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Notes de lecture

 

 

Pierre Bourdieu. Vingt ans après, quelle influence ? Hors-série Sciences Humaines, mai-juin 2022.
Pierre Bourdieu : le sociologue m’était sorti de l’esprit lorsque je suis tombé dans un kiosque de gare sur un numéro hors-série de la revue Sciences humaines : « vingt ans après sa disparition, quelle influence ? ». 90 pages passionnantes sur l’œuvre du sociologue bien sûr, mais aussi sur son héritage, ses détracteurs, ses fans. On peut regretter toutefois la prédominance d’universitaires et de spécialistes des sciences sociales, ce qui semble a priori normal, mais les articles sont ainsi « policés ». On loue la rigueur théorique, on déplore à demi-mots ses pratiques, on est entre soi dans un débat d’idées. Or, l’aura de Bourdieu dépassait le simple monde intellectuel. Il y aurait eu matière à une approche plus large pour examiner la prise de conscience qu’il a pu susciter sur un univers moins au fait des théories philosophiques et des précurseurs de la pensée sociale. Bref, on reste dans un monde clos, alors que les efforts de Bourdieu étaient grands pour élargir le débat.
J’ai néanmoins beaucoup appris notamment sur les critiques parfois justifiées de son approche, la suite des travaux qu’il a suscités (et qui me paraissent déjà terriblement daté à l’heure de la dissolution des grands partis politiques et des difficultés démocratiques).
Bourdieu, sociologue du peuple comme on l’avait nommé lorsqu’il prit fait et cause lors des grandes grèves de 1995. Presque 30 ans plus tard, le conflit dû au plan Juppé et en partie au passage de 37 annuités à 40 pour les retraites des fonctionnaires faire sourire (jaune). On nous a fait avaler d’autres couleuvres depuis. Ceci dit, et c’est un point de désaccord que j’ai avec lui concernant le pragmatisme social, les options politiques « à gauche toute » dont on se réclame en parlant de lui, masquent des pans entiers de sa propre réflexion : la question de l’international, de l’universel. En contenant nos préoccupations au « pouvoir d’achat », on réduit notre capacité de penser le monde et on laisse perdurer les manigances des « héritiers » de tous poils.
(16/05/2022)

 

 

Potentiel du sinistre, de Thomas Coppey, Actes Sud.
Ce livre est paru en 2013. Je l’avais brièvement mentionné dans ma thèse, notamment parce qu’il avait reçu le prix du roman d’entreprise. Ceci dit, ma thèse visant à l’exhaustivité des récits du travail depuis les Trente glorieuses (440 pages, 1700 notes, 500 références bibliographiques) j’avais répertorié plus de 300 ouvrages, et étudié plus précisément une cinquantaine.
J’ai ainsi lu plus attentivement Potentiel du sinistre. C’est l’histoire d’un cadre nommé sobrement par son nom, Chanard, ainsi qu’il est d’usage dans sa boîte tournée vers la spéculation et les assurances. Chanard vit avec Cécile, même profil, mêmes études. La nommer que par son prénom suffit à montrer la différence entre hommes et femmes, mais Cécile devra également démissionner : l’entreprise qui l’emploie l’a reléguée à un emploi moins intéressant à la suite de son congé maternité. Cela n’entame pas leur enthousiasme et leur foi envers le système qui les a conçus. Chanard a une idée pour l’établissement financier qui l’emploie : faire payer à l’avance aux assurés une surprime au cas où une catastrophe naturelle surviendrait. Si rien n’arrive, c’est un bon placement et si quelque chose survient, les sommes placées sont utilisées comme une générosité supplémentaire de la part des investisseurs : voilà le potentiel du sinistre. Or, la machine se grippe à la suite de la catastrophe du siècle, le cyclone Katrina, qui emporte avec lui toutes les prévisions de gains.
Thomas Coppey excelle à démonter les rouages d’une ingénierie financière et ceux qui les servent, les « Chanard », occuper à « performer » au sein d’une économie néo-libérale. Il est particulièrement convaincant lorsqu’il mêle vie privée et vie professionnelle, les deux pareillement unies et tendues vers la réussite. Véritable illustration d’une théorie bourdieusienne, le langage qu’utilise Thomas Coppey, précis, directement issu de la langue policée des élites ajoute remarquablement à la démonstration.
(06/05/2022)


 

Règne animal, de Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard :
Le thème de la souffrance animale a inspiré à Jean-Baptiste Del Amo le roman Règne animal. On peut le considérer comme un roman du travail et en particulier du monde agricole, puisqu’il retrace « du début à la fin du vingtième siècle, l’histoire d’une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin». Cependant, les titres des quatre parties historiques (« Cette sale terre (1898-1914) » ; « post tenebras lux (1914-1917) » ; « La harde (1981) » ; « L’effondrement (1981) ») sont emblématiques du pessimisme qui traverse ce livre. Le parti pris de l’auteur est de dénoncer l’élevage intensif qui préside aujourd’hui, mais en faisant traverser une vision angoissante de l’agriculture à cinq générations, son propos rejoint le thème de la malédiction originelle du travail.
Or, contrairement à la vision souvent répandue d’une malédiction des humbles parce que leur travail profite à d’autres classes, cette exécration est ici solitaire, marquée par le sceau d’un destin quasi-magique. Le militantisme exacerbé de l’auteur donne une image cauchemardesque du quotidien : « Car tout, dans le monde clos et puant de la porcherie, n’est qu’une immense infection patiemment contenue et contrôlée par les hommes, jusqu’aux carcasses que l’abattoir régurgite dans les supermarchés, mêmes lavées à l’eau de Javel et débitées en tranches roses puis emballées avec du cellophane sur des barquettes de polystyrène d’un blanc immaculé, et qui portent l’invisible souillure de la porcherie, d’infimes traces de merde, les germes et les bactéries contre lesquels ils mènent un combat qu’ils savent pourtant perdu d’avance, avec leurs petites armes de guerre : jet à haute pression, Crésyl, désinfectant pour les truies, désinfectant pour les plaies, vermifuges, vaccin contre la grippe, vaccin contre la parvovirose, vaccin contre le syndrome dysgénésique et respiratoire porcin, vaccin contre le circovirus, injections de fer, injections d’antibiotiques, injections de vitamines, injections de minéraux, injections d’hormones de croissance, administration de compléments alimentaires, tout cela pour pallier leurs carences et leurs déficiences volontairement crées par la main de l’homme. »
Cette longue phrase hallucinatoire avec ses répétitions produit un effet de peur que l’auteur tente de rendre rationnelle en citant une liste de traitements et de termes techniques, souvent inconnus du public. Ce langage exotique provoque ainsi une mysophobie irrationnelle. Elle est aussi anachronique puisque l’action se passe en 1981, alors que la prise de conscience des problèmes de l’élevage est très récente. Dans ce roman, bêtes et gens sont placés sur le même plan, aucun personnage ne semble éprouver de sentiments humains. Par exemple, au début de l’histoire, une femme accouche et sera désormais appelée « la génitrice », sans qu’aucune relation entre la mère et sa fille ne soit évoquée.
Cette caricature misérabiliste du monde agricole pose la question de la crédibilité d’une fiction sur le travail. Ce roman a rencontré un grand succès et une grande majorité des critiques est positive et souligne son réalisme apparent : le quotidien La Libre Belgique du 7 novembre 2016 précise que ce livre est « aussi réaliste qu’hallucinant ». Lorsqu’on compare deux extraits aux thèmes proches, l’un de Règne animal et l’autre issu de La Rente Gabrielle de Jean Robinet, qui a exploité une ferme pendant plus de cinquante années, on constate un décalage de représentation :
Ainsi, Règne animal :
« Il dérobe au hasard quelques-uns des corps de porcelets qui n’ont su échapper aux mouvements de la mère convulsée par les douleurs de la gésine ; ceux trop malingres pour combattre et obtenir une tétine, ceux parfois difformes et inaptes à la survie que les pères attrapent indifféremment par les pattes arrières, lèvent au-dessus de leurs têtes puis fracassent contre les barreaux des enclos ou à même le sol, laissant sur le ciment de longues trainées d’un rouge éclatant, frappent encore par acquit de conscience, fendant les crânes fragiles et certains porcelets explosent littéralement sous la puissance des coups assenés. »
Ainsi La Rente Gabrielle :
« Rien n’est plus joli qu’une portée de petits cochons qui, tout roses, sucent gloutonnement les mamelles de leur mère. La truie offre voluptueusement son pis, pousse des gémissements et des soupirs, doucement grogne d’aise et de bonheur. Je connais des éleveurs qui, les jours de pluie, passent de longs moments à admirer ces jeunots ; qui, pour jouer, les prennent dans leurs bras, quelquefois leur mettent une faveur au cou et font mine de les apporter à la cuisine ; histoire de taquiner leurs épouses… Ah ! ces cris de la fermière ! Mais peut-être est-ce aussi bien que la généralité des gens ne s’attache point aux gorets : il y aurait trop de chagrin le jour du sacrifice… »
L’absurdité de la sauvagerie gratuite du premier extrait ainsi que l’absence de signification rendent le récit peu crédible, tandis que le second peut être considéré comme un peu trop idéaliste. Le texte de Jean Robinet est issu d’un ensemble de chroniques concernant le travail agricole. Publié en 1994, il constitue un des derniers témoignages complets et historiques sur cette activité, mêlant à la fois des souvenirs liés au travail des chevaux, à l’arrivée de la mécanisation dans les champs et à la diversité de l’élevage moderne. Toutefois, Jean Robinet a toujours écarté l’élevage intensif dénoncé par Del Amo, mais il faut surtout souligner le décalage historique entre une représentation du passé et la perception actuelle de ce domaine. Les agriculteurs, en tant qu’auteurs, sont redevenus invisibles dans le champ littéraire : Jean-Baptiste Del Amo n’est d’ailleurs pas issu du monde agricole. Le folklore des romans de terroir ou des fictions telles que le roman de Del Amo donnent des représentations tronquées ou partisanes de cette activité, la laissant éternellement dans une arriération conjoncturelle et culturelle. Dans le cas du travail agricole, l’enjeu de cette perte d’identité est symboliquement important : le lien n’est plus fait entre le passé agricole et l’héritage enraciné et millénaire de la langue qui lui est directement lié. Avec cette perte, une grande partie de la langue française constituée depuis son origine risque de ne plus être usitée. Finalement, le monde a peu changé depuis Pierre Bourdieu, qui constatait en 1977 à propos du monde agricole : « Les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées ».
(texte extrait de ma thèse de doctorat, La représentation du travail dans les récits français depuis la fin des Trente Glorieuses, p. 236 à 238)
(11/04/2022)


L’âme au diable N°1, revue de littérature et autres curiosités
Il existe des ardennais infidèles, ou du moins inconstants dans leurs choix géographiques. Le plus célèbre d’entre eux, Rimbaud, a arpenté l’Afrique. André Dhôtel (voir note précédente) s’est dirigé vers la capitale. Stéphane Balcerowiak, après avoir piloté de main de maître Les Amis de l’Ardenne, vient de rejoindre la Bretagne où il lance une nouvelle revue L’âme au diable.
Le premier numéro vient tout juste de paraître : 210 pages, mise en page magnifique, collaboration d’artistes, peintres, photographes. Tout un travail d’équipe s’est constitué. Le fil rouge est bien entendu cette terre bretonne où voisinent légendes, mystères et diableries. Seize écrivains ont apporté leurs contributions à ce premier numéro. J’y figure avec un texte intitulé Timor mortis. Et j’ai découvert avec intérêt et passion les autres auteurs que je ne connaissais pas, hormis la rémoise Gisèle Bienne. Tout est beau, étrange, intriguant, différent. C’est une réussite et une belle aventure qui commence, car il y aura d’autres numéros, n’en doutons pas, d’autres « âmes » à découvrir, d’autres « diables », des « attentats surnaturels », des « plaisantins immatériels », comme le dit avec justesse Stéphane Balcerowiak dans son avant-propos.
(20/03/2022)

 

André Dhôtel, histoire d’un fonctionnaire, de Christine Dupouy, éditions Aden.
Retour à la bibliothèque de ma ville : au moins deux ans que je n’avais plus emprunté de livres, une époque d’avant la pandémie. J’ai donc acquis cette biographie de Dhôtel, et je ne me souvenais plus que je l’avais déjà emprunté en 2018,quatre ans presque, j’en avais fait une note d’étonnements le 11/5/2018. Époque tranquille : je faisais de la course à pied à outrance, 20 km de Bruxelles avant d’enchaîner sur un marathon un mois plus tard (ce serait mes derniers feux). Époque tranquille : j'allais m'atteler à Yougoslave, je pensais déjà à recueillir les témoignages de mon père ; j’ignorais sa mort à la parution du livre deux ans plus tard ; j'ignorais les difficultés familiales qui s'enchaineraient ; j'ignorais les dispositions à prendre en urgence qui suivraient.
Revenons à ma note de 2018 : André Dhôtel avait rédigé en 1984 Histoire d'un fonctionnaire, pas vraiment un roman du travail qui aurait pu figurer dans ma thèse, plutôt tout son contraire d'ailleurs : l'auteur avait choisi l'enseignement pour les vacances et Florent, le héros de son roman, fait tout pour se fondre dans la contemplation et la méditation, bref, tout ce qui est à l'opposé d'une véritable charge de labeur. Avec son galurin et sa mise démodée, le professeur Dhôtel, en retraite au moment où parait ce roman (il a 84 ans), avait cependant dû ressembler à son personnage. Un prof donc, comme l'avait été Julien Gracq, mais à la mise semblable à Paul Léautaud, tandis que Julien Gracq, toujours élégant poussait la précision parait-il à terminer le dernier mot de ses cours en même temps que la cloche, Dhôtel aimait les cancres et affirmait que " la paresse, c'est la vie la plus haute qui soit ". De la même manière, sa conception de l'écriture était en harmonie : " Ecrivant le matin (pas tous les matins, bien sûr, je ne suis pas fonctionnaire, mais enfin régulièrement) j'ai choisi en définitive mon lit comme lieu de travail. Cela ne fait pas trop sérieux. Et puis si par hasard je tombe en panne…eh bien ! Je suis en bonne posture pour ne rien faire ". De la même manière que René Fallet, il se classait lui-même parmi les écrivains mineurs : " Un écrivain important a des obligations. Il faut qu'il reste à un niveau supérieur, alors que moi j'aime écrire un peu n'importe quoi, n'importe comment. Alors il vaut mieux être dans un rang secondaire où tout le monde vous fiche la paix ". Eternel distrait, il parait qu'il arriva en retard à son propre mariage : il attendait qu'on vienne le chercher dans sa garçonnière… Lors de ses obsèques, des témoins racontent qu'une quinzaine commerciale avait lieu au même moment et la sortie du convoi funéraire fût saluée par les propos de l'animateur au microphone : " Et que la fête continue ! ". Dans ces conditions, on conçoit que cet homme qui attirait sur lui nombre de situations cocasses exigeait de sa part le minimum d'efforts à faire. On connaît André Dhôtel surtout par la parution de son roman qui remporta le prix Femina en 1955 Le pays où on n'arrive jamais. Paradoxalement, ce livre était un malentendu pour lui, on le comparait avec Le Grand Meaulnes qu'il n'aimait pas et ce récit d'adolescents et d'apprentissage semblait pour lui effacer le reste de son inspiration, beaucoup plus mure et aboutie. Philosophe de formation, tendance Diogène, mais catholique et pratiquant, entrainé par sa femme Suzanne, André Dhôtel n'a cessé de cultiver les paradoxes en apparence. Homme de revues, ami de Paulhan, il aimait Rimbaud parce qu'il le comprenait en tant qu'ardennais : il était né à quelques kilomètres de Roche et avait fréquenté la famille du poète. En fait, c'était surtout un auteur libre qui a traversé la vie à la manière d'un Jacques Tati des Lettres.
Peu de choses à rajouter à cette note, sinon les « fils spirituels » de Dhôtel qui figurent dans cette biographie: le poète belge Jean-Claude Pirotte, disparu en 2014, l’écrivain breton Jean-Pierre Abraham, disparu en 2003, l’auteur natif d’Alger Patrice Reumaux, toujours de ce monde. L’auteure de cette biographie, plus travail d’universitaire que véritable biographie d’ailleurs, est Christine Dupouy. Elle enseigne la poésie contemporaine à l’université François Rabelais à Tours et dirige actuellement une thèse sur Antoine Emaz.
(11/05/2018)

 

Journal de 5 à 7, de René Fallet, éditions de l’Équateur.
Ça manquait. Les Carnets de jeunesse, dont les trois tomes ont été publiés dans les années 90, racontaient la vie d’un écrivain en devenir. Commencés l’année de la publication de Banlieue Sud-Est, en 1947, alors que le petit René avait tout juste dix-neuf ans, ils se poursuivent jusqu’en 1950, trois tomes donc, et 800 pages, ça en dit long sur le diariste, lecteur passionné par ailleurs du Journal littéraire de Paul Léautaud.
Bien-sûr, j’ai pensé fortement à lui lorsque j’ai ainsi commencé FdR en 2000 au moment de la publication de mes premiers romans, tout comme lui, sauf que mon journal avait pris une forme numérique qui sied mieux à l’époque. A ce moment, j’avais déjà lu dès leur parution les trois Carnets de jeunesse et probablement encore avant la belle biographie insolite de Jean-Paul Liégeois, Splendeurs et Misères de René Fallet. Seulement voilà, je n’avais plus dix-neuf ans comme lui à l’époque de son premier carnet, et mes premiers galops littéraires à vingt ans étaient restés dans l’ombre, chaussés de pantoufles, mariage, progéniture, bonheur. Mais la lecture des Carnets a été salutaire, j’ai repris l’écriture au petit trot. Le reste à suivi.
Manquait donc pour satisfaire ma curiosité, une suite à ces Carnets : voici ainsi le Journal de 5 à 7, qui couvre la période de 1962 à l’année de sa mort, 1983. On trouve au début à peine quelques éclats des années 50. Il est probable que René n’a jamais interrompu son journal, il manque donc quelques années : espérons que ces pages seront également publiées si elles existent.
1962-1983, ce sont vingt années de vie avec Agathe, à Paris et à Jaligny essentiellement, avec Brassens comme ami fidèle.
D’autres personnages traversent ces pages, des célébrités, Aznavour à l’époque du film Paris au mois d’août, Mitterrand dans les derniers mois, les copains éternels, Voltaire Dauchy, son frère Tarin, son neveu Gérard, et bien des femmes qui égaillent sa vie, le laissant pantelant sur le carreau lorsque la passion se meurt. Tant mieux, à chaque fois, un livre naît de ces chagrins d'amour.
Ainsi se dessine au fil des pages une vie libre, libertaire, avec ce qu’elle peut comporter d’égoïsme, d’égocentrisme, mais aussi de joies, de dérision et de lucidité.
Les dernières années sont plus sombres, marquées par les ennuis de santé pour René qui ne ménage pas son corps. Les amis peu à peu quittent le navire des copains d’abord, Hardellet, mais surtout Georges. « Oui vieux, j’arrive. », dit René. Et il tient parole.
(01/03/2022)

 

Paul Verlaine de Stefan Zweig, Le livre de poche.
On connaît mal le jeune Stefan Zweig, épris de poésie à 20 ans. On préfère disserter sur son spectaculaire suicide au Brésil à 60 ans. Mais, à l’aube du XXème siècle, l’écrivain viennois, enchâssé dans l’empire austro-hongrois, s’est découvert une passion pour Paul Verlaine. Dès 1901, il traduit des poèmes du poète, désireux de faire découvrir leur richesse aux germaniques. En 1904, il termine ainsi tout naturellement une étude, publiée l’année suivante et dédiée à Emile Verhaeren, qu’il admire également. Il s’est beaucoup documenté et à même effectué un pèlerinage à Paris sur les lieux même que le poète fréquentait six ans auparavant. Stefan Zweig a également la finesse de battre en brèche l’image bohème qui reste accrochée aux basques de Verlaine.
L’hagiographie est explicite dès le début du texte : Les œuvres des grands artistes sont de muets témoignages des vérités éternelles. Belle phrase qui donne le ton du livre. Mais en même temps, il connaît les défauts du poète « faible et fuyant », à mille lieues de la « faculté turbulente et héroïque des grands poètes allemands ». Car ce qui fait l’intérêt de cette étude est de replacer la poésie française au sein d’une Europe en devenir (avec ses caractéristiques propres à chaque peuple, et qui conduiront plus tard aux conflits qu’on connaît).
(22/02/2022)

 

La Panthère des neiges, film de Vincent Munier, Marie Amiguet.
La Panthère des neiges, livre de Sylvain Tesson
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Je connais Vincent Munier depuis longtemps. Plutôt par procuration d’ailleurs. Ma fille intervient régulièrement sur son stand au Festival animalier de Montier en Der où il présente ses merveilleux livres de photographies. Marine, une amie de ma fille, dirige en effet les éditions Kobalaan qu’il a créées. Je possède plusieurs de ces précieux ouvrages (juste derrière moi, dans la bibliothèque de mon bureau) et c’est un régal de les parcourir (Solitudes et La nuit du cerf, note de lecture du 26/11/2014).
La Panthère des neiges est le fruit d’un travail entre le photographe animalier et l’écrivain Sylvain Tesson. Conçu juste avant la pandémie, il y a d’abord eu le livre-reportage de Sylvain Tesson qui remporta le prix Renaudot en 2019, et désormais le film réalisé par Vincent Munier et Marie Amiguet, propose un merveilleux moment de cinéma. On ressort de la salle complètement dépaysé par cette quête presque silencieuse d’une invisible panthère des neiges, mythifiée, et qui finira par devenir réelle. Mais c’est à la fois l’idée que les animaux nous observent bien avant nous qui est dérangeante. Ainsi, quelle ne fut pas la surprise de Vincent Munier, en développant un cliché qui mettait en scène un faucon, d’apercevoir juste derrière et quasi-invisible la belle panthère qui n’avait cessé de le regarder.
J’ai eu l’occasion de diner récemment chez un écrivain avec qui je partage une vive admiration pour Maurice Genevoix. Il venait de voir le film et a souligné très justement que Maurice Genevoix aurait probablement écrit une suite magnifique à ses Bestiaires.
(18/01/2022)

 

 

Le camion, Marguerite Duras, Pléiade, Tome III, p. 265 à 336.
Ce qu’il y a de bien avec les éditions de la Pléiade, c’est que les écrits, même peu connus, bénéficient d’une abondante recension. C’est le cas pour Le camion, suivi d’un vaste entretien avec Michelle Porte. Le camion est un film paru en 1977, censé mettre en image une femme prise en stop par un routier (incarné par Gérard Depardieu). Marguerite Duras est à cette époque dans une improvisation constante du cinéma, assez dans le style revendicatif qui prévalait alors, dans une sorte de liberté anarchique qui a marqué les dernières années du « nouveau roman ».
Le camion est ainsi le scénario d’un film d’une heure et quart (ici dans son intégralité), qui par ailleurs aurait pu être aussi une pièce de théâtre (ça l’a été en 2017), si ce n’était les scènes d’extérieur aussi longues qu’un film coréen, qui donnent par ailleurs tout leur attrait au film à travers les premières zones industrielles (ah, l’indication Mammouth…). Marguerite Duras lit le scénario devant Gérard Depardieu, dans une sorte de mise en abyme foutraque. Duras à alors 63 ans (tiens, c’est mon âge) et Depardieu n’a pas encore trente ans.
En toile de fond du scénario, la différence politique entre cet ouvrier routier et l’auto-stoppeuse, dont on devine qu’elle n’est pas du même monde, voire d’une autre planète. Le discours politique devient alors prédominant, bien dans les préoccupations de l’époque où le mot « classe » représentait encore une réalité. Ça, c’est pour le fond contestataire, ancré dans les années d’avant la gauche au pouvoir. Au final, pas la moindre cabine de camion, juste des vues de routes, avec la musique décalée (et très belle) des variations sur Diabelli de Beethoven. Le film paraît forcément daté. A l’époque on a dû le trouver génial, maintenant, il paraîtrait trop abstrait. Il se laisse regarder sans déplaisir, on peut même lui trouver du charme, un soir d’hiver, alors que la pendule marque les secondes dans le bureau où j’écris ces lignes.
(08/01/2022)