a aussi une médiathèque qui occupe tout l'étage. On y pense rarement
mais à chaque fois qu'on prend un paquet de pâtes dans un rayon à l'épicerie, un geste
similaire extirpe, un roman, un polar, un CD ou une bande dessinée juste au-dessus de la
tête. D'ailleurs, après les commissions, je passe souvent à la bibliothèque rendre un
livre, en emprunter un autre (je me souviens de la réflexion enthousiaste du
bibliothécaire me voyant emprunter l'un après l'autre les divers tomes du Journal
littéraire de Paul Léautaud : " ah, vous aimez ça ! " comme si j'avais pris
l'habitude de feuilleter sous le manteau quelques ouvrages licencieux
). Ce samedi,
donc, après l'achat de la tartiflette, du rôti et des tomates (sans avoir oublié les
boulettes du chat, la lessive et les sacs poubelles), je me suis retrouvé à la
bibliothèque où le même bibliothécaire, toujours aussi enthousiaste et pressé, m'a
enjoint d'aller écouter quelques auteurs du coin, invités pour l'occasion. J'y ai
retrouvé avec plaisir Pierre Lallier et surtout Armand Gautron, Monsieur Armand, pour les
aficionados de sa verve et de sa musique, voix grave tannée par le tabac et auteur des
polars de l'inspecteur Landrini. Instant magique donc, où comment passer des contingences
bassement matérielles (réalimenter le frigo) à d'autres plus intéressantes
(réalimenter la tête). Si Armand nous a lu en particulier une très belle nouvelle
détaillant justement la préparation d'un repas pour quelqu'un qui ne vient plus, la
surprise est venue d'un des participants (nous étions seulement deux hormis le personnel
de la bibliothèque) qui a insisté pour lire un extrait d'un livre qu'il a trouvé dans
une déchetterie, Le roman de Miraut, de Louis Pergaud, histoire du chien d'un
braconnier, paru en 1913, douze ans avant le similaire Raboliot de Maurice
Genevoix. Citant par ailleurs la dédicace de ce récit à Paul Léautaud, ce lecteur
improvisé démontrait combien la littérature (et par extension la culture) n'est
véritable (vérifiable) que dans son usage au quotidien, intégrée entre deux tâches
domestiques. C'est bien là qu'elle prend toute sa saveur : je songeais à cela lorsque
j'ai repris mon véhicule avec l'odeur du fromage à tartiflette qui embaumait tout
l'habitacle. Il était temps de songer au repas de midi.
« Estuaire de
|