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1937 Paris - Guernica
   
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Étonnements

 

Il y a donc eu un temps à Mobylette et un temps à moto. Pas si différents que cela, hormis la vitesse. C’était pouvoir s’échapper de chez soi, dans une période finalement longue, entre quatorze et dix-huit ans. Époque à copains sur des engins pétaradants, avec en fleuron la dernière acquisition de mon cousin - le même qui s’étonnerait bien des années plus tard de mon statut d’écrivain (Et pourtant tu n’étais pas une lumière…) -, une Flandria à vitesses, une italienne vive avec laquelle il entrerait en plein milieu de la boulangerie de ma mère, un jour où elle n’y était pas et où je travaillais à sa place. Sans doute date de cette époque, ce goût pour la mécanique, le regard de connaisseur sur la Motobécane 125 LT3, finalement plutôt réussie mais c’était une française, ça faisait ringard à l’époque où les japonaises crevaient le marché. Autant opter pour une de ces solides machines de l’Est comme la rustique MZ et son réservoir proéminent. On rêvait en voyant passer le fils de l’industriel sur une Honda 350 four à quatre cylindres. On se marrait de voir le fils du docteur tourner autour de la statue Diderot à fond sur un vieux Solex (l’engin finirait cramé à cause d’un mélange de carburant trop inventif pour le faire aller plus vite). On écoutait religieusement le bruit de battement de cœur du monocylindre 500cm3 d’une vieille BSA qu’un quidam avait remis sur pied. La mécanique, c’était démonter des moteurs : la simplicité d’une Mobylette, le remplacement des bougies et la vidange sur la Honda 125 K3 que j’effectuais dans un box du garage tous les 1500 kilomètres. La fois où le moteur avait serré et qu’il avait fallu un réalésage des chemises des deux cylindres puis changer les segments des pistons, vérifier que les soupapes et le vilebrequin n’avaient pas souffert du blocage (merveilleux vocabulaire). Souvenir du bloc moteur démonté, déposé sur des journaux sur le bureau de ma chambre pendant des semaines, mon père m’avait aidé. Mon père : souvenir de sa Terrot 125 des années cinquante, toute noire et imposante avec ses deux sièges. Elle avait fini par disparaître du garage, je n’ai jamais su s’il l’avait vendue ou si on lui avait fauché. La mécanique donc, apprise sur le tas, en dehors des matières du lycée (on me reprochait cette dispersion), mais qui me serait très utile deux ans plus tard, lorsqu’à un concours des Postes on me demanderait bizarrement lors de l’épreuve orale si je connaissais le principe de fonctionnement d’un moteur à explosion. Ça m’avait sauvé la mise et là encore, comme pour le boulot de la station-service, je garde une grande fierté de devoir ce succès grâce à ce que j’avais appris tout seul, en marge des institutions. Dans cette liberté sur deux roues, les trajets étaient souvent proches, le petit lac et sa plage en été, des copines à visiter alors qu’on révisait pour le bac, le cinéma aussi, par exemple Rêve de singe de Marco Ferreri avec Marcello Mastroiani. Le souvenir qui y est associé c’est d’en avoir discuté au bord du lac une après-midi avec celle qui habitait dans un immeuble pas loin de chez moi (son frère, un peu mêlé à la drogue, on disait dans le quartier, et voir encore la chaine stéréo de l’appartement, toute noire, de marque Quartz) : ne pas oublier son destin tragique, elle s’est tuée quelques années plus tard, tombée d’un camion sur une piste en Afrique lors d’un voyage humanitaire, elle était devenue infirmière. Finalement, chaque tour de roue déroule une pelote de souvenirs, il n’y a qu’à tirer sur une extrémité. Des virées proches donc, et c’est à cette époque que j’avais pris l’habitude d’aller rendre visite à ma grand-mère, sa manière de m’accueillir sur le seuil de sa porte, avec son français toujours un peu hésitant, de me faire un café, de me proposer un de ces gâteaux roulés avec de la confiture. Le temps a ainsi passé, la moto qui dort dans mon garage a plus de vingt neuf mille kilomètres. Lorsque le moment du permis voiture est venu, j’ai travaillé pour me le payer mais je n’ai pas retrouvé la chance d’un boulot en station service. J’ai travaillé un été à vendre du pain dans la boulangerie à la place ma mère, j’ai repeint une serre dans la canicule de 1976 chez mon grand-père horticulteur. Mon permis date du 31 décembre de cette même année, la date ne s’oublie pas, j’avais dix-huit ans et cent cinquante deux jours. Le soir même, je partais réveillonner avec la Renault 4L de ma frangine, je garde encore l’étrange sensation de me retrouver seul à bord d’une voiture pour la première fois. La moto a roulé encore un peu les années suivantes lorsque je ne pouvais pas emprunter de véhicules à quatre roues. Grande frime toutefois d’avoir emmené mes camarades de classes passer l’oral du bac à Chaumont avec la Renault 12 TS de mon père. Retour moins glorieux : je l’avais loupé et j’avais roulé à cent quarante au retour dans un silence tendu et contrarié. En revanche, c’était en moto que je m’étais rendu à la fête retrouver ceux qui l’avaient eu. L’année suivante avait été plus sereine : j’avais à peine travaillé au lycée, de toute façon, j’avais le concours des Postes en poche grâce à la fameuse question sur le moteur à explosion. La suite rejoint l’origine de l’écriture : je débarque à Toulouse un jour de juillet pour apprendre le métier des Postes. En attendant ma première paie, je dépense les derniers sous des boulots de vacances des années précédentes. Par exemple, j’achète un cahier : j’écris Martin Martin en titre, ce sera mon premier roman. La moto pendant ce temps s’est endormie au garage, elle a suivi le déménagement de mes parents qui avaient fini par faire construire une maison dans un village proche. Je l’ai récupérée un jour où j’avais loué une camionnette pour reprendre les affaires qui me restaient. Les années suivantes, elle a encore démarré une fois ou deux en rechargeant l’inusable batterie d’origine, puis une pièce de l’embrayage a fini par casser à force d’immobilité. J’ai trouvé récemment la pièce sur Internet. Il me reste à renouer avec la mécanique si un jour j’ai un peu de temps, juste histoire de retrouver la musique du bicylindre et que reviennent les paroles de la chanson de Maxime le Forestier qui demeure associée à cette époque révolue : Ici les motards n'ont encore/Que des machines sages/Et des blousons de laine/En Amérique sur Seine/Dans mon décor. Fin du road movie.
(01/02/2012)

 

 

Comment ça s’était enchaîné après ce mois d’août passé à bosser à la station reste flou : sans doute j’avais repris le lycée avec l’enthousiasme débordant de celui qu’on n’arrive pas vraiment à intéresser aux études. Sans doute que les premiers jours de rentrée je les avais passés à regarder par la fenêtre et à rêvasser à des scènes du mois précédent : le patron, fort en gueule, vérifiant à son retour la recette que je plaçais consciencieusement dans un coffre au sous-sol : Il manque de l’argent ! (avant de s’esclaffer en me donnant une bourrade). Revoir ce type, un geignard, qui m’avait extorqué cinquante francs pour nourrir sa famille, un jour où j’étais seul. A seize ans on se laisse facilement berner. En revanche, il y avait eu cette petite frappe qui m’avait cherché des noises dans un bal quelques mois auparavant, et qui, sans ses copains, avait adopté profil bas un jour à la station. La vie d’ennui avait ainsi repris, études molles mais l’argent gagné servait au moins à passer le code. L’auto-école, qui me formerait également deux ans plus tard pour le permis voiture, était située dans cette rue en pente dévalant vers le bas au-delà des remparts et jouxtant vers le haut la place et la statue Diderot. Auto école Pierre : l’autocollant figure encore sur le réservoir de la Honda 125 K3. Mon permis de conduire (d’époque, avec photo originale sur laquelle je porte moustache, cheveux mi-longs et toujours ce même air d’ennui) atteste que l’autorisation de conduire « les véhicules de plus de 50 cm3 sans excéder 125 cm3 » m’a été délivré le 10 avril 1975, à seize ans et deux cent cinquante trois jours. La carte grise de la moto est également datée du début avril. Souvenirs un peu flous même si je saurais encore maintenant retrouver l’endroit précis, parking devant HLM, où j’avais essayé l’engin, une occasion de trois ans, qu’une fille de mon âge venait d’acquérir et qui se révélait lourde et fastidieuse à l’usage sans béquille latérale, ni démarreur électrique. Elle avait opté pour un modèle plus récent et maniable. Pas de souvenir non plus des premiers tours de roues, juste combien il était grisant de doubler voitures et camions sur les routes où jusqu’alors je me faisais frôler et déstabiliser en Mobylette par les même véhicules. Je n’ai jamais hésité pour les voyages (j’ai gardé le même engouement encore aujourd’hui pour l’asphalte) mais l’horizon s’est ouvert brutalement à partir de ce jour : les virées à la ville voisine de Chaumont, trente-cinq kilomètres accomplis jusqu’ici en une heure dans les vibrations et le bruit de mouche du moteur à variateur de ma Mobylette, s’étaient transformées en une vingtaine de minutes, dans le zigzag des dépassements et le bruit rauque du bicylindre à quatre temps avec les vitesses passées à la volée, main gauche pour débrayer et claquement sec du sélecteur au pied. A l’instar du « jeune Fabre » et de sa moto (une Malaguti ? une Gitane testi ?)  dont j’avais suivi tous les épisodes du feuilleton télévisé deux ans auparavant, je pouvais m’inventer une vie, rapide et désinvolte, romantique et passionnée, à mille lieues des tracasseries du lycée où je demeurais cet élève embarrassé et lent. Moi aussi, je pouvais dire à une dulcinée : « j’ai traversé la ville à cent à l’heure pour te voir », comme le faisait le jeune Mehdi à Véronique Jannot dont c’était le premier rôle. Donc, les filles : d’abord, cette copine de lycée avec laquelle je me cachais sous l’escalier menant aux classes et qui servait les touristes le week-end au bar-restaurant de son père. Une autre aussi, qui habitait Chaumont, la fois où nous nous sommes fait arrêter par un flic (elle ne portait pas de casque), son fou rire impossible à réfréner devant mon air contrit. Il nous avait laissé repartir sans sanction, faites gaffe quand même (elle riait toujours). Une époque un peu plus facile s’était ouverte, moins contraignante, un peu plus libre (inconcevable maintenant). Souvenir aussi d’avoir rejoint un dimanche celle qui était dans ma classe, interne en semaine et qui habitait aux confins des Vosges, au moins deux heures de route, monts et vallées interminables, un début d’hiver, son village minuscule, de vieux cafés enfumés, des vitres pleines de buée, ses copains bruyants, mon retour prudent dans les virages gelés (je n’avais dérapé qu’en arrivant dans ma ville, à un feu rouge et à un kilomètre de la maison, la chaussée était une vraie patinoire et l’impossibilité presque de mettre pied à terre tant j’avais froid aux genoux). J’avais rangé la moto dans le parking au sous-sol, peu de souvenirs des questions qu’on m’avait posées ou pas au retour, dans cette fin de dimanche puisque j’étais parti depuis le matin. J’avais refermé la porte de ma chambre, écouté l’album blanc des Beatles. Depuis la chanson Cry baby cry reste accrochée à jamais à cette virée.
(25/01/2012)

 

 

En mettant en ligne cette photo de la Honda 125 K3 qui dort au fond de mon garage, je repense à cette période lointaine, à tout ce qui avait abouti à ce que je puisse imiter sur cet engin les chevaliers d’Easy rider. D’abord, ce qui avait précédé, cette classe de seconde et mes bulletins récurrents (« peut mieux faire »), cette navigation entre ennui et exaltation, joies et rires ou tristesses soudaines, une adolescence disent les adultes, mais à l’époque je ne nommais rien, même plus savoir comment m’était venue cette idée de parcourir les quelques endroits où on serait susceptible de m’embaucher pour l’été, un job de vacances, mon premier boulot. Même plus me souvenir comment on avait accueilli le gamin que j’étais, pas encore seize ans, juste me rappeler que j’avais fait le tour des stations services de la ville (à l’époque, pompiste c’était ce qui rapportait le plus avec les pourboires) jusqu’à trouver l’une d’elle encastrée entre deux autres dans cette côte de faubourg, point de passage pour tous les touristes qui descendaient du Nord de la France pour aller se réchauffer dans le Sud à une époque où les autoroutes n’existaient pas encore par ici. Revoir le type, un peu gras, fort en gueule, qui m’avait accueilli, m’avait dit oui, sans presque réfléchir, peu de souvenirs là encore de ce moment, mais en revanche, celui, tenace, qui m’avait suivi longtemps, avait déclenché quelque chose en moi : revenir chez moi et annoncer que j’avais trouvé du boulot pour les vacances, tout seul, comme un grand, même pas seize ans et capable de me débrouiller donc, une revanche aux « peut mieux faire » d’élève moyen perdu dans l’anonymat d’un lycée de province. Et c’est à la date précise de mon anniversaire, seize ans, pile poil dans la règlementation de l’époque, que j’avais pu commencé à travailler, papiers remplis, mon immatriculation à la sécurité sociale datée de ces seize ans et zéro jour. Le gérant de la station m’avait testé : va balayer devant les pompes. J’y allais. Va servir les clients. J’y allais. Retourne nettoyer. J’y retournais. Qu’est-ce que tu fous, il y a des clients. J’y courais. Sa femme m’avait dit : Laisse tomber, c’est un gueulard mais il n’est pas méchant. J’ai sans doute commencé par deux ou trois jours à ce tarif. J’arrivais à l’heure chaque matin sur ma Mobylette, j’enfilais la cotte prêtée pour l’occasion. J’apprenais. Je me souviens qu’il avait monté sa propre voiture sur le pont pour changer le pot d’échappement (la station service faisait atelier), une italienne, je crois, Alfa Roméo ou Lancia. Pendant qu’il tapait à grand coup de marteau, je servais les touristes qui débarquaient  en nombre : c’était le week-end du chassé croisé. Est-ce à ce moment là qu’il m’avait dit : Bon, on te laisse la station, on part en vacances. A seize ans et zéro jour, pour deux ou trois semaines, j’avais obtenu de tenir tout seul une station service, comptabilité et approvisionnement en carburant inclus. Une confiance dont je suis encore fier. J’avais deux chiens pour garder la station avec moi, des dobermans, une mère et son petit, qu’une voisine venait nourrir. Ils m’avaient adopté de suite. Hormis le temps passé à dormir à l’ombre de l’atelier ou sur le tarmac de la station, leur grand jeu consistait à tourner autour des clients, renifler leurs mollets ou hisser par surprise leurs pattes sur mes épaules au risque de me faire tomber. Pas trop le temps de m’ennuyer, servir l’essence, vérifier les niveaux d’huile ou d’eau, apprendre les astuces : le réservoir dans le capot arrière des Simca 1000, sous la plaque minéralogique des Peugeot 404 ou sous le feu arrière des 403. La fois aussi où j’avais servi une Jaguar et ses deux réservoirs, un dans chaque aile. C’était une époque à pourboires, même si le premier choc pétrolier avait fait grimper les prix. En guise de bonus, un type du coin m’avait même filé des quetsches tout juste cueillies. Il y avait une chaine stéréo coincée sur une étagère dans la station, et des après-midis d’été entières  passées à écouter en boucle Sunny afternoon des Kinks. Comment m’était venue l’idée de la moto ? Sans doute une vieille lubie dans la suite logique de la Mobylette à quatorze ans et avant la voiture à dix-huit. Il fallait juste le code pour conduire une cylindrée de 125 cm3 à l’époque, c’est peut-être encore comme cela maintenant, je ne sais pas, en tout cas, passer le code à seize ans faisait comme une étape : les sous gagnés à la station serviraient à cela. Ou peut-être que le vieil engin rouillé, à moitié démonté et remisé à côté des vieux pneus et sur lequel je me juchais en tenant le guidon m’avait donné cette idée. Ou peut-être l’envie était venue lorsque ce groupe de motards venus de Belgique ou d’Allemagne s’était arrêté (je me souviens de leurs machines, des Kreidler). Bref, ma Mobylette orange, même grand luxe et  munie de clignotants et qui avait été conditionnée à l’obtention du Brevet deux ans auparavant, me paraissait insuffisante.
(18/01/2012)

 

 

La rue à ma gauche s'enroule au-dessus de chez moi, se transforme en un pont qui enjambe un canal, des voies ferrées. Pour rejoindre l'autre rive, c'est un flot de voiture toujours, la rue dans la rivière en direction du centre-ville. Rien à voir avec de grandes métropoles. Deux voitures au feu rouge, on appelle cela un bouchon. Mais pour aller à l'épicerie, on peut tourner avant, éviter la place et sa cohorte de feux tricolores nouvellement refaits. C'est la modernité : avant, il n'y avait qu'un sens giratoire, aujourd'hui il faut apprendre à être patient clame la municipalité qui aimerait copier les embouteillages des grandes villes agitées, histoire d'oublier qu'ici les usines ferment et que l'activité s'éloigne. Bref, seuls demeurent des retraités et quelques oisifs que je retrouve à l'épicerie. C'est une superette de quartier, j'y ai mes habitudes. Ce samedi par exemple, avec griffonnés sur un papier les besoins de la semaine, la tartiflette de midi, le rôti de porc du dimanche et les restes à accommoder en tomates farcies (ne pas oublier les boulettes du chat, la lessive et les sacs poubelles). Je croise dans les rayons étroits les mêmes habitués, gens modestes à cabas, mères de famille à chariot. Je bénis cette opportunité de quartier qui me tient à distance des supermarchés de la périphérie, la consommation à outrance n'est pas dans mes habitudes. Ici, dans ce petit centre commercial, il y a aussi Carole, ma coiffeuse, toujours une pêche d'enfer, et qui m'encourage à l'occasion quand elle me voit courir. Il y a aussi une médiathèque qui occupe tout l'étage. On y pense rarement mais à chaque fois qu'on prend un paquet de pâtes dans un rayon à l'épicerie, un geste similaire extirpe, un roman, un polar, un CD ou une bande dessinée juste au-dessus de la tête. D'ailleurs, après les commissions, je passe souvent à la bibliothèque rendre un livre, en emprunter un autre (je me souviens de la réflexion enthousiaste du bibliothécaire me voyant emprunter l'un après l'autre les divers tomes du Journal littéraire de Paul Léautaud : " ah, vous aimez ça ! " comme si j'avais pris l'habitude de feuilleter sous le manteau quelques ouvrages licencieux…). Ce samedi, donc, après l'achat de la tartiflette, du rôti et des tomates (sans avoir oublié les boulettes du chat, la lessive et les sacs poubelles), je me suis retrouvé à la bibliothèque où le même bibliothécaire, toujours aussi enthousiaste et pressé, m'a enjoint d'aller écouter quelques auteurs du coin, invités pour l'occasion. J'y ai retrouvé avec plaisir Pierre Lallier et surtout Armand Gautron, Monsieur Armand, pour les aficionados de sa verve et de sa musique, voix grave tannée par le tabac et auteur des polars de l'inspecteur Landrini. Instant magique donc, où comment passer des contingences bassement matérielles (réalimenter le frigo) à d'autres plus intéressantes (réalimenter la tête). Si Armand nous a lu en particulier une très belle nouvelle détaillant justement la préparation d'un repas pour quelqu'un qui ne vient plus, la surprise est venue d'un des participants (nous étions seulement deux hormis le personnel de la bibliothèque) qui a insisté pour lire un extrait d'un livre qu'il a trouvé dans une déchetterie, Le roman de Miraut, de Louis Pergaud, histoire du chien d'un braconnier, paru en 1913, douze ans avant le similaire Raboliot de Maurice Genevoix. Citant par ailleurs la dédicace de ce récit à Paul Léautaud, ce lecteur improvisé démontrait combien la littérature (et par extension la culture) n'est véritable (vérifiable) que dans son usage au quotidien, intégrée entre deux tâches domestiques. C'est bien là qu'elle prend toute sa saveur : je songeais à cela lorsque j'ai repris mon véhicule avec l'odeur du fromage à tartiflette qui embaumait tout l'habitacle. Il était temps de songer au repas de midi.
(11/01/2012)

 

« Estuaire de la Somme, pays du miroitement et de la brume, où les linéaments de la terre à vau l’eau se réduisent dans le paysage à quelques pures et minces lignes horizontales, mangées par les reflets de lumière, et dont la légèreté irréelle fait songer à un lavis chinois. Près de la mer, longues nappes de vase réfléchissantes, courent se fondre dans le gris et la nacre d’huitre de la Manche, où la Somme essore paresseusement sa trainée liquide comme la pellicule d’eau qui draine le fond de la baignoire mouillée. Dans la platitude humide pointent seulement quelques huttes de chasseurs de canards. Et le paysage lui-même est semblable au cri du canard : solitude trempée des eaux plates, ouate grise, odeur de sauvagine, froid cru et stagnant du matin mal réveillé.
Au Crotoy, en avant du rempart des villas serrées s’étend non pas une plage, mais plutôt un immense terrain vague de sable granuleux dont la croûte cède sous le pas comme aux abords d’un chott d’Algérie, seulement, si on s’y étend, le froid qui monte de sa profondeur vous en chasse. Je retournerai un jour vers ces sables décolorés – Le Crotoy, Berck, Malo, Wimereux, Wissant -, ces plages livides des mers grises que visite à des longs intervalles, exsangue et flottant comme un ectoplasme de lumière, un fantôme de soleil blanc. 
»
Julien Gracq, Carnets du grand chemin. (Pléiade, T2, p.955, 956)
(04/01/2012)