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Notes de lecture
 

C’est encore moi qui vous écris, de Marie Billetdoux, Stock.
Marie Billetdoux, ex Raphaëlle (Rafaëlle), fille du dramaturge François du même nom, débarque à 19 ans dans le monde des livres. Depuis Françoise Sagan et Bonjour Tristesse, paru en 1954, il est d’usage de chercher celle qui succédera  au charmant petit monstre, comme disait François Mauriac. On croit tenir l’héritière. Sauf que papa François Billetdoux, même s’il possède l’aura et la caution artistique, est plutôt modeste côté des revenus. Point de voitures rapides et de cheveux aux vents. A la place la sage décision de travailler dans le cinéma comme monteuse. Mais la littérature est la plus forte et quelques livres plus tard, c’est the succès story avec Mes nuits sont bien plus belles que vos jours. Elle rayonne sur les plateaux de télévision, elle est accompagnée du journaliste charmeur Paul Guibert, elle passe ses étés avec la Jet set. Tout va bien, elle est bien dans la lignée de la Sagan. Et puis un jour, plus rien : on se surprend à se demander « tiens, mais que devient Marie Raphaëlle Billetdoux ? ». On découvre la fin prématurée de son compagnon journaliste, on découvre surtout ce monumental recueil de lettres divers et variées : pas moins de 1500 pages de missives. Famille, amis, lecteurs, avocats, procès, injonctions, mises en demeure, lettres assassines aux éditeurs, demandes d’aides, de subventions. Ainsi ce serait aussi cela un écrivain ? Quelqu’un qui se bat avec  toutes sortes de moulins à vent ? Ramassis de peur, de haine, de compassion, mais aussi éclairs de poésie, d’amour et d’intelligence. Il faut une certaine forme de courage pour s’exposer ainsi. Les méchants appelleront cela de l’égocentrisme, de l’égoïsme je préfère laisser la conclusion à la très belle chanson de Francis Cabrel : « Elle a tout ce qu'elle désire/C'est une artiste, n'en doute jamais ».

(28/08/2010)


Le Brésil, des hommes sont venus, de Blaise Cendrars, Folio.
Quelle bonne idée de rééditer en poche ces textes de Blaises Cendrars, initialement publiés en 1952. Entre le Brésil et l’écrivain, c’est déjà une vieille histoire. Blaise Cendrars y a débarqué pour la première fois en 1924, choisissant le cargo Le Formose pour s’y rendre et la compagnie de voyageurs de commerces, d’aventuriers et de starlettes dignes d’un album de Tintin. Et si mon site Internet se nomme Feuilles de route, ce n’est pas pour céder à la facilité d’une appellation passe-partout mais en hommage au récit poétique de son périple, ainsi nommé.
« Utopialand » ne cessera d’éveiller l’intérêt de Blaise Cendrars, et, en 1952, c’est le même parfum d’aventure qu’il glisse entre ses pages. D’ailleurs, moi-même parti là-bas en 2003, j’y ai trouvé des sensations sans doute très proches de celles qu’il décrivait alors, immense pays et simplement « des hommes sont venus ». Il faut alors côtoyer les indiens recyclés en guide pour touristes ou vendant leur artisanat sur les trottoirs des villes, il faut s’enfoncer avec eux dans la forêt par les méandres des cours d’eau sur de vieux rafiots, il faut rouler les mots portugais avec les enfants de Rio, traverser la même ville la nuit avec un chauffeur de bus allumé qui fait dérapages avec son véhicule, il faut rester des heures dans une échoppe surchauffée de Bahia à marchander des topazes ou des émeraudes : tout cela n’est pas un rêve mais le quotidien. Bien réelle aussi sont les photographies de Jean Manzon qui accompagnaient l’édition originale et que la version poche reproduit. Les gratte-ciel de Rio, l’inévitable Corcovado, le carnaval, le stade Maracana, les plages magiques de Copacabana, Ipanema : tout y est. Et aussi les pavés noirs et blancs de Manaus, fabriqués autrefois avec les restes du caoutchouc. Tout cela figure dans le livre et dans mon bureau le petit pavé blanc que j’ai pris soin de marquer du nom de Manaus prouve encore, s’il en était besoin, la proximité que j’affiche envers Blaise Cendrars et les photographies de Jean Manzon. A son reportage toutefois, il manque une ville importante, c’est celle de Brasilia, et pour cause, elle a été construite en 1000 jours et inaugurée en 1960, quelques années après l’élaboration de ce livre. Toutefois l’écrivain cite déjà le nom de son célèbre architecte Oscar Niemeyer qui s’était fait remarquer à propos de la Chapelle Saint François d’Assise de Pampuhla, dans la région du Minas Gerais, bâtie en 1943.

(30/07/2010)

 

L’Espèce humaine, de Robert Antelme, Gallimard
« Que tout ce qui marque cette unité dans le monde, tout ce qui place les êtres dans la situation d’exploités, d’asservis et impliquerait par là-même, l’existence de variétés d’espèces, est faux et fou ; et que nous en tenons ici la preuve, et la plus irréfutable preuve, puisque la pire victime ne peut faire autrement que de constater que, dans son pire exercice, la puissance du bourreau ne peut être qu’une de celle de l’homme : la puissance du meurtre. Il peut tuer un homme mais ne peut pas le changer en autre chose. »
A mon sens, c’est sans doute la plus belle réflexion de L’Espèce humaine et la dernière phrase est l’une des plus optimistes que je connaisse. Robert Antelme a rédigé ce livre dans les deux ans qui ont suivi sa libération des camps de la mort. Résistant pendant l’occupation avec son épouse Marguerite Duras, il est arrêté en 1944 et déporté à Buchenwald. La guerre bascule alors à l’avantage des alliés mais, dans cette incertitude de la victoire, la vie des camps demeure figée dans une horreur quotidienne. Il n’y a rien à manger qu’une soupe d’eau claire et parfois un morceau de pain. Les poux et les maladies affaiblissent les déportés. Avec l’avance alliée, les allemands fuient et emmènent leurs prisonniers déjà exténués le long d’interminables voyages vers d’autres camps. Les plus faibles sont abbatus en chemin. Robert Antelme parvient à Dachau où le camp est libéré peu après son arrivée. C’est toute cette épopée allemande, jusqu’à cette libération qu’il raconte dans L’Espèce humaine. Mais si, dans les derniers mots du livre, figurent l’encourageant « wir sind frei »,  son calvaire n’est pas terminé pour autant dans cette débâcle où la nourriture manque, où les déportés sont intransportables à cause de leur faiblesse et pour éviter la contagion des maladies. La suite de l’aventure, c’est Marguerite Duras qui la raconte dans La Douleur (note de lecture du 04/05/2010) : ses recherches, la joie de l’avoir localisé à Dachau et l’organisation que met en place un certain François Mitterrand pour aller le chercher, mais la peur de le voir mourir, tellement maigre que les doigts pouvaient se rejoindre en faisant le tour de sa taille, tellement faible que lui donner à manger c’était le tuer dans les premières semaines de son retour. Reste la conscience de l’épreuve traversée, reste la stupeur devant l’espèce humaine qui fut capable d’inventer une telle horreur. Restait, une fois la vie sauvée, à écrire cela.
(21/07/2010)

La Vie tranquille, de Marguerite Duras, Folio.
Paru en 1944, c’est le deuxième livre de Marguerite Duras, après Les impudents qui parait un an plus tôt. Vie tranquille est pour le moins un euphémisme dans cette France occupée, avec Robert Antelme, premier mari de Marguerite, qui est déporté pour fait de résistance à Buchenwald, qu’on retrouvera quasi moribond à Dachau et qui publiera en 1947 L’espèce humaine (bientôt en note de lecture). Vie tranquille aussi irréelle dans ce roman qui débute juste après une scène de bagarre d’une violence inouïe entre un neveu et son oncle, lequel ne tardera pas à agoniser dans le silence d’une famille regroupée autour de ce drame. Or, oui, en apparence, c’est bien une vie tranquille qui se déroule, ponctuée par les travaux des champs, le labeur incessant qui dilue les remords et les états d’âmes. Mais au fil des pages, le personnage principal, Francine, la narratrice qui s’exprime à la première personne et que certains nomment « ma petite Françou » comme un gage d’innocence, apparaît comme l’instigatrice des drames qui se jouent : c’est elle qui a dénoncé l’oncle à son frère Nicolas parce qu’il couchait avec sa femme. C’est elle qui ne dit rien encore lorsque Luce, le nouvel amour de Nicolas, prévoit de l’abandonner pour Tienne, lui-même amant de Francine. Nicolas se jettera sous un train. Silence encore lorsqu’une rencontre au bord de la mer se noie devant ses yeux. Mais elle semble agir dans une parfaite indifférence comme le narrateur de L’Étranger de Camus. Or, le style même de La Vie tranquille n’est pas sans rappeler celui de L’Étranger avec un narrateur qui s’exprime au passé composé et à la première personne. Et c’est exactement le ton que cherchait Camus qui avait rédigé une première ébauche dont le titre nous paraît extraordinairement proche de celui de Duras : La Mort heureuse !  (voir en Notes d’écriture du 20/12/2006). Il est probable que Marguerite Duras ne connaissait pas l’existence de ce manuscrit dont les premières notes datent de 1936 qui a été édité après la mort de Camus mais par contre, on peut supposer que l’influence de L’Étranger, paru en 1942, s’est révélée décisive pour le parcours débutant de Marguerite Duras qui connaissait bien Camus. En effet, lorsque Robert Antelme, est arrêté, c’est Albert Camus, aidé de Dionys Mascolo (devenu amant de Marguerite Duras)  qui récupèrent chez elle les dossiers compromettants de la résistance.
Vous avez dit vie tranquille ?
(11/07/2010)

La Fiancée juive, de Jean Rouaud, Gallimard (avec un CD, blues chanté et composé par l'auteur)
J’ai toujours trouvé crispant le mélange de l’autobiographie et du roman (ou du récit). Je fais très attention lorsque j’évoque le personnage d’un livre à le nommer comme narrateur et à ne pas citer le nom de l’auteur. Parce que, même si l’auteur raconte quelque chose d’intime, qui lui est réellement arrivé, il procède par déformation professionnelle et les mots utilisés ne servent qu’à marquer l’écart qui peut être infime ou grand, tremblement du réel ou chambardement de la réalité, va savoir. Jean Rouaud ne fait pas exception avec La Fiancée juive. Bien sûr, on peut le croire lorsqu’il se met en scène dans la quatrième de couverture, racontant son intention autobiographique : "me voilà, c'est moi". Mais le J.R. qui la signe, est-ce lui ? Et pourquoi utiliser un tel dispositif narratif qui tendrait à raconter sous forme de nouvelles disparates, des éléments que l’on connaît déjà et qui passent pour avoir été « de sa vie » : Cambon, lieux de l’enfance, l’écriture d’articles pour faire « régional et drôle » ? Reste la mort de Mozart, forcément non autobiographique et qui brouille les pistes, magistralement racontée d’ailleurs, touchante et désopilante. Forcément non autobiographique ? Qui sait si n’est pas raconté le film de Milos Forman Amadeus et l’expérience de l’auteur qui le regarde ? Qui sait si l’auteur ne se confond pas alors avec le narrateur et sa fiancée juive ? Et la fiancée juive, existe-t-elle ? Statut éphémère de l’épouse en devenir, accolée au peuple condamné à l’éternelle errance : c’est parce que c’est éphémère et fuyant que nous retenons le discours de Jean Rouaud. La leçon de littérature qu’il nous distille au milieu des pages avance justement à l’inverse (« raconter une histoire implique une intrigue, ou un semblant qui incite le lecteur à ne pas abandonner trop vite sa lecture »). Bref, c’est efficace, on s’y croirait. Et du coup, cela n’a aucune importance de s’assurer que le fond soit réel. Reste pour enfoncer le clou dans ces murs incertains le tremblé du blues, un vrai, tiré des racines, enregistré en une seule prise comme du temps de Robert Johnson, sans effet de manches, avec une voix mal assurée. Alors peuvent disparaître à la dernière note auteur, compositeur, et personnages. Une dernière image toutefois : une voie ferrée, un paysage de western ouvert sur des champs de coton, la casserole d’une guitare posée sur une baraque en planches. Cette image est la mienne, n’appartient qu’à moi, c’est le blues de Jean Rouaud qui me la donne, ça n’a rien à voir, c’est juste la puissance de musique et de la littérature au-delà du réel.
(25/06/2010)
 

Les Cris, de Claire Castillon, Fayard.
Nous avons le même éditeur et cela m’apparaît une raison suffisante pour lire Les Cris de Claire Castillon. C’est le premier livre que je lis de cet auteur qui en a publié pourtant neuf en dix ans. Découverte totale donc. Le titre n’a rien d’original, je me souviens avoir lu Cris de Laurent Gaudé (note de lecture du 27/03/2002) mais ce livre n’a rien à voir en apparence avec le sujet de la première guerre mondiale.
Quoique…
Ce récit qui raconte une rupture banale avec l’évidente lâcheté des hommes, l’usure de l’amour et l’ennui de la vie devient au fil des pages un récit de guerre, une machinerie infernale qui fait passer l’amante délaissée dans le camp des belliqueux. Elle chevauche alors un char ou pilote un avion de chasse qu’elle nomme le monstre textuel et tire au jugé dans tous les coins avec des mots. Force est de constater qu’elle fait souvent mouche dans ce jeu vidéo de la rupture et, si la finesse du langage n’est pas toujours au rendez-vous, elle a le mérite de privilégier l’efficacité en rafales. Cela n’exclut pas la diversité et l’originalité d’une langue inventive qui va finir par user, voire aplatir comme une crêpe le sujet de la rupture, lequel l’avait bien mérité, non mais. Si bien qu’à la fin, il ne reste plus rien, la narratrice sort de son char ou de son avion de chasse, balance d’un geste élégant son casque sur le tarmac devant la dépouille sanguinolente de… de qui déjà ?
Reste l’écho des cris, bruits du monde mais elle vous avait prévenu, Claire Castillon : la littérature s’empare de tout, est capable de retourner les récits les plus rebattus, les histoires d’amour qui finissent mal, mon Général, pour les réécrire de nouveau entre les lignes, dans les marges, sur le champ de bataille du monstre textuel.
(16/06/2010)


Afga Box,
de Günter Grass, Seuil.
Traduit, il y a peu, Afga Box est le dernier opus du dernier prix Nobel de littérature du siècle dernier. Ce livre a d’évidence une filiation avec Face(s) d’Olivier Roller présenté la semaine dernière, car c’est une histoire de clichés aussi. Là, c’est la vieille Mariette qui joue le rôle du photographe, sorte d’ombre dévouée qui a toujours accompagné la famille à géométrie variable de Günter Grass. L’histoire nous apprend que c’est d’abord Hans, le mari de Mariette, qui exerça ce métier. Photographe de guerre d’abord, puis de l’occupation américaine, il réalise aussi des portraits de famille et c’est de cette manière que Günter Grass fit sa connaissance. A la mort de Hans, Mariette continue à prendre des clichés qu’elle développe elle-même comme elle avait l’habitude de le faire et porte son dévolu sur un modeste Afga Box, plutôt que sur le Leica ou le Hasselblad de son mari. Muni de son boitier carré, elle immortalise le quotidien de la famille Grass et réalise aussi des clichés utiles à la rédaction des livres de l’écrivain. « Prends ça la Mariette ! » c’était l’injonction d’usage de l’auteur, tandis que la phrase favorite de Mariette avant d’immortaliser un des enfants de Günter était « fais vite un vœu ». Du coup, une sorte de superstition fantastique a jalonné ces années familiales. Et c’est au seuil de sa quatre-vingtième année que l’écrivain, désireux d’un parcours rétrospectif sur sa vie, charge ses huit enfants de raconter celle-ci à travers le fil conducteur de l’Afga Box et de son pouvoir magique. Le récit est très vivant, mais il faut dire que la vie compliquée de Günter et de ses enfants de différents mariages n’a pas dû laisser l’ennui et le conformisme s’installer dans les différentes maisons qu’ils ont occupées. Chaque enfant, devenu grand, parfois même grand parent à son tour, reçoit donc ses frères et sœurs et tente de démêler ses souvenirs autour de l’Afga Box et de l’inusable Mariette. C’est donc un livre de dévoilement, et quel beau symbole que de prendre le tirage photographique pour marquer sa vie noir sur blanc.
(10/06/2010)

 

Face(s), photographies d’Olivier Roller, Argol.
Des portraits d’écrivains, il y en a beaucoup. C’est même une spécialité de photographes. L’agence Opale, par exemple, travaille avec la gent littéraire ou l’indépendante Sophie Bassouls que j’ai eu le plaisir de côtoyer deux fois et qui m’a offert un cliché de René Fallet (Webcam du 03/02/2010). Il faut croire que le visage d’écrivain à quelque chose de spécial. D’ailleurs, on le croit : Beckett, en premier lieu (par François-Marie Banier en note de lecture du 10/03/2010), mais aussi Duras ou le visage marrant de Perec. Et Rimbaud, toute sa mythologie autour de l’image de Carjat ou de la photographie de groupe, retrouvée récemment et sur laquelle il figure (étonnements du 28/04/2010). Outre atlantique, on a usé à force de photos l’air ours d’Hemingway et la bouche pincée de Faulkner. Il y a dans cette obsession à photographier le visage de celui qui écrit la vieille idée, superstition, croyance que l’inspiration ou les pages écrites seront visibles, reproductibles entre les rides, sur le parchemin de la peau, dans le miroir des yeux.
Olivier Roller n’échappe pas à la règle, et ce, malgré son originalité. Car il est original, comme photographe : il suffit de voir les deux portraits de Pierre Bergounioux pour s’en convaincre. Sur l’un, il ferme les yeux, sur l’autre, il a les épaules nues et l’air égaré. De ces portraits d’écrivains où l’une porte une capuche fourrée et l’un tourne le dos, Olivier Roller a publié un livre (comme en 2001 Sophie Bassouls, Écrivains, 550 photographies, chez Flammarion). D’un côté, il y a ces visages étonnants et de l’autre, les réactions des modèles. Et comment, par exemple Pierre Bergounioux écrit un texte tellement clair et au-delà de ses images brouillées. Et comment tous ces commentaires parlent des difficultés à accepter de se regarder. Écrivains, qui jouent la comédie de leur romans, quoi de plus normal. Ou encore savoir qu’écrire c’est savoir mesurer l’écart entre la réalité et ce qui est contenu dans le livre. On joue avec cela mais le jeu ici se brouille : la bouille devient bouillie, méli-mélo auquel personne n’échappe. Je viens de retrouver quelques photographies qui datent de la parution de Central, il y dix ans déjà : j’y ai l’air juvénile d’un jeune quadra même pas usé. J’ai maintenant la peau moins souple, le cheveu plus rare, plus blanc. Curieusement, il me semble que j’imprime moins les photographies actuelles, que je fais plus sombre. Comme tous je ne me suis jamais apprécié en photo. Et les plis de la bouche du côté maternel qui commence à encadrer le menton, pas facile à regarder toute cette hérédité. Sans plus toutefois, et je n’en fais pas une maladie. A savoir comment j’aurais été portraituré sous les injonctions d’Olivier Roller, c’est quelque chose qui m’indiffère, ce n’est jamais qu’un instant parmi d’autres. Reste le livre donc, consultable à loisir et pour l’éternité. Il est publié chez Argol que dirige Catherine Flohic, elle-même qui fut prise au piège par l’attrape-mouche papier collant d’Olivier Roller. Visitez son site, très complet.
(02/06/2010)
 

La Centrale d'Élisabeth Filhol, P.O.L.
Avant de parler du livre, dire combien on se sent en affinité avec le parcours d’Élisabeth Filhol. Il n’est jamais facile de débarquer dans l’édition avec un parcours atypique « issue de la société civile » comme elle le résume parfaitement dans une interview à Télérama. On suscite la curiosité, surtout quand on choisit de parler d’un sujet aussi âpre, l’entretien des centrales nucléaires de notre pays. Affinité bien sûr avec le type qui écrit cet article, également électron libre – sans jeu de mots – d’un monde littéraire, il y a dix ans déjà, débuts à peu près au même âge – suffisamment jeune pour s’enflammer au contact des livres, suffisamment de vécu aussi. Entre nous donc, un métier dans l’entreprise depuis longtemps, la même passion des lettres depuis l’adolescence sans doute, et même la coïncidence de deux titres si proches : La Centrale et Central. Si, une différence toutefois, le prix France Culture qui propulse le livre et son auteur devant les médias. Tant mieux : juste retour pour la qualité d’un livre qu’on connaissait bien avant cette consécration.
Qu’est-ce qui fait donc la qualité de La Centrale ? Bien entendu, il y a le sujet original, sa portée, l’intérêt qu’il suscite depuis qu’un certain 26 avril 1986, on entendait évoquer pour la première fois le nom de Tchernobyl. Donc, oui, on découvre que nous aussi on doit nettoyer, entretenir nos centrales nucléaires et que ceux qui sont dévolus à cette tâche hautement dangereuse et surveillée sont des intérimaires, de la chair à neutrons (tiens, autre coïncidence : j’avais choisi d’évoquer un intérimaire dans Composants, mon deuxième livre). Mais ce n’est pas que le sujet d’un travail original et trop peu usité, qui donne la valeur à La Centrale. Cette valeur tient en un mot, également couché sur la couverture : roman. Ce n’est pas qu’une indication de genre, c’est la démonstration phrase par phrase, mot par mot, que la littérature a le pouvoir de révéler l’extraordinaire de tout sujet, aussi ardu puisse-t-il être. Ce qui compte, ce n’est pas la démonstration de la technologie mais l’inverse, le juste retour du pouvoir humain par sa capacité la plus évidente : le langage. Et qu’Élisabeth Filhol nous fasse partager ses mots, les siens, ceux qu’elle a choisi, agencé : là se trouve le véritable trésor. Opter pour le tu, page 60, tout comme Apollinaire dans Zone : un soir tu rentres chez toi, tu es au taquet (« tu es las de ce monde ancien »). S’étonner, page 119, « du bleu intense, quasi surnaturel » de la piscine radioactive, c’est reconnaître Blaise Cendrars et son récit D’Outremer à Indigo. Et la longue phrase page138, qui restitue la dernière vision de l’ouvrier : seize lignes terminée par un point d’interrogation, c’est Beckett ou Claude Simon qui s’invitent. Tout cela parce que "roman". Et on demeure admiratif.
(28/05/2010)
 

La Rente Gabrielle, de Jean Robinet, éditions Le Pythagore.
S’il est un livre de Jean Robinet que je tiens à relater au moment de sa disparition, c’est bien La Rente Gabrielle. Ce recueil, composé de courts chapitres, relate l’histoire de sa vie à travers une « rente », ainsi qu’on nommait naguère les fermes. C’est au retour de la guerre, dans une campagne vidée de ses occupants, que Jean Robinet découvre celle à qui il redonne vie et la baptise la rente Gabrielle, du prénom de son épouse. Et comment ne pas commencer son récit par évoquer les chevaux qu’il retrouve après les avoir tant désiré en songe et en écriture dans Compagnons de labour, au fond de son exil de guerre en Silésie. Pages magnifiques donc, mais qui n’excluent pas la mécanisation qui arrive : le tracteur rendra bien des services mais le cheval saura parfois prendre sa revanche comme dans l’histoire où l’animal est convié à la rescousse du tracteur embourbé pour finalement refuser d’avancer au bout de plusieurs fois quand il se rend compte de l’entêtement du paysan à l’utiliser dans des condition si ingrates. A travers les lignes, on mesure la tâche gigantesque pour redonner aux terres une fertilité. Leçons séculaires des saisons, humilité devant les caprices du temps, joies de savoir semer avec régularité et de pouvoir se projeter dans la future récolte. Ce livre n’est pas un livre de travail, mais un livre de vie tout court et d’apprentissage du bonheur. On y voit grandir les enfants, devenus soudain assez grands pour aller seul chercher la dernière récolte avec le tracteur. D’abord paru en 1968, il montre combien la patience et le temps ont façonné la rente Gabrielle. Jean Robinet à alors cinquante cinq ans et voilà près de vingt ans qu’il exploite sa ferme. Temps des bilans et de la sérénité.
Et que mes proches me l’aient offert il y a peu dans cette très belle réédition de 1994 renforce cette sensation. L’exemplaire que je possède est magnifique : illustré par Jean Moretti, il porte le numéro 127 et fait partie de l’édition originale de ce livre. C’est de la belle ouvrage et Jean Robinet, qui avait su concilier son travail à la rente et l’écriture a dû le trouver exactement en harmonie avec la beauté qu’il avait tenté de glisser entre les pages.
(20/05/2010)
 

Journal particulier et Le Petit ouvrage inachevé, Mercure de France et Arléa, de Paul Léautaud.
A la suite du marathon que je m’étais imposé à la lecture des 6000 pages du Journal littéraire l’année dernière, il me manquait pour parfaire une connaissance exhaustive de l’écrivain, l’approche du Journal particulier et du Petit ouvrage inachevé qui parurent après la mort de Léautaud. Les deux petits recueils forment le cabinet secret de l’auteur, de la même manière qu’au musée de Naples sont réunis les objets et les bas reliefs pornographiques qui ornaient les maisons de plaisirs de Pompeï et d’Herculanum. Il n’était évidement pas question pour Léautaud de joindre à son Journal littéraire la crudité et l’obscénité avec laquelle il racontait ses expériences sexuelles – ses séances, avait-il l’habitude de dire. Chaud lapin, donc, ce Léautaud, et demeuré très vert. Sa première maîtresse, Anne Cayssac, le révèle à l’érotisme alors qu’ils ont tous deux plus de quarante ans. Cette première passion dure vingt ans et Marie Dormoy remplace Anne Cayssac progressivement à partir de 1933. Léautaud a alors 61 ans…
1933 est d’ailleurs le sous-titre du Journal particulier qui raconte ainsi la première année de cette passion pour Marie Dormoy. Le Petit ouvrage inachevé fut commencé pour sa part en 1937 et l’écrivain voulait dans cet ouvrage parler de l’amour et des femmes qu’il a connues, Anne et Marie figurant bien entendu en bonne place. Le souci du détail, même obscène, l’écriture courte et nerveuse, la retranscription des dialogues entre les amants, les réactions, la recherche effrénée du plaisir ont construit à travers le Journal particulier et Le Petit ouvrage inachevé une littérature simple et décomplexée, nullement scandaleuse mais simplement honnête. Et c’est là sans doute la réussite de ces deux ouvrages.
(14/05/2010)
 

La Douleur, de Marguerite Duras, Folio.
La Douleur comporte plusieurs textes dont le point commun est d’avoir pour cadre l’immédiate après-guerre, le moment où les déportés reviennent, les heures sombres de l’épuration, des exécutions rapides, des errances d’après-guerre. Bien entendu, le principal texte s’appelle La douleur et donne son nom à l’ouvrage. Il raconte l’attente du retour des camps de Robert Antelme, premier mari de Marguerite Duras. Puis la joie à l’annonce de sa localisation en Allemagne. Joie de courte durée car il est voué à une mort certaine s’il demeure au fond de cette Europe dévastée. On s’organise, on va le chercher, un certain François Mitterrand organise les laissez-passer, on l’habille en officier, il revient mais il est méconnaissable. Survivra-t-il ? Marguerite Duras raconte admirablement cette longue attente du retour à la vie de Robert Antelme (Robert L dans le livre), qui lui, deux ans plus tard racontera son expérience dans L’Espèce humaine. Les autres textes évoquent de la même manière l’ambiguïté d’une époque où la férocité semble permise par réaction à ce qui a été enduré pendant l’occupation. La douleur a été adapté au théâtre à de nombreuses reprises. On retrouve le style percutant de Marguerite Duras, sensations fortes décrites sans ambages, répétitions de mots sauvages, ou comment la littérature est capable avec effarement de raconter les petites hontes et les grands sentiments, et tout cela sur le même plan, dans la même volonté de restitution d'une certaine espèce humaine...
(04/05/2010)


Memory babe, une biographie critique de Jack Kerouac,
de Gérald Nicosia, Verticales.
1000 pages. Autant que la biographie de Beckett par Knowlson. C’est dire combien cet ouvrage consacré au poète phrase de la beat génération est riche. Paru en 1998, il est souvent considéré comme l’ouvrage le plus complet sur Kerouac. On mesure l’ampleur de la tâche pour retracer presque jour par jour le parcours de cet homme fuyant, toujours en partance et on the road : interviews, documents et lettres de plusieurs centaines de ses amis et connaissances. On retrouve Allen Ginsberg, Neal et Carolyn Cassady, William Burroughs. On retrouve tous les drames qui ont jalonné la vie d’errance de cet entourage dévolu aux paradis artificiels comme Burroughs, ivre, qui tue son épouse en jouant à Guillaume Tell ou Neal qui décède le long d’une voie ferrée. Sur cet épisode qui a affecté Jack Kerouac, peu de choses seront dites et le poète, déjà lui-même enfoncé dans les limbes de l’alcool, décèdera quelques mois plus tard. Ce qui reste de la volumineuse lecture de cette biographie est l’impression d’une époque révolue, quelque chose qui pouvait ne se produire qu’une fois, la rencontre avec une Amérique à peine issue de la 2 ème guerre mondiale et juste avant qu’elle ne glisse dans celle du Vietnam. Tout le reste - ce que nous en retenons – consiste à refaire inlassablement le parcours de Kerouac, de la même façon qu’en France on refait celui de Rimbaud.
(28/04/2010)

 

Les Heures souterraines, Delphine Le Vigan, Jean-Claude Lattes
J’avais déjà cité cette auteur qui avait reçu à la fin de l’année dernière le prix du roman d’entreprise, premier du genre depuis longtemps (voir note d’écriture du 09/12/2009). C’est donc un roman qui aborde le sujet du travail, mon thème de doctorat, de même que La Centrale d’Elizabeth Filhol que je vient de commencer. En réalité, dans une interview (ma vie pro) Delphine Le Vigan se défend d’avoir voulu aborder uniquement ce thème mais plutôt celui plus global de la solitude urbaine. Le roman raconte donc l’histoire de deux protagonistes qui ne se rencontrent jamais mais se croisent dans l’agitation de la ville. L’une est Mathilde (prénom de l’égérie de Pablo Neruda, soit dit en passant), femme active, confrontée à des difficultés dans son métier et l’autre est Thibault, médecin urgentiste qui enchaîne les visites entre deux pensées vers la femme qu’il vient de quitter au bout d’un amour impossible. Thibault et Mathilde, voilà qui sonne comme deux personnages de chanson de gestes mais c’est dans l’enfermement de nos gesticulations que nos deux héros de la vie moderne se trouvent projetés plutôt que dans la solitude moyenâgeuse d’un donjon. Mais finalement rien n’a changé et c’est bien l’essence même du roman qui est en question, la suite de l’épopée antique, une chanson de Roland ou des chroniques de retour de croisades, le texte apparaît ici dans un objet pur, délivré de tout artifice. Le passé d’entreprise de l’auteur a sans doute apporté beaucoup à la sincérité du texte (c’est le cas aussi pour le livre d’Elisabeth Filhol)
Je me souviens avoir lu ce livre avec un étrange sentiment de jalousie devant la maîtrise d’une écriture efficace et sans artifice.
(23/04/2010)

 

La Mémoire longue de Didier Daeninckx, Le Cherche Midi
De Didier Daeninckx, je connais la silhouette reconnaissable entre mille, cheveux en arrière, lunettes, moustache, visage le plus souvent barré d’un sourire et toujours en discussion à la Fête de l’Huma. Car c’est là-bas que je rencontre, toujours présent quand j’arrive et encore là quand je repars. Mais il faut dire qu’il y vient en voisin. Je l’apprends en lisant La Mémoire longue : Aubervilliers, juste à côté, est son fief. Il en parle plus comme un provincial qu’un banlieusard, quelqu’un qui aurait gardé le souvenir d’une époque où on ne faisait pas qu’y passer, s’installer provisoirement là-bas parce que les loyers à Paris c’est plus possible en espérant qu’on aurait assez d’oseille pour quitter vite la non-ville. Ou alors réduire la ville comme une cité avec tout l’amalgame qu’on y véhicule, communautarismes et grands mots pour expliquer notre peur d’autrui. La Mémoire longue de Didier Daeninckx serpente entre tous les clichés mais n’en accroche aucun, à l’exception de ceux du photographe Willy Ronis qui porte le même regard poétique et dynamique. La banlieue que j’ai connue il y a trente ans vers Villepinte (je suis passé récemment à la station Sevran-Beaudottes) ressemblait donc plus à celle que décrit Didier Daeninckx : des herbes sauvages entre deux murs, l’angle d’un troquet, un parking déserté mais prendre le temps de déambuler, de croiser les laissés pour compte en tous genres. Sous-titré Textes et images 1986 – 2008, c’est donc vingt-deux ans de chroniques diverses, de rencontres, de photographies qui ont jalonné son parcours hétéroclite. On y croise Jean-Patrick Manchette, on y fustige la bêtise ordinaire, on découvre souvent la vérité de l’histoire. Car l’Histoire, avec sa grande hache, est finalement la passion reconnue de Didier Daeninckx, celle d’anecdotes oubliées comme l’aventure des canaques exhibés à l’exposition coloniale et qui conduira à l’écriture de Cannibale. Quand il s’agit de pourfendre des négationnistes en tous genres, l’auteur possède l’efficacité d’un chroniqueur rédigeant la notice d’emploi d’un démonte-pneus : on jubile.
On sort ainsi de La Mémoire longue rasséréné, confiant : tant qu’il y aura des Didier Daeninckx, le monde sera supportable.
(13/04/2010)

 

J’aimerais revoir Callaghan, de Dominique Fabre, Fayard
Bien sûr, l’histoire est banale. On a tous la nostalgie d’une époque de collège, de lycée, quelques noms qui reviennent. Au fait, qu’est-ce qu’est devenu Untel ? Les sites Internet fleurissent sur le sujet, anciens d’écoles, perdus de vue. On se fait tous alpaguer un jour ou l’autre par le charme de ces souvenirs qui reviennent alors. Par exemple, il n’y a pas plus tard qu’une semaine, j’ai vu en photo dans le journal de mon département le prof de guitare que j’évoque dans Langres s’use. Ce qu’il y a d’extraordinaire avec ce copain de classe, c’est qu’il n’a absolument pas changé de style depuis que nous étions en quatrième ou en troisième. C’est à cette époque que s’est décidé sa vocation, guitare et rien d’autre que de la musique. Il n’a pas bougé, n’a même pas quitté notre ville minuscule. De temps en temps, on le voit en photo donc, au gré d’un trio de jazz qui annonce son prochain concert par exemple. Pas bougé d’un poil, ça veut dire que sa coupe de cheveux est restée la même que celle du début des années soixante-dix, où on tirait sur nos mèches pour estimer dans combien de temps elles viendraient balayer nos épaules. Restée la même qu’à quinze ans sa tête sauf que ses cheveux frisés, toujours aussi longs sont devenus aussi blancs que les miens.
Tout cela pour dire que l’histoire classique de J’aimerais revoir Callaghan contient dans son titre tout l’écart qu’on mesure dans les années qui ont passé. Des souvenirs qui restent vivaces, points d’ancrages de nos vies et ce qui s’est passé entre, on a tendance à l’oublier surtout si ce n’est pas très glorieux. Et le narrateur de Dominique Fabre, professeur dépressif qui rate sa vie affective, n’échappe pas à la règle. Alors il faut bien se raccrocher à quelque chose ou quelqu’un. Ce quelqu’un c’est Callaghan, un élève anglais débarqué par hasard au milieu d’élèves qui avaient tous une famille, sauf lui, écartelé entre son père alcoolique et une mère trop belle. De quoi alimenter bien des rêveries d’adolescents. Or, Callaghan, qui a le don de s’évanouir prestement dans la nature suivant les péripéties familiales, ressurgit de la même manière lorsque que le narrateur est devenu adulte. Il a beaucoup bourlingué Callaghan, traîne une lourde valise qu’il finira par laisser avant de repartir. L’histoire de Dominique Fabre n’est pas autre chose que le récit de ces jours qui passent, de ses évanouissements et de ses retours. Rien d’extraordinaire sauf que c’est justement cela qui fait le charme et la crédibilité de ce récit. Après tout Callaghan est un fantôme, comme tous ceux qui nous hantent. Finalement, on a presque un doute : on ne sait même pas si c’est vraiment lui, ce sdf débarqué à qui le narrateur offre le gite sous prétexte que c’est Callaghan. Peut-être est-ce finalement un arrangement entre deux solitudes ? La suite du récit semble enlever cette incertitude mais, pour moi, elle subsiste.
J’ai lu ce livre en Syrie. C’était prémédité. Je voulais le lire absolument lors de ce voyage prévu. Je voulais sans doute me construire moi aussi quelques souvenirs, quelques points d’ancrages. Celui qui reste est celui d’une chambre dans un monastère du côté de Homs et de Hama, dans ce village un peu paumé dans lequel nous nous étions promenés sous la pluie avec les regards des marchands désœuvrés qui nous regardaient passer sur le trottoir. De retour dans la chambre monacale, j’avais lu quelques pages, pas plus. Il y avait une icône au mur au dessus du lit. Tout cela constitue mon Callaghan à moi.
(07/04/2010)

 

Beckett, de François-Marie Banier, Steidl
Ce livre est un recueil de photographies de l’écrivain, photographié à son insu à deux époques : en vacances à Tanger en 1978, et onze ans plus tard, (l’année de sa mort) à Paris. Ce livre aurait pu être celui d’un voyeur ou d’un paparazzi et la personnalité controversée de François-Marie Banier n’incite pas à la bienveillance. Pour autant, l’auteur a attendu vingt ans pour publier ces clichés dans cette édition de petit format mais de grande qualité et ce ne sont pas les usages des photographes de la presse people. Ajoutons les sobres textes d’accompagnement de l’auteur et de Viviane Forrester pour se convaincre de la bonne foi de ce recueil qui se veut un hommage. Et c’est pour cela que ce livre ravit les aficionados du fameux prix Nobel, dont je suis. Rien d’extraordinaire cependant dans ces clichés et c’est pour cela qu’ils nous émeuvent. Que la grande silhouette de Beckett marche le long d’une plage à Tanger ou qu’il demeure fatigué et vieilli sur un banc à Paris, l’écrivain porte en lui sa réflexion permanente, il nous semble lire des pages entières de ses livres dans ses rides, dans ses mouvements ou dans sa fixité. Une canne projetée devant lui sur des feuilles mortes ou l’ombre disjointe et comme étrangère sous le soleil prolonge immanquablement les textes de l’écrivain. Rien que pour cela, il faut donc que François-Marie Banier ait compris ce qui animait l’écriture de Beckett. Quoi de mieux que la photographie pour restituer sa paradoxale volonté de silence, de paix intérieure. Lire aussi l’article que consacre la République des livres à cet ouvrage.
(10/03/2010)
 

L’Absence d’oiseaux d’eau, d’Emmanuelle Pagano, P.O.L.
L’idée est alléchante : deux écrivains entament une correspondance dans laquelle ils imaginent qu’ils s’aiment. Jeu forcément excitant, sorte d’écriture à quatre mains : inventons ces deux personnages et publions ensemble ce livre épistolaire, voilà qui est génial. Sauf que c’est passer un peu vite sur les subtils chemins qui relient les auteurs et leurs narrateurs, ce qu’on balaie de quelques mots, inspiration, intention de départ, toute une rhétorique porteuse de la sacro-sainte liberté de l’écriture. Or, l’écriture est une prison. Nous avons beau être auteurs chevronnés, se dire que cette fois-ci ce ne sera pas pareil, il faut se rendre à l’évidence, les mots tissent des cages bien plus sûres que le pénitencier d’Alcatraz. Pour corser la difficulté, ajoutons que les deux écrivains finissent par se rencontrer et s’aimer pour de vrai : transgression des personnages, mélange des corps des auteurs, l’idée géniale devient rapidement une mise en abyme insupportable. Dans la prison de l’écriture, l’espace de la cellule se réduit autour des deux protagonistes : l’un s’en évade mais l’autre aussi en publiant ce livre, tronqué de la moitié de la correspondance de celui qui a repris ses lettres en partant. Du récit, qui visait à devenir le plus original au départ, il ne reste plus qu’une banale histoire d’amour, comme dans les romans de la trilogie sentimentale de René Fallet que j’ai largement déjà évoqué cette année. L’impudeur, ici servie par les mots aigus d’Emmanuelle Pagano, n’est pas une nouveauté : René Fallet avait fait de même et c’était il y a plus de trente ans. A lire ces lettres, on sait, dès le départ, que ça va mal se terminer : la passion est étouffante dès les premières phrases. Même après le départ de l’être aimé, la narratrice continue à vouloir le retenir dans ses souvenirs où il apparaît que cette aliénation n’a pas dû être drôle tous les jours. Elle le comparait à une rivière mais plutôt que de dresser des moulins d’enfants entre les pierres et se réjouir de la chanson du courant, elle n’a cessé d’édifier des barrages et de provoquer son assèchement. L’absence d’oiseaux d’eau s’explique tout simplement par le manque d’eau. Il ne reste que le cadre minéral du roman épistolaire prévu au départ : juste un décor de livre. Et ce sont les derniers mots d’Emmanuelle Pagano.
(03/03/2010)


Y a-t-il un docteur dans la salle ?
de René Fallet, Folio
A lire L’amour baroque du même auteur, décrit dans cette même rubrique le 20 janvier, j’ai eu envie de poursuivre par ce livre que j’avais lu il y a très longtemps et qui constitue avec L’Angevine, la trilogie sentimentale du personnage auteur dramatique RF, Régis Ferrier, frère jumeau de l'auteur RF, René Fallet. Y a-t-il un docteur dans la salle est le livre du milieu, publié en 1977, à l’heure où je faisais les quatre cents coups sur ma moto Honda 125 K3 à guidons-bracelets. Pendant ce temps, Régis Ferrier faisait les soixante-quatre positions du Kâmasûtra (voilà un mot qui va me prodiguer nombre de connexions…) avec son héroïne, Marthe, étudiante en médecine, d’où le titre. A ce sujet, il faut s’étonner de la redondance des prénoms commençant par M chez les écrivains, comme par exemple Mathilde Urrutia, l’égérie de Pablo Neruda. En fait, la trilogie sentimentale est pénible à lire. Régis Ferrier est un triste, il a le whisky mauvais et il en boit beaucoup. Il devient invivable, on le quitte, il reboit pour oublier, oublie qu’il reboit, re-reboit pour se souvenir, schéma classique, certes sympathique, on compatit avec lui, mais chiant. Ce qui fait qu’il me ressemble, non pas par la dive bouteille (à côté des RF, je fais figure d’enfant de chœur chipant du vin de messe quand le curé à le dos tourné) mais pour le côté chiant des livres. Car il y a deux façons d’écrire des romans ennuyeux : sur le sujet du travail (c’est moi) alors que personne n’a envie de se coltiner une deuxième journée de boulot en lisant un livre, et sur le sujet de l’amour qui traîne en longueur des types dégoulinants de sentiments sur la moquette. Or, l’ennui transforme souvent l’auteur en génie et c’est pour cela que RF en est un. Et c’est aussi pour la même raison que j’espère avoir « à l’usure » le lecteur esbaudi qui reconnaîtra mon talent littéraire dans les affres de sa fatigue. Y a-t-il un docteur dans la salle est peut-être celui qui est le mieux écrit des trois. Fait intéressant et qui redonne du piment à la narration. RF (René Fallet) fait intervenir au côté de son personnage Régis Ferrier, son filleul, le fils de sa sœur, et qui ne peut être que l’écrivain Gérard Pussey (les Succursales du ciel, 2009 et Au temps des vivants, 2007, les deux chez Fayard : ce dernier livre raconte d’ailleurs quelques souvenirs avec ses tontons René et Georges). A noter que la même année d’Y a-t-il un docteur dans la salle, Gérard Pussey publiait son premier livre Châteaux en Afrique.
(24/02/2010)
 

L’homme est un grand faisan sur terre, d’Herta Müller, Folio.
En 2009, le prix Nobel de littérature a récompensé Herta Müller. Cette nomination a été l’occasion de m’apercevoir une nouvelle fois combien sont déprimants les forums d’opinion où chaque internaute peut réagir à l’actualité. Passons sur les plaisanteries graveleuses et franchouillardes concernant le prénom à consonance de saucisse de Francfort de la récipiendaire. Ce n’était qu’un florilège de déplorations envers le sacre d’une auteure qui est une femme et même pas française, histoire d’aggraver son cas. Passons sur les cocoricos où j’ai appris que le prix le plus beau du monde est tout de même le Goncourt. Passons sur ces piètres commentateurs même pas capables de se rappeler que le Nobel de l’année précédente avait couronné Le Clézio. Passons sur la médiocrité (mais il fallait que sorte ce coup de gueule) car si à l’époque de la nomination de ce Nobel (voir Etonnement du 14/10/2009), je n’avais pas encore lu Herta Müller, c’est fait avec ce petit récit de 123 pages, réédité pour l’occasion en Folio, L’homme est un grand faisan sur terre. Ce titre au demeurant énigmatique est la phrase que prononce un des compagnons d’infortune de Windisch, meunier de son état, qui désire émigrer de sa triste Roumanie avec sa femme et sa fille. Court récit donc, mais à la fois dense d’une écriture imagée et forte, poétique et aérien dans la langue sobre Je ne résiste pas à la tentation de citer un exemple caractéristique de cette prose presque austère mais tellement limpide et expressive :
« Le policier est dans la cour du tailleur. Il sert de schnaps aux officiers. Il en offre aussi aux soldats qui ont apporté le cercueil à la maison. Windisch voit leurs épaulettes avec les étoiles. Le veilleur tourne la tête vers Windisch.
« Le policier est heureux d’avoir de la compagnie », dit-il.
Le maire est sous le prunier aux feuilles déjà jaunies. Il transpire. Il regarde une feuille de papier. « Il n’arrive pas à lire l’éloge funèbre, dit Windisch. C’est l’institutrice qui l’a écrit. »
« Il veut deux sacs de farine pour demain soir », dit le veilleur. Qui sent l’alcool. »
La traduction de Nicole Bary rend particulièrement bien cette atmosphère. Herta Müller, éxilée de Roumanie, écrit en allemand et j’avais déjà souligné dans la note d’étonnements citée ci-dessus combien son passé me semblait proche de celui de mes racines paternelles, une culture allemande - autrichienne qui remonte sans doute au XVIII ème siècle, en ce qui concerne ma famille – et un exode que les conditions économiques et la guerre ont favorisé. Et c’est ainsi tout un passé ambigu et taiseux qui resurgi.
(17/02/2010)
 

Une année étrangère, de Brigitte Giraud, Stock.
Je suis un fana des livres de Brigitte Giraud, je l’ai déjà dit : de Marée noire (note de lecture du 08/12/2004) à J’apprends (note de lecture du 26/10/2005), en passant par L’amour est très surestimé, (note de lecture du 31/10/2008). Voici donc maintenant Une année étrangère mais cette fois-ci étrangement, le livre porte bien son nom : c’est une année étrangère qui a présidé à l’écriture de ce livre. Non qu’il soit raté, loin de là, très loin de là, et si certains des best-sellers pouvaient ne serait-ce qu’un peu se rapprocher de l’écriture de Brigitte Giraud, la littérature y gagnerait beaucoup. Simplement, j'ai moins accroché que les autres. Ce livre comporte un volet double, ou plutôt une double géographie. En effet, la narratrice part en tant que jeune fille au pair en Allemagne mais elle emporte avec elle le secret d’un jeune frère mort d’un accident de Mobylette. Dans sa famille d’accueil, un autre secret, la maladie de la mère viendra bientôt répondre à ce malheur. Le portrait de la jeune fille est magnifiquement dépeint et cette année étrangère qui est celle de son émancipation sonne comme une renaissance. Ce qu'il y a de très réussi, c'est la nostalgie ambiante, cette lenteur et le choc de deux cultures. La période, les références musicales, les véhicules font que cette histoire s’est déroulée il y a pas mal d’années, à une époque où les jeunes allemands passaient auprès de nous pour des garçons et des filles plus baba-cool que nous. A coup sûr, Brigitte Giraud a dû expérimenter l'Allemagne dans ces années-là pour la retracer aussi bien. Car du coup, c’est ma propre histoire qui vient en filigrane se coller à cette année étrangère, celle également de quelques voyages linguistiques effectués en Allemagne en 1976 et 1977. Du premier, je me souviens exactement de la même ambiance que dépeint Brigitte Giraud, la neige des forêts du Harz, les chemins enneigés et désert lorsqu'on rentrait à pied de la diskothek où je m'essayais, entre autre, au schnaps. C’était un voyage scolaire. J’y étais retourné quelques mois plus tard pour retrouver une des correspondantes que j’avais rencontrées là-bas. C’était une démarche purement personnelle et le seul inconvénient, mais de taille, est que je n’avais pas prévenu mes parents de cette escapade. Enfin, si, je leur avais envoyé une carte postale, ça je m'en souviens. Un vrai Rimbaud. Ah, jeunesse !
(10/02/2010)
 

BW, de Lydie Salvayre, P.O.L.
Ce titre qui sonne comme une voiture est en réalité un genre hybride, moitié biographie, moitié interview, voire récit d’aventure, voire déclaration d’amour. Comme point de départ, personnage principal, BW, éditeur, enfin ex-éditeur, qu’une affection soudaine menace de devenir aveugle. Pas d’autre solution que de rester trois semaines dans le noir Sa compagne LS à son chevet, justement écrivain, décide de recueillir ce qu’ils se racontent. Dans ce passage obligatoire où BW fait le point sur sa vie, le jeu entre les deux protagonistes apporte un éclairage particulier à ce qui n’aurait pu être qu’un simple recueil de souvenirs. Mais ce serait vite oublier que BW et LS sont complices, embarqués malgré eux dans cette galère. C’est donc leur histoire commune qui est également racontée. Réduire BW au simple portrait d’un homme, même au caractère bien trempé, serait surfait. Il y a bien entendu les voyages, la course à pied, l’édition comme une évidence, mais il y a derrière tout un monde et la question lancinante de savoir comment peut-on garder son intégrité, réaliser ses rêves de jeunesse, bref se demander, avant que la vieillesse n’arrive, si on peut être finalement assez fier de sa vie. Il me semble que c’est la grande question que ce livre aborde, caché sous un humour parfois désinvolte ou sous la description sans concession du monde éditorial. Bien entendu, on ne peut jamais répondre à cette question, hormis en la biaisant, par exemple en donnant l’impression que le mouvement incessant, le changement permanent, l’interdiction de tout immobilisme est capable de faire pencher favorablement la balance de votre côté. On comprend ainsi mieux comment s’est construit ce livre, dans l’immobilité forcée de l’aveugle, contre la nature profonde de BW. Écrit d’une manière alerte et vivante, ce récit est finalement manière de conjurer le sort, une imprécation, presque une prière. La dernière phrase sous forme de question (Si on y allait ?) représente un espoir, que tout puisse continuer comme cela à toujours été, une course autour de soi, des autres et bien entendu du roman qui se glisse en permanence entre la narratrice, auteure LS, et le « raconté », ex-éditeur BW. « C’est un roman, parce que je n’ai jamais cessé de décoller le personnage de la personne, la fiction du réel. ». Cette déclaration de LS est à mon sens essentielle. Elle ne témoigne pas du renouveau du roman, mais elle évoque toutes les formes qui cohabitent dans le genre. Dès qu’un carré de 200 pages devient inclassable, hybride, on peut être sûr qu’il contient « du » roman. En voici une nouvelle preuve.
(03/02/2010)
 

Régiment de chasse Normandie-Niemen, d’Alain Vezin, éditions ETAI.
L’aviation est un domaine qui a attiré la littérature dès sa création, on pense à Antoine de Saint-Exupéry bien entendu mais aussi à Joseph Kessel. Ici, par un curieux hasard, l’auteur de ce livre s’est marié dans la même ville que moi et à la même date. Étrange destin de deux sœurs qui réunissent deux écrivains. Encore qu’à l’époque, nos chemins étaient tout autre et l’écriture bien loin : base aérienne pour lui et central pour moi. Et c’est bien ce point commun qui nous réunit encore : finalement nous avons écrit tous deux sur notre boulot. Car Alain Vezin n’en est pas à son coup d’essai. Si son expérience de pilote de chasse a servi de départ à une époustouflante histoire du Jaguar (voir note de lecture du 11/10/2006), il réitère avec les mêmes qualités pour son deuxième livre : une précision d’entomologiste, un choix d’illustrations et de photographies hors pair et une mise en page parfaite derrière laquelle on devine l’œil du peintre qu’il est également (encore un point commun, nous avions commencé ensemble l’aquarelle). J’ai bien sûr suivi de près cette nouvelle histoire du célèbre régiment Normandie-Niemen et je connais le soin minutieux et la qualité de recherche historiques qu’il a apporté. Certains témoignages recueillis, notamment ceux qui ont participé à l’époque mythique de la deuxième guerre mondiale, constituent sans doute une des facettes les plus précieuses de ce recueil. Pour autant, et c’est là aussi l’un des attraits de ce livre, ce régiment aéronautique existe toujours. On peut mesurer l’ampleur de la tâche qu’a accomplie l’auteur en déployant alors toute cette saga de plus de soixante ans. Ce livre, bien entendu, s’adresse aux passionnés de l’aviation mais il devrait séduire les plus pointilleux par la richesse de ses documents, la plupart inédits, et, bien sûr, la superbe exhaustivité qui est la marque de fabrique de l’auteur. Deux sœurs, deux écrivains, finalement ça a du bon, la famille : on se retrouve avec beaucoup de plaisir pour discuter éditions, contrats et autres cuisine éditoriale. Et j’ai pu aussi apprécier la progression régulière de l’ensemble de son travail. On ne se rend pas compte qu’il faut trois ans minimum d’un labeur quasi ininterrompu pour réunir de pareilles études historiques. Un tel livre n’est que la partie immergée de milliers de documents, de photos, de témoignages, d’articles divers et variés. Les œuvres d’imagination et certains romans ne requièrent pas souvent autant de pugnacité. Et c'est tout à son honneur.
(27/01/2010)
 

L’Amour baroque, de René Fallet, Julliard.
Paru en 1971, L’amour baroque constitue le premier volet de la trilogie sentimentale qui comprendra Y a-t-il un docteur dans la salle, publié en 1977 et L’Angevine en 1982. Évidemment, en inaugurant les aventures de RF, Régis Ferrier, auteur de théâtre dans sa vie imaginaire, RF, René Fallet, ignore que deux autres opus constitueraient cette trilogie, de même qu’en publiant Central, j’ignorais que je creuserais tel un mineur de fond la veine « du travail » un nombre similaire d’ouvrages, une trilogie donc qui devrait bientôt se transformer en tétralogie si tout va bien. Mais pour en revenir à RF, René Fallet, c’est bien la veine whisky qu’il aborde avec ces trois romans, par opposition à la veine beaujolais des autres écrits plus joyeux et c’est ainsi qu’il baptisera ces deux aspects de sa personnalité (“-Tu ferais mieux de boire un bon pinard plutôt que de boire tes trucs.-Je sais, mais le whisky, c'est triste au moins” fait-il dire à ses protagonistes dans L'Angevine). Car L’Amour baroque est chiant comme une passion malheureuse et l’anti héros RF, Régis Ferrier, s’y entendra à en diluer plusieurs dans le breuvage shakespearien jusqu’à ce que la maladie fasse lâcher prise à RF, René Fallet après la dernière séance de la trilogie. Il meurt un an plus tard, et du coup, RF, Régis Ferrier, avec. Tout cela, bien sûr, je le connais déjà au moment ou je furète sur l’étagère consacrée à RF, René Fallet,, et que mon choix s’arrête sur L’amour Baroque. Je décide sur le champ de l’emmener à Mont de Marsan où je vais passer les fêtes de Noël, je sais ça n’a rien à voir. Or, la lecture de L’amour Baroque m’emballe sec dés le départ, je suis même quasi persuadé de ne l’avoir jamais lu (en réalité j’ai parfois si mauvaise mémoire que je peux regarder plusieurs fois de suite un film policier sans parvenir à me souvenir qui a tué la victime, c’est un avantage indéniable). Mais hélas, si observer au départ les amours débutantes et dynamiques d’un quadragénaire sur le retour d’âge peut présenter un intérêt ornithologique, c’est sans compter sur les affres de la passion qui transforment vite la plage paradisiaque en un cloaque informe. Bref, les cent cinquante dernières pages (car il écrit long le bougre) sont parfois pénibles à ingurgiter dans leur ressassement perpétuel : J'ai appris que le bonheur c'est de savoir que le bonheur n'existe pas, conclut RF, Régis Ferrier. Ce à quoi, TB lui répond, bougon et refermant le livre : le malheur, mon pote, c’est d’ignorer que le bonheur existe.
(20/01/2010)
 

L’incendie du Hilton, de François Bon, Albin Michel.
Qu’est-ce qu’un roman ? Question récurrente, vieille glose qui ressort régulièrement, jamais résolue. Certains y voient dans l’absence même de réponse définitive la mort du genre, d’autres une résurrection permanente, tous s’accordent à mesurer les différences entre le siècle d’or qui vit sa création et la production actuelle. On déplore les best-sellers arrangés, on évoque le nouveau roman pour mieux dénoncer ses impasses, on revient finalement à l’histoire, au récit : on finit par publier un livre et, au milieu du parallélépipède rectangle à épaisseur de 200 feuilles, le mot roman s’impose. Comme si, par défaut, il n’y avait aucune autre appellation acceptable, comme si la forme physique même du livre appelait une telle dénomination de la part de maisons d’édition qui ont bâtit leur fortune justement avec le roman. Albin Michel n’échappe pas à la règle. Il est, comme Flammarion et Hatier, originaire de la Haute-Marne – va savoir pourquoi mon petit département d’à peine 150 000 âmes a fourni autant d’éditeurs prospères à la capitale -.
Mais la réponse est bien plus complexe que de résumer ainsi l’appellation du roman à l’exclusion de tout autre genre. Ou de réduire celui-ci à l’explication du papier : François Bon, sait, mieux que quiconque combien la vie numérique dément maintenant cette affirmation d’un autre âge. Exit aussi les querelles et discussions sans fin sur la modification du roman. Dans L’incendie du Hilton, il y a mieux que cette persistance du genre. Si l’on adopte une posture universitaire, on pourra, comme Jean Paul Goux évoquer le « regain du lyrisme » (revue L’Animal n° 16 consacré à François Bon, p 167) ou comme Dominique Viart l’interroger sur son rapport à l’autobiographie (On écrit avec de soi, entretien avec Dominique Viart, revue des Sciences Humaines, 1999, sur Remue.net), voire sur ces rapports à la ville. On retrouve tout cela dans L’incendie du Hilton : une ville intrigante, souterraine, esthétique et neuve comme l’écrivain les aime, et, dans cet ordonnancement, l’imprévu d’un incendie qui vient perturber un narrateur-auteur, une proximité autobiographique facile que pour ma part, je préfère tenir à distance comme dans une mise en abyme. Dire cela, c’est résumer l’enjeu de L’incendie du Hilton : aucune rupture avec ce que François Bon a déjà écrit, mais une continuité, un enchevêtrement de mots (au mot lyrisme je préfère envoûtement), tout un monde qui rappelle notre complexité sociale et qui ajoute une nouvelle réponse à Qu’est-ce qu’un roman ?
(13/01/2010)
 

Les vies silencieuses de Samuel Beckett, par Nathalie Léger, Allia.
On a fêté (enfin, façon de parler) le vingtième anniversaire de la disparition de Samuel Beckett le 22 décembre dernier. Ça s’est passé dans l’indifférence générale des veilles de Noël. France Culture il me semble, à consacré un dossier ; il y a eu quelques articles et puis ce fût tout. Si toutefois cette discrétion aurait ravi le grand Samuel de son vivant, j’ajoute toutefois ma pierre au mausolée avec la lecture des Vies silencieuses de Samuel Beckett. D’abord le titre évoque quelques-uns uns des tableaux du peintre Alexandre Hollan (qu’Yves Bonnefoy raconte dans Une journée d’Alexandre Hollan – voir note de lecture du 03/11/2004 avec reproduction d’une de ses toiles). Et en parlant de tableau que dire de celles peintes par Henri Hayden, autre taciturne et qui contemplait le paysage depuis la maison de Beckett à Ussy sur Marne (deux tableaux à voir ici). Vies silencieuses donc : s’appesantir sur ce titre et peut-être que ça lui aurait suffit au grand Samuel « bon qu’à ça » comme il disait en parlant de l’écriture, juste cette expression, donc, et besoin de rien de bien consistant dans les pages. Mais nous ne sommes pas Beckett, il nous faut de la matière, des lignes à engloutir. C’est drôle combien les plus silencieux des écrivains nous ravissent et nous font gloser à souhait : jamais un poète n’a été autant disséqué que Rimbaud, jamais Beckett n’a été raconté autant. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont ils se taisent, dont nous comblons ce vide par notre propre miroir. Il me semble que la démarche de Nathalie Léger n’échappe pas à la règle. Mais, elle est discrète, elle avance sur la pointe des pieds, c’est du concentré, une odeur agréable de café un matin de soleil, quelque chose de pur et de filtré : ce qu’elle a retenu de toutes les lectures : œuvres complètes, essais, biographies. Et on connaît, on a le même travers : d’En attendant Godot à Fin de partie en passant par Ô les beaux jours, de Proust aux Mirlitonnades en passant par Cap au pire. De Comment c’était, d’Anne Atik à Beckett l’abstracteur de Pascale Casanova en passant par la grosse biographie de 1110 pages de James Knowlson. Beaucoup d’écrits se rapportant à l’écrivain sont commentés en Notes de lectures : ne pas hésiter à fouiller via le moteur de recherche en haut à droite du site, Beckett apparaît dans 45 de mes pages (pour Rimbaud, même combat, c’est 53 occurrences…). Aficionados du grand Samuel, on se reconnaît ainsi dans ces Vies silencieuses et combien j’apprécie Nathalie Léger quand elle conclut son livre par : et pour sa voix… Et de citer tous ceux qui se sont ouverts du timbre de celle-ci, de la présence ou non de son accent irlandais. Je complète la série : une ancienne voisine d’Ussy m’a affirmé qu’il avait un accent à couper au couteau, on s’en apercevait surtout quand il téléphonait, m'a-t-elle dit.
Lire aussi au sujet du beau livre de Nathalie Léger, l’article de Remue.net.
(06/01/2010)