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Étonnements 2009
100 monuments 100 écrivains : j’ai
participé à l’édification de ce bel ouvrage. Merci donc à
Gauthier Morax de m'avoir sollicité pour ce projet collectif. Relier la
minéralité chargée d'histoire des lieux de notre patrimoine avec l'imagination
débridée des écrivains est une idée qui ne manque pas d'allure. Certains lieux
nous parlent et j'aurais volontiers opté pour le riche patrimoine de ma région
d'origine, les ruelles ventées de Langres ou les sources de la Marne et la
grotte de Sabinus, le chef gaulois, dédale calcaire que j'ai arpenté comme tous
les gamins du coin à la lampe électrique. Mais ces lieux ne figuraient pas sur
la liste des 100 monuments proposés. En revanche, il y avait le château de
Coucy. L’endroit, je le connaissais d’en bas, de la plaine, quelques
ruines perchées en haut d’un plateau. Mes occupations
professionnelles ne m’avaient jamais permis de m’y arrêter, je continuais mon
chemin dans l’Aisne ou en direction de l’Oise : Beauvais, Soissons, Compiègne,
Saint-Quentin, Creil, Laon n’ont plus de secrets pour
moi. J’ai même failli passer un week-end à l’Hôpital de Chauny, il y a plusieurs
années. Mais ce n’est pas le sujet. Il me fallait restituer tout
ce que ces voyages m'avaient apporté dans ce grand Est, agglomérer toutes les
visions fugitives de cette terre marquée par les vagues incessantes
d'envahisseurs, des chevaux d'Attila aux Panzers allemands. Dans la
solitude d’un bel été, je me suis rendu sur le site de Coucy-le- Château pour
m’imprégner du lieu. Vu d'en haut, il est plus facile à regarder
la plaine, les lieux proches, le chemin des Dames et la multitude de cimetières
militaires. J'ai donc pris un réel plaisir à restituer l'histoire de Coucy qui
épouse toutes les autres, toute la nôtre et toute la mienne qui me fait retracer
de temps à autres mes vies de VRP.
J’ai reçu, à la suite de ma contribution en 3000 signes et de ma
découverte émerveillée du lieu (ici, texte publié et
photographies personnelles en prime), le cadeau d’un exemplaire de ce livre
magnifique (voir en note de lecture) et une invitation à
mes rendre à la Conciergerie (qui figure dans le recueil, commenté par Robert
Badinter). Pressentant que la soirée serait d’une qualité rare niveau petits
fours, je m’y suis rendu. Ici, tout le gratin du patrimoine était réuni, tous
ceux qui participent à la sauvegarde nationale, main sur le cœur et tête
relevée, participaient à la fête. Quelques discours (je rends hommage à Adrien
Goetz d’avoir nominativement remercié un a un les auteurs) puis, Frédéric
Mitterrand a conclu la série en écartant rageusement les microphones crachotants
pour montrer avec brio que les voûtes de la Conciergerie valent toutes les
sonorisations. On pourrait penser que cela n’avait rien à voir avec la solitude
échevelée de mon château de Coucy où j’étais seul visiteur. En réalité, je ne
connaissais personne et, trop solitaire pour entamer la conversation, j’ai
préféré déambuler entre les lourdes arches de pierre, comme je l’avais fait cet
été à Coucy, solitude de voyageur comme toujours dans les
longues heures de routes et d'autoroutes, en long et en large à travers
Champagne, Ardennes et Picardie.
(28/12/2009)
Je me suis ramassé une veste à un examen récemment. J’avais un
mémoire à fournir sur « la psychologie de la relation ». C’était dans le cadre
d’une certification de niveau Master, organisée conjointement par mon travail et
une université, et je pensais naïvement qu’une sorte de reconnaissance des
compétences allait s’appliquer à ceux qui, comme moi,
œuvrent dans ce métier depuis plus de 6 ans. Mais il n’en a rien été et la
réussite était uniquement corrélée à une formation de seulement quatre jours sur
cette fameuse psychologie de la relation, à la suite de quoi il fallait
uniquement bâtir un tout petit mémoire d’environ trente pages
sur un des aspects de ce cours. Facile donc en apparence sauf que un
autre Master de Lettres modernes auquel je tenais comme à la prunelle de mes
yeux m’avait accaparé jusqu’à fin septembre (là c’était la réussite que
j’espérais, mention TB). Bref, je n’ai eu qu’un bon mois pour me retourner mais
même… Et c’est bien de retournement qu’il s’agit, monde à l’envers, puisque
j’étais accompagné par un tuteur novice dans le métier et quelques intervenants
obnubilés par asseoir la légitimité de leur projet. Donc, pas moyen de faire
autrement que de me raccrocher à ce fameux cours de quatre jours, c’est déjà un
des aspects qui m’a heurté, le dilettantisme d’une université qui accorde un
niveau bac + 5 après une vague formation si ténue alors que cinq ans auront été
nécessaires pour, qu’en plus des heures de mon travail nourricier si éloigné,
j’obtienne un niveau équivalent en Lettres modernes. Déjà, cette différence me
heurtait beaucoup. Mais en plus, il m’avait fallu subir le fameux cours de
quatre jours sur la psychologie de la relation, tenu par une espèce de gourou
psychanalyste lacanien qui alternait des silences long comme le jour avec des
phrases vides du genre « pour faire votre métier il faut aimer les autres » et
que chacun de mes collègues semblait boire comme du petit lait. Je comprends
d’ailleurs mieux comment les sectes font pour recruter… Le cours ainsi
désorganisé m’a déplu et il était évident que le mémoire que j’allais présenter
ne correspondrait pas à ce qui était attendu, genre, le désir ou l’angoisse dans
la relation que j’entretiens avec les autres et machineries psycho-choses
simplistes. Non que je n’ai rien appris, les transferts, contre-transferts et
autres sont utiles pour voir les complications de l’esprit, mais la manière dont
ils étaient abordés me semblait d’une manipulation trop aisée pour être honnête.
Que quelqu’un ose émettre une objection, l’ensemble du groupe sous le regard
bienveillant du maître, vous taxait de prétendre à une relation de pouvoir sur
l’autre, et ça, forcément, c’est vachement mal, c’est Satan… Cela me faisait
penser à cette vieille technique qui avait cours lors de l’inquisition : si vous
avouiez être hérétique, vous étiez coupables, donc condamné au supplice et si
vous vous taisiez, alors c’est que vous étiez un menteur donc, digne du même
châtiment.
Cette perversité a déjà été soulignée par Georges Canguilhem, philosophe et
professeur à la Sorbonne et qui succéda, excusez du peu, à Gaston Bachelard.
Pourfendeur de la psychologie, il voit chez ses adeptes des « adorateurs du fait
», cette vision justifiant l’existant, et du coup le psychologue, constitue déjà
pour le philosophe une hérésie, « l’impossibilité logique de l’introspection »
Un peu comme si le psychologue se posait la question de pourquoi un type fait rhâââ en mourant alors que la vraie question que se poserait un philosophe est
de savoir pourquoi on meurt. Ainsi, en voulant expliquer l’existant, la
psychologie, « science des réactions et du comportement », devient « école de
l’obéissance », selon Canguilhem. Le philosophe a même été beaucoup plus loin,
lui qui fut un grand résistant et qui soutint sa thèse sur Le normal et le
pathologique en pleine Seconde Guerre mondiale, en affirmant qu’
"il ne serait
pas outré de supposer que la psychologie […]paraissait alors sans doute
l'exemple même d'une pensée de la collaboration. ». Je comprends mieux
maintenant pourquoi cette formation m’a choqué, ainsi placée dans la structure
de mon boulot et qui s’est adressée à une bonne centaine de mes collègues
récompensés par la carotte d’une certification universitaire. Histoire de
résister donc, je me suis sabordé comme la flotte française à Toulon en 1942.
(17/12/2009)
J’ai été sélectionné pour le prix 30 Millions d’amis avec
Bestiaire domestique. Je ne l’ai pas eu et c’est une déception : j’aurais
bien aimé me vanter devant mon lectorat sporadique : et vous savez, j’ai eu le
prix 30 Millions d’amis ! Ça pose son homme, à défaut de tenir son chien. Et
puis tout le monde connaît : la musique vient tout de suite à l’esprit, de vieux
réflexes aussi : allez, viens Mabrouk, bon chien, bon
chien… Le Goncourt c’est bien, ça impressionne le pèlerin mais ça rend jaloux
vos collègues écrivains. Le Nobel, c’est trop inaccessible et personne ne vous
reconnaît dans la rue, sauf les suédois. Non, vraiment, ce prix était pile poil
(de chat) dimensionné pour moi, un prix de concierge, une notoriété à vous
obtenir à vie des croûtons gratuits chez votre boulanger, un os toutes les
semaines chez le boucher. Sans compter le défraiement lorsque j’aurais participé
à un salon du livre pour Bestiaire domestique : peu m’importe d’avoir à
accrocher une pancarte : votre auteur, lauréat du prix 30
Millions d’amis, est subventionné par Fido boulettes. Il
paraît même que c’est le prix préféré de Michel Houellebecq. Rendons toutefois
hommage au lauréat de cette année : Marc Alyn, auteur de Monsieur le chat.
Évidemment, avec un titre pareil, c’était couru d’avance. Je suis mauvais joueur
et jaloux. Pour me venger, je n’ai pas donné à manger à mon poisson rouge
pendant trois jours, mon chat dort depuis à la cave et j’ai bouché l’entrée du
refuge à oiseaux avec du ciment.
(09/12/2009)
Après la vente des collections d’André Breton en 2003, après la
vente des affaires encore tièdes de Julien Gracq, l’année précédente, le
patrimoine littéraire continue de s’éparpiller : aujourd’hui, 1° décembre, c’est
au tour de Charles Baudelaire de rejoindre Drouot. Le fond Aupick-Ancelle sera
dispersé aujourd’hui, 1° décembre.
Aupick, on connaît : c’est le nom de la mère du poète après qu’elle se soit
remariée avec l’illustre Général, héros des campagnes du premier empire et
d’expéditions coloniales lors de la restauration. Le pauvre Charles est
d’ailleurs coincé entre sa mère et son beau-père au cimetière du Montparnasse.
Narcisse Ancelle fut le notaire de la famille et protégea les biens du poète
dépensier, ce qui, on s’en doute, n’incita pas Baudelaire à porter dans son cœur
cet « homme insupportable, le type du jocrisse, du lambin, de l'hurluberlu, et
de l'homme de désordre » et qui s’y connaissait en littérature « comme les
éléphants à danser le boléro ». Ceci dit, rendons hommage à la rigueur notariale
d’avoir su conserver pendant cent cinquante ans tout l’héritage du poète,
papiers, lettres, éditions rares et dédicacées, tout un trésor qui va se trouver
irrémédiablement désuni.
Les amateurs peuvent consulter le
catalogue
de la vente : de l’extrait de naissance au billet émouvant que Baudelaire,
déterminé à se suicider en 1845, envoya à Ancelle. Ce parcours est très
intéressant et montre à travers des lettres les relations nombreuses que
Baudelaire entretenait, de Catulle Mendes à Maxime du Camp, de Théophile
Gauthier à Théodore de Banville, Lecomte de l’Isle ou Villiers de l’Isle Adam.
Mais l’auteur du Peintre de la vie moderne fréquentait aussi Édouard Manet,
Eugène Delacroix ou Constantin Guys. On retrouve également la correspondance
avec l’éditeur des Fleurs du mal, Poulet-Mallassis, des articles de journaux
parus à l’époque de la publication du fameux recueil. Passons rapidement sur les
photographies du Général Aupick dont Baudelaire, on le suppose, n’aurait pas été
fâché de se séparer pour verser un regard attendri sur la bibliothèque
personnelle de Baudelaire. Il y a aussi les inévitables démarches de succession
comme cette facture du tailleur de Baudelaire, acquittée par le notaire deux ans
après la mort du poète, pour une redingote noire et un pantalon de satin.
Les a-t-il emportés dans sa tombe ? Mais
que dire aussi de l’exemplaire des Paradis artificiels, opium et
haschich,
dédicacé « à ma mère CB ». A-t-elle lu la phrase suivante ? « Mais les profondes
tragédies de l’enfance, – bras d’enfants arrachés à tout jamais du cou de leurs
mères, lèvres d’enfants séparées à jamais des baisers de leurs sœurs, – vivent
toujours cachées, sous les autres légendes du palimpseste.».
Tout cela va donc se trouver dès ce soir dispersé, éclaté en 176 lots.
En guise de conclusion, opposons à ceux qui veulent ainsi désagréger l’héritage
de Baudelaire ce qu’il affirmait également : « le palimpseste de la mémoire est
indestructible ».
Dernière minute : le prix total de la vente a dépassé les 4
millions d'euros, le double des prévisions. Une édition originale des Fleurs du
mal a atteint 775 000 euros et la "lettre du suicide", citée plus haut, 225 000
euros. Le dépeçage d'écrivain est un sport qui qui rapporte gros.
(01/12/2009)
J’ai donc été pas mal occupé avec Paul Léautaud ces trois
derniers mois : lectures intensives, reportage photographique même, le jour où
j’avais découvert que mon pied à terre francilien était tout proche de la maison
dans laquelle il avait vécu 45 ans. Me voilà donc libre pour picorer d’autres
lectures (voir Liquide de Philippe Annocque en Notes de lecture –
d’autres viendront, Philippe Claudel…). Je parcours aussi une biographie de
Joseph Kessel, assez mollement je dois dire, peut-être parce que au sortir de
Léautaud je n’ai pas envie de me plonger entièrement dans la vie si riche d’un
tel écrivain que raconte les 950 pages d’Yves Courrière. Ça ferait genre « un
écrivain peut en cacher un autre », presque un slogan SNCF ou plutôt RER dans
mon coin de banlieue.
Mais il y a un évènement raconté à la page 219 qui m’a intrigué. On est en 1923,
Joseph Kessel a 25 ans, il est à l’aube de sa carrière littéraire. Il a épousé
deux ans auparavant, Alexandra Polizu-Michsnesti, qu’il appelle Sandi et qu’il
avait rencontrée en mer de Chine. Les deux tourtereaux cherchent une maison pas
très loin de Paris et la trouvent à Sceaux qui n’était à cette époque « qu’une
bourgade de paysans et de maraîchers et offrait un calme absolu ». On indique
l’adresse, 130 rue Houdan, et je m’aperçois que ce lieu est encore plus près de
mon pied à terre que celui de Léautaud : 800 m à vue de nez. Je me promets
d’aller voir à ma prochaine visite parisienne cette « belle maison de pierre à
un étage, entourée d’un jardin aux arbres magnifique. Sandi tomba amoureuse d’un
cèdre dont l’ombre s’étendait jusqu’au toit de la demeure». Curieux donc de
savoir si cette bâtisse avait survécu à la modernité échevelée de la région
parisienne. Le sort a hâté ma préoccupation d’une manière étonnante. J’ai reçu
récemment par courrier les taxes traditionnelles à payer quand on possède un
pied à terre mais quelle ne fût pas ma surprise de m’apercevoir que la
Trésorerie qui me l’avait adressée, occupe précisément le numéro 130 de la rue
Houdan. Je connais donc maintenant le sort ultérieur qui a été réservé à la
maison de Kessel. En réalité, il est probable que l’écrivain se sépara de cette
habitation à la mort de Sandi, enlevée par la tuberculose en 1928. Cinq ans à
peine mais combien d’intenses souvenirs sans doute entre les moments de répit de
la maladie…
La trésorerie a effacé toutes ces traces. Il est probable que peu de ses
employés zélés connaissent l’histoire de leur lieu de travail. Les comptes des
contribuables et autres affaires sérieuses d’argent accaparent leurs pensées.
Pourtant, Joseph Kessel habitait toujours ici lorsqu’il termina un de ses plus
fameux (et sulfureux) roman, Belle de jour, magnifié par le film de Luis
Bunuel avec Catherine Deneuve. Personnellement, je travaillerais dans un tel
endroit, combien cette histoire me troublerait, combien j’aurais envie
d’accrocher aux murs des couloirs, dans l’ombre des bureaux quelques unes des
scènes de ce fameux film ou quelques unes des citations de ce non moins fameux
livre, plutôt du genre macho de la part du lion Kessel : « «L'amitié est un
exercice de l'âme que les femmes ne pratiquent pas.».
(25/11/2009)
Du changement sur Feuilles de route ?
Tout arrive sur le site le plus immobile du paysage web littéraire.
Enfin, n’allons pas trop loin tout de même. La maquette des pages reste
inchangée depuis le début, réalisée sur un vieux Front Page, daté de 1998, une
pièce de collection dans l’univers informatique. Mais c’est aussi pour cela que
le chargement des pages va si vite… L’aspect du site n’a pas non plus changé
depuis au moins quatre ans. Les habitués y voguent en pays de connaissance. J’ai
toujours revendiqué Internet comme un banal outil d’accumulation et c’est ce
qu’il doit rester : un simple outil. C’est pourquoi les pages perso de mon
hébergeur ont largement suffit pendant près de dix ans. J’ai réussi l’exploit de
faire tenir plus de 1500 fichiers dans un espace de 100 M octets, limite maximum
qui m’était offerte, grâce à un environnement monacal, juste du texte et
quelques photos. J’ai laissé la poussière s’accumuler dans les coins. Par
exemple, la page Liens, rarement remaniée, affiche de
nombreux sites inopérants ou disparus mais également le témoignage de qui
subsiste encore dans cet univers qu’on dit si mouvant. «Mouvant », pour moi, est
à prendre dans son sens latin de moveo, se mouvoir, vieille racine dont
on oublie qu’elle a donné en plus de «motivation », également « émotion ». «
Tout corps branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir » comme le
dit Hubert Félix Thiéfaine, j’avais rappelé cette phrase
lors de mon intervention aux Petites fugues
de Besançon en 2004, cinq ans déjà. C’est
uniquement en se sens que fonctionne Feuilles de route.
Alors ? le grand changement ? Pas grand chose en fait, juste un changement
d’arrière-cuisine mais rendu obligatoire par la limite de stockage de mes pages
perso. Et c’est pour cela que j’ai retardé cette mise à jour : je ne pouvais
plus mettre en ligne ma page spéciale sur Léautaud et
j’y tenais beaucoup. Voilà donc qui est fait : j’ai opté pour un hébergeur plus
spacieux (grâce aux
précieux conseils
de François Bon) mais surtout, pour faire un peu plus pro tout de même, je me
suis payé un nom de domaine : désormais Feuilles de route est accessible en
tapant vingt-trois caractères :
www.feuillesderoute.net. J’ai donc averti du changement en page d’accueil de
mon ancien site. Et j’ai versé une petite larme : 209000 connexions tout de même
en plus de neuf ans, cela représente une petite écoute qui m’est indispensable
car c’est très peu pour les sites principaux de la littérature qui tournent dix
à cent fois plus que mes modestes pages. En plus, le trafic de mon site a
tendance à se ralentir depuis deux ans, ce qui, loin de me navrer, me ravirait
plutôt : ah ! atteindre l’oubli comme un Maurice Blanchot, parvenir au silence
comme un Samuel Beckett, ou, plus en accord avec mon imaginaire, aborder les
îles désertes, les rivages abandonnés du web... Bref, le
changement de ma petite mécanique Internet est important tout de même : j’ai eu
l’impression d’avoir effectivement repeint ma cuisine (ça me fait penser qu’il
faudrait bien que j’agisse de même pour la vraie de mon domicile) et de l’avoir
dotée des évolutions les plus modernes. En route vers de nouvelles aventures !
(13/11/2009)
Traditionnellement, la foire aux livres d’Amnesty se tient dans
ma ville une à deux fois par an. Chaque année, j’essaie de relater cette
manifestation dans Feuilles de route, généralement à la rubrique Notes de
lecture. En 2008, c’était le 17 octobre et, il y a deux ans, en 2007, le 24
octobre et le 23 mars, deux foires donc, une de printemps et une d’automne.
L’intérêt de noter ce que je me suis procuré est multiple. D’abord, cela sert
plus prosaïquement à identifier d’où proviennent les livres qui finissent par
encombrer toutes mes bibliothèques, parfois sur deux rangées, l’une cachant
l’autre, ce qui réserve parfois de belles surprises comme celles de retrouver un
livre qu’on croyait égaré depuis des lustres. Cela sert aussi à marquer d’une
manière plus précise les trouvailles du jour. Cette année, pour ma fille, c’est
sans aucun doute un vieux recueil de géographie de la fin du siècle dernier et
pour moi, un lourd volume représentant 50 années de l’Express, en parfait état.
A ces livres s’y ajoutent une lourde biographie de 950 pages sur Joseph Kessel,
par Georges Courrières, deux romans de Philippe Claudel, Le Rapport Brodeck
et Petite fabrique des rêves et des réalités qui raconte « l’aventure »,
comme il dit, de son beau film Il y a longtemps que je t’aime et dont
j’avais envie depuis longtemps. Des poches aussi : La Vie
tranquille de Duras, Un été pour mémoire de Philippe Delerm, Cent
ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, cadeau qu’a déniché
pour moi ma famille lors d’une première visite. Autre cadeau familial et
mon favori de cette récolte : La Rente Gabrielle
de Jean Robinet en édition originale numérotée ! A noter
aussi L’Ère du soupçon de Nathalie Sarraute,
aussitôt relu et dont je possède certainement plusieurs exemplaires sans compter
que ce texte figure dans le volume Pléiade des œuvres complètes que j'ai
aussi. D’autres livres de
cette récolte ont aussitôt été
dispersés dans la maison. J’ai retrouvé sur un petit banc en bois le
Catalogue d’objets introuvables de Carelman qui a fait le délice de lecture
de mon fils, et, sur le bureau de ma fille, une très
belle édition en deux volumes du Livre de la jungle de Rudyard Kipling,
datée de 1946 et publiée au Mercure de France, à une
époque où Léautaud passait encore
fréquemment dire bonjour à ses anciens collègues. Au total, environ 40
euros pour tous ces trésors.
(23/10/2009)
Dés le lendemain de l’élection d’Obama, j’avais placé son
portrait pour ce qu’il représentait comme « Hope » dans notre monde. Je l’ai
retiré au bout de quelques mois, non par désintérêt, simplement parce que cette
actualité s’était un peu éventée. Je le remets à cette mise à jour, suite à son
élection au prix Nobel de la Paix. Bien sûr, on trouvera toujours quelques
esprits différents qui pensent que ce n’est pas mérité et que rien ne change.
Tant mieux cette confrontation d’idées que je respecte infiniment. Mais pour moi
c’est « Hope ». On connaît la délicate position de la scène internationale,
comme on dit, concernant l’Iran, mais il me semble qu’il a réellement tendu la
main, contrairement à son prédécesseur. N’en déplaise à beaucoup, le poids des
USA rend sa présence indispensable, ce qui vaut toujours mieux que quelques
effets de manche, quelques paroles fortes et de quitter des salles de
conférences alors que la France représente un pays qui a marqué culturellement
et profondément l’Iran, j’ai pu m’en apercevoir directement avec ses habitants.
En parlant de Nobel, le deuxième évènement est la nomination de Herta Müller
pour le prix de littérature. Je ne l’ai jamais lue, ce sera sans doute
l’occasion. A priori, on salue le courage de cette femme qui s’est élevée
contre la dictature de son pays natal, la Roumanie. Cette histoire me touche
aussi parce que la culture germanique de cet auteur trouve un écho dans mes
racines paternelles : après avoir quitté l’Autriche et descendu le cours du
Danube à l’époque de Mozart, ma famille a fini par s’établir près de Sarajevo où
la deuxième guerre mondiale a fini par les déloger. Un récit un peu proche donc
où les peuples sont toujours ballottés par l’Histoire (avec sa grande hache).
Ces nouvelles, je les ai appris par Internet au fil de l’eau comme beaucoup
maintenant, les informations télévisées devenant une sorte d’appoint à ce qu’on
connaît déjà, ajoutés de quelques discours de circonstances. Or, il y a un
phénomène nouveau auquel je ne prêtais pas attention
jusque-là, c’est cette mode des commentaires qui ponctuent par dizaine, chaque
annonce d’actualité. Non que cela me gêne, mais je découvre souvent une hargne
et une telle violence chez ceux qui postent ces réactions. Le moindre « présumé
innocent » est arrêté et c’est aussitôt un lynchage que l’on réclame. Les
internautes des quatre coins ont des opinions sur tout et pas beaucoup
d’évènements trouvent grâce à leurs yeux. Le même jour, Mitterrand prenait son
pesant de calomnies tandis que j’attendais vainement, dans le domaine culture,
d’en apprendre un peu plus sur Herta Müller. Non seulement, je n’ai rien appris
de nouveau, mais il m’a fallu subir les commentaires répétitifs que l’Académie
Nobel ne servait à rien pour les plus aimables, jusqu’aux plaisanteries des plus
stupides sur le prénom à goût fumé de notre nouveau Nobel de littérature.
Navrant donc. Cette médiocrité me fait penser à celle décrite par Paul Léautaud
dont je continue le journal. J’en suis à 1944 et aux exactions revanchardes.
Nous avons finalement si peu évolué, rien ne nous a servi de leçon.
Si je n’ai même plus Internet pour me permettre d’apprendre les nouvelles, où
vais-je me renseigner ? Et les blogs de littérature ? A l’heure où je les
consulte, soit plus d’une semaine après la nomination, rares sont ceux qui
évoquent Herta Müller. Si, tout de même, j’apprends avec
celui de Pierre Assouline dans
son article du 9 octobre, que j’ai partagé avec le prix Nobel la même éditrice (Maren
Sell) et la même photographe (Sophie Bassouls). C’est dingue la vie littéraire
quand même… J’en profite pour rappeler que fin mai 2004 je partais déjà en
repérage à Stockholm (voir en Webcam,
Étonnements et Notes
d’écriture, m-à-j du 09/06/2004 – cette dernière rubrique proposant un
florilège de réactions de nobélisés).
Même éditrice, même photographe, voilà donc encore d’autres points communs qui
me rapprochent de la Suède… mais qui m’éloignent du coup de Paul Léautaud
tonitruant sans appel sur les écrivains qui se déshonorent en acceptant les
prix.
(14/10/2009)
J’évoquais dans ma dernière mise à jour Paul Léautaud et la fête
de l’Huma. Curieusement, L’Huma est revenu dernièrement pour moi sous la forme
d’une sollicitation pour écrire un article dans ce quotidien concernant la
triste actualité de mon entreprise. J’ai toujours pris soin jusqu’ici de ne pas
dévoiler noir sur blanc le nom de celle-ci, secret de polichinelle suffisamment
explicite cependant sur les présentations d’auteur et pour qui s’intéresse à mes
livres : « cadre dans les télécommunications » dans une entreprise autrefois
publique et devenue privée, pas besoin dans dire plus. Pourquoi cette réserve ?
Simple précaution de départ, le mot « roman » sur la couverture autorise à tout
dire, pas la peine d’aller au-delà de la fiction. Précaution qui se révéla
justifiée : quelque années après Central, Corinne Maier n’a pas pris
cette précaution et son appartenance à EDF explicitement écrite sur la quatrième
de couverture de Bonjour paresse lui valut un procès. Avec cette simple
diplomatie, j’ai pu continuer à raconter et témoigner sur l’ensemble de mes
activités professionnelles, en dernier avec CV roman en 2007. Je ne me
suis jamais caché, ni freiné, jamais pris de pseudonyme, j’ai largement ventilé
ma joie à chaque parution auprès de mes collègues, mes responsables et jusqu’à
Michel Bon en 2000 à la parution de Central. Pour
cet article dans l’Humanité, je savais que ce serait différent et que
celui-ci serait largement lu dans la boîte avec mon nom tapé sur l’Intranet pour
voir à quoi ressemblait celui qui se permettait d’écrire là. Pour autant, je
n’en ai pas fait de publicité, ni averti quiconque au préalable. Aussi ai-je été
tout de même surpris, quatre jours après la parution, de voir mes responsables
N+1 et N+2 comme on dit, débarquer à l’occasion d’une réunion que j’animais.
Première entrevue face à face avec mon N+1 pour savoir si j’allais bien : pas pu
m’empêcher d’éclater de rire, je suis un type très heureux en ce moment.
Deuxième entrevue avec mon N+2 pour savoir si je partageais « les valeurs » de
mon entreprise. Comme je n’ai jamais réussi à m’y intéresser et que ça me
paraissait suffisamment vague, j’ai répondu oui à tout hasard (bonne pioche…).
Par contre, moins hasardeuses et plus fermes
sont mes opinions au sujet de la gravité de cette crise psychologique propre à
mon entreprise. Rien ne doit être minimisé.
Hormis l’anecdote, somme toute plutôt sympathique de ces rencontres
hiérarchiques, cela montre combien mon entreprise a verrouillé sa communication
à tous les niveaux. Ce sont ces aspects du langage et de l’entreprise qui
m’intéressent, et ces interventions prouvent combien je me trompe peu dans mes
analyses. Communication verrouillée, c’est bien l’excès qui est la cause de ce
triste emballement. Excès comme dans L’Excès l’usine de Leslie Kaplan,
parue en 1982. Excès comme « excédé », qualificatif dont m’a affublé mon N+1-
ou encore ex-CD, comme ex-conseiller développement qui constituait l'ancienne
appellation de mon travail - . Oui, c’est tout à fait cela, une
organisation à l’excès, qui engendre la peur, l’auto-contrôle, l’auto-alimentation
d’un monstre économique et toujours affamé que l’on doit nourrir à tout prix
sinon, c’est lui qui vous dévore. C’est aussi la raison de pourquoi N+1 et N+2
ont chacun fait 250 km pour venir me rencontrer.
Quant à Paul Léautaud qui forme aussi mon actualité littéraire, je pensais à lui
lors de mes entrevues avec N+1 et N+2 : un esprit libre qui avait toujours dit
ce qu’il ressentait et j’en éprouvais fièrement une certaine filiation.
(30/09/2009)
Beaucoup d’actualité qui se bouscule en ce moment, donc beaucoup
de motifs d’étonnements.
Je pourrais évoquer la fête de l’Huma, cru 2009 sous le soleil, et le plaisir
que j’ai eu de croiser
Martine Sonnet, Philippe Annocque
(ah ! les échanges entre bloggers mais de vive voix !), l’universitaire
Dominique Viart, le fidèle Jacques Charmatz, mon voisin Loïc Barrière et le
couple charmant que forme René Ballet et son épouse. Et puis le concert de Deep
Purple le soir, au moins 100 000 personnes (voir en
Webcam).
Donc, voilà qui est fait, j’ai retracé ce rendez-vous qui me satisfait chaque
année. Au fait, ça me fait penser que je ne pourrai être présent l’année
prochaine.
En réalité, je voudrais surtout évoquer dans cette note d’étonnements toute la
curiosité que j’éprouve au sujet de Paul Léautaud qui occupe mes lectures depuis
juillet. Il y a matière, 6000 pages de Journal littéraire (j’en suis au
trois-quarts), l’intégrale des entretiens qu’il a eu avec Robert Mallet (10 CD
quand même), sans compter ses propres œuvres (Le Petit ami, In
memoriam, Amours ), quelques ouvrages biographiques,
le pèlerinage accompli jusqu’à sa maison de Fontenay, à un kilomètre et demi de
mon domicile parisien, bref, tout une accumulation d’informations que je
voudrais commencer à restituer sans plus attendre. Il me faudra plusieurs mises
à jour pour venir à bout de cette actualité. Ça me fait penser à l’approche que
j’avais eu de Picasso, il y a quelques années, complète et compulsive pendant
quelques mois, mais qui m’avait permis de bien appréhender le peintre, et, sans
trop me vanter, il me semble que je suis capable depuis de reconnaître n’importe
quel Picasso à cent mètres et de pouvoir en estimer approximativement la
période. Sans compter que tout cela m’avait permis d’écrire 1937
Paris-Guernica. Je n’ai pas de projet littéraire inspiré par Léautaud mais
sait-on jamais. En tout cas, son Journal littéraire, tenu de 1893 à 1956
est à la fois une mine d’or mais également une manière de vivre qui n’est pas
sans rappeler la tenue régulière d’un blog, déplacement de temps et de manière,
temps actuels et clavier en regard de Paul Léautaud, resté toute sa vie fidèle à
l’écriture à la plume d’oie et à la bougie…
Voici une anecdote amusante quand je suis allé emprunté à ma bibliothèque
municipale les trois tomes de ce journal, trois petits pavés de 2000 pages
chacun. Le bibliothécaire habituel (lecteur passionné et extraordinaire) a lancé
à la cantonade devant mes trouvailles : « Ah ! Vous aimez ça, hein, M
Beinstingel ! » (sous entendu, la littérature peu conventionnelle…). Je me suis
senti l’âme d’un pornographe et j’ai filé sans plus attendre sous les regards
interrogateurs des autres usagers avec mes bouquins comme si je venais
d’emprunter une pile de revues peu avouables…
(18/09/2009)
Je me suis aperçu récemment d’une chose : exactement au même
âge, nous avons, mon fils et moi, assisté à un évènement historique. Pour moi,
c’était la conquête de la lune, le 21 juillet 1969, j’allais avoir 11 ans
quelques jours plus tard. Mon fils
venait tout juste de fêter le même anniversaire quand a eu lieu le 11 septembre
2001. Les récentes commémorations de ces deux évènements montrent comment notre
histoire individuelle se fond dans l’histoire collective sans que nous puissions
distinguer véritablement la vérité de ce dont nous avons été témoins.
Prenons la conquête de la lune. J’ai toujours affirmé avoir été réveillé en
pleine nuit par mes parents pour assister à l’évènement. Il était peut-être
trois ou quatre heures du matin. Je me souviens que les voisins du dessous
étaient venus regarder la télévision. Je revois les carreaux décorés de la salle
à manger, là où nous habitions alors, dans la vieille ville. Il me semble encore
sentir la fatigue, l’engourdissement d’avoir été réveillé si tôt. L’image était
en noir et blanc, et tremblotante, ça a duré longtemps, nous n’arrivions pas à
nous détacher du poste de télévision, c’était extraordinaire, dangereux
peut-être, il me semblait qu’à tout instant la surface de la lune allait
engloutir les intrépides astronautes. Après sans doute au moment d’aller me
recoucher j’ai regardé la lune dans la nuit claire de l’été. A réciter ainsi mon
souvenir, à tenter de retracer avec précision celui-ci, j’ai l’impression d’en
faire trop, d’en rajouter, d’alimenter ma croyance. En réalité, je me demande si
on m’a vraiment réveillé pour regarder cet événement. Tout le monde croit y
avoir assisté de la même manière. Pourtant les détails qui font vrai s’empilent
dans mon souvenir. Les images tremblotantes et en noir et blanc combien de fois
les avons-nous vu depuis ? Les carreaux décorés des fenêtres du salon figurent
sur de nombreuses photos de famille et j’ai gardé le souvenir des voisins que
nous avions alors. Du coup, je me demande si je n’ai pas fait mien ce souvenir
collectif auquel, individuellement, je n’aurais pas assisté. Même mes parents ne
savent pas me renseigner de façon certaine, et, s’ils le pouvaient, leurs
souvenirs ne seraient sans doute pas mieux sûrs après quarante ans.
On pourrait ainsi penser que le souvenir du 11 septembre, autre événement
planétaire et si récent encore, ne peut souffrir d’une telle distorsion du
temps. En réalité, en confrontant il y a quelque jours mes souvenirs avec ceux
de mon épouse, je me suis aperçu combien l’évènement en lui-même tissait déjà sa
légende sur ma propre vérité. Ce qui est sûr : c’était un mardi après-midi,
j’étais à mon travail, quand elle m’a appelé de la maison pour me signaler
l’évènement. J’ai toujours cru qu’elle m’avait raconté ne pas y croire
elle-même, penser qu’il s’agissait d’une fiction américaine, genre La Tour
infernale, mais elle est certaine que j’ai « amélioré » ce récit avec
ces poncifs du genre jeux vidéos et scénario catastrophe
que nous avons nous même répandus dans les heures et jours qui ont suivi. Dans
mon souvenir aussi, il me semble que je suis resté d’abord incrédule, je l’ai
raconté de suite à mes deux collègues de bureau jusqu’à ce que l’un d’entre eux
reçoive également un coup de fil affolé de sa femme et qu’enfin je réalise. Mais
est-ce elle qui l’a appelé ? Ou lui, pour en avoir le cœur net ? Je ne suis plus
très sûr. Dans mon souvenir, en fait, tout s’enchaîne dans un laps de temps
presque continu et logique avant que je réalise l’évènement, mais ce ne fut sans
doute pas le temps réel. Je me souviens que nous sommes allés trouver un
technicien qui possédait du matériel vidéo afin que nous puissions bidouiller un
des écrans en télévision pour suivre l’évènement. C’est vrai, mais est-ce moi
qui lui ai demandé ? Un autre collègue ? Où avions nous installé la télévision ?
Fallait-il vraiment bidouiller le récepteur ? En réalité, tout ce que nous
savons de l’évènement collectif se glisse dans les interstices de notre
incertitude individuelle et tend à distordre la vérité. Cette part infime
d’incertitude, ambigüe, hésitante ne demande qu’à se creuser et à se remplir de
tout un tas d’éléments, choses, pensées, mouvements, tropismes (il me semble que
le terme qu’utilisait Nathalie Sarraute est le plus approprié). J’ai
l’impression qu’on touche alors vraiment à ce point à l’origine de la fiction et
du roman. Quant à mon fils, interrogé hier sur ses propres souvenirs face à cet
événement, son « pas grand chose » répondu ajoutera sans doute au fil du temps
une disparité égale à celle que j’ai pour la conquête de la lune.
(11/09/2009)
Pensée intime et gênante : depuis quelque temps, j’imagine que
je pourrais disparaître de bonne heure. Cette pensée est toujours difficile à
avouer pour un esprit un peu superstitieux comme le mien, mais je conçois que,
dans les réflexions d’une vie, ce genre d’état d’âme doit arriver de temps en
temps. Ce qui me rassure, c’est que Léautaud (puisque je suis plongé dans son
Journal en ce moment) avait cette impression de temps en temps et que ça ne l’a
pas empêché de casser sa pipe à 84 ans et en quasi pleine forme. C’est à peu
près pareil en ce qui me concerne. C’est au moment où je me sens peut-être le
plus en forme, course à pied plusieurs fois par semaine comme Sarko (énervant ce
bonhomme hein ?) vie saine et bon sommeil, que cette idée saugrenue me traverse.
J’ai même la sensation de savoir comment ça pourrait arriver, la longue et
douloureuse maladie, comme on dit, dont j’aimerais dans mon cas qu’elle se
résume à une affection courte et rigolote. Je connais aussi dans cette précision
morbide le nombre d’années qui me reste. Ce qu’il y a d’étonnant c’est que, loin
de m’affliger, cette proximité temporelle ne m’influe en rien : pas envie de
changer ma vie d’un iota. On pourrait croire qu’on va brûler sa vie par les deux
bouts, prendre de l’avance sur l’éternité. Que nenni. On m’annoncerait ma fin
pour demain que je ne changerais pas mes habitudes pour deux sous : au lit de
bonne heure pour le grand jour. Cette curiosité tranquille m’interpelle. Je la
mets sur le compte de l’homme heureux que je suis. N’allez pas croire que je
sois pressé pour autant, je gouterai bien à cette félicité pour de nombreuses
dizaines d’années encore et avec plaisir ! Simplement, si ça doit arriver, tant
pis pour moi. L’idée de la disparition est forcément égoïste. On ne peut la
projeter sur autrui et ses proches, mais s’étonner qu’on puisse disparaître
avant d’autres plus logiquement prévisibles, et espérer que le temps de la
douleur soit, non pas modeste, mais accompli par mon entourage de la façon la
plus sereine possible. Comme tous, j’ai vu des proches partir et je tremble pour
ceux qui restent et que j’aime éperdument. Je sais bien que les traces de ces
chocs ne disparaissent jamais vraiment, au mieux se muent en goût d’amande. Ceux
dont nous fardons le souvenir finissent par s’estomper, on garde, une attitude,
une mimique, un visage, un trait de caractère. On se le rappelle rarement entre
proches mais combien est douce cette petite commémoration au goût d’amande qui
tient lieu de postérité. Je suis comme Céline (et Léautaud), la postérité
m’importe peu. De toute façon, elle est incompatible avec le bonheur que
j’éprouve. C’est peut-être d’ailleurs comment il faut comprendre le vieil adage
qu’on ne peut-être écrivain en étant heureux car, du coup, ça ne sert à rien
d’écrire, aucun exutoire. Donc, pas de postérité d’écrivain. Je disparaitrai un
beau jour de bonheur et c’est tout. Ceci dit, ce n’est pas parce que je pense à
cette éventualité en ce moment que, d’ici quinze jours ou un mois, je ne
revendiquerai pas le désir de disparaître le plus vieux possible et de battre
ainsi le record de Jeanne Calmant (ce qui me mènerait aux alentours de 2080…).
Dans ce cas, c’est déjà une autre manière de vivre que je revendiquerais :
devenir un insupportable vieux monsieur, capable d’engouffrer des tonnes de
petits fours à chacune des commémorations annuelles de son centenaire.
(04/09/2009)
Je travaille avec un « organizeur » comme on dit, un éphéméride
donc, mais ma préférence va depuis longtemps au
calendrier scolaire septembre/ septembre. C’est en effet la coupure de l’année
qui me semble la plus adaptée. Le grand vide d’août a poissé
de chaleur et de poussière les mois précédents, nous sommes partis sur les
rotules changer d’air : repos, plage et soleil, avons-nous écrits au dos des
cartes postales. Au retour, nous rêvons aux premiers frimas sur les pelouses
cuites de nos jardins désolés, nous espérons bientôt enfiler le léger chandail
et partir aux champignons dans les forêts mouillées. Calme, sérénité. Nous nous
promettons comme chaque année de ne pas recommencer le cycle infernal des
rentrées. Ce petit instant de répit dure peu, quelques jours d’hébétude à peine
mais ce sont des instants délicieux. Après, sans nous en apercevoir, malgré nos
promesses, nous reprenons le rythme des jours besogneux et
occupés : penser à s’inscrire au club de sport, aux abonnements culturels,
demander un devis au plombier, ramasser les feuilles dans les gouttières pour
éviter les inondations aux grandes pluies, résolutions d’un début d’année
scolaire, sans doute mille fois plus agité que celui,
traditionnel et comptable, qui augmente l'année d'un millésime dans la
léthargie digestive des fêtes de Noël. Cependant, je préfère de
loin cette époque où l'année se renouvelle en automne, dans la lente glissade
des jours, plutôt que celle de janvier où les jours demeurent sombres et froids,
propre à l'inactivité stérile. Je vais donc à la
papeterie et j'achète une recharge septembre/ septembre
afin de noter toutes les millions de choses à faire.
(26/08/2009)
J’ai lu dernièrement un ouvrage biographique sur Paul Léautaud
(Paul Léautaud, qui êtes-vous ? de Martine Sagaert, La Manufacture).
Totalement par hasard. J’ai trouvé ce livre dans un de mes
rayonnages. Je ne me souvenais même plus que j’avais ce volume à un tel
point que je l’ai ramené à la bibliothèque municipale après l’avoir lu, croyant
que je l’avais emprunté…
Je ne connais pas Léautaud, où si peu. Je savais son côté « vieux et ses chats
», semblable à Céline et ses chiens. Et puis j’ai découvert qu’il avait vécu à
Fontenay, à un kilomètre à vol d’oiseau de l’appartement que je possède là-bas.
Et d’avoir utilisé comme lui le même trajet via la station du Luxembourg,
d’avoir regardé quelques photographies de sa maison, j’ai retrouvé cette
ambiance qui existe encore dans cette petite couronne de Paris. Céline,
d’ailleurs, était assez proche de Léautaud, cinq kilomètres plus à l’ouest dans
son pavillon de Meudon, les deux à même distance du centre de Paris, tout au
Nord.
Banlieue Sud, donc.
Banlieue Sud Est, fut également le premier roman de René Fallet en 1947,
qui habitait à l’époque Villeneuve-Saint-Georges,
dix kilomètres plus à l’Est de Léautaud. Trois ans plus tôt que la
parution du livre de René Fallet, le Général Leclerc libérait Paris et
donnait du même coup son nom aux avenues du coin,
un trajet du Nord au sud qui coupe
en deux cette région : à l’Ouest de Bourg la Reine et d’Antony, versant chic :
Fontenay, Sceaux, le Plessis Robinson et la succession de collines vers Meudon ;
à l’Est, les quartiers populaires et besogneux, Rungis, Thiais et la gare de
triage de Villeneuve. Cette vision est nouvelle pour moi, sans doute qu’à force
de circuler entre Fontenay, Bourg, Sceaux, Antony et Vélizy, j’ai agrandi ma
connaissance d’un tissu urbain, dense, dédale de routes, de chausse trappes et
d’énervements souvent… Je connaissais plus le Sud Est, car c’est la route qui
mène à ma province. Nationale 19 : souvenir de l’avoir parcouru en stop à seize
ou dix-sept ans, direction Paris bien sûr. J’étais rentré
un ou deux jours plus tard avec un routier qui m’avait payé un repas du côté de
Colombey, je devais être affamé et un peu paumé sans doute. Mes parents
n’étaient pas au courant : j’avais fait mon Rimbaud et c’était sans doute ma
première histoire de VRP : vagabond, routes
possibles.
(31/07/2009)
J’ai passé le cap des 200 000 connexions et je ne m’en suis pas
aperçu. Ça a du se passer dans la journée du mercredi 17 juin, je devais être
dans le fin fond de la Haute-Marne en visite chez mon Julien Gracq à moi, Jean
Robinet (voir Note d’écriture du 26 juin 2009) en compagnie de Gil Melison,
également auteur et internaute malicieuse. Cette visite d’ailleurs est
emblématique : au moment où mon site virtuel sautait un chiffre, j’étais plongé
en bonne compagnie dans le vrai monde, une paire d’heures d’émotion et d’écoute,
quelque chose qu’aucun site, qu’aucun mot ne saurait exactement retracer. 200
000 connexions en neuf ans d’existence de Feuilles de route, pas de quoi
pavoiser : c’est très peu par rapport à d’autres sites du même genre, une goutte
d’eau dans l’océan du Web. Mais ma perception a changé, comme celle de beaucoup
de pionniers d’alors : le 19/09/2001, en Notes d’écriture, je m’étonnais des
2400 connexions dans un espace encore bien en friche où blogues et fesses-boucs
n’existaient même pas dans la tête des informaticiens de l’époque, lesquels
futurs créateurs devaient sans doute être encore occupés à se poursuivre en
rigolant dans les cours de récré du primaire. Et le 23/6/2004, j’annonçais 50
000 connexions, presque cinq ans jour pour jour avant les 200 000 actuelles qui
ne m’étonnent même plus. J’avouais pourtant à cette époque regarder ce compteur
abstrait quotidiennement. Le 04/10/2006, c’était 120 000 visites que je
signalais pour six ans d’existence de Feuilles de route mais déjà l’habitude
internautique reléguait cet anniversaire au même rang que celui des supermarchés
parfaitement organisés. En ce moment, la fréquentation de mes pages ne cesse de
baisser depuis deux ans, phénomène qui m’interpelle. Sans doute que l’offre
pléthorique d’Internet et les sollicitations diverses et nouvelles du web y sont
pour quelques choses. La multiplication des blogues, les accroches pertinentes,
les graphismes alléchants proposent d’autres nouveautés que l’éternel et
inchangé Feuilles de route. Les communautés fesses-boucs et autres touiteurs
accaparent les internautes plus sûrement que la navigation web à vue. Bref,
Internet change, se structure, comme un monde nouveau qui crée ses règles, rien
de plus logique et normal. Et c’est pourquoi Feuilles de route ne change pas
d’un iota. J’ai toujours affirmé ma curiosité pour le phénomène d’accumulation
et d’usure du temps que représente Internet. Et c’est bien pour pouvoir
questionner ces paramètres qu’il faut que Feuilles de route puisse résister aux
changements, se figer dans le monde initial des pionniers du Net et prendre un
peu de hauteur vis-à-vis de ce que l’on juge très vite obsolète et démodé. Que
l’on qualifie Feuilles de route de ringard, rien ne me fait plus plaisir : c’est
exactement là où je voulais en venir, un truc intemporel, au-delà des modes,
mais capable d’être un repère de ce qui fut, un bidon oublié et insignifiant sur
la mer du Web. La baisse de fréquentation régulière de mon site illustre
parfaitement où se déplace l’intérêt global des internautes : le vieux bidon qui
flotte sur l’eau, ça on connaît, on rechigne donc à le ramasser. Dans ce point
de vue, Internet est devenu alors un monde aussi mercantile et consumériste que
les autres échanges planétaires, ce qui n’était pas son esprit au départ ou
plutôt ce qui n’était pas dans les rêves de ce qui s’y sont glissés à l’origine.
Il n’y a rien à regretter cependant, cette évolution était courue d’avance. Non,
simplement cet article est aussi là pour dire à tous les tenants du tout
Internet comme unique solution de tous nos maux (tous nos mots), aux aficionados
persuadés de participer à un monde nouveau et plus égalitaire, qu’ils se
trompent : Internet, c’est encore se regarder dans la glace et c’est le visage
du vieux monde qu’on y voit, il faudra faire avec.
(19/07/2009)
L’Iran bien sûr, on en parle. Ça revient sous les feux de
l’actualité comme on dit et bien entendu pas de la meilleure façon qui soit. Ce
qui fait que dans quelques jours, semaines, mois, le pays retombera dans l’oubli
au profit de préoccupations franco-françaises (et ma retraite hein ? et mon
pouvoir d’achat ? et la grippe porcine ?). On gardera ainsi le souvenir d’un
vague pays qu’on sait à peine situer, entrevu quelques secondes à la télévision,
placé dans le carcan étroit du fanatisme. Renforcement de nos idées reçues. J’ai
eu la chance de visiter l’Iran, il y a deux mois et j’ai bien senti la
persistance de nos idées toutes faites : à revoir dans cette même rubrique,
l’article du 17/05/2009 et même date en webcam, plus
carnet de voyage. Bien sûr il y a eu ce choc culturel
relaté à chaud juste après le voyage et l’étrange impression d’une population
gaie et avide de vivre avec un peu plus de liberté. Paradoxalement, c’est la
révolution de Khomeiny qui a enclenché ce mouvement : le régime a misé sur
l’éducation, la population jeune qui n’a pas connu la révolution est maintenant
instruite et les femmes sont, comme dans nos pays
occidentaux, plus assidues et loin d’être à l’écart, qu’elles portent un simple
voile ou la burqa. D’ailleurs, ce qui surprend, c’est ce contact facile entre
hommes et femmes, bien loin des habitudes yéménites que j’avais découvertes
l’année passée où, si le contact n’en était pas moins chaleureux, il n’était pas
question à ce qu’une femme aborde directement un homme (et le contraire bien
entendu aurait été également très mal perçu).
Les manifestations publiques, très durement réprimées, sont bien l’expression de
cette soif d’ouverture que j’avais constatée. Peut-être plus encore que le
résultat démocratique d’un scrutin dans un régime où le moindre trafiquant de
drogue est puni de la peine de mort. Pour beaucoup, Moussavi n’incarne pas
forcément l’ouverture mais le retour d’un homme de l’époque de la guerre
Iran-Irak. Le sujet du nucléaire, la volonté d’une non-ingérence des états
occidentaux, l’idée d’un peuple millénaire et fier, qui a versé le sang d’un
demi-million de personnes il y a tout juste vingt ans, a construit un
nationalisme que nous avons parfois du mal à saisir. C’est sur ces bases que le
président a construit son discours. Le risque est bien entendu que l’homme de
fer de l’Iran muscle encore plus son discours et perde toute mesure,
si ce n’est pas déjà fait.
De la même manière, ne perdons nous pas toute mesure a introduire une loi visant
à interdire le port de la burqa au moment où ce pays a besoin d’une
reconnaissance ? On ne pouvait pas trouver pire moment pour redresser nos ergots
et réaliser un amalgame stupide qui va encore renforcer nos idées reçues
vis-à-vis de l’étrange étranger. Notre iron man français ne vaut guère mieux que
celui de l’Iran quand il se drape dans la burqa du matador.
(26/06/2009)
Dans une ville voisine, trois magasins de pompes funèbres ont
été cambriolées la même nuit. L’anecdote est curieuse : les montes en l’air
utilisent-ils les méthodes du marketing sectoriel ? Par exemple, le lundi on
ferait les stations services, le mardi les boulangeries, le mercredi les
banques… etc. Bref, toute une organisation digne d’une stratégie d’écoles de
commerce, le métier de la cambriole s’intellectualise…
D’une autre manière, concernant le commerce des morts, on peut se demander ce
qui a pu les attirer : on paye rarement en liquide la pierre tombale ou la
prestation de service «organisation complète des funérailles 24h/24 et 7j/7,
étude personnalisée avec devis gratuit ». De ce fait, les officines sont
rarement sécurisées, on force une fenêtre, un tiroir et on rafle la recette du
jour, produit de quelques fleurs artificielles qu’une grand-mère a renouvelé
pour un mari mort depuis des lustres, d’une plaque qu’un fils soucieux a changé,
d’un angelot en faïence exposé dans la vitrine et qu’un passant a trouvé joli.
Trois magasins de pompes funèbres forcées comme cela, à la queue-leu-leu. Ça me
fait penser aux feuilletons télévisés Experts, NCIS et autres Bones qui
fonctionnent également par série de trois épisodes la même soirée. La
ressemblance ne s’arrête pas là puisque dans ces séries, la mort y est également
présente, comme par ailleurs elle ne l’a jamais été précédemment, avec, dans
chaque épisode, l’inévitable tribu d’enquêteurs et de médecins légistes capables
de remonter jusqu’au meurtrier grâce au moindre cheveu calciné, au moindre bout
de chair putréfié. Le corps a ainsi pris une nouvelle représentation, un
étalement où la rigidité cadavérique répond à la froideur scientifique des
enquêteurs. Spectacle fascinant des fictions de la nouvelle télévision et qui
répond à la fascination de tous temps de la réalité de la mort. Jusqu’à présent
la représentation des corps n’avait pas franchi celle qui correspond à la
destruction des chairs post-mortem. Ici, elle est mise en show, montrée donc
dans l’éloignement du « petit » écran, dont la dénomination doit toujours nous
interpeller. Oui, même si on aime ce type de feuilleton (c’est mon cas, et c’est
étrange, moi qui est toujours été très réticent à la chose télévisuelle), ne pas
oublier que l’écran est « petit », c'est-à-dire perdu dans un environnement que
vous maitrisez, le salon, le canapé, la lampe, dernier cadeau de votre
belle-mère, « petit » c'est-à-dire synonyme de mesquin, momentané, elliptique,
raccourci, un condensé qui est tout sauf de la réalité. Je précise cela car
beaucoup d’adolescents, paraît-il, sont attirés par le métier de médecin légiste
après avoir vu quelques épisodes bien sentis. Bien sentis n’est pas tout à fait
exact car il manque justement la réalité, la vraie vie, l’impossible distance
que vous ne pouvez avoir avec le mort repêché dans le canal en bas de chez vous
: je connais quelques médecins qui ont constaté ce type de décès et ce n’est pas
une partie de plaisir.
La représentation du corps, donc, pour en revenir à cela, a changé au cours des
siècles. Les beautés antiques, grecques et latines, subtilement alanguies se
sont renouvelées à la Renaissance, effaçant les siècles d’austérité
moyenâgeuses, avant que cette raideur ne reprennent le dessus sous le poids de
la religion. Il faut attendre la fin du XIX° et surtout le XX° pour constater
que le corps n’a jamais été si malmené depuis dans la variété de ses portraits,
de l’opulence de Rodin à l’éclatement à la Francis Bacon, de l’Origine du monde
de Courbet via le cubisme de Picasso jusqu’à la pornographie anonyme devenue
monde caché, interlope, mais bien réel. Aujourd’hui, le corps a exploré toute sa
nudité. Il restait à franchir la barrière de la mort, c'est-à-dire dans la
représentation des corps, le principe qui consiste à faire fi de la
décomposition, donc de l’immortalité en héritage égyptien qui consiste à garder
le plus longtemps possible l’image de celui qui fut, qu’on a connu. L’impact
n’est pas neutre : on peut très bien imaginer dans la suite de ce franchissement
important, une nouvelle manière qui consisterait à exposer sous verre les corps
de nos proches, à les regarder se flétrir dans des cimetières ou ailleurs.
Personnellement, ça me fait froid dans le dos, je ne me sens pas près. Au final,
je préfèrerais être dispersé par les vautours sur une tour du silence comme le
faisaient les zoroastriens jusque dans les années 1970.
Mais je m’éloigne du sujet initial : alors pourquoi a-t-on cambriolé trois
magasins de pompes funèbres ?
(17/06/2009)
On vote paraît-il le week-end prochain et toujours rien dans ma
boîte aux lettres. On nous rabâche pourtant des programmes et des slogans pour
les européennes mais l’information générale est médiocre et ne parvient pas à se
décliner jusqu’au niveau des villes. Et c’est en cela que la démocratie montre
ses limites. Pour voter, il ne suffit pas d’un affichage global, on a besoin de
noms, de visages, d’une proximité avec ce que l’on pense, loin de la réduction
politique. Quand on ne parvient plus obtenir ces simples éléments pour choisir,
alors peut-être pouvons nous croire qu’on est entré dans autre chose qu’une
démocratie, une sorte de totalitarisme organisationnel, procédurier. J’imagine
que forcément nous aurons à temps les classiques bulletins de vote, des listes
locales parvenues la veille qu’on aura à peine pris le temps de lire. On votera
donc pour des appareils politiques comme on dit, toute une tringlerie proposée,
béquilles socialistes, déambulateurs conservateurs, le monde politique
vieillissant vécu comme un handicap, à l’inverse de ce qu’on voudrait nous
montrer. Quand je suis allé en Iran, la campagne des présidentielles battait
déjà son plein. Ahmadinejad recevait le soutien des partis et bouclait à
l’avance l’information à son profit. Nous ne sommes pas plus glorieux, ni moins
calculateurs. Arque boutés dans nos certitudes d’être une grande nation propre à
donner des leçons, nous ne nous rendons pas compte de ce même éloignement. Et si
c’était simplement une usure naturelle de la démocratie ? Il m’est étrange de
constater combien l’information qui m’arrive est différente de celle que
j’attends. L’Europe m’a toujours paru une vraie chance, simplement parce qu’elle
nous permet d’élargir notre horizon. L’idée que Paris ne serait qu’une petite
ville provinciale d’un état fédéral me serait éminemment sympathique, de même,
l’idée qu’on me laisserait choisir la primeur d’une nationalité européenne et
qu’on dépasse cette absurde notion de frontière. Il y a huit ans
(déjà), la parution de La Réserve,
au-delà de son côté satyrique, n’était déjà que la manifestation de cette
aspiration. Depuis j’ai voyagé et cet universalisme s’est encore accru.
Discuter, déchiffrer encore et toujours les rouages des
pensées, même les plus difficiles. Et c’est ainsi revenir
en Iran : oui, le pays semble soudé autours de l’idée d’un nucléaire, oui,
certains nient l’holocauste. Je pense à cette famille d’Ispahan, rencontrée dans
un parc et avec qui nous avions sympathisé. Pour qui vont-ils voter, eux qui
possèdent un centre d’enrichissement d’uranium aux portes de leur ville ? Il ne
s’agit pas d’acquiescer mais de comprendre et pour cela il faut dialoguer et ne
pas rester dans notre enfermement de français moyens. En attendant, j’irai voter
dimanche, l'Europe est déjà tellement petite à l'échelle du
monde.
(05/06/2009)
Étrangeté comme chaque année à franchir les portes de la fac de
lettres à Dijon. Un étudiant égaré me salue au cas où je serai un de ses
examinateurs en cette période de partiels. Un prof à cheveux gris en miroir de
moi fait de même au cas où je serai un collègue. Mais que ce soit ici ou
ailleurs, on a pas l’habitude de voir des potaches d’âge avancé hormis
l’Université du temps libre, la mal nommée parce que le temps est toujours
libre, c’est un pléonasme et qu’il vous renvoie à une sorte d’espace sans
contrainte, un idéal de retraité. La voie que j’ai choisie n’est pas sans
obligations, j’ai pris l’option dés le départ de me coller les mains dans le
cambouis des Lettres modernes (si, si : les lettres et l’imprimerie ça salit les
doigts même si ça blanchit l’âme) comme si je venais d’avoir mon bac. Ce n’est
pas du jeunisme, je connais l’âge de mes artères, c’était au départ un mélange
de curiosité, comment on apprend la littérature en France. Au fil des ans, ça
s’est élargi par de nouveaux étonnements : comment on forme des futurs profs,
comment s’organise la recherche et le monde universitaire. Cette année, j’ai
revu avec plaisir Olivier, jeune prof de français en Suisse justement, qui
continue jusqu’au Master pour espérer un meilleur emploi. Pareillement surpris
tous les deux de se connaître depuis cinq ans déjà, tout ce chemin parcouru
ensemble avec quelques autres donc nous avons fini par perdre la trace : Fanny,
que deviens-tu ? Surpris aussi de tout ce que nous avons ingurgité sans le
savoir, du latin à l’anglais, de la linguistique à l’ancien français, quelques
belles découvertes. Je n’ai nullement besoin de diplôme comme Olivier. Pas envie
de changer d’emploi aussi pour l’instant. Mes études sont ainsi sans
contraintes, hormis cette évaluation annuelle mais qui me semble aller de soi :
on a toujours besoin d’un regard extérieur, institution, entreprise, pour faire
le point. Cette année, il me semble que ça a marché moins bien que les années
précédentes mais il faut relativiser : ce n’est qu’une question d’orgueil, un
niveau de mention espéré, récompense et nonos au bon chien que mon éducation
m’aura inculqué jusqu’à la moelle. Bref, je vais sans doute poursuivre après ce
Master, comme ça, gratuitement, histoire de mettre un peu plus le bras dans
l’engrenage d’une recherche académique qui a fini par me happer tout entier.
Étudiant tardif dans la longueur d’un temps qui ne compte plus, donc. C’est
l’inverse de mon fils qui a inauguré sa panoplie toute neuve cette année (et en
plus à l’Université de Dijon…) et qui annonce déjà son empressement à travailler
rapidement. A le voir, j’ai vraiment l’impression qu’il cherche à reproduire le
parcours similaire que j’avais eu à son âge. Je me souviens exactement des
sensations que j’avais éprouvées dans cette émancipation familiale : un oiseau
sorti du nid. Peut-être est-ce plus logique de travailler tôt et de continuer à
apprendre toute sa vie plutôt que l’inverse, c’est-à-dire quitter le système
universitaire une fois pour toute et passer le restant de ses jours à jouir d’un
métier acquis en tendant de dos. Logique est ici abusif, car cette manière de
penser est totalement remise en cause par la crise actuelle : fin du travail ?
Pas sûr, on y reviendra en plein d’ici quelques années et d’ailleurs ça touche
de près à mes préoccupations de recherche. Quoi qu’il en soit, en parlant
d’oiseau sorti du nid, c’était à moi d’occuper le nid estudiantin du fils,
inoccupé momentanément pour cause de stage. J’ai ainsi dérogé à la règle des
chambres d’hôtels photographiées chaque année à cette occasion (Webcam des
30/05/2008, 05/06/2007,
15/03/2006). Je n’ai pas résisté à la tentation de
fixer aussi quelques images. Ce qui me surprend le
plus, c’est l’impression d’évoluer dans son univers que je ne connais pas,
objets, tasses, collection de thés. Sa façon aussi d’organiser l’espace et rien
avoir avec la chambre qu’il occupe dans notre maison, le désordre d’un lieu qui
lui appartient en commun avec nous. Idem pour ma fille depuis plus longtemps,
dans une autre ville à trois cents kilomètres de son frère. Et comment on lui
rend également visite dans cette même impression de pénétrer dans un univers sur
la pointe des pieds, mélange de curiosité et d’étonnement : comment on a fait
pour qu’ils soient devenus autonomes. Habitants d’une ville non-universitaire,
leur liberté soudaine nous est tombée dessus sans qu’on ait le temps vraiment de
s’y préparer, le bac et puis de suite songer à la rentrée, loin d’ici. Nous,
restant seuls, à nouveau jeunes mariés sans enfant et eux, précipités dans la
vie, oiseaux sortis du nid. Après les quelques jours passés à Dijon, je suis
allé rendre visite à mes parents sur le chemin du retour. Mêmes impressions :
quelques objets que je ne connais pas au milieu des meubles familiers, un cadre
nouveau accroché au mur, la cafetière changée, quelques aménagements différents.
Mais ici, c’est moi le fils.
(29/05/2009)
De retour d’un pays étranger, j’ai souvent du mal à reprendre
mes vieilles habitudes. Que l’absence, loin du sol familier, soit longue ou
courte, qu’elle dure une ou plusieurs semaines n’a pas d’importance. Cela doit
tenir à se relâchement soudain de l’attention, de l’étonnement pour autrui qu’on
ne connaît pas et qui nous a accaparé. L’Iran tout récent n’a pas échappé à la
règle : tout est à comprendre, l’effort est grand : histoire, philosophie,
religion, architecture, vie quotidienne, langue, rien de ne se donne facilement.
Et pourtant, il suffit simplement de mettre en action les cinq sens : ce qui est
à voir, les mots inconnus, les parfums rencontrés, les frôlements, le goût des
choses. On ne se rend pas compte de la concentration que cela provoque. Revenir,
c’est laisser retomber cette tension. Tout ce qui a occupé chaque seconde le
voyageur s’annule dès l’instant de l’atterrissage en terrain connu. Visages
ordinaires, paysages communs, nourriture usuelle, tout revient en masse,
mécaniquement, sans distraction ; sans la saveur de la nouveauté.
Le retour vers la langue natale, surtout, est un supplice (et c’est pourquoi
l’échappatoire annuelle en Sicile est appréciée) : c’est deviner exactement ce
qui sera dit d’après l’expression des visages, c’est nommer chaque objet depuis
le plus banal au plus élaboré, c’est sentir cette vague énorme qui vous submerge
: mots, phrases, tournures, tout ce qu’on retrouve sans le moindre espace de
liberté : un étouffement.
Suffocation en effet : rien n’a changé en mon absence, pas la moindre petite
originalité. Bestiaire domestique vit sa vie de nouveau livre au calme
plat, le travail retrouvé s’est enchaîné dans la suite des jours, dehors on
manifeste mollement. On parle d’Europe parce qu’on est obligé mais on revient
vite aux préoccupations françaises, puis régionales, de quartier ou villageoises
et enfin, individuelles. Et tout cela arrive par ma langue natale, des
non-nouvelles, des jours de non-anniversaires comme dans Alice au pays des
merveilles mais sans le charme de l’enchantement. J’aimerais être étranger
en mon propre pays et pouvoir annuler ma langue natale - d’un coup de baguette
magique puisqu’on parle de conte - et redécouvrir chaque lieu, objet, visage
avec des mots inconnus.
(22/05/2009)
Le tourisme, dans sa définition du Petit Larousse, c’est voyager
pour son agrément. On pourrait penser que cette activité est une invention
relativement nouvelle : c’est Flaubert voyageant en Égypte avec Maxime du Camp,
Rimbaud à Londres ou à Bruxelles avec Verlaine. Cette manière de parcourir le
monde s’oppose aux nécessités que nos manuels d’histoires ont identifiées :
invasions barbares, migrations de populations, voyages d’intérêt marchand (Le
même Rimbaud au Harar…) ou grandes explorations destinées à accroître la
connaissance du monde. Dans ce domaine, on pense avoir tout découvert, aussi le
tourisme a-t-il pris un aspect plus péjoratif, individualiste, inutile. Partir
s’allonger sur les plages d’une île paradisiaque est devenu synonyme d’une
muflerie de riches, en plus, on brûle impunément nos dernières gouttes de
pétrole dans des charters en se foutant du monde de demain, disent les
intégristes écologistes. Il y a du vrai, même si c’est exagéré. Je plaide
coupable : deux vols internationaux et trois vols intérieur pour parcourir
l’Iran. Je plaide coupable : pas d’intérêt particulier à aller dans ce pays,
juste voir. Mais il y a d’autres accusations plus stupides que l’on m’a faites :
aller là-bas, c’est cautionner le terrorisme. Moi jamais j’irai là-bas, m’a dit
un quidam, habitué par ailleurs d’être rat de plages dominicaines ou d’autres
exotismes faciles. N’empêche qu’aller se rendre compte par soi-même, pure
curiosité donc, c’est s’ouvrir l’esprit et se réaliser les clichés abusifs d’un
Occident bien zélé (une invention bien pratique que ce concept d’Occident,
d’ailleurs). On a le choix, c’est sûr : rester le nez dans le sable, convaincu
de la nécessité de sa supériorité ou écarquiller ses yeux et tenter de
comprendre. Mais une des réticences à aller dans ce pays réside dans
l’obligation pour les femmes de se voiler en public, c’est à dire dès que l’on
sort de la chambre d’hôtel. On oublie vite que nos mères ont porté des foulards
à chaque fois qu’elles sortaient faire leurs courses jusque dans les années
soixante. La seule restriction pour les hommes est le port du short ou du
bermuda. Inégalité entre les sexes et donc le voile, toutes les crispations que
l’on a vécues, les lois sur les signes ostentatoires de religion, tout ce qui
finalement n’a jamais produit que l’effet inverse en France, renforcer les
communautarismes. Voyager c’est tout le contraire, aller vers l’autre mais y
aller avec un profond respect et non pas dans l’attitude colonialiste. Voilà
ainsi un pays qui a décidé d’une loi islamique qui impose le port du voile.
Soit. C’était après 1979 et nombre de femmes qui avaient participé activement à
la révolution ont paradoxalement vécu l’ensemble de ces préceptes restrictifs
aux libertés comme de bonnes choses. Justement la liberté. Il suffit de se
promener dans n’importe quelle rue, n’importe quel coin pour se rendre compte
que celle-ci n’est nullement affectée par le port du voile. La mode iranienne
est suffisamment inventive, les voiles glissent de plus en plus vers la nuque,
même vu une jeune fille avec un percing au menton. Mais on sent, comment dire
une certaine unité, un certain charme : jean en bas, tunique au-dessus et voile
uni ou alors tenue noire plus traditionnelle. Les visages sont découverts et
rieurs. Mais il y a de quoi ! Découvrir les touristes affublées est assez
risible : les conseils donnés avant de partir sont du type, cacher vos formes,
vos bras, rien sur les couleurs ou le tissu, la manière de porter le voile.
Bref, vous vous retrouvez à la sortie de l’avion avec des touristes à fichus
multicolores, à blouse de peintre, déguisement carnavalesque. De même, il est
formellement interdit d’apporter des jeux de cartes, c’était marqué en gras sur
mon guide mais là-bas, le vendredi dans les parcs tout le monde joue aux cartes.
Bref, il serait temps que les agences de tourisme revoient leurs clichés,
reflets des mêmes réticences que nous avons à imaginer un futur radieux pour ces
pays. Mais l’avenir, quel qu’il soit, leur appartient : la moitié des habitants
avait moins de dix ans lors de la révolution iranienne, donc moins de trente ans
aujourd’hui. En France, on frôle les 30% de plus de soixante ans. Ce sont eux
qui voyagent le plus et on atteint ainsi l’inverse des nomades du temps jadis
qui voyagaient tôt puis partaient se reposer dans leur région natale : Flaubert
auprès de Madame Bovary et Du Camp à l’académie française.
(17/05/2009)
On a rendu récemment hommage à François Dagognet, lors d’un
colloque qui s’est réuni à Langres, sa ville natale et en sa présence. Ce
docteur en médecine est surtout connu pour être un philosophe éclectique, auteur
de nombreux ouvrages approfondissant des sujets aussi divers que l’épistémologie
ou l’art contemporain, ainsi que du très utile 100 mots pour commencer à
philosopher. Ce livre est relaté en Notes de lecture du 16/07/2003 et le
philosophe est également présenté en Étonnements et en Notes d’écriture. Cette
mise à jour spéciale qui date déjà de cinq ans était destinée à réparer un oubli
dans l’anthologie 52 écrivains de Haute-Marne, parue quelques mois plus
tôt et que j’avais codirigée. En effet, si Diderot y tient une place de choix,
l’œuvre et l’importance de François Dagognet le positionne en digne successeur
du philosophe des Lumières.
Cette manifestation avait lieu au même moment que celle destinée à honorer Jean
Robinet avec la présence de René de Obaldia et que j’évoquais la semaine
précédente. Loin de moi l’idée d’un cocorico chauvin pour ma « terre natale »
comme la nommait Marcel Arland, simplement, ces témoignages culturels me
rassurent. Nous savons combien nos départements se dépeuplent. Nous ne pesons
pas lourd devant l’attraction de capitales régionales mais aussi d’un Paris bien
proche qui va accroître encore sa centralisation (cf l’ambitieux Plan Schéma
Directeur d’équipement de la région Île de France, voté l’année passée, jusqu’à
l’horizon… 2030 !). La culture fait souvent en premier les frais de ce
vieillissement de la population si on n’y prend pas garde. Rester vigilant donc,
simplement par respect et intérêt pour les habitants que l’on côtoie tous les
jours. C’est aussi pour cette raison que je suis fier d’avoir accepté un travail
journalistique, ponctuel mais un vrai, destiné au premier numéro d’un journal
culturel régional. Même si cette initiative demeure exclusivement
institutionnelle, elle a le mérite d’exister. Voilà, je rendrai compte pour ce
premier numéro d’un panorama de l’édition contemporaine en France, c’est la
tâche qui m’est confiée, ainsi que celle d’interviewer un éditeur régional avec
qui j’ai déjà pris contact. Marchés de niche, retour sur investissement,
chiffres et partenariats, cette première approche barbare me ravit tant il est
vrai que le petit monde de l’édition passe d’abord par sa compréhension
économique avant de s’ancrer dans la philosophie humaniste de François Dagognet
ou le lyrisme bucolique de Jean Robinet.
(17/04/2009)
Vialatte, je ne connaissais pas. C’est mon éditrice qui m’en
parle en premier. Elle dit, à propos de Bestiaire domestique : ça peut
intéresser des inconditionnels de Vialatte. Vous voyez ? Je fais oui de la tête
pour ne pas avoir l’air plus bête que les animaux de mon livre. Et comme je
l’avais fait lorsque l’animatrice de France Culture m’avait comparé à
Carlo Emilio Gadda : on est fier, on range ça dans
un coin de sa tête et on va vérifier plus tard. Alexandre Vialatte, donc : sur
Internet j’apprends sa vie et surtout qu’il a publié aussi un bestiaire composé
de « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères
(dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat) ». Je fonce à la
bibliothèque municipale, pas de bestiaire mais il y a
tout un rayon de ses chroniques. Je feuillette, je vois de suite la proximité,
le cousinage provincial : sa manière de diluer le discours, une chose en amenant
une autre et la citation en fin de chaque chronique devenue proverbiale, comme
un sceau final, une marque de fabrique : et c’est ainsi qu’Allah est grand...
Décalage humoristique que j’aimerais posséder, bref, belle découverte que ces
écrits plus profonds qu’il n’y paraît au premier abord, l’air de ne pas y
toucher dans une faconde matoise. Il y a du René Fallet là dedans, en même
compagnonnage auvergnat.
Dans la vie d’Alexandre Vialatte, deux périodes m’importent, hormis la qualité
émérite d’être traducteur et spécialiste de Kafka. La première dure à peu près
vingt ans, jusqu’à sa mort prématurée (ou tout du moins à peine au seuil de la
vieillesse) : il devient chroniqueur pour le journal La Montagne. J’y
retrouve un parallèle avec l’écrivain Jean Robinet, qui tient une pareille
rubrique dans le journal régional de L’Est Républicain
sauf que ce dernier, s’il a commencé à peu près au même moment que Vialatte,
continue encore dans son grand âge. Soixante ans donc, de ces articles toujours
peaufinés, d’une manière peut-être moins originale que celle de Vialatte mais
tout aussi attendue de ses lecteurs : on lui rend d’ailleurs hommage en ce
moment à travers une exposition à Nogent qu’a inaugurée il y a à
peine une semaine René de Obaldia, son compagnon de captivité en Silésie.
Et c’est là un autre point commun qui réunit Vialatte, Robinet et De Obaldia :
tous trois furent faits prisonniers en 1939 ou 1940 dans cette drôle de guerre.
René De Obaldia et Jean Robinet s’en sont sortis grâce à
un cercle littéraire clandestin qu’avait fondé Robinet dans son stalag : début
de sa légende puisque notre écrivain-paysan fait passer sous le manteau de
Pologne en France son premier livre Compagnons de labour rédigé sur
du papier d’emballage. Mais revenons à Alexandre Vialatte car il n’a pas eu la
chance d’avoir un tel exutoire littéraire pour échapper à sa condition de
prisonnier : il est interné à l’hôpital psychiatrique Saint Ylie de Dole,
histoire de se remettre. C’était en 1941 et c’est la deuxième période qui
m’intéresse, heureusement brève. Cet épisode me touche particulièrement puisque
j’ai animé un atelier d’écriture il y a trois ans (déjà) dans cet hôpital de
Sainte Ylie. Huit mois passé, une fois tous les quinze jours dans ces lieux, 440
km aller et retour et au milieu cette succession de bâtiments et de bien nommés
« patients » indissociables de ces architectures du XIX° siècle. Un des
soignants m’avait expliqué à l’époque que dans ce genre d’endroit, certains,
parmi les plus âgés, s’y trouvaient depuis la 2° guerre
mondiale. Peut-être se souviennent-ils du passage de Vialatte ? Décidément ce
lieu n’est pas commun. Il avait auparavant servi de cadre au film Le
juge et l’assassin puisque l’assassin en question fut
également un ancien pensionnaire de Sainte Ylie, Joseph Vacher,
je crois.
Pour autant, pour moi, après trois ans, il me reste une impression, non pas de
sauvagerie, mais de grande douceur. Oui, le mot n’est pas exagéré. Combien
passaient vite les 220 km pour y aller, combien les échanges étaient partagés,
leur soif de connaissance, tout ce qu’ils m’ont apporté, combien l’équipe
d’ergothérapeutes était attentive et passionnée. Les lieux aussi restent précis
dans ma mémoire : vieux bâtiments à noms d’arbres, la
pierre rauque des façades, la chaleur de notre grenier avec un vieux piano dans
un coin dont nous n’avons jamais ouvert le couvercle. Il y avait les
participants et moi groupés autour des tables, attentifs : un havre de paix dans
la course du monde. Qui a raison ? Qui est doué de raison ? Questions qu’on se
pose forcément ici, dans la maison des fous, tant je n’ai
jamais compris ce que faisaient coincés là des semblables à moi, capables des
mêmes émotions, d’imagination, de logique, d’une tendresse et d’intelligence
supérieure à la moyenne bien souvent. J’étais à cette époque en convalescence,
du moins il me semble que les torpeurs, langueurs que j’avais vécus un an
auparavant s’estompaient, une reconstruction qu’on dit mais va savoir ce qui
s’était démoli en moi. Je suis ainsi venu aussi en thérapie dans ce lieu qui m’a
sans doute fait autant de bien à moi qu’à eux et ce n’était pas prévu au départ,
je ne le réalise que maintenant. Des souvenirs donc, des visages, des attitudes,
des fragments : Anthony embourbé avec son fauteuil roulant dans le goudron tout
frais et juste répandu des allées en travaux ;
Emmanuelle, une énergie tendue, toujours enthousiaste
pour écrire, s’exprimer, lire ;
Raphaël, toujours précis et si doux lorsqu’il prenait la parole
; Marcelle, cent ans à l’époque (aux dernières nouvelles toujours là)
coincée au milieu de gens à l’esprit plus vieux ou plus dérangés qu’elle
; Alain, manières de vieux routard échoué dans ce port ;
Marie-Thérèse, pauvre vie mais toujours partante ;
Pascale aussi, à l’origine de cet atelier, attentive et passionnée de tout ce
petit groupe : une écoute comme peu de soignants peuvent avoir.
A distance alors et si parfois certains vont encore sur mes pages, merci à vous
car c’est ainsi qu’Allah est grand.
(10/04/2009)
L’anecdote date d’un mercredi, il y a dix jours. Je revenais par
le train vers ma ville. C’était une de ces journées où on a l’impression d’avoir
couru tout le temps, du matin au soir. Cette journée doctorale sur la
psychologie de la relation pour mon boulot, réflexions et la fatigue que cela
provoque d’être attentif, de simplement écouter. Et ce rendez-vous qui avait
suivi chez l’éditeur. Vite, sortir, prendre le Métro, un peu de retard. Arrivé
là-bas, le grand plaisir que j’ai d’apprendre qu’on avait lu ma note de lecture
(du 06/02/2009) sur Nancy Cunard, Pauvert et Fayard, j’avais oublié le
rapprochement… Puis j’attends un peu et me voilà dans le bureau, éditrice,
attachée de presse, on fait le point. J’aime leurs façons d’aller à l’essentiel,
chercher des pistes, en trouver. On parle de Bestiaire domestique évidement et
dans ce bureau très clair et vitré au troisième étage, les pigeons, comme dans
mon livre s’y sentent aussi effrontés, ils rasent les vitres, l’un va même
jusqu’à taper au carreau. Elle dit que certains rentrent dans le bureau, la
frayeur, on ne peut pas laisser les fenêtres ouvertes. Je dis en riant que je
peux écrire une suite, si elle désire. On parle, on note, le temps passe vite.
Je regarde ma montre, le train pour le retour est dans une demi-heure, après il
n’y en a plus, juste le temps. La course encore puis le train. Ouf. S’asseoir,
souffler. A peine : je prends une feuille et je note tout ce qui s’est dit chez
l’éditeur, ce qu’il faudra faire dans les prochaines semaines, toute une
organisation. On souffle encore. Le poids de la journée passée, avoir été
attentif, l’écoute. Psychologie, tu parles.
Ils sont cinq. Ils arrivent dans le compartiment, cherchent leurs places. Cinq
gaillards, quarante à cinquante ans qui parlent fort. Quatre se tassent en face
les uns des autres, l’un d’entre eux, en vis-à-vis de moi. Ma première réaction,
c’est de penser que ça ne va pas être facile de bosser sur l’ordinateur.
Toujours ma manie de ne perdre aucune minute, alors j’allume le portable,
combien de chapitre de mes bouquins se sont écrits dans un compartiment. Mais là
on sait que ce sera peine perdue, j’ai du mal à me concentrer avec leurs
conversations et la fatigue de la journée aidant… J’éteins tout et je prends le
livre commencé le matin même en sens inverse (Chroniques caissières
d’Eugénie Boillet, très bien, penser à en faire une note de lecture). Ils
parlent de machines, de tracteurs, de moissonneuses. Je comprends que ce sont
des agriculteurs de la Marne, de ces étendues plates et longues, monotones dont
les seules cathédrales sont les silos de betteraves (et depuis peu les
éoliennes). Ça me fait penser à un été en 1979, à l’armée, du côté de Mourmelon,
il fallait garder en plein champ des stations de pompage de kérosène. Il y avait
personne à des kilomètres à la ronde, les gars passaient leur temps à se balader
à poil au soleil avant qu’on vienne les chercher, j’étais de ceux là (il faudra
aussi que je pense à raconter tout ça). C’est un d’eux qui m’y fait penser, un
grand type qui me rappelle un collègue, même voix, même faconde. Il joue
l’épate, raconte que juin est le meilleur mois pour lui. Rien à faire en
attendant les récoltes et que ça pousse. Il dit qu’il passe son temps à faire
des barbecues avec la belle sœur, toute la famille quoi. Il a une piscine aussi.
L’un dit : et t’as résolu ton problème avec la piscine ? On apprend que son
cheval a eu la mauvaise idée d’enjamber la margelle, qu’il a marché avec ses
sabots dedans et le liner est foutu. Il ajoute : j’en ai trouvé un d’occase,
1800 euros quand même. Il n’a pas voulu faire marcher l’assurance. Il aurait pu
mais bon. De toute façon, il ne lui arrive que des conneries avec cette piscine,
le chat retrouvé noyé il y a peu : il avait dû marcher sur la bâche et elle
s’était enfoncée sous lui, il n’avait pas su remonter. Le train s’est arrêté.
L’un d’eux dit : c’est beau, avec les trains de maintenant on n’entend plus le
bruit des rails et de mimer : takatakata takatakata. Les autres se fichent de
lui : c’est un TGV tu sais ! N’empêche qu’on est arrêté en pleine campagne. Il
fait nuit, il est vingt heure trente. Je mets mes mains contre la vitre mais on
ne voit vraiment rien dehors. J’ai arrêté de lire, le livre est presque fini,
j’attendrai qu’ils soient partis, je sais qu’ils descendent avant moi. Mais avec
ce train qui ne redémarre pas, ça risque de durer… Ils parlent maintenant de
vacances. L’un dit qu’ils vont partir avec la coopérative en Normandie voir une
exploitation qui fait du chanvre. Ils reparlent mécaniques, chevaux vapeurs,
investissements, rendement à l’hectare. Ils évoquent les représentants toujours
pressés de faire essayer des nouvelles machines agricoles. Ils citent l’un
d’entre eux qui a toujours son tracteur depuis trente ans. Et il marche comme
une horloge. On repart enfin. Le TGV c’est souvent comme cela : 300 à l’heure et
le reste du temps à perdre à l’arrêt celui qu’on avait gagné en allant vite.
Châlons arrive. Ils se lèvent, massifs, enfilent des blousons, gênés aux
entournures. Une demi-heure de retard. Certains ont appelés des proches,
d’autres disent, j’ai encore trente minutes de trajet. On imagine leurs fermes
au milieu des champs. Je les vois sur le quai, leurs petits sacs à dos tenu par
des mains disproportionnées. Ils s’engouffrent dans le souterrain. Le train
repart, je reprends le livre. La fatigue aussi me tombe dessus. Je ne ferai pas
de vieux os le soir.
Et là, pourquoi se souvenir de cela, de ce mercredi si occupé, le voyage, la
psychologie de la relation, ma cravate, leurs pullovers, les pigeons effrontés
qui frappaient au carreau chez l’éditeur. Et par-dessus tout, l’image d’un
cheval de labour, descendant tranquillement ses sept cents kilos au fond d’une
piscine, crevant le liner avec ses sabots, heureux, la tête au soleil à côté
d’un barbecue qui fume, comme une histoire à la Raymond Carver.
Décidément, il y aura toujours une suite imprévue à ces bestiaires.
(03/04/2009)
Le
Magazine littéraire d’avril, tout juste
paru dans les kiosques tombe à pic dans l’actualité du Bestiaire domestique.
En effet, ce mensuel consacre un dossier passionnant sur « l’esprit des bêtes »
ou « quand les animaux font la littérature ». Le Bestiaire domestique y
est présenté dans une bibliographie des « récentes histoires naturelles » au
milieu d’une vingtaine d’ouvrages (voir en
Bestiaire) mais là n’est pas le plus
intéressant. Le dossier de ce Magazine littéraire,
comme toujours très complet et exhaustif, ratisse large,
explorant notre rapport actuel aux animaux. La relation des écrivains avec leurs
compagnons est rehaussée de photographies : Léautaud au milieu de ses chats ou
encore Sagan, Colette, Céline et pourquoi pas Houellebecq dans l’intimité de
leurs relations à leurs compagnons domestique. De passionnants articles sur la
zoologie contemporaine ou le « grand zoo social » du XIX° siècle (sans oublier
les illustrateurs de l’époque, notamment Granville), tissent une structure
cohérente qui part du Moyen âge en passant par Jean de la Fontaine. L’ethnologie
n’est pas absente, notamment dans les passions totémiques dont le prolongement
est peut-être dans de nombreux ouvrages de SF ou
dans des jeux vidéo fantastiques. Les philosophes restent
carnivores constate Elisabeth de Fontenay tandis qu’Alain Mabanckou nous
gratifie d’un inédit « l’histoire du coq solitaire » qui aurait pu avoir sa
place dans mon bestiaire. Je suis forcément sensible à ce
dossier, et je retrouve décuplé, comme un écho au milieu du cirque de Gavarnie,
les rapports fugitifs avec la gent animale que j’ai voulu décrire.
(27/03/2009)
La Réserve
sort de sa réserve : épisode 3
: Indigènes de la Haute-Marne.
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens
d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en
dernier. »
(La Réserve, Haute-Marne 2017)
Ainsi, nous voilà coincé dans notre Haute-Marne. Enfin coincé est un bien grand
mot : l’absence de frontières aux départements nous fait « partir du Nord, de la
tête, caresser cette colonne vertébrale d’asphalte et s’arrêter au fond du grand
fessier de ce département », comme je l’écrivais en 2000 dans La Réserve.
On glisse de Saint-Dizier à Langres avec facilité le long de notre affluent de
Seine mais les véhicules de passage préfèrent les vallons doux entraperçus
depuis l’autoroute et le soleil de Langres, sculpture brumeuse aperçue trop tard
: la Haute-Marne est déjà derrière, d’ailleurs savent-ils où elle avait commencé
ces automobilistes hollandais, ces camionneurs belges ou slovaques ? Existence
éphémère, circulez, il n’y a rien à voir, sauf à garder le souvenir douloureux
d’un procès pour infraction routière, car notre maréchaussée, qui s’ennuie,
déploie son zèle au bord des routes. Sauf à regarder la météo, car les
animateurs de la télé, qui s’ennuient aussi, savent se distraire en citant
Langres dans les températures les plus basses. Il y aurait de quoi déprimer avec
une telle image, si nos élus, institutions et autres énergies départementales ne
déployaient pas tant d’efforts pour donner un semblant d’existence à notre
contrée. Infatigables comme Simon, le jeune cadre de préfecture de mon livre,
tous ces acteurs fourmillent d’idées. Il faut dire que le mécanisme
administratif de nos projets départementaux que j’exposais alors, s’est renforcé
au point que l’absence de fonds européens peut se révéler une catastrophe pour
les mener à bien : l’exemple récent de la ville de Saint-Dizier vient de le
montrer. D’ailleurs, dans les Conseils généraux et régionaux, il y a toujours un
fonctionnaire de haut-niveau, exclusivement dédié à la recherche et la gestion
de la manne européenne. De même, les Communautés de communes qui existaient si
peu à l’époque se sont répandues et ces jeunes structures (en France, un millier
d’entres elles ont moins de 5 ans d’existence) travaillent quasi exclusivement
en mode-projet comme on dit maintenant. Mode des projets, donc, de la
construction de la médiathèque à la piscine du coin, du tracé d’une piste
cyclable au ramassage des déchets, tout se gère avec des spécialistes et
l’agitation d’un Simon qui pouvait encore passer pour incongrue et
exceptionnelle dans La Réserve est devenue monnaie courante, même en
Haute-Marne. Surtout dans nos petits départements, devrais-je dire, car nos élus
ont bien compris que l’attractivité de nos régions faiblement peuplées passe par
la mise en valeur d’idées originales. Mais comme dans la ferme modèle de Simon,
leur réalisation reste souvent en deçà des retombées que l’on espérait. Le petit
Poucet malin n’existe que dans les contes et, au bilan des vrais comptes, on
constate bien des désillusions : le pôle Diderot de Langres a capoté et
l’ambitieux réseau Natura 2000 se déploie trop lentement dans sa complexité. On
multiplie les réalisations en espérant que la dernière saura donner l’essor
nécessaire au département. Voici le nouveau musée de Colombey : on espère 120
000 visiteurs par an, soit 500 en moyenne par jour, l’équivalent de 20 autobus
les jours de pointe. Comptes d’apothicaires sans doute nécessaires mais un peu
vain : que pouvons nous représenter avec nos 186 500 habitants au recensement de
2006, alors que la région parisienne s’accroît tous les deux ans du même nombre
? Pour autant, notre département bénéficie justement du charme de son abandon.
Situé à quelques encablures de l’Ile de France, notre île déserte pourrait bien
représenter dans le futur un havre de paix pour des citadins en mal de verdure.
C’est donc bien le tourisme qu’il faut y développer, à l’instar de Simon et de
sa ferme modèle de La Réserve.
Mais si j’ai pu avoir ce talent de visionnaire il y a quelques années, je
n’avais pas prévu l’arrivée d’autres oiseaux de malheur attirés par notre
archipel, les mêmes d’ailleurs qui autrefois allaient réaliser des essais
nucléaires sur des atolls lointains et qui cherchent à se débarrasser maintenant
des déchets de même nature sous notre sol, ni vu ni connu, à coups
d’indemnisations temporaires. On ne pourra pas courir deux lièvres à la fois,
jouer la carte d’un tourisme vert en surface et le polluer dans ses racines.
Même à être persuadé qu’il n’y aurait aucun risque comme on tente de nous le
faire croire, la seule idée d’un quelconque danger intrinsèque (et il existe
dans la matière radioactive) suffit à torpiller tout projet de développement
touristique. Bien sûr, j’évoque Bure mais aussi les nombreuses idées tout aussi
malsaines qui ne manqueront pas de se manifester dans l’avenir. La population en
déclin d’un département par conséquent peu riche pourra-t-elle s’y opposer ?
Nous avons des choix à faire. C’est un vaste débat qui fera couler encore
beaucoup d’encre… La Réserve a encore de l’avenir devant elle !
(21/03/2009)
La Réserve
sort de sa réserve : épisode 2 : Provinciaux de la
France (paru dans le Journal de la
Haute-Marne le 08/01/2009)
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens
d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en
dernier. »
(La Réserve, Haute-Marne 2017)
Posez la question à vos voisins : quel est le rôle de notre président en Europe
? Il y a fort à parier que vous aurez autant de réponses différentes. Est-il
Président de l’Europe, de l’Union européenne, du Conseil Européen ? Pendant
combien de temps ? Les feux de l’actualité ont placé notre présidence française
pour six mois au cœur des 27 autres pays de notre communauté. Six mois passent
tellement vite et notre président redeviendra très prochainement un provincial
de notre pays, toujours prompt à visiter aux quatre coins de notre pays, une
usine d’avant-garde, un quartier difficile, inaugurer le musée dédié à un grand
homme ou éteindre le feu d’une grève et de ses revendications. Cette suractivité
s’apparente au journal télévisé de Jean-Pierre Pernaut dans l’énumération des
petits coins où il fait bon vivre. Or, que la caméra balaye de son œil
indifférent le bain de foule du Président au sortir d’une visite au salon de
l’agriculture ou la sérénité de la dernière lavandière du Poitou-Charentes, le
résultat est identique : nous n’avons qu’une idée fragmentaire de notre pays,
multiple certes, mais soumise à autant d’interprétations. Ce manque d’unité
renforce notre vertige, à commencer par notre appartenance à notre état
cocardier. Je sens déjà vos petits ergots se dresser : comment, cet olibrius
attaque encore la Marseillaise ? Que nenni : aucune leçon de civisme dans mon
propos, simplement je suis comme vous, incapable de situer Vilnius sur une carte
ou de connaître le nom de plus de cinq Sénateurs de la région. La multiplicité
des points de vue nous embrouille plus qu’autre chose : L’Europe lointaine nous
agace mais semble incontournable, la Haute-Marne garde notre quotidien et nos
deux pieds sur un sol stable. Coincé entre cette vision lointaine et notre
rassurante image de presbyte, il devient difficile de se représenter notre pays
qu’aucun dessein ne vient magnifier. Alors oui, en ce sens, nous sommes bien
provinciaux de la France, comme je l’écrivais en 2000 dans La Réserve.
Or, sans que nous nous en rendions compte, le paysage français à changé. Et au
sens propre, dans une dimension géographique que mon imagination pourtant
prolifique avait ignorée. Prenons l’exemple des éoliennes. Qui aurait imaginé à
l’époque cette forêt de pylônes capable de concurrencer notre département
pourtant boisé ? Provinciaux de la France nous le sommes aussi tant il est vrai
que la ville s’étend et déborde largement sur les duchés d’anciens régime. Il
n’est pas besoin de nommer la ville. Autrefois, je voyais quelques campagnards,
casquette en arrière, venir « à la ville » pour quelques emplettes au
supermarché du coin. Il en reste bien sûr mais les citadins qui les regardaient
avec quelque condescendance ne sont plus là pour les remarquer : eux-mêmes vont
« à la ville » qui s’appelle pour l’instant Troyes, Nancy ou Dijon, et
deviennent à leur tour des ruraux. Or bientôt, dans ce mouvement ininterrompu,
ce sera le tour de ces cités à l’exemple de Reims que le TGV réduit pour
certains à une ville dortoir. Car s’il est bien une prévision que l’on peut
faire pour l’horizon 2017, c’est l’étendue absurde mais inévitable de la Région
Ile de France. D’ailleurs, un peu partout dans l’agglomération parisienne, des
affiches fleurissent vantant que la présidence de cette région a adopté son Plan
Schéma Directeur jusqu’à 2030 ! Ce qui veut dire concrètement une augmentation
toujours plus grande de son activité, de sa centralisation. Si à l’époque de la
parution de La Réserve, on trouvait encore des champs vers Marne-la-Vallée, les
urbanistes prévoient que sa population aura doublé en trente ans et possédera
deux fois plus d’habitants que la ville des sacres, située à 100 km et les
rémois se retrouveront banlieusards sans avoir rien demandé. Voilà la France qui
se dessine pour 2017 et que je n’avais pas abordé dans mon livre. Notre
Président, après son rôle actuel en Europe, peut bien revenir s’occuper de ses
provinces en monarque : jamais cette appellation ne leur a si bien convenu. Et
il n’est pas besoin d’être un grand devin pour savoir qu’il y aura encore bien
des sujets d’actualités comme le coût prohibitif des loyers en Ile de France ou
le malaise des banlieues. Sauf que la banlieue frappera à la porte de nos
champs. Nos dernières vaches seront-elles taguées ?
(13/03/2009)
J’ai été sollicité en fin d’année dernière pour écrire quelques articles pour le
Journal de la Haute-Marne. J’ai ainsi rédigé trois articles,
sous forme d’un feuilleton en trois épisodes, au sujet de
mon premier livre paru en 2000 : La Réserve,
Haute-Marne 2017. Il me semblait que c’était le moment de faire le point
à mi-chemin de cette saga prémonitoire qui voit son aboutissement se dessiner à
la date contenue dans son titre. Malheureusement, le journal n’aura passé en
janvier dernier que le deuxième épisode de ce feuilleton intitulé La Réserve
sort de sa réserve. Les lecteurs du canard de mon département n’ont pas dû y
comprendre grand-chose… Voici la série complète, étalée sur les trois prochaines
mises à jour de cette rubrique.
Épisode 1 : européens d’abord
« Un beau matin du XXI° siècle, on s’était réveillé européens
d’abord, provinciaux de la France ensuite, indigènes de la Haute-Marne en
dernier. »
(La Réserve, Haute-Marne 2017)
Thierry Beinstingel a le plaisir de vous annoncer la naissance d’Adèle, Benoît,
Bernard, Claire, Simon, Olivia, Vincent… Ce faire-part
date d’avril 2000, il y a huit ans déjà et l’heureux événement avait eu
lieu grâce à Dominique Guéniot, médecin chef à la maternité éditoriale de
Langres. Huit ans donc que les principaux personnages de La Réserve se
meuvent à l’abri d’un petit carré de feuilles, appelé livre, rehaussé d’une
splendide couverture verte qui ne se ternit même pas avec le temps (merci Gérard
!). Le récit annonce en sous-titre Haute-Marne 2017 et cette projection
dans le futur a souvent été l’occasion des fanfaronnades d’un auteur tout neuf
auprès de ses acquéreurs : rendez-vous en 2017, je vous rembourse si ce que j’ai
prévu dans ce roman d’anticipation ne se produit pas ! Maintenant, à mi-chemin
de la date fatidique, il serait peut-être temps que je vérifie la trajectoire de
mes prévisions et que je sache si je dois briser le petit cochon de mes
économies qui, à l’époque, s’emplissait encore en francs.
Plutôt que des cochons, c’était des bovins que la farce mettait en scène.
Souvenez-vous : en ce tout début du tout nouveau millénaire, nous sortions à
peine de la crise de la vache folle, Nous avions déjà éliminé à tours de bras de
nombreux exemplaires du sympathique ruminant et j’avais imaginé que notre
département rural serait le dernier en 2017 à posséder un troupeau : point de
départ de l’intrigue. Car aventures, manigances et autres agissements relient
les protagonistes de ce roman : Simon, jeune et brillant fonctionnaire, cherche
un faire-valoir dans la création d’une ferme touristique où l’on viendrait
nombreux admirer les derniers spécimens des bêtes à cornes chez deux
sympathiques exploitants, le Bernard et l’Adèle, comme on dit chez nous. Tout se
passe selon les rêves de Simon, tempérés par son père, Vincent, et par Claire,
la fille de nos agriculteurs, jusqu’à ce que Bruxelles et l’Europe s’en mêle
avec le concours de la belle et flamboyante Olivia. Voilà pour le résumé.
Ce que j’avais prévu donnait la part belle à une Europe pleinement constituée.
Mon imagination l’avait dotée de 643 ministres, 2430 députés européens et d’un
Conseil des conseils avec 107 membres permanents placés sous la coupe d’un
Président de la confédération européenne pour un total de 36 états. Côté
politique, je suis plutôt en passe de réussir mon pari : l’union européenne à ce
jour compte 27 membres, on en a déjà rajouté 12 depuis la parution de La Réserve
et il ne reste plus qu’un petit effort à fournir pour atteindre mon chiffre, ce
qui ne semble pas a priori difficile : un peu de bonne volonté pour intégrer la
Macédoine, la Croatie et le Monténégro, en cours d’adhésion, et pourquoi pas la
Turquie (là, j’aborde un sujet sensible…). Ce serait bien le diable si cinq pays
nouveaux ne se manifestaient pas avant 2017 dans la cinquantaine qui prennent
plus ou moins leurs aises sur le sol de notre continent.
Les 785 députés qui siègent actuellement au Parlement européen sont loin de la
représentativité que j’avais imaginée mais le fonctionnement en commissions
diverses et variées existe bien. Les quelques exemples que je citais (« pour la
protection des escargots des îles Shetland, contre la pollution de la Durance,
pour la rénovation des taxis de Lisbonne, contre la destruction de la Tour
Eiffel, pour la promotion du rugby à Naples »), sont certes moins précis et
surtout moins poétiques, mais tout aussi nombreux : commission des budgets, de
l'emploi, de l'environnement, de la santé, de l'industrie… Rien que de les
citer, il faudrait une page complète. Notons toutefois que les droits de l’homme
ne font l’objet que d’une sous-commission et le changement climatique que d’une
commission temporaire !
Le panorama de l’Europe est aussi complexe que dans mon roman. Je n’ai aucun
mérite à cette anticipation : on ne crée pas une cohérence politique facilement
avec nos vieux pays millénaires. Nous avons cru que la mondialisation d’une
économie suffirait à nous réunir dans sa logique mais le refus du référendum de
2005 rappelle nos limites. Le poids du bon vieux temps empêche de nous projeter
dans l’avenir et nos frontières personnelles ne dépassent pas les piquets de
parc de nos prés. Pour autant, je reste persuadé qu’on peut se sentir habitant
du monde entier et de « la réserve » haut-marnaise. Comme en 2000, je rêve
toujours de cet avenir généreux. J’écrivais alors « Il ne s’est rien passé
depuis vingt ans. Ou si peu… ». Finalement, c’est plutôt vrai. Chers acquéreurs
de mon livre, j’aurais tendance à garder quelques années encore les 120 francs
que vous m’aviez confiés à l’époque, pardon, je voulais dire les 18 euros 30.
(06/03/2009)
Aucun rapport direct avec Courir tout juste paru de Jean Echenoz, ni avec
les sportifs de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance, mais j’ai
pris depuis longtemps l’habitude de courir. Ça revient régulièrement (Note
d’étonnements du 21/12/2005). Je reste rarement plus d’un an sans chausser les
baskets ou sautiller sur le bitume. Je reprends cette (bonne) habitude pendant
quelque temps, juste assez pour me dire à chaque fois que si je continue ainsi,
je m’inscris pour une course de 10 km pour le Téléthon ou
un semi-marathon, pourquoi pas. Je ne cours pas vite cependant. Au début, la
reprise est toujours un peu pénible, le souffle manque. Après quelques séances,
les courses s’allongent. Il y a deux ans, un circuit me faisait parcourir
jusqu’à 7 km, mais l’important est de partir courir plusieurs fois par semaine.
J’ai commencé assez tard à courir. A 26 ans, ça a été ma meilleure année.
J’étais en formation pour 6 mois à Lille, j’allongeais presque tous les jours de
bonnes distances dans un vaste parc de la périphérie. Je me souviens d’une
course de 13 km en un peu plus d’une heure. Je me souviens avoir participé à un
cross où j’étais arrivé dans le dernier tiers. Je n’ai jamais été un cador. Au
lycée, je pratiquais ce sport les mercredis
mais mon prof de l’époque avait tout fait pour m’en dégoûter par son
indifférence, voire par sa franche hostilité devant mes piètres résultats. Mais
j’aimais cela et aujourd’hui je le remercie d’avoir été aussi con : ça m’a
blindé le caractère et à 18 ans, on en a besoin (si on devrait décerner une
médaille aux profs les plus nuls qu’on a eus, les mines de cuivre seraient
taries depuis longtemps). Plus tard, à l’armée,
j’avais été incapable d’aligner les 3 km réclamés en quinze minutes mais on
m’avait fait marcher 100 bornes en trois jours.
Que ce soit à 26, 30, 40 et maintenant 50 ans, la course à l’avantage de ne
jamais changer : un pied devant l’autre, un souffle qui se coordonne et la
solitude d’une allée d’arbre ou d’une rue déserte devant soi. J’aime courir tout
seul, on peut penser à tout ce qu’on veut, même à la littérature et pendant ce
temps la peau de la ville traverse la vue et respire à travers vous. Ces
derniers étés, j’ai couru chaque jour en Sicile en famille,
parfois matin et soir pour accompagner les différentes
attirances de chacun selon qu’il préfère la chaleur du
soir ou de la claque du soleil au matin. Depuis une quinzaine de jours, j’ai
repris mes circuits solitaires dans la ville. La deuxième
fois, alors que j’étais encore un peu essoufflé, un ancien collègue du
Central qui revenait chez lui en vélo m’a accompagné
le long du canal. Discuter tout en courant est une bonne manière d’accommoder sa
respiration. Je connais un vétérinaire qui a pris l’habitude de courir chaque
matin des distances souvent supérieures à 10 km. Il
emmène un baladeur et écoute les conférences du Collège de France qu’il a
précédemment enregistrées sur France Culture. Cela fait des années qu’il fait
cela, il a un sacré entraînement. Un jour, son fils l’a inscrit en même temps
que lui à une course. Il y est allé, a raflé la première place
dans la catégorie des séniors devant de vieux routards licenciés de club
et qui l’ont regardé, médusés, partir sans attendre sa médaille dont il se
fichait comme de l’an quarante. C’est cet esprit là que j’apprécie : courir
surtout pas pour la gloriole, encore moins pour la performance
mais juste sentir son cœur battre et c’est tout. Enfin pas vraiment tout
: derrière la course il y a la respiration et c’est
la même sensation que lire un livre ou écrire, ou écouter
sur un baladeur des conférences, courir c’est sans doute une des activités les
plus intellectuelles.
(06/02/2009)
Au boulot, je partage un bureau avec une collègue. Situé sous les combles d’un
vaste bâtiment, dans une aile quasi vide, on a parfois le
sentiment d’une île déserte, d’un havre de paix ou d’un exil ennuyeux selon
l’humeur. Bureau de passage pour les nomades que nous sommes, nous y restons peu
de temps. Un jour où j’y travaillais tout seul, j’ai entendu dans le grand
silence juste rythmé par le cliquetis du clavier de mon ordinateur portable, un
petit bruit ténu qui semblait venir de l’armoire derrière moi, un frottement, un
froissement de papier. J’ai tout de suite pensé à une souris installée dans la
tranquillité de notre grenier. J’ai remué quelques dossiers, je m’attendais à
voir une petite boule grise filer à travers la pièce mais il ne s’est rien
passé. Et le bruit n’a plus recommencé. Quelques jours plus tard, j’ai évoqué
cette anecdote à ma colocataire qui a fait le rapprochement avec une pomme
qu’elle avait retrouvé grignotée (celles délicieuses de mon verger, j’en apporte
toujours quelques unes). Bref, en fouillant plus dans nos armoires, nous avons
aperçu quelques traces de notre hôte.
Nous avons aussi retrouvé les gestes et la mémoire
collective de chasse à la souris : on garde toujours une
tapette, inusitée depuis des lustres mais qu'on sait toujours retrouver, va
savoir pourquoi, le genre d'objet qu'on se transmet au gré des occasions
similaires dans l'entourage familial, petit piège à ressort qu'on essaie enfant
en y introduisant un crayon à papier, histoire de voir. Je me souviens
d’ailleurs de deux amis à Toulouse (il y a trente ans) qui avaient pris l’option
d’apprivoiser la souris domiciliée dans leur buffet parmi les pâtes et les
biscottes, plutôt que de la décapiter ainsi. L’épilogue
de l’anecdote est original : la tapette est restée
amorcée avec son petit morceau de fromage mais nous avons
retrouvé la souris allongée au pied d’une troisième armoire, morte de faim
probablement.
J’aurais pu intégrer cette historiette à mon Bestiaire domestique. Les
développements peuvent être multiples et source d’une belle inspiration.
L’endroit isolé de ce bureau au grenier comme révélateur de la course et de
l’évolution incessante de nos métiers, l’immuabilité de ce combat pour vivre une
telle île déserte entre les Robinsons que nous sommes et la petite
souris-Vendredi, confrontée au même problème. On peut aussi errer vers d’autres
contrées, vers les archives grignotées dans les armoires, tout ce que l’on a
entassé et qui semblait si important et stratégique pour l’entreprise quelques
années auparavant. On peut dériver vers l’analogie entre la souris informatique
et celle faites de vrais poils, chemins aléatoires de
petits pas contre trajets numérique sur les pixels de nos écrans, même quête de
vie dans l’épaisseur d’Internet ou dans l’espace bien réel. On peut aussi partir
vers la nostalgie, mes vingt ans à Toulouse et ces deux compères qui m’étaient
sorti de l’esprit et qui reviennent dans ce souvenir intact et précis du rongeur
qu’ils tentaient d’apprivoiser.
Qui sait, je ferai peut-être une nouvelle de tout cela, tant l’imaginaire semble
riche et simplement par le truchement d’une petite souris
grise. De la même manière, c’est d’ailleurs cet impromptu sauvage de la vie qui
a guidé l’ensemble de ce Bestiaire domestique. Le lieu de mon bureau au
quatrième étage y est d’ailleurs présent en filigrane à travers dix histoires
sur les quarante et une mais le lien animal y est représenté par des pigeons
(dont on imagine aussi les prolongements ambigus entre ces lieux du travail,
pigeons et salariés interchangeables…).
« Les animaux, par excellence, nous apportent l’imprévu », ai-je écrit dans un
argumentaire destiné aux représentants de ma maison d’édition. Je ne savais pas
en rédigeant cela, combien ce petit
imprévu continuerait de travailler les mêmes lieux comme une mise en abyme
permanente du texte.
(30/01/2009)
J’ai placé un petit « hope » d'Obama en page d'accueil au soir de son
investiture. J’ai suivi en direct son discours et je mesure combien nous avions
besoin d’entendre ces paroles. Depuis le onze septembre, il me semblait que nous
nous enfoncions dans une sauvagerie planétaire sans fin, bloc contre bloc, Nord
ou Sud, Est ou Ouest, pourtant tellement à l’écart de ce j’ai pu ressentir en
voyage, vaste sollicitude humaine, compréhension réciproque que ce soit au
Brésil, en Égypte, en Jordanie, au Yémen.
J’ai placé aussi ce petit signe parce qu’en lisant les autres
blogs littéraires, nos paroles m’ont parues tellement éloignées, perdues
dans les vastes cuisines d’écriture, l’expression « avoir
le nez dans le guidon ». Je l’ai placé, donc, histoire de relever la tête et de
signaler à ceux qui traversent ces pages que le mouvement du monde se situe de
ce côté et qu’on y est sensible.
Rien n’est résolu, on le sait bien, mais ce petit « hope
» c’est pour dire aussi que je suis un type profondément heureux et optimiste.
(23/01/2009)
Peu de véritables rubriques Étonnement en ce début d’année. Non qu’il n’y ait
de motif de surprise dans la vie quotidienne. Simplement, le train-train
oblige à une vie austère où la course folle des jours empêche bien souvent de
détecter l’extérieur. Par conséquent, la fuite des jours se résume en une
avalanche de tâches autour du boulot, routes et mises en
route de l’année qui commence comme si janvier devait être
éternellement le mois des remises en question. Cette semaine donc,
Amiens, Lille et Paris, entrecoupée de retours rapides
dans mes deux villes champardennaises de résidence et de
travail. Reste le reste et ce reste est le principal, écriture et littérature.
Donc rien d’étonnant à ce que cette rubrique, comme celle de la semaine dernière
soit consacrée à cela, et plus particulièrement aux 600 pages de la
Condition littéraire de Bernard Lahire (en note de
lecture de la semaine dernière) que j’ai avalé pendant les creux du sommeil.
Hormis le statut hésitant d’auteur ou d’écrivain que j’avais évoqué la semaine
dernière, c’est cette fois, la perception d’une intermittence, non pas de ce
statut (qui n’existe nullement pour le secteur du livre contrairement à d’autres
vies d’artiste) mais plutôt de la vie chaotique que peuvent connaître tous les
écrivains dans l’élaboration de leur œuvre. Un des nombreux exemples qui
jalonnent ce livre m’a beaucoup frappé : celui d’un écrivain,
auteur d’une
quinzaine de livres, dont neuf chez Gallimard, excusez du peu, et qui se trouve
actuellement dans la difficulté de trouver à nouveau un éditeur. Cet exemple me
frappe particulièrement au moment où mon cinquième livre chez Fayard semble
pouvoir me donner une petite assurance de même que les petites phrases du style
« vous êtes chez vous » participent de cette relative tranquillité d’esprit. En
réalité, on constate bien qu'on remet son titre en jeu à
chaque proposition de publication, selon
l'usage. Bien
sûr, un tel exemple taraude : on se demande quelle disgrâce peut peser sur cet
auteur qui a tout de même dû réunir au fil des ans, une attente et un suivi chez
ses lecteurs. Passé de mode ? Peu importe les motifs. Ce qui choque, c’est la
manière dont son éditeur principal le laisse tomber (peut
être est-ce justifié, œuvres moins abouties, par exemple). En tout cas, ce
silence éditorial interpelle. Je me souviens avoir cherché en vain une suite à
L’Établi de Robert Linhart, mais ce silence, c’est sa fille Virginie qui
nous l’a expliqué (je dis nous, comme à nous lecteurs) avec son très beau livre
Le jour où mon père s’est tu (Notes de lecture du
18/07/2008). Une autre anecdote aussi me vient à l’esprit. C’est celle de
Jean Robinet, mon Julien Gracq local, qui va fêter la
semaine prochaine ses 96 printemps et qui me racontait avoir rendu visite à l’un
de ses éditeurs parisiens (je crois me souvenir que c’était Flammarion)
longtemps après quelques livres parus : tous ses interlocuteurs
avaient changé sauf une secrétaire qui l’avait reconnu et Jean Robinet me
racontait avec quelle émotion il avait ressenti cette reconnaissance. Car c’est
bien de cette notion qu’il s’agit, la reconnaissance du travail intellectuel que
l’écrivain a fourni. Un seul geste parfois suffit, un lecteur qui se rappelle à
vous, par exemple, mais toutefois sans oublier que c’est
bien l’éditeur qui est chargé de ce rôle de mémoire et de tous ses auteurs sans
exception, surtout pour ceux qui ont eu plusieurs publications. Le mot maison
d’édition prend alors tout son sens : on s’y retrouve chez soi, la part de
parole qu’on a déversé à travers nos mots doit toujours retentir entre les murs
même si c’était il y a longtemps, même si plus personne n’est là pour s’en
souvenir dans cette grande chaîne éditoriale.
Peut-être d’ailleurs manque-t-il un métier chez les éditeurs,
pas seulement un dépositaire ou un archiviste, mais
quelqu’un qui serait chargé à ce que, dans les bureaux de ces maisons, résonnent
toujours les mots des ouvrages et des auteurs oubliés dans la
valse des publications : un crieur de mémoire.
(18/01/2009)
Dans La Condition littéraire
(en Notes de lecture cette semaine), plusieurs auteurs interviewés, pour ne pas
dire la quasi-totalité réprouvent l’appellation d’écrivain en ce qui les
concerne pour préférer celle d’auteur. Écrivain leur paraît trop prestigieux,
pas adapté. Beaucoup considèrent que c’est aux autres (à la communauté
littéraire) de leur consacrer ce titre. Pour qualifier leur travail, ils
préfèrent généralement le titre d’auteur. A lire leurs interviews, on mesure
combien est importante le choix de la dénomination, souvent d’ailleurs à travers
les réactions parfois virulentes envers qui enfreint la règle. On sent derrière
une sorte d’esprit de corps : l’un d’entre eux fait même remarquer que l’usage
est de se dénommer auteur « entre nous »…
Alors, vraie pudeur ou fausse modestie ? Peu importent les motivations
individuelles mais tâchons d’en regarder les causes et les conséquences
collectives.
Refuser le terme d’écrivain, c’est paradoxalement extrêmement prétentieux. Cela
confine à la sacralisation d’une activité, à la désignation par des pairs, au
renfermement et à l’élitisme. Honni soit le pauvre rimailleur de province qui se
désignerait ainsi !A l’inverse, dire que Julien Gracq est uniquement un auteur
sonnerait faux. On perpétue ainsi la tradition des lettres et l’image du «
grantécrivain » et on refuse en parallèle de voir piétiner par le journaliste
outre-Atlantique Donald Morrison (voir note d’Étonnements
du 05/12/2008) l’idée même qu’il n’y a plus d’émergence de « grantécrivain
». En réalité, tout se passe comme si, collectivement réunis dans un troupeau
d’auteurs, chacun s’attendait à être désigné, et seulement lui, comme
l’écrivain, l'unique, celui qui fait autorité. Or, sous des aspects égalitaires
du type gauche bien pensante, la communauté littéraire est, par nature,
profondément individualiste et évolue dans un microcosme éditorial dont le
fonctionnement est un archétype capitaliste. En résumé, le monde littéraire agit
dans un mandarinat du même type que celui de l’Éducation nationale -peut-être
parce que ce ministère compte dans ces rangs beaucoup d’auteurs ? (d’écrivains
?). Les auteurs forment le gros du bataillon comme les profs certifiés ; à
l’autre extrémité, les écrivains sont adoubés en profs agrégés ou
universitaires. Entre les deux camps, ça se taille des croupières en douce...
L’ironie est facile ! Plus sérieux sont peut-être les différences d’utilisation
des mots auteur et écrivain. Auteur revêt beaucoup d’aspects : on peut être
auteur de théâtre, de romans, auteur-compositeur interprète, bref rentrer dans
la communauté plus vaste des artistes dont les moyens d’expression, on le voit,
dépassent largement le seul recours à l’alignement des mots qui forment
l’écriture. Écrivain est plus spécialisé, plus contraint au travail de scribe
que sa signification avance. Ça fait plus poussiéreux, mieux érudit. Bien que le
monde des auteurs se défende de son utilisation, « écrivain » est le plus
commode à ajuster et à combiner : on dit travail d’écrivain, manuscrit
d’écrivain, on peut moins associer auteur à la manière, à la faconde, au métier
et à ses cuisines. Du coup, auteur ça fait un peu bricolo ou trop procédurier
comme l’expression droit d’auteur. On ne peut pas mélanger les deux : si un
auteur de polar se double du titre d’écrivain public pour subsister, il ne
pourra être pris au sérieux. C’est la guerre des mots, ce qui est un comble pour
ceux qui se sont fait une raison de vivre de leurs cohabitations harmonieuses.
Pour résoudre ces conflits, on peut décréter l’arbitrage du dictionnaire (dont
les mots sont débattus par l’Académie française mais de moins en moins
d’immortels en habits verts sont écrivains, ah, ça se complique…) mais dans ce
cas auteur renvoie à écrivain (Petit Larousse illustré, modèle 1982). On peut
aussi, pourquoi pas, demander l’avis de ses proches, famille, amis, voisins (pas
ses pairs puisqu'il réfutent tous le nom d'écrivain !) Je suis quoi pour toi,
auteur ou écrivain ? Votre adolescent s’en fout, votre boucher sait bien que
vous êtes « le fada d’écrivain » (il est du midi), vos voisins ne savaient même
pas que vous écriviez. Pour les timides ou ceux qui hésitent encore, on pourrait
inventer un autre terme, un compromis qui accorderait tout le petit monde
littéraire. Mais ceux qui existent sont inadaptés, on le sait déjà, sinon ils
auraient été choisis depuis longtemps : vous voyez un auteur invité à un salon
(ah, oui j’oubliais, c’est aussi une des caractéristiques des auteurs dans La
Condition littéraire : ils détestent cela) se présenter en disant : Marcel
Machin, gens de lettres ? Les autres mots intéressants qu’on pourrait inventer
sont déjà pris : celui qui fait des livres, n’est pas le livreur, et celui qui
joue avec les mots n’est pas un moteur.
(09/01/2009)
Il est d'usage
de dresser un petit bilan de l'année écoulée. Enfin disons que l'usage n'est pas
toujours respecté : l'année passée, le jour le l'an au Yémen
avait volé la vedette aux inventaires et autres points, aux bonnes résolutions
de l'année qui s'annonce. 2008 avait ainsi bien commencé sous le signe du voyage
et de la découverte. C'était de bonne augure et l'année aura tenu ses promesses.
Débuts difficiles cependant avec le refus d'un manuscrit chez mon éditeur
préféré mais bon, on s'était remis au travail... pour proposer un recueil de
nouvelles qui lui a été accepté en décembre et programmé pour mars qui vient !
Débuts bousculés aussi par une recherche immobilière pas facile car rapide mais
qui se sera idéalement terminée en juin : me voici propriétaire d'un pied à
terre parisien. Ajoutons à cela quelques difficultés professionnelles imprévues
: nombreux départs et nécessité de reconstituer une équipe en Picardie avec rien
que des têtes nouvelles. Mais le défit aura été
une belle réussite : ambiance idéale de boulot et résultats plutôt pas mal dans
un contexte économique pourtant difficile : plus de quarante de mes collègues
auront retrouvé un nouveau travail ailleurs et souvent avec de très belles
réussites. Le conseiller mobilité que je suis dans CV roman continue à
jouer son personnage. Voilà pour le boulot nourricier que je ne saurais
abandonner au profit du travail de l'écriture : j'ai besoin des deux pour
équilibrer ma vie et je n'arrive pas trop mal à jongler avec tout cela. Premier
semestre difficile aussi car le Master de Lettres modernes entamé a eu du mal à
démarrer bien que le sujet de recherche que j'ai choisi soit passionnant : la
littérature contemporaine et le monde du travail. Il aura fallu mettre les
bouchées doubles en vacances et sacrifier, de bon coeur toutefois, cinq heures
par jour de farniente sicilienne. Le jeu en valait pourtant la chandelle et la
suite de cette recherche à tiroirs se révèle tout aussi passionnante. Bref,
Feuilles de route aura pâti de cette suractivité jusqu'en mai, puis je me
suis ressaisi et j'ai mis un point d'honneur à compléter des mises à jour
hebdomadaires et complètes dans les trois rubriques principales. A la fin de
l'année, on compte donc 34 mises à jour, ce qui est tout à fait honorable et
conforme aux années précédentes. D'ailleurs en ce qui concerne Feuilles de
route, Publie.net aura édité les quatre premières années d'archives
complètes sous le tire accumulations Internet 2000-2003. Les quatre
années suivantes sont en préparation.
2009 s'annonce donc tout aussi occupé : un double Master pour le fun, la
continuité de celui qui me passionne en Lettre modernes mais aussi un autre en
Ressources humaines à valider, une sorte de reconnaissance du boulot fourni
jusque là dans ce domaine qui m'accapare depuis 2003. Et puis l'écriture qui
suit, qui résiste, qui s'obstine, qui s'arrache au temps. J'attends mars avec
impatience et ce fameux bestiaire en route pour Fayard. Il y aura sans doute
d'autres surprises à venir. Je n'ai qu'un souhait : que cette année qui vient me
laisse le même sentiment de bonheur et de plénitude que celle qui vient de se
terminer.
(04/01/2009)
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