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Autres/Inédits :

Dans Inventaire/Invention, on publie une nouvelle : dernier soir

Texte de l'intervention à L'université de Toulouse

 

Quelques nouvelles inédites, puisqu'on admire Beckett et Carver :

1°) La camionnette, l'homme, la baguette. (mise en ligne 13/09/2000)

2°) Panier  (mise en ligne 27/12/2000)

3°) Attente (mise en ligne le 18/07/2001)

 

 

 

 

"attente"

 

Elle est déjà là quand je place ma voiture à vingt mètres de la sienne. Silence du moteur. Un merle entame le chant du soir. C'est l'heure de fermeture à l'Ecole de Musique et le parking presque désert, seule une troisième automobile en plus des deux nôtres.

L'attente. C'est un soir de juin où retombe lentement sur la ville la pesanteur du jour, la fatigue du travail, les derniers après-midis de classes, les ultimes grincements des violonistes maladroits. Il fait beau. Feuilles agitées par le vent. Poussière sur le goudron.

D'habitude, la cour est bruissante : claquements de pieds pressés sur l'escalier sonore, envolées de gammes sur des pianos impatients, chants d'enfants, cris des premiers sortis. Les voitures entassées, sans ordre, chacun se voulant au plus près du portail. Et pourvu que le gamin ne traîne pas. Encore faire à manger ce soir, le dernier à récupérer au sport. Ballet incessant des insectes métallisés à roues, souvent des monospaces, plus pratique avec les enfants à emmener et leurs nombreux copains aussi. On s'arrange avec d’autres parents, un coup l'un, un coup l'autre. Tellement pressés, les mercredis passés à emmener, récupérer à chaque heure un fils, une fille, au karaté, à la piscine, à la danse, à la musique, à un anniversaire, chez l'orthophoniste, le dentiste, la nourrice, un copain. Une vie quoi. Activités obligatoires. Les occuper. Ne pas qu'ils tombent dans l’oisiveté (mère de tous les vices). Et puis, on ne sait jamais, un Mozart qui s'ignore, un futur champion de natation. Fierté des parents.

Mais ce soir est repos. Bientôt les vacances, on laisse retomber la pression. Cliquetis du moteur refroidissant. Sensation bizarre de l'habitacle rétréci autour.
Pouvant voir sa voiture par la portière passager. Véhicule bizarre à mi-chemin entre le monospace et le camping-car, une carrosserie biscornue comme seuls savent en construire les Japonais. Le moteur, placé à moitié sous les pieds du conducteur, donnant un coté camionnette pas très distingué. De larges portes arrières coulissantes et la surface vitrée importante la sauvant du ridicule, dévoilant un intérieur comblé par trois rangées de sièges. Une drôle de fenêtre verticale en plein milieu des côtés rompant l'équilibre de l'ensemble, on pourrait croire à un bricolage destiné à augmenter la place. Peinture rouille métallisée, typiquement asiatique, on pense.

Elle est au volant et ressemble à toutes ces mères de familles nombreuses, trois et plus qui passent leur temps à sillonner la ville à bord de ces voitures douées pour transporter pêle-mêle vélos, chiens, chats, progéniture. Pourtant, sans le style fier des conductrices évoluant dans des hauts de gamme. Simple, en même temps forte, visage fin mais mâchoire musclée laissant imaginer des colères respectées. Elle a baissé sa vitre. Teint blanc. Cheveux longs, beiges. Peau souple. Quatre enfants gesticulant aux places arrieres. Les siens? Elle est jeune.

L'un d'entre-eux, en sautant d'une rangée de siège à l'autre, l'obligeant à tourner la tête. Je guette sa réaction, l’agacement sans doute, elle ne dit rien. Ils arrêtent. Autorité sereine. A sa place, j’aurais crié.
Ils sortent du véhicule. Grincement de la porte coulissante. Deux longilignes en premier, cheveux noirs, bien peignés. L'un tenant une balle de tennis. Deux frères sportifs. La balle passe de l'un à l'autre, facile. Grincement de la porte à nouveau. Un rouquin au visage bouffi, en short, jambes épaisses - celui qui sautait par-dessus les sièges - faisant le tour du véhicule en criant, s'éloignant, se battant avec des ennemis imaginaires. C'est un agité, difficulté pour se concentrer, souhaitant bien du plaisir aux parents, le même à la maison. Elle le regarde, sans complaisance, le jauge. Est-ce son fils ? Si différent des deux autres qui répètent leurs lancers de balles, inlassables, appliqués.
Une tête frisée avec des lunettes est restée dans le véhicule. Encore un autre genre, un intello.
Grincement de la porte. Le dernier rejoint le rouquin continuant ses sauts de cabri. Grincement de la porte. Le frisé remonte. Elle, toujours le regard vers eux. A quoi pense-t-elle avec sa mâchoire rude et fine à la fois ? Ressentant la frustration de ne pas le deviner. Grincement de la porte à nouveau. Moi, je m'énerverais à sa place. L'intello sort avec des livres, les montre au rouquin qui s'enfuit. Il les pose par terre, plein les bras. L'autre tourne autour avec un vrombissement d'avion. Elle, regardant avec attention. Etant sûr qu'elle bouillonne de sentiments. Grincement de la porte. Le frisé repose les bouquins à l'intérieur, ressort avec une balle. Il tente d'attraper le rouquin qui tourne toujours, le feu aux joues, ses grosses jambes qui tricotent. Les jeux s'organisant : le ballet obstiné des deux sportifs, les deux autres et leur partie indéfinie, pourtant, restant ensemble.

Un équilibre suspendu dans l'air du soir.
Elle.
Mon esprit projeté au-delà de l'habitacle, accroché au bord de sa portière.

Elle a sorti un livre. Une couverture jaune, Grasset ou Gallimard. Pour quels rêves ? Elle a l'habitude d'attendre. Les mouvements des enfants se heurtent à son pare-brise, glissent. Derrière, c'est l'immobilité de l'imaginaire, le voyage vertical du cerveau. Elle tient sa tête. Doigts longs enserrant une oreille assez grande. Une mèche de cheveux raides passe entre l'index et le majeur.
Troublé. Dans un quart d'heure, elle, retrouvant un mari (qu’on imagine moustachu, sans savoir pourquoi), continuité de la course, préparer le repas. Elle est décidée, c'est elle qui fait tout, c'est sûr. Lui, met la main à la pâte, sans rechigner. Il n'a pas son mot à dire. Elle, sa mâchoire tendue, sa mèche entre ses doigts. Pourquoi garde-t-elle les cheveux longs ? L'amour et le balancier des cheveux sur le corps du moustachu. Son plaisir à elle. C'est elle qui tranche. Lui, gardant juste la folie d'avoir choisi cette voiture bizarre.

 

 

 

 

Panier

- Tiens !
Il pose d'un air triomphant le panier de cerises. Des "coeurs de pigeon", les premières de l'année. Belles et gonflées, roses et jaunes comme des pommes. Je dis quelque chose de circonstance, un "ah, bon ?", faussement étonné. Pas le temps. Préparer le repas. Les crêpes pour ma fille et sa correspondante allemande, plus mon fils, plus le beau-père. Il a sa voix forte des soirs où il est bavard.
Elle rentre dans la cuisine, le père et la fille s'interpellent. Le plaisir qu'ils ont à se saisir de paroles, s'embrasser de phrases. Toujours été ainsi. Au début, la surprise d'arriver dans cette famille où on ne respecte même pas la télé. On la commente. On s'en sert pour leur plus grande joie, s'interrompre. S'y faire à la longue et sous l'oeil impassible du présentateur du journal. Leurs sourires continus tirant la bouche sans arrêter le flot des mots. Ils me prennent à témoin, je ne comprends rien comme d'habitude. Impression d'être sourd dans le brouhaha, répondre au hasard.

Fatigué, dure journée. Elle m'a ramené le chauffeur du bus en plus de la correspondante, comme si on avait du temps pour s'en occuper. En plus pas un mot de français. Elle va partir avec lui au restaurant retrouver les organisateurs du voyage. Au moins ce soir, pas besoin de faire la conversation, chercher mes mots dans la lointaine langue teutonne du lycée. Rester juste avec les enfants et le beau-père, plus facile. Les enfants se comprennent toujours, même le dernier qui ne connaît pas encore la langue. Elle l'appelle : il est temps de partir. Le beau-père est en short et j'ai les mains dans l'évier, il ne comprend pas, fait signe, interroge. Elle répond : ya, ya, aber die kinder must essen ! Elle plaisante. Rôle inversé de la femme qui sort et les hommes s'occupant de la progéniture. Il insiste, imagine ce tête-à-tête avec cette femme qui l'héberge. Elle acquiesce, belle, maquillée. Il se range à cette opinion avec son air de dragueur en pays conquis.
Enervé, tourné vers l'évier, j'entends le beau-père qui continue de m'apostropher, me sollicitant sans cesse. Répondre au hasard. Oui, Oui. Mon cerveau comme un coton et parfois, une phrase perçant la fatigue. Répondre, y aller de ma petite histoire. Bruit de sa voiture qui démarre, à ses côtés le chauffeur, heureux. Raconter le bouillonnement de mes jours. Il bavarde sans m'écouter et nous y allons tous les deux de notre monologue, chacun haussant la voix. Je raconte cette histoire de boulot avec cette Chef qui rampe devant le Directeur. Quelle boîte ! Il acquiesce, oui, oui, par politesse, mais désintéressé, détaché du travail, du rythme des heures, en retraite et pourtant conservant des activités et enchaînant à son tour une anecdote sur l'une d'entre elles et que j'oublie aussitôt.

Tellement fatigué. Que faut-il encore ? Brancher l'appareil à crêpes. La table mise. Et le cidre? Le chercher à la cave. Marcher. Piétiner. Les jambes lourdes. Le travail déjà loin, pourtant garder sur soi le poids des kilomètres du trajet et la peur de mon Chef pour des chiffres en retard.
J'ai beaucoup travaillé. Satisfaction et fatigue. Les appeler. Essen ! A Table ! Les enfants déboulant. Le beau-père s'asseyant, ses gestes brusques pour passer une assiette, un couvert et toujours le moulin à paroles et la voix de stentor. Les petites têtes autour de la table, jaugeant le repas. Miam, des crêpes. Vivi, assieds-toi ! Ma fille aux petits soins avec l'Allemande.
Aimer cet instant. C'est une bonne soirée avec des crêpes. Continuer à s'agiter, ne pas céder au ramollissement, l'impression de dormir là, debout, si je m'arrête de bouger. On les prépare directement sur la table, c'est l'avantage de l'appareil. Moi, j'en veux une avec du gruyère. Et moi...
Le bourdonnement de sa voix couvrant tout, la tête entière comme un globe, la mousse de cheveux blancs au pôle Nord et le menton au Sud ponctuant les affirmations d'un hochement général. Une cacophonie. N'être plus qu'une oreille et les mots comme des vagues, les phrases des marées, la conversation, une éternité. Le bruit de la mer, j'aimerais le bruit de la mer ; un néant de repos.
Répondre aux enfants, écouter ce qu'il dit avec un temps de retard, me concentrer sur le sens de la phrase. Usant. Me demandait-il d'acquiescer. Oui, oui, au hasard. La correspondante maintenant : was wilst-du ? Au hasard, j'ai l'impression que c'est cela. Je propose le saucisson, le chorizo. Elle me comprend avec ses beaux yeux timides. Ma fille est bien tombée, elle est gentille. Elles s'entendent bien. Servir le cidre. Verser la pâte sur la crêpière. Sitôt cuites, interceptées par tous, sauf moi. Je n'ai pas encore pu en manger une seule. Juste nourrir les affamés des crêpes. Je suis fatigué et le beau-père qui parle, parle. La télé est éteinte, c'est vrai ça fait du bien. Les gosses veulent du sucre, évidemment puisque c'est la seule chose que je n'ai pas pensé à poser sur la table. C'est toujours comme cela. Ils vont en mettre partout, pas eux qui nettoient. Bonheur de manger. Faim. Le cidre est bon, frais. Maintenant, c'est les sucrées, plus facile. Souffler ; être assis, c'est déjà çà. Quel boulot ! Déjà vingt et une heures. Se décontracter, on n'est pas pressé.
Mais tu arrêtes avec le sucre, j'en ai marre à chaque fois on en met partout ! Me lever et le ranger. Crier. La correspondante me regarde, moitié peur dans les beaux yeux. Je souris, caresse les cheveux de mon gamin que j'engueulais. La rassurer. Qu'elle n'aille pas croire... Raconter à ses parents que les Français... Mais c'est vrai quoi, y'en a marre du sucre. Souffler, se décontracter. Il faudrait que je maigrisse. Estomac rebondi. Plus d'amateurs pour les crêpes? Pas de réponse. J'en prends encore une, et puis deux, bien méritées.

Il choisit ce moment pour passer les cerises. Ah, oui, c'est vrai le panier sur l'évier encombré, je l'avais oublié. Il va falloir ranger. Toujours ranger. Sortir la poubelle. On se passe le panier. Une poignée. Elles sont belles, à peine mures, quelques-uns unes tachées. La chair est blanche, fine. En reprendre. Elles filent entre les doigts, boules rouges de jongleurs suspendues à leur fil vert comme des yoyos. Le fils en prend plein. Il peut, pour une fois qu'il mange, le maigrelet. Le beau-père : il va y en avoir cette année! Il parle moins, il a dit tout ce qu'il avait préparé au long de sa journée. La correspondante enchaîne les fruits à la suite, elle aime. Je ris, plaisante, lui fais comprendre. On en mange encore. Les noyaux et les queues jonchent les assiettes. Se reculer contre le dossier, Souffler une main sur le ventre, se décontracter. Respirer. Il y a comme un calme, un repos de repus.

Et devant, à cet instant, les deux filles avec leur sérieux, la fraîcheur de leurs joues en mouvement ; presques graves, les yeux dans le vague ; leurs gestes de jumelles puisant une main entre elles, ramenant les cerises une à une d'un panier que je ne vois pas posé par terre, que je devine sous le Formica de la table terni par l'éponge, invisible mais bien plus présent que devant mes yeux. L'osier rond, bicolore, l'anse un peu lâche à force d'avoir soupesé une centaine de kilos pendant une dizaine de saisons. Au milieu du cratère tressé, les braises rouges et jaunes des "coeurs de pigeon", quelques rochers de feuilles vertes.
Connaître le temps qu'il faille pour remplir un tel récipient en haut d'un arbre.
Et les mains des filles ramenant à tâtons un fruit, leurs yeux délayés dans les vagues, le geste mécanique comme deux ouvrières à la chaîne.
Secondes ténues, fragiles. Rompre. Plaisanter sur l'appétit des filles. Meilleures dans le panier, les cerises ! Leurs sourires et le beau-père que l'on croit détaché des choses : c'est toujours dans ce panier que je les cueille, c'est fait pour. Respirer. Oser le mot poésie. Souffler.

 

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La camionnette, l'homme, la baguette.

La camionnette, l'homme, la baguette. D'abord la camionnette ou plutôt sa vague forme blanche sur le côté gauche de la route. Certainement ce qui, marquant ma rétine tandis qu'arrivant en voiture, loin encore, pensant à quelque chose, ou du moins, pas à la camionnette. Me souvenir de l'homme attendant devant, quelconque, beige comme les murs des maisons et le gravier des trottoirs. Moi, arrivant vite, trop vite, occupé dans mes pensées. Le mot exact. Occupé et non préoccupé. Repensant sans doute à l'intervention gratifiante venant de se dérouler quelques kilomètres avant (lieu enchanteur, château et ce séminaire réunissant tous les décideurs de mon entreprise). Bien préparé tout cela et moi, tranquille, parlant bien de mon métier, du poids de la concurrence : sujet facile.

L'autre jour, en repensant à cette scène, ne sachant même plus où j'avais vu l'homme à la baguette. Et puis, maintenant, m'en souvenir. Donc, la camionnette blanche légèrement en arrière de l'homme immobile sur le trottoir tandis que je revenais de ce château, dix heures et demie, route déserte, décembre tranquille. L'homme couleur de gravier. Y avait-il un autre discutant avec lui ? La camionnette blanche, juste deviner sa masse informe blanche, posée. Comme n'existant que par le passant, pas celui beige couleur de gravier, ni celui discutant avec lui si toutefois il existait, juste le souvenir d'une ombre, mais un troisième en bleu et traversant la route, sa baguette sous le bras. Est-ce à ce moment que je l'ai aperçu ainsi révélé par les autres formes ? Quadrupèdes ovoïdes, camionnette carrée. Révélé au sens photographique, la lumière rouge éclairant le bac et dans le liquide, se découvrant dans les sels, l'homme en bleu et la baguette. Lumière rouge comme allumée dans la tête, me délivrant de l'occupation de mes pensées. Une magie. Toutefois, moi, à cet instant, surpris, roulant vite. Lever le pied. Devant l'obstacle en bleu, bien qu'improbable de le percuter, l'habitude et les réflexes de conduite jaugeant le risque maîtrisé. Pourtant, bien obligé de quitter mes pensées et me projeter au delà du pare-brise dans le paysage et réalisant en cinémascope, tiens, un village.

Certainement, l'homme en beige aperçu à ce moment précis, l'autre en bleu commençant de traverser et révélant la masse informe de la camionnette et bien avant de remarquer la baguette, du moins il me semble. Où peut-être tout cela mélangé, hommes, baguette, camionnette, trottoir au gravier beige formant l'ensemble et permettant d'amorcer l'histoire, une de celles durant une demi-seconde mais dont le souvenir hante et même si le lieu est parfois oublié comme cette absence de l'autre jour. Et en plus de l'ensemble hommes, baguette, camionnette, trottoir au gravier beige, comment ne pas imaginer un entourage plus large ayant joué un rôle, je veux parler de la rue droite, sans doute la seule de ce village longiligne comme il en existe tant déployés le long de routes incertaines, ne devant leur existence que par la colonne vertébrale d'asphalte, vue d'avion devant ressembler à un scolopendre avec les ouvertures perpendiculaires à l'angle des maisons. Bordures et trottoirs obliquant vers ces opportunités d'évasion, perdant vite la frange bétonnée après l'arrondi du virage, le talus champêtre reprenant sa réalité légitime. Et, communiant avec cette fourrure d'herbe, le goudron sali par les mottes des champs avoisinants au point d'oublier la transition entre les chemins de terre, la fuite vers l'espace.

Donc la rue, et bordée de maisons. Seul le souvenir vertical de murs gris sans fenêtre m'ayant tapé dans la rétine à moins que d'autres réminiscences inévitables de villages anonymes, égaux et traversés antérieurement avec des murs sans fenêtre, d'interminables hangars agricoles. Ainsi, l'ensemble hommes, baguette, camionnette, trottoir au gravier beige, rue longiligne et maisons aux murs sans fenêtres bousculant le ciel.

Ayant pénétré trop vite dans ce village sans m'en rendre compte, occupé à des pensées calmes, n'ayant aperçu ni la transition d'un liseré de fossés plein d'herbes vertes d'avec le commencement du trottoir, ni remarqué le nom du village sur la pancarte et me retrouvant posé sur ma vitesse au milieu du village devant l'homme en bleu avec la baguette, en toile de fond celui, beige, attendant sur le trottoir, l'autre - avait-il existé ? et l'ombre blanche de la camionnette. Ramené de la sorte à la réalité du village, ralentissant, coupant la course rapide du temps, laissant calquer mes yeux au rythme du village. L'homme en bleu, retarder le moment de le voir continuant de traverser la route d'un pas égal, fixer au même instant mon regard sur la camionnette blanche, sans doute le boulanger à cette heure matinale, dix heures trente. Arrivant à son niveau, découvrant l'inscription en lettres tarabiscotées, marron sur fond blanc, recevant la preuve du boulanger comme un point final à ma déduction, vu l'homme beige attendant sur le trottoir ce rendez-vous, vu l'autre - avait-il existé ? supposé discuter avec l'homme couleur de gravier, vu l'homme en bleu avec sa baguette. Enfin, sentir le boulanger invisible dans sa camionnette, inévitablement cinquantenaire et peut-être moustachu.

Donc, réveillé de l'occupation de mes pensées, à nouveau décalqué dans le paysage serein d'un village banal, longiligne, aux hangars interminables, avoir eu la sensation d'un gris partout, comme ce ciel de décembre, calme, avoir remarqué l'inscription de la camionnette, porté mon regard sur le trottoir d'en face où, abordant comme un nageur la rive opposée, l'homme en bleu venait de prendre pied. Remarquer alors l'âge, soixante-dix ans passé, le pantalon et la veste couleur cotte de travail comme il en existe dans les catalogues d'outillages reçus à même la boîte aux lettres avec le simple rendez-vous prévu d'un camion sur un parking quelques jours plus tard. L'habit couleur de travail et quel travail pouvant bien faire cette homme en retraite petite taille avec une grosse baguette sous le bras.

Arriver à sa hauteur et lui, le nageur ayant pris pied sur l'autre rive du trottoir avec un sourire satisfait, sans doute le même qu'un marin solitaire abordant les Antilles après trois semaines d'Atlantique. Sourire sûrement venu après un échange de paroles, la plaisanterie du boulanger qu'on imagine moustachu, la cinquantaine, connaissant bien la clientèle, trente ans dans le métier aussi les plaisanteries ça le connaît. Pas chaud ce matin, pas se plaindre, allez . Et chacun repartant satisfait, l'homme bleu paré de son sourire pour traverser la route et déjà le boulanger saisissant le pain d'un autre, de l'homme beige couleur de gravier ou de l'invisible discutant avec lui.

Mais maintenant voir ce sourire d'homme satisfait en bleu de travail et en retraite, pantalon et veste de gros coton enfilés par habitude juste pour bricoler. Le voir à dix heures trente, un matin calme en décembre, s'en retournant chez lui casser la croûte, levé à cinq ou six heures, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Bonheur de s'attabler dans quelques minutes, depuis longtemps oubliée la voiture ralentissant, la face du conducteur venant d'un château et occupé à des pensées. Sortant un saucisson, un verre, du rouge, assis, croquant dans le moelleux du pain, l'ombre passée de la grosse baguette tenue sous le bras. Coudes usés de cotte bleue, posés sur la toile cirée de la table, en face du frigo blanc. Fenêtre proche le regardant faire, horloge dans la pièce à coté et un vieux lit à l'étage, héritage d'aïeuls. Rite immuable du casse-croûte de dix heures trente devant le frigo, tout seul, juste entendre le tic-tac de l'horloge, le bruit de la mastication, parfois le murmure rauque d'un camion passant la grande rue du village longiligne, perçu un peu plus fort en été par la fenêtre ouverte avec le pépiement incessant des oiseaux dans le soleil, mouches pénétrant pour un tour rapide, vrombissantes et couvertes de poussière. Présent immuable, même à dix heures trente, un matin calme en décembre et même sensation depuis des années quand, autrefois, agriculteur en bras de chemise, cheveux noir, avec le tracteur posé devant la porte de la cuisine. Maintenant, en retraite, juste bricoler pour le fils, un gendre, un neveu, les champs repris par un voisin, plus comme autrefois, facile avec les machines modernes de maintenant. En retraite, ne plus courir, bricoler en cotte bleue et le casse-croûte de dix heures trente taillé dans la grosse baguette.

Recevant longtemps par la fenêtre fermée d'un matin calme en décembre, le chuintement finissant de la voiture ayant traversé le village tout à l'heure alors qu'il revenait du pain, la grosse baguette sous le bras. La voiture à présent s'éloignant, point sur la grande ligne d'asphalte au liseré de fossés d'herbes vertes, son conducteur se souvenant de celui en cotte bleue, sa baguette sous le bras, son sourire de navigateur heureux en abordant le trottoir de l'autre côté de la camionnette d'ombre blanche, de l'homme beige couleur de gravier et de son compère invisible. A son bord, dirigé vers la ville devinée après la grande ligne droite, le conducteur regardant la terre luisante, fraîchement retournée des champs et jamais la couleur marron n'a aussi bien porté son nom.

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