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Notes de lecture

 

Amérique des écrivains en liberté, Jean-Luc Bertini, Alexandre Thiltges, Albin Michel
J’avais déjà lu un livre de ce type, road trip en prétexte à la rencontre d’écrivains américains qui fascinent les auteurs : L’Amérique des écrivains de Guillaume Binet et Pauline Guénat, bizarrement pas recensé dans mes FdR, pourtant c'est un livre qui m'avait marqué. Celui ci porte un titre proche et les ressemblances ne s’arrêtent pas là : on retrouve le format, l’épaisseur, les photographies, l’implication des auteurs (là aussi ils sont deux. Dans l’autre, c’était une famille avec enfants). On y croise parfois les mêmes romanciers rencontrés au cours du périple (Laura Kasischke), et  l’éditeur de ces deux volumes est identique. Et j’ai pris aussi un identique plaisir à le lire, avec les mêmes impressions au bout (c’est peut-être ce que l’on cherche). A savoir que les écrivains américains sont moins poseurs, plus abordables, peut-être parce que plus dispersés dans cet immense pays. Ils vous reçoivent en short, au bistrot, chez eux, vous invitent à casser la croûte, évoquent facilement la famille, l’écriture. Là-bas, tout semble tellement différent. D’abord, la majorité des écrivains a suivi des cours de créative writing pour écrire, inimaginable en France, où on pense encore que l’écriture est un don du ciel. Chacun a décidé à un moment de devenir écrivain, et a souvent cumulé des petits boulots pour arriver à survivre (ça, en revanche, c’est identique en France, mais motus, on en a honte, là-bas c'est une fierté d'avoir été laveur de carreaux ou pompiste). Le système éditorial aussi est différent, il y a plus d’agents, ça a l'air plus franc, plus direct, mais je ne peux pas juger, pour moi aussi, c'est franc et direct avec Fayard. A lire ce livre, je m’imagine presque américain, j’habite en province, ce qui doit être, pour un parisien pur, aussi étrange que le Montana pour un Newyorkais. Moi aussi, on peut me surprendre en short en train de tailler ma pelouse (on a plus de chance de me croiser sur mon vélo ou avec mes étranges chaussures de course à pied à mon avis). Moi aussi je ne rechigne pas à parler popote et écriture dans tous les sens du terme. Alors, qui viendra voir l’américain que je suis pour disserter Claude Simon tandis que je préparerai des endives au jambon pour les visiteurs ? Qui aurait l’idée d’un road trip pareil : France des écrivains en liberté ? Pourquoi pas moi après tout (mais pas maintenant) : j’ai déjà des noms, des parcours, et je ferai la route à vélo, tiens !
(03/04/2017)

 

Histoire de la littérature prolétarienne de langue française, de Michel, Ragon, Le Livre de poche.
C’est drôle, je n’avais jamais relaté ce livre dans mes notes de lecture. Pourtant, il m’accompagne depuis au moins vingt ans. Découvert à la médiathèque de ma ville, j’avais fini par l’acheter, à force de l’emprunter tous les six mois. C’est dire si je m’y réfère souvent. C’est même le tout premier ouvrage qui m’a servi à défricher la bibliographie de la littérature du travail. Les auteurs dont parle Michel Ragon, sont souvent peu connus, écrivains du peuple, parfois encartés, mais l’ensemble de ce livre est une mine d’or pour qui cherche à connaître un pan entier de la littérature : grande leçon d’histoire, des chansons de compagnonnage aux romans, en passant par la littérature de colportage. Lire cela est une cure de jouvence, on sait où se trouve l’authenticité de l’écriture, chez Navel, Poulaille, Robinet, Guillaumin. On a souvent décrit la littérature de ces écrivains modestes comme une « littérature fatiguée » pour qui cumulait un travail et l’écriture : ce livre prouve que non.
Et puis vraiment, Michel Ragon, 92 printemps, vaut le détour.
(27/03/2017)

 

La Langue littéraire, une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon
(sous la direction de Gilles Philippe et Julien Piat), Fayard.

Il n’est pas difficile d’imaginer que je me sers de ce livre pour rédiger ma thèse. Ceci dit, rien qu’en prononçant son long titre, tous les amoureux de la littérature vont y trouver leur compte : pensez donc, un siècle de langue littéraire passée au crible. C’est évidemment passionnant. J’avais déjà évoqué quelques bribes en notes d’écriture le 22 février dernier où comment Proust, Sartre et Barthes se rejoignaient autour du concept d’une langue étrangère lorsqu’on écrit. On peut y ajouter les qualificatifs de « langue morte », de « langue de mandarins » lorsqu’on parle l’utilisation de notre langue pour la littérature, tant elle est spécifique. Étonnamment, le grand avantage de cette langue littéraire est sa volonté d’autonomie que les auteurs constatent dans le courant du XIX° siècle. Car si la langue littéraire demeure paradoxalement à l’écart du langage populaire, elle singularise la création, oblige à la créativité. C’est d’ailleurs cette autonomisation qui expliquerait, selon Bourdieu la tentation de « l’art pour l’art » apparue à la fin du XIXe siècle chez la bohème artiste, à la fois incapable de s’assimiler à la bourgeoisie triomphante et renonçant à toute prise sur le réel et à toute ambition de communiquer. Ce mouvement global d’autonomisation, commencé avec le début de l’instruction publique, se confond avec l’avènement du roman comme genre prépondérant. La littérature évolue ainsi dans une grammaire classique, perpétuée par l’enseignement. Les auteurs précisent qu’« il faudra attendre les années 1980 pour qu’il ne paraissent plus aberrant d’étudier en classe des textes immédiatement contemporains  », ce qui ne nous étonnera pas. Si l’atout essentiel de la langue littéraire (dans l’acception d’usage de la langue des récits, des romans, de la fiction) réside toujours dans son autonomie et sa liberté, et par sa capacité à se définir constamment par rapport au français d’usage, on comprend également mieux pourquoi notre petit monde des lettres demeure toujours perclus de vieilles habitudes. On referme ce livre passionnant en soupirant : rien à vraiment changé depuis 150 ans…
(20/03/2017)

 

Les murs, l’usine, Robert Piccamiglio, éditions Alphée.
Paru en 2010, le livre Les murs, l’usine revendique la mention de roman sur la couverture. A la réflexion, ce sont plutôt des chroniques, comme celles qu’il avait déjà écrites auparavant (Chroniques des années d’usine). L’auteur nous fait part de son expérience au sein de l’usine, décrit la manière dont elle enferme, mange la vie, empêche une vie totalement libre. Pourtant c’est à une telle libération qu’aspire le narrateur. Marié mais infidèle, il escalade parfois les murs de l’usine dans son service de nuit pour aller retrouver sa belle. Robert Piccamiglio est l’un des rares a avoir à la fois travaillé en usine et a avoir constitué une œuvre littéraire conséquente. Il se déclare volontiers comme individualiste et pas forcément attiré par les mouvements collectifs ou syndicaux comme par exemple Jean-Pierre Levaray. Les murs, l’usine sont donc une ode à la liberté, même lorsqu’un un mouvement de grève survient, l’engagement du narrateur se perçoit plus comme une manière  supplémentaire d’échapper à la routine. Au départ, c’est le titre qui m’a attiré : comment ne pas penser avec Les murs, l’usine au livre emblématique écrit en 1982 par Leslie Kaplan, L’excès-l’usine : Robert Piccamiglio y aura forcément pensé.
(06/03/2017)

 

L’Étranger, d’Albert Camus, Folio.
Note de lecture du 29/08/2001 : « On retrouve et on relit la vieille édition folio. Le souvenir de cette lecture est lié à un prof de français en 4ème (on garde l'image d’un gars solitaire et tourmenté). C’était la fin de l’année, plus rien à faire, il nous avait lu L’Étranger en cours à voix haute. On s’en souvient comme d’un des premiers chocs de lecture, sa voix monocorde, cette sorte d’ennui qui transpirait sous les mots : l’étranger, c’était ce prof qui ressemblait tellement au narrateur de Camus. A la relecture on a retrouvé les images brulantes de l’été et la langue magnifique qui les suscite, comme par exemple l’hallucinant enterrement sous le soleil algérois. »
Peu à ajouter à cette note de 16 ans d’âge, Feuilles de route existait depuis un an tout juste. Je n’ai pas retrouvé ma vieille édition folio, elle doit être dans un des trente cartons qui abritent le contenu de la bibliothèque en instance d’être réinstallée. Bien sûr l’incipit (Aujourd’hui maman est morte) est devenue un classique de lycée et j’ai cet étonnement de voir sur le web combien est guidée la réflexion au point d’en perdre toute singularité (voir ici et , au hasard). Bien sûr Meursault est devenu nom commun. Aussi, la découverte du livre, j’imagine, n’atteint plus de la même façon. On en parle tellement avant, tant d’informations, on dépieute, on se repait d’extraits, on dévoile : c’est dommage. Qui connaît maintenant le choc d’avoir un prof qui commence, d’une voix monocorde : Aujourd’hui maman est morte. C’était tôt, j’étais encore au collège, Camus, on n’en avait pas encore entendu parler. Maintenant on l’apprend au lycée, on récitera pour le bac les vieux lieux communs, attendus. Je ne sais pas ce qu’est devenu le prof de français triste et tourmenté qui nous a scotché à nos places pendant deux heures. C’était la fin de l’année, restait qui voulait. Combien étions-nous ? Certains avaient dû partir. Je garde la sensation de l’été derrière les carreaux, j’ai le souvenir du prof, sa figure ronde et placide, les mots qui s’en échappaient, mon regard qui errait au plafond, sur les murs, sur la table, surpris moi-même de ne pas m’être levé comme d’autres, d’être parti pour profiter de la belle journée. Demeuré assis, cloué : Meursault était parmi nous, encombré, encombrant, comme l’adolescence qui se pointait, évènement sur laquelle nous n’aurions aucune prise. L’étranger était déjà chacun d’entre nous.
(27/02/2017)

 

Fragments du dedans, François Bon, Grasset
Un des rares écrits de François que je n’avais pas encore lu, ces Fragments du dedans sont un abécédaire. Un livre de commande, dit l’auteur, de même que j’avais relaté dans la même collection, celui de Pierre Jourde (note de lecture du 07/11/2016). «Su très vite que le premier serait abandon : écrire dans une logique d’abandon. Su assez vite qu’ils se disposeraient de façon à permettre une lecture linéaire du livre. Quelquefois ça n’arrange pas : j’aurais voulu mot avant mort (du coup, c’est comme ça que je commence pour mot). Et j’ai triché en plaçant l’article autobiographie à W » raconte encore François. On sait bien que W est synonyme de Perec, tous nos fantômes. Et tiens justement, il y manque ce mot.
(20/02/2017)

 

Rimbaud à Aden, textes de Jean-Jacques Lefrère et Pierre Leroy, photographies de Jean-Hugues Berrou, portfolio Fayard.
En rangeant ma bibliothèque, j’ai bien sûr retrouvé le très beau portfolio qui accompagne Rimbaud à Aden. C’est un cadeau de ma maison d’édition (Fayard aussi), histoire de fêter en 2012 le beau succès d’Ils désertent avec Rimbaud déjà en filigrane. Ce « tiré à part », constitué de seulement 100 exemplaires accompagnait la parution du livre en 2001, premier d’une trilogie comportant par la suite, en 2002, puis en 2004, Rimbaud au Harar et Rimbaud ailleurs (voir note de lecture du 06/03/2013). Le portfolio est constitué de 11 photographies reproduites sur vélin pur chiffon par les ateliers Fortier frères. Cinq clichés, datés de 1880, sont issus de la collection de Pierre Leroy, notamment celle où est censé se trouver Arthur devant la maison d’Hassan Ali. On y aperçoit également l’Hôtel de l’Univers, autre lieu à colonnades sous lesquelles le poète a été également photographié. Six autre clichés contemporains sont de Jean-Hugues Berrou, auquel je dois aussi l'illustration de couverture d’Ils désertent. Sous le même angle, on retrouve la maison d’Hassan Ali, et quelques vues touristiques du « Rambow Hotel ». La page de présentation est signée par les trois auteurs. Aperçu, non sans émotion, le paraphe de Jean-Jacques Lefrère, qui a eu la mauvaise idée de trépasser au moment où je souhaitais le rencontrer pour Vie prolongée d’Arthur Rimbaud.
(13/02/2017)

 

La petite bibliothèque du coureur, de Bernard Chambaz, éditions Flammarion.
Évidemment, il faut être soi-même coureur pour écrire un livre qui sonne vrai sur la course à pied. De la même manière qu’il convient de savoir de quoi on parle pour évoquer un métier. Comme pour la littérature du travail, le réel ne peut être indissocié de l’imaginaire. Et c’est probablement ce qui me plait dans la course : bien obligé d’avancer, sentir s’égrener les secondes, minutes, heures, pieds sur terre, et en même temps laisser voguer son esprit, tête dans les nuages. Toute l’activité d’écriture se ramène ainsi au sol et au ciel. Bernard Chambaz, marathonien, propose à travers ce livre un panorama de textes sur « courir pour le plaisir ». Excellente idée ! Et Barthes n’est pas loin lorsqu’il évoque en parallèle « le lecteur heureux – c’est-à-dire le seul lecteur qui soit ». Ce recueil est ainsi fait, déguster les textes, goûter les phrases, foncer au pas de course de l’antiquité à nos jours. Homère, Virgile, mais aussi Stendhal, Claude Simon.  Bien sûr Murakami y figure, mais aussi Echenoz, une belle fable d'Hélène Delavault. Et Jacques Gamblin, l’étonnant acteur du très beau film « De toutes nos forces » sur un père qui court un triathlon avec son fils handicapé. Peut-être manque-t-il juste Joyce Carol Oates dont Bernard Chambaz explique dans sa grande introduction, qu’elle « consacre entre deux romans un bref essai au jogging ». Ce serait formidable s’il existait une version audio de ce livre à écouter tout en courant bien sûr.
(06/02/2017)

 

Le Roi de la forêt, de Jean-François Laroche, éditions Le Pythagore.
Tout d’abord un mot sur les éditions Le Pythagore de Chaumont créées par Francis Zahn, et que j’ai beaucoup de plaisir à retrouver en diverses occasions, lorsqu’il s’agit dernièrement d’accueillir l’équipe de tournage de France 3 (voir note d’écriture du 10/01/2017) ou de fêter la sortie poche de Faux nègres. Avec Francis et Jean-François Laroche, on reste ancré dans notre petit département : l’auteur travaille à Langres et connaît parfaitement ma ville natale. Aucun chauvinisme pour autant de ma part, je suis assurément un imbécile heureux comme dans la chanson de Brassens, sans toutefois rester empalé sur mon clocher. Le Roi de la forêt, c’est d’abord cette inscription retrouvée à côté d’une scène de meurtre, et qui va servir de point de départ à cette intrigue. Le roi de la forêt existe, assurément et l’inspecteur Victor Esperey va se lancer sur ses traces pour élucider le mystère. C’est donc un roman policier classique, joliment écrit qui déroule son enquête sans temps mort ni trompette, pas d’effets de manche outrancier, des caractères forts ou faibles, assurés ou hésitants, comme dans la vie, ou plutôt comme dans la forêt. A lire donc, que l’on soit vieux chêne ou jeune baliveau.
(30/01/2017)

 


Et faire taire les murmures du
roc, de Philippe Didier, aux Editions Border Line.

L’histoire est attachante au départ. Un couple découvre que son premier enfant est atteint d’une forme d’autisme. Entre colère et résignation, chacun va se construire un nouvel équilibre avec l’enfant au milieu. Pas de pathos, une relation qui se construit à petites touches discrètes, servies par une plume qui s’attache aux détails du quotidien. L’enfant grandit et se découvre plutôt sportif et doué pour la course. C’est le début d’une relation privilégiée avec son père, qui fonde de grands espoirs sur son fils malgré son handicap. Cependant les échecs sont fréquents avec ce fils imprévisible qui interrompt par exemple sa course alors qu’il est en tête pour aller caresser un chiot sur le bord de la piste. L’histoire s’achemine ainsi dans une douceur résignée, jusqu’à l’âge adulte : c’est devenu un bel homme. L’entourage est ainsi mis à mal : est-il capable d’aimer ? De construire ? Des évènements font basculer le fragile équilibre : l’amie de la famille est amoureuse du jeune homme, une fête de famille tourne mal, le père est malade. C’est l’enchainement néfaste. Cette deuxième partie est sombre et dure, mais le livre reste attachant. Petit reproche : l’histoire du livre se suffit à elle-même, il est superflu de la compliquer à travers une légende ardennaise. Du coup, le titre qui part de cette légende est complexe et mal adapté à l’histoire.
(23/01/2017)


POLICE,
d’Hugo Boris, Grasset.

Trois policiers sont sollicités pour raccompagner un étranger jusqu’à l’avion qui va le ramener dans son pays. Il apparaît évident que cette reconduite à la frontière est synonyme d’arrêt de mort pour ce migrant. A partir de cette anecdote, Hugo Boris construit un récit efficace où les doutes des trois agents vont augmenter, les dépasser, et mêler leurs histoires personnelles souvent imbriquées. Finement construit, sans faire la part belle au pathos, ce récit montre le métier difficile de policier, pour lequel l’auteur s’est beaucoup renseigné. Le quotidien est dépeint sans parti pris, avec la difficulté permanente de l’urgence, de devoir faire la part des choses, de prendre des décisions rapides sans savoir si ce sont les bonnes. L’écueil de ce livre aurait pu être de tomber dans les poncifs du roman policier, avec des clichés affirmés. Mais c’est évité avec brio. «  A cet instant elle prend ce que la vie lui donne » écrit Hugo Boris à propos de son personnage principal. Cela résume ce roman de l’immédiat, de l’incertitude où tout semble si peu sûr dans l’ordinaire des jours, sauf l’écriture de l’auteur qui avance sans flagornerie et avec empathie.
(16/01/2017)

 

La réserve, Haute-Marne 2017, de moi-même, éditions Dominique Guéniot : futur et extrapolation.
Mon roman n’est plus disponible. Il ne me reste qu’un exemplaire ! Quelques années après m’avoir publié, Dominique Guéniot avait cédé son affaire. Elle a tenu quelques années, pourtant gérée avec passion, avant de cesser définitivement. Faut-il voir encore un effet de nos trop petits départements ? Les maigres débouchés d’une clientèle restreinte n’ont pas permis de continuer. Ainsi Langres, ma ville natale n’a plus d’éditeur, ni de libraire, par ailleurs. Pour la ville dont Diderot est originaire, c’est vraiment très triste. Il reste toutefois une imprimerie Guéniot et Gérard Paillot, l’ami qui m’avait dessiné la couverture, y travaille toujours. J’ai donc relu mon tout premier livre pour les besoins du tournage. Il parait qu’on renie souvent ces premiers écrits. Pas moi, j’en suis fier et plutôt indulgent à la lecture. Je retrouve l’esprit que je voulais lui donner, une histoire distrayante, un hommage à René Fallet. J’aimerais, en cette année 2017, qu’il puisse être à nouveau disponible. J’en ai parlé avec Francis Zahn qui avait réédité les livres merveilleux de Jean Robinet. Ce serait formidable d’arriver à une nouvelle publication. En même temps, comme me dit Francis, il reste un chapitre à écrire, l’épilogue de l’épilogue, un dernier chapitre, une vision prospective… Tout est à imaginer. J’aimerais aussi que ce texte soit monté en pièce de théâtre. Je laisse ces projets murir : aujourd’hui m’importe de goûter l’instant présent :
« Nous sommes en 2017, précisément le 10 janvier 2017, à Louvemont, en Haute-Marne, France, Europe, Monde, Système Solaire et Univers. Il ne s’est rien passé depuis vingt ans. Ou si peu… ».
(10/01/2017)

 

Féminine, d’Emilie Guillaumin, Fayard.
Est-ce un livre sur le travail ? Probablement, si on considère « la carrière militaire » comme l’apogée d’un service de la nation. Est-ce un roman ? Assurément si on se laisse porter par l’histoire de cette jeune femme qui s’engage corps et âme, si on est sensible aux descriptions des lieux et des ambiances, bref, à tout ce qui fait qu’on ne lâche pas un livre. Et celui-ci, on n’a pas envie de le lâcher, on accompagne partout ces militaires qui croient à un destin qui les dépasse. Au fil des pages, il se crée un équilibre fort, même lorsque les convictions de la nouvelle recrue s’émoussent, une sorte de nostalgie nous prend. Alors, on se prend à y croire encore un peu : Non, n’abandonne pas !
Un comble pour qui est, comme moi, de la génération des antimilitaristes, des objecteurs de conscience. J’ai fait mon service militaire à la fin des années soixante-dix, c’était après l’époque du Tchad, de l’affaire Claustre. Je me souviens qu’il y avait un magazine qui relatait cette histoire au poste de garde. A force, on la connaissait par cœur. L’armée, c’est aussi cela, des heures d’ennui, même si j’ai eu la chance d’avoir une occupation prenante : j’étais à la fois barman, gérant du bureau de tabac, vendeur de bibelots, de parfums (ah, le flacon d’Eau noire de Claude François que j’ai cassé dans la remise qu’on ne pouvait aérer…). Au moment de partir, le commandant m’a demandé ce que l’armée m’avait apporté. J’ai dit : « Rien ». Dans le civil, je vendais des timbres à la Poste ; ici, c’était des bières et du café. Ce n’est qu’après qu’on se souvient : la chambrée avec des Chtis que je ne comprenais pas, une virée  à 170 km/h à six dans une guimbarde, la fois où quelqu’un avait volé le poste de télé, le réveillon de Noël et le lendemain mes lunettes retrouvées figées dans une flaque de vomi, des tonnes de souvenirs maigres, rien à voir avec la grandeur du pays.
Et c’est probablement une des grandes qualités de Féminine, réussir à faire sentir les aspirations nobles de qui veut servir le pays, et, en même temps, donner à voir la réalité prosaïque du quotidien. Autre réussite, et non des moindres, Emilie Guillaumin nous présente un témoignage authentique, sans artifice, avec le tour de force cependant de le maquiller en une fiction étonnante, un roman en treillis dans un équilibre parfait. Après lecture, il reste longtemps en mémoire, c’est dire combien il a trouvé sa place.
(02/01/2017)