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1937 Paris - Guernica
   
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Notes de lecture
 

Beckett, de François-Marie Banier, Steidl
Ce livre est un recueil de photographies de l’écrivain, photographié à son insu à deux époques : en vacances à Tanger en 1978, et onze ans plus tard, (l’année de sa mort) à Paris. Ce livre aurait pu être celui d’un voyeur ou d’un paparazzi et la personnalité controversée de François-Marie Banier n’incite pas à la bienveillance. Pour autant, l’auteur a attendu vingt ans pour publier ces clichés dans cette édition de petit format mais de grande qualité et ce ne sont pas les usages des photographes de la presse people. Ajoutons les sobres textes d’accompagnement de l’auteur et de Viviane Forrester pour se convaincre de la bonne foi de ce recueil qui se veut un hommage. Et c’est pour cela que ce livre ravit les aficionados du fameux prix Nobel, dont je suis. Rien d’extraordinaire cependant dans ces clichés et c’est pour cela qu’ils nous émeuvent. Que la grande silhouette de Beckett marche le long d’une plage à Tanger ou qu’il demeure fatigué et vieilli sur un banc à Paris, l’écrivain porte en lui sa réflexion permanente, il nous semble lire des pages entières de ses livres dans ses rides, dans ses mouvements ou dans sa fixité. Une canne projetée devant lui sur des feuilles mortes ou l’ombre disjointe et comme étrangère sous le soleil prolonge immanquablement les textes de l’écrivain. Rien que pour cela, il faut donc que François-Marie Banier ait compris ce qui animait l’écriture de Beckett. Quoi de mieux que la photographie pour restituer sa paradoxale volonté de silence, de paix intérieure. Lire aussi l’article que consacre la République des livres à cet ouvrage.
(10/03/2010)
 

L’Absence d’oiseaux d’eau, d’Emmanuelle Pagano, P.O.L.
L’idée est alléchante : deux écrivains entament une correspondance dans laquelle ils imaginent qu’ils s’aiment. Jeu forcément excitant, sorte d’écriture à quatre mains : inventons ces deux personnages et publions ensemble ce livre épistolaire, voilà qui est génial. Sauf que c’est passer un peu vite sur les subtils chemins qui relient les auteurs et leurs narrateurs, ce qu’on balaie de quelques mots, inspiration, intention de départ, toute une rhétorique porteuse de la sacro-sainte liberté de l’écriture. Or, l’écriture est une prison. Nous avons beau être auteurs chevronnés, se dire que cette fois-ci ce ne sera pas pareil, il faut se rendre à l’évidence, les mots tissent des cages bien plus sûres que le pénitencier d’Alcatraz. Pour corser la difficulté, ajoutons que les deux écrivains finissent par se rencontrer et s’aimer pour de vrai : transgression des personnages, mélange des corps des auteurs, l’idée géniale devient rapidement une mise en abyme insupportable. Dans la prison de l’écriture, l’espace de la cellule se réduit autour des deux protagonistes : l’un s’en évade mais l’autre aussi en publiant ce livre, tronqué de la moitié de la correspondance de celui qui a repris ses lettres en partant. Du récit, qui visait à devenir le plus original au départ, il ne reste plus qu’une banale histoire d’amour, comme dans les romans de la trilogie sentimentale de René Fallet que j’ai largement déjà évoqué cette année. L’impudeur, ici servie par les mots aigus d’Emmanuelle Pagano, n’est pas une nouveauté : René Fallet avait fait de même et c’était il y a plus de trente ans. A lire ces lettres, on sait, dès le départ, que ça va mal se terminer : la passion est étouffante dès les premières phrases. Même après le départ de l’être aimé, la narratrice continue à vouloir le retenir dans ses souvenirs où il apparaît que cette aliénation n’a pas dû être drôle tous les jours. Elle le comparait à une rivière mais plutôt que de dresser des moulins d’enfants entre les pierres et se réjouir de la chanson du courant, elle n’a cessé d’édifier des barrages et de provoquer son assèchement. L’absence d’oiseaux d’eau s’explique tout simplement par le manque d’eau. Il ne reste que le cadre minéral du roman épistolaire prévu au départ : juste un décor de livre. Et ce sont les derniers mots d’Emmanuelle Pagano.
(03/03/2010)


Y a-t-il un docteur dans la salle ?
de René Fallet, Folio
A lire L’amour baroque du même auteur, décrit dans cette même rubrique le 20 janvier, j’ai eu envie de poursuivre par ce livre que j’avais lu il y a très longtemps et qui constitue avec L’Angevine, la trilogie sentimentale du personnage auteur dramatique RF, Régis Ferrier, frère jumeau de l'auteur RF, René Fallet. Y a-t-il un docteur dans la salle est le livre du milieu, publié en 1977, à l’heure où je faisais les quatre cents coups sur ma moto Honda 125 K3 à guidons-bracelets. Pendant ce temps, Régis Ferrier faisait les soixante-quatre positions du Kâmasûtra (voilà un mot qui va me prodiguer nombre de connexions…) avec son héroïne, Marthe, étudiante en médecine, d’où le titre. A ce sujet, il faut s’étonner de la redondance des prénoms commençant par M chez les écrivains, comme par exemple Mathilde Urrutia, l’égérie de Pablo Neruda. En fait, la trilogie sentimentale est pénible à lire. Régis Ferrier est un triste, il a le whisky mauvais et il en boit beaucoup. Il devient invivable, on le quitte, il reboit pour oublier, oublie qu’il reboit, re-reboit pour se souvenir, schéma classique, certes sympathique, on compatit avec lui, mais chiant. Ce qui fait qu’il me ressemble, non pas par la dive bouteille (à côté des RF, je fais figure d’enfant de chœur chipant du vin de messe quand le curé à le dos tourné) mais pour le côté chiant des livres. Car il y a deux façons d’écrire des romans ennuyeux : sur le sujet du travail (c’est moi) alors que personne n’a envie de se coltiner une deuxième journée de boulot en lisant un livre, et sur le sujet de l’amour qui traîne en longueur des types dégoulinants de sentiments sur la moquette. Or, l’ennui transforme souvent l’auteur en génie et c’est pour cela que RF en est un. Et c’est aussi pour la même raison que j’espère avoir « à l’usure » le lecteur esbaudi qui reconnaîtra mon talent littéraire dans les affres de sa fatigue. Y a-t-il un docteur dans la salle est peut-être celui qui est le mieux écrit des trois. Fait intéressant et qui redonne du piment à la narration. RF (René Fallet) fait intervenir au côté de son personnage Régis Ferrier, son filleul, le fils de sa sœur, et qui ne peut être que l’écrivain Gérard Pussey (les Succursales du ciel, 2009 et Au temps des vivants, 2007, les deux chez Fayard : ce dernier livre raconte d’ailleurs quelques souvenirs avec ses tontons René et Georges). A noter que la même année d’Y a-t-il un docteur dans la salle, Gérard Pussey publiait son premier livre Châteaux en Afrique.
(24/02/2010)
 

L’homme est un grand faisan sur terre, d’Herta Müller, Folio.
En 2009, le prix Nobel de littérature a récompensé Herta Müller. Cette nomination a été l’occasion de m’apercevoir une nouvelle fois combien sont déprimants les forums d’opinion où chaque internaute peut réagir à l’actualité. Passons sur les plaisanteries graveleuses et franchouillardes concernant le prénom à consonance de saucisse de Francfort de la récipiendaire. Ce n’était qu’un florilège de déplorations envers le sacre d’une auteure qui est une femme et même pas française, histoire d’aggraver son cas. Passons sur les cocoricos où j’ai appris que le prix le plus beau du monde est tout de même le Goncourt. Passons sur ces piètres commentateurs même pas capables de se rappeler que le Nobel de l’année précédente avait couronné Le Clézio. Passons sur la médiocrité (mais il fallait que sorte ce coup de gueule) car si à l’époque de la nomination de ce Nobel (voir Etonnement du 14/10/2009), je n’avais pas encore lu Herta Müller, c’est fait avec ce petit récit de 123 pages, réédité pour l’occasion en Folio, L’homme est un grand faisan sur terre. Ce titre au demeurant énigmatique est la phrase que prononce un des compagnons d’infortune de Windisch, meunier de son état, qui désire émigrer de sa triste Roumanie avec sa femme et sa fille. Court récit donc, mais à la fois dense d’une écriture imagée et forte, poétique et aérien dans la langue sobre Je ne résiste pas à la tentation de citer un exemple caractéristique de cette prose presque austère mais tellement limpide et expressive :
« Le policier est dans la cour du tailleur. Il sert de schnaps aux officiers. Il en offre aussi aux soldats qui ont apporté le cercueil à la maison. Windisch voit leurs épaulettes avec les étoiles. Le veilleur tourne la tête vers Windisch.
« Le policier est heureux d’avoir de la compagnie », dit-il.
Le maire est sous le prunier aux feuilles déjà jaunies. Il transpire. Il regarde une feuille de papier. « Il n’arrive pas à lire l’éloge funèbre, dit Windisch. C’est l’institutrice qui l’a écrit. »
« Il veut deux sacs de farine pour demain soir », dit le veilleur. Qui sent l’alcool. »
La traduction de Nicole Bary rend particulièrement bien cette atmosphère. Herta Müller, éxilée de Roumanie, écrit en allemand et j’avais déjà souligné dans la note d’étonnements citée ci-dessus combien son passé me semblait proche de celui de mes racines paternelles, une culture allemande - autrichienne qui remonte sans doute au XVIII ème siècle, en ce qui concerne ma famille – et un exode que les conditions économiques et la guerre ont favorisé. Et c’est ainsi tout un passé ambigu et taiseux qui resurgi.
(17/02/2010)
 

Une année étrangère, de Brigitte Giraud, Stock.
Je suis un fana des livres de Brigitte Giraud, je l’ai déjà dit : de Marée noire (note de lecture du 08/12/2004) à J’apprends (note de lecture du 26/10/2005), en passant par L’amour est très surestimé, (note de lecture du 31/10/2008). Voici donc maintenant Une année étrangère mais cette fois-ci étrangement, le livre porte bien son nom : c’est une année étrangère qui a présidé à l’écriture de ce livre. Non qu’il soit raté, loin de là, très loin de là, et si certains des best-sellers pouvaient ne serait-ce qu’un peu se rapprocher de l’écriture de Brigitte Giraud, la littérature y gagnerait beaucoup. Simplement, j'ai moins accroché que les autres. Ce livre comporte un volet double, ou plutôt une double géographie. En effet, la narratrice part en tant que jeune fille au pair en Allemagne mais elle emporte avec elle le secret d’un jeune frère mort d’un accident de Mobylette. Dans sa famille d’accueil, un autre secret, la maladie de la mère viendra bientôt répondre à ce malheur. Le portrait de la jeune fille est magnifiquement dépeint et cette année étrangère qui est celle de son émancipation sonne comme une renaissance. Ce qu'il y a de très réussi, c'est la nostalgie ambiante, cette lenteur et le choc de deux cultures. La période, les références musicales, les véhicules font que cette histoire s’est déroulée il y a pas mal d’années, à une époque où les jeunes allemands passaient auprès de nous pour des garçons et des filles plus baba-cool que nous. A coup sûr, Brigitte Giraud a dû expérimenter l'Allemagne dans ces années-là pour la retracer aussi bien. Car du coup, c’est ma propre histoire qui vient en filigrane se coller à cette année étrangère, celle également de quelques voyages linguistiques effectués en Allemagne en 1976 et 1977. Du premier, je me souviens exactement de la même ambiance que dépeint Brigitte Giraud, la neige des forêts du Harz, les chemins enneigés et désert lorsqu'on rentrait à pied de la diskothek où je m'essayais, entre autre, au schnaps. C’était un voyage scolaire. J’y étais retourné quelques mois plus tard pour retrouver une des correspondantes que j’avais rencontrées là-bas. C’était une démarche purement personnelle et le seul inconvénient, mais de taille, est que je n’avais pas prévenu mes parents de cette escapade. Enfin, si, je leur avais envoyé une carte postale, ça je m'en souviens. Un vrai Rimbaud. Ah, jeunesse !
(10/02/2010)
 

BW, de Lydie Salvayre, P.O.L.
Ce titre qui sonne comme une voiture est en réalité un genre hybride, moitié biographie, moitié interview, voire récit d’aventure, voire déclaration d’amour. Comme point de départ, personnage principal, BW, éditeur, enfin ex-éditeur, qu’une affection soudaine menace de devenir aveugle. Pas d’autre solution que de rester trois semaines dans le noir Sa compagne LS à son chevet, justement écrivain, décide de recueillir ce qu’ils se racontent. Dans ce passage obligatoire où BW fait le point sur sa vie, le jeu entre les deux protagonistes apporte un éclairage particulier à ce qui n’aurait pu être qu’un simple recueil de souvenirs. Mais ce serait vite oublier que BW et LS sont complices, embarqués malgré eux dans cette galère. C’est donc leur histoire commune qui est également racontée. Réduire BW au simple portrait d’un homme, même au caractère bien trempé, serait surfait. Il y a bien entendu les voyages, la course à pied, l’édition comme une évidence, mais il y a derrière tout un monde et la question lancinante de savoir comment peut-on garder son intégrité, réaliser ses rêves de jeunesse, bref se demander, avant que la vieillesse n’arrive, si on peut être finalement assez fier de sa vie. Il me semble que c’est la grande question que ce livre aborde, caché sous un humour parfois désinvolte ou sous la description sans concession du monde éditorial. Bien entendu, on ne peut jamais répondre à cette question, hormis en la biaisant, par exemple en donnant l’impression que le mouvement incessant, le changement permanent, l’interdiction de tout immobilisme est capable de faire pencher favorablement la balance de votre côté. On comprend ainsi mieux comment s’est construit ce livre, dans l’immobilité forcée de l’aveugle, contre la nature profonde de BW. Écrit d’une manière alerte et vivante, ce récit est finalement manière de conjurer le sort, une imprécation, presque une prière. La dernière phrase sous forme de question (Si on y allait ?) représente un espoir, que tout puisse continuer comme cela à toujours été, une course autour de soi, des autres et bien entendu du roman qui se glisse en permanence entre la narratrice, auteure LS, et le « raconté », ex-éditeur BW. « C’est un roman, parce que je n’ai jamais cessé de décoller le personnage de la personne, la fiction du réel. ». Cette déclaration de LS est à mon sens essentielle. Elle ne témoigne pas du renouveau du roman, mais elle évoque toutes les formes qui cohabitent dans le genre. Dès qu’un carré de 200 pages devient inclassable, hybride, on peut être sûr qu’il contient « du » roman. En voici une nouvelle preuve.
(03/02/2010)
 

Régiment de chasse Normandie-Niemen, d’Alain Vezin, éditions ETAI.
L’aviation est un domaine qui a attiré la littérature dès sa création, on pense à Antoine de Saint-Exupéry bien entendu mais aussi à Joseph Kessel. Ici, par un curieux hasard, l’auteur de ce livre s’est marié dans la même ville que moi et à la même date. Étrange destin de deux sœurs qui réunissent deux écrivains. Encore qu’à l’époque, nos chemins étaient tout autre et l’écriture bien loin : base aérienne pour lui et central pour moi. Et c’est bien ce point commun qui nous réunit encore : finalement nous avons écrit tous deux sur notre boulot. Car Alain Vezin n’en est pas à son coup d’essai. Si son expérience de pilote de chasse a servi de départ à une époustouflante histoire du Jaguar (voir note de lecture du 11/10/2006), il réitère avec les mêmes qualités pour son deuxième livre : une précision d’entomologiste, un choix d’illustrations et de photographies hors pair et une mise en page parfaite derrière laquelle on devine l’œil du peintre qu’il est également (encore un point commun, nous avions commencé ensemble l’aquarelle). J’ai bien sûr suivi de près cette nouvelle histoire du célèbre régiment Normandie-Niemen et je connais le soin minutieux et la qualité de recherche historiques qu’il a apporté. Certains témoignages recueillis, notamment ceux qui ont participé à l’époque mythique de la deuxième guerre mondiale, constituent sans doute une des facettes les plus précieuses de ce recueil. Pour autant, et c’est là aussi l’un des attraits de ce livre, ce régiment aéronautique existe toujours. On peut mesurer l’ampleur de la tâche qu’a accomplie l’auteur en déployant alors toute cette saga de plus de soixante ans. Ce livre, bien entendu, s’adresse aux passionnés de l’aviation mais il devrait séduire les plus pointilleux par la richesse de ses documents, la plupart inédits, et, bien sûr, la superbe exhaustivité qui est la marque de fabrique de l’auteur. Deux sœurs, deux écrivains, finalement ça a du bon, la famille : on se retrouve avec beaucoup de plaisir pour discuter éditions, contrats et autres cuisine éditoriale. Et j’ai pu aussi apprécier la progression régulière de l’ensemble de son travail. On ne se rend pas compte qu’il faut trois ans minimum d’un labeur quasi ininterrompu pour réunir de pareilles études historiques. Un tel livre n’est que la partie immergée de milliers de documents, de photos, de témoignages, d’articles divers et variés. Les œuvres d’imagination et certains romans ne requièrent pas souvent autant de pugnacité. Et c'est tout à son honneur.
(27/01/2010)
 

L’Amour baroque, de René Fallet, Julliard.
Paru en 1971, L’amour baroque constitue le premier volet de la trilogie sentimentale qui comprendra Y a-t-il un docteur dans la salle, publié en 1977 et L’Angevine en 1982. Évidemment, en inaugurant les aventures de RF, Régis Ferrier, auteur de théâtre dans sa vie imaginaire, RF, René Fallet, ignore que deux autres opus constitueraient cette trilogie, de même qu’en publiant Central, j’ignorais que je creuserais tel un mineur de fond la veine « du travail » un nombre similaire d’ouvrages, une trilogie donc qui devrait bientôt se transformer en tétralogie si tout va bien. Mais pour en revenir à RF, René Fallet, c’est bien la veine whisky qu’il aborde avec ces trois romans, par opposition à la veine beaujolais des autres écrits plus joyeux et c’est ainsi qu’il baptisera ces deux aspects de sa personnalité (“-Tu ferais mieux de boire un bon pinard plutôt que de boire tes trucs.-Je sais, mais le whisky, c'est triste au moins” fait-il dire à ses protagonistes dans L'Angevine). Car L’Amour baroque est chiant comme une passion malheureuse et l’anti héros RF, Régis Ferrier, s’y entendra à en diluer plusieurs dans le breuvage shakespearien jusqu’à ce que la maladie fasse lâcher prise à RF, René Fallet après la dernière séance de la trilogie. Il meurt un an plus tard, et du coup, RF, Régis Ferrier, avec. Tout cela, bien sûr, je le connais déjà au moment ou je furète sur l’étagère consacrée à RF, René Fallet,, et que mon choix s’arrête sur L’amour Baroque. Je décide sur le champ de l’emmener à Mont de Marsan où je vais passer les fêtes de Noël, je sais ça n’a rien à voir. Or, la lecture de L’amour Baroque m’emballe sec dés le départ, je suis même quasi persuadé de ne l’avoir jamais lu (en réalité j’ai parfois si mauvaise mémoire que je peux regarder plusieurs fois de suite un film policier sans parvenir à me souvenir qui a tué la victime, c’est un avantage indéniable). Mais hélas, si observer au départ les amours débutantes et dynamiques d’un quadragénaire sur le retour d’âge peut présenter un intérêt ornithologique, c’est sans compter sur les affres de la passion qui transforment vite la plage paradisiaque en un cloaque informe. Bref, les cent cinquante dernières pages (car il écrit long le bougre) sont parfois pénibles à ingurgiter dans leur ressassement perpétuel : J'ai appris que le bonheur c'est de savoir que le bonheur n'existe pas, conclut RF, Régis Ferrier. Ce à quoi, TB lui répond, bougon et refermant le livre : le malheur, mon pote, c’est d’ignorer que le bonheur existe.
(20/01/2010)
 

L’incendie du Hilton, de François Bon, Albin Michel.
Qu’est-ce qu’un roman ? Question récurrente, vieille glose qui ressort régulièrement, jamais résolue. Certains y voient dans l’absence même de réponse définitive la mort du genre, d’autres une résurrection permanente, tous s’accordent à mesurer les différences entre le siècle d’or qui vit sa création et la production actuelle. On déplore les best-sellers arrangés, on évoque le nouveau roman pour mieux dénoncer ses impasses, on revient finalement à l’histoire, au récit : on finit par publier un livre et, au milieu du parallélépipède rectangle à épaisseur de 200 feuilles, le mot roman s’impose. Comme si, par défaut, il n’y avait aucune autre appellation acceptable, comme si la forme physique même du livre appelait une telle dénomination de la part de maisons d’édition qui ont bâtit leur fortune justement avec le roman. Albin Michel n’échappe pas à la règle. Il est, comme Flammarion et Hatier, originaire de la Haute-Marne – va savoir pourquoi mon petit département d’à peine 150 000 âmes a fourni autant d’éditeurs prospères à la capitale -.
Mais la réponse est bien plus complexe que de résumer ainsi l’appellation du roman à l’exclusion de tout autre genre. Ou de réduire celui-ci à l’explication du papier : François Bon, sait, mieux que quiconque combien la vie numérique dément maintenant cette affirmation d’un autre âge. Exit aussi les querelles et discussions sans fin sur la modification du roman. Dans L’incendie du Hilton, il y a mieux que cette persistance du genre. Si l’on adopte une posture universitaire, on pourra, comme Jean Paul Goux évoquer le « regain du lyrisme » (revue L’Animal n° 16 consacré à François Bon, p 167) ou comme Dominique Viart l’interroger sur son rapport à l’autobiographie (On écrit avec de soi, entretien avec Dominique Viart, revue des Sciences Humaines, 1999, sur Remue.net), voire sur ces rapports à la ville. On retrouve tout cela dans L’incendie du Hilton : une ville intrigante, souterraine, esthétique et neuve comme l’écrivain les aime, et, dans cet ordonnancement, l’imprévu d’un incendie qui vient perturber un narrateur-auteur, une proximité autobiographique facile que pour ma part, je préfère tenir à distance comme dans une mise en abyme. Dire cela, c’est résumer l’enjeu de L’incendie du Hilton : aucune rupture avec ce que François Bon a déjà écrit, mais une continuité, un enchevêtrement de mots (au mot lyrisme je préfère envoûtement), tout un monde qui rappelle notre complexité sociale et qui ajoute une nouvelle réponse à Qu’est-ce qu’un roman ?
(13/01/2010)
 

Les vies silencieuses de Samuel Beckett, par Nathalie Léger, Allia.
On a fêté (enfin, façon de parler) le vingtième anniversaire de la disparition de Samuel Beckett le 22 décembre dernier. Ça s’est passé dans l’indifférence générale des veilles de Noël. France Culture il me semble, à consacré un dossier ; il y a eu quelques articles et puis ce fût tout. Si toutefois cette discrétion aurait ravi le grand Samuel de son vivant, j’ajoute toutefois ma pierre au mausolée avec la lecture des Vies silencieuses de Samuel Beckett. D’abord le titre évoque quelques-uns uns des tableaux du peintre Alexandre Hollan (qu’Yves Bonnefoy raconte dans Une journée d’Alexandre Hollan – voir note de lecture du 03/11/2004 avec reproduction d’une de ses toiles). Et en parlant de tableau que dire de celles peintes par Henri Hayden, autre taciturne et qui contemplait le paysage depuis la maison de Beckett à Ussy sur Marne (deux tableaux à voir ici). Vies silencieuses donc : s’appesantir sur ce titre et peut-être que ça lui aurait suffit au grand Samuel « bon qu’à ça » comme il disait en parlant de l’écriture, juste cette expression, donc, et besoin de rien de bien consistant dans les pages. Mais nous ne sommes pas Beckett, il nous faut de la matière, des lignes à engloutir. C’est drôle combien les plus silencieux des écrivains nous ravissent et nous font gloser à souhait : jamais un poète n’a été autant disséqué que Rimbaud, jamais Beckett n’a été raconté autant. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont ils se taisent, dont nous comblons ce vide par notre propre miroir. Il me semble que la démarche de Nathalie Léger n’échappe pas à la règle. Mais, elle est discrète, elle avance sur la pointe des pieds, c’est du concentré, une odeur agréable de café un matin de soleil, quelque chose de pur et de filtré : ce qu’elle a retenu de toutes les lectures : œuvres complètes, essais, biographies. Et on connaît, on a le même travers : d’En attendant Godot à Fin de partie en passant par Ô les beaux jours, de Proust aux Mirlitonnades en passant par Cap au pire. De Comment c’était, d’Anne Atik à Beckett l’abstracteur de Pascale Casanova en passant par la grosse biographie de 1110 pages de James Knowlson. Beaucoup d’écrits se rapportant à l’écrivain sont commentés en Notes de lectures : ne pas hésiter à fouiller via le moteur de recherche en haut à droite du site, Beckett apparaît dans 45 de mes pages (pour Rimbaud, même combat, c’est 53 occurrences…). Aficionados du grand Samuel, on se reconnaît ainsi dans ces Vies silencieuses et combien j’apprécie Nathalie Léger quand elle conclut son livre par : et pour sa voix… Et de citer tous ceux qui se sont ouverts du timbre de celle-ci, de la présence ou non de son accent irlandais. Je complète la série : une ancienne voisine d’Ussy m’a affirmé qu’il avait un accent à couper au couteau, on s’en apercevait surtout quand il téléphonait, m'a-t-elle dit.
Lire aussi au sujet du beau livre de Nathalie Léger, l’article de Remue.net.
(06/01/2010)