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Notes de lecture

 

Manuscrits de guerre, de Julien Gracq, José Corti.
Je croyais avoir déjà rédigé une note de lecture pour ce livre acquis dès sa parution et que j’évoque lors d’une note d’étonnement le 15/06/2011. Mais la vie qui bouscule en a sans doute décidé autrement et je retrouve presque intacte celle que j’avais quasi rédigée dans ma tête et qui m’avait ainsi leurrée. Ce qui m’importait et m’importe encore c’est de remarquer la différence entre deux textes qui retracent des aventures similaires. En effet, Julien Gracq, comme beaucoup de soldats (et d’écrivains, Claude Simon, Jean Robinet…) s’est retrouvé piégé aux confins de la Belgique en 1940 et a été contraint de se rendre aux troupes allemandes. Il a tenu un journal qui constitue la première partie de ces manuscrits. On y découvre un officier courageux et conscient de son devoir avec une rigueur patriote étonnante. Il retrace un épisode dans lequel il tombe nez à nez avec une patrouille allemande avec un autre de ces compagnons. L’effet de surprise tournera à leur avantage, les deux soldats allemands sont blessés et fait prisonniers. Mais cet aventure le marquera car l’un des soldats laissé à la surveillance d’un civil subira la vengeance gratuite de ce dernier. Julien Gracq a réécrit plus tard l’ensemble des journées notées dans son journal. La succession des jours qui constitue le propre d’un tel écrit a disparu et c’est bien sous la forme d’un récit au passé simple et à l’imparfait que le texte est réécrit, probablement vers 1941. Avait-il l’intention de le publier ? Il est toutefois intéressant que Louis Poirier qui avait déjà adopté son nom de plume Julien Gracq pour son premier roman Au château d'Argol, paru en 1938,  évoque à la troisième personne un certain Lieutenant G a qui il prête les réactions et les pensées qu’il a réellement vécu. En 1958, une nouvelle histoire militaire (Un balcon en forêt) donnera le rôle principal à un autre lieutenant G, l’aspirant Grange.
(01/02/2012)

 

Un rêve de verticalité, de Françoise Ascal, éditions Apogée.
J’ai cette ignorance : je ne connais pas Gaston Bachelard. Je n’ai jamais rien lu de lui. Je sais juste son origine proche, vallées et collines de Champagne crayeuse à soixante kilomètres de chez moi. Et qu’il était philosophe, érudit avec un air de grand-père facétieux. Le livre de Françoise Ascal lui est consacré, mais non pas à travers une biographie, c’est juste un effleurement, précis tout de même, puisqu’il s’agit de replacer son aura, de confronter sa « conscience de racine » dont il avait une sensation aigüe avec notre propre relation à la nature, réactualisée. Car la nature de Gaston Bachelard et la nôtre n’ont plus rien en commun, et jusqu’au langage : nous vivons à l’heure des écolos, de la biodiversité, du développement durable. Saurions-nous retrouver la poétique des éléments qu’il entrevoyait magnifiquement ? C’est cette quête qui traverse le livre de Françoise Ascal : « chercher ailleurs, plus haut plus profond, aller vertical côté ciel, côté racines. » Argumentée de plus, Antoine Emaz et bien d’autres contributeurs disent ce qu’ils doivent à Gaston Bachelard. Le danger d’un tel ouvrage aurait été de verser dans une admiration de circonstance, mode du bio et autres concepts qui ne sont jamais que de confortables manières d’accroître le consumérisme et la prédominance de l’occident. J’ai craint cet écueil tant m’horripile d’ailleurs cette naïveté. La nature pour moi est survie : il suffit de s’enfoncer dans les forêts profondes de ma province, d’arpenter les coins déserts, si peu de choses et faire avec pour vivre. Survie : la nature, c’est mon père en 1945 à Berlin gardant des vaches pour le compte de soldats soviétiques, c’est ma grand-mère m’apprenant le geste de faucher l’herbe, c’est quelque chose d’utile, fait pour servir, qu’on transmet. C’est l’écrivain-paysan Jean Robinet aussi, racontant comment son cheval s’était arrêté en plein labour pour ne pas piétiner un de ses jeunes enfants qui s’était endormi au creux d’un sillon. C’est ainsi ce rapport si ténu avec les éléments : un rêve de verticalité, comme dit Françoise Ascal (et combien cette expression rappelle l’expression du « voyage vertical » pour désigner la lecture). La réussite ainsi de ce livre est de lier ce rapport de peu de choses avec le langage : « En France aujourd’hui, nombreux sont les poètes qui cultivent une langue volontairement neutre, se défient des adjectifs et des images. Ce n’est pas ma voie, non par souci de résistance, mais par nécessité intime. Ce langage que je m’efforce de rendre aussi précis que possible est celui d’une conquête. Appropriation d’une langue manquante, trouée dès l’origine par la pauvreté et le silence des miens. ».
(25/01/2012)

 

Sommeil, d’Haruki Murakami, 10/18.
Cette nouvelle d’Haruki Murakami, publiée dans la collection 10/18 est très avenante : superbement illustrée par Kat Menschik, c’est un véritable petit objet d’art bicolore, en bleu nuit et argent. A l’instar de la série Collector de Points, (voir par exemple Dieu Shakespeare et moi, de Woody Allen, Notes de lecture du 12/01/2011), cette tendance nouvelle de proposer des livres de poche « de luxe » permet d’offrir à moindre coût de jolis cadeaux. A quand mon Paysage et portrait en pied-de-poule couvert par Chanel ?
Haruki Murakami  raconte dans Sommeil l’histoire d’une femme qui a perdu définitivement le sommeil. Cette survenue brutale ne semble pas affecter sa santé, seule se pose à elle la question d’occuper les longues heures de nuit. La lecture d’Anna Karénine fournit l’occupation mais aussi les prémices d’un rite où chocolat et alcool trouveront leur place à l’insu d’une famille (un mari et un fils) qui continuent de dormir sur leurs deux oreilles. Mais bientôt les rituels nocturnes et domestiques ne suffiront plus et c’est dans la nuit inquiétante que notre insomniaque ira se jeter. Bien écrite et expressive, cette histoire monte en tension mais se termine d’une manière brutale. Comme au réveil, après un rêve.
(18/01/2012)

 

Le ravissement de Britney Spears, de Jean Rolin, POL.
Je n’ai pas accroché. Et Jean Rolin n’y est pour rien ; rien de bâclé dans ce livre, on retrouve l’empreinte et la description des territoires qui ont fait mon ravissement dans Terminal frigo ou un Chien mort après lui (Notes de lecture des 16/02/2011 et 23//03/2011) mais le ravissement ou tout du moins la sympathie que Jean Rolin éprouve pour Britney Spears, voire encore l’empreinte littéraire possible d’un ravissement à la Lol V Stein, cher à Marguerite Duras, ne m’a pas atteint. Mais il faut dire que l’ambition de Jean Rolin était très grande, notamment à travers ce récit qui mêlerait deux mythes (Los Angeles et Britney Spears) pour aboutir à « une forme particulière de néant » comme il le signale dans une étonnante présentation audio, en forme d’un magnifique monologue de dix-sept minutes. Son projet, on le comprend, était purement littéraire : comment la réalité de l’auteur (via sa présence dans la ville, via ses recherches autour d’une idolâtrie people dont il ignore tout) fabrique un texte de fiction (via un narrateur, un « je » - qui forcément « est un autre »). Le livre ne manque ainsi aucunement d’intérêt, on y retrouve cet humour distant, fait de curiosité et d’étonnement, simplement je n’ai pas accroché car je suis sans doute encore plus éloigné que Jean Rolin au départ : j’avoue que je ne savais même pas quelle tête avait Britney Spears et je n’ai vu Los Angeles qu’à travers des reportages télévisés. J’avais l’impression d’être Julien Gracq qui  évoquait « le chansonnier Serge Gainsbourg » comme le raconte Philippe Le Guillou dans Le Déjeuner des bords de Loire. Décalé donc, de la même manière que l’anagramme de Britney Spears qui s’approche le plus de moi est « pas Terry Beins ». Vraiment, on n’a rien en commun Britney et moi.
(11/01/2012)

 

Oeuvres complètes (2 tomes), Julien Gracq, Pléiade, Gallimard.
« Chaque fois que je suis tombé sur un texte de Gracq, j'ai ressenti une jubilation, ou mieux, une brûlure. Un peu comparable à celle que provoque une boule de neige dans la paume. Textes qui se tiennent au garde-à-vous face à l'inconnu(e), qui ne perdent jamais la hauteur d'attaque de leur diction, qui ne se laissent jamais prendre aux harmoniques de leur chant, qui ne s'écoutent pas, mais sont jaloux, fièrement jaloux, de leur situation extrêmement privilégiée dans le j'eu même qu'ils risquent. Il y a dans la prose de Gracq comme un cliquetis d'armes, sa phrase est chargée - charge émotive - et fait soudain craquer le texte entier, comme le dégel un étang. Il y a emportement, l'alcool métaphorique emporte le linéaire, l'enivre. On pourrait donc ici parler d'érotisme, au sens plein de ce terme extraordinairement galvaudé. Un fil électrique parcourt, fait vibrer, résonner, le cœur des mots, allumés ici et là, et le regard s'en trouve comme enchanté, quasiment « féminisé »; l'oreille alertée par une rumeur de fête lointaine, à figuration magique. Julien Gracq traverse la scène de profil, de dos, sans aucune concession au folklore de son imagination, emmuré dans son espace personnel qui ouvre, toute lézarde reconnue, entre le chien et le loup des saisons éternelles, sur l'ailleurs. Discrète, soumise à l'autorité du poète, son œuvre est une invitation au voyage absolu auquel nous sommes tous candidats, plus ou moins paralysés dans les algues de notre appétit, notre goût, notre désir d'être une fois pour toutes, hic et nunc, quoique branchés, par la grâce d'une foi sans investiture théâtrale, voire avouable. Julien Gracq est dans le secret du secret. Le vœu d'ignorance n'est pas autre chose. Il n'interdit, il n'empêche pas la culture. Il la force à être amoureuse. La lune ainsi retient la mer. »
(Georges Perros, Papiers collés)

(04/01/2012)