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Étonnements 2008
J'ai la chance de pouvoir habiter dans un petit département où le journal, la PQR comme disent
les spécialistes, se restreint encore aux actualités succinctes, l'arbre de Noël pour les
enfants des employés de la petite entreprise du coin, le départ en retraite d'un
agent hospitalier ou tous les voeux de mariage aux jeunes époux. Je porte aussi
un intérêt particulier aux rubriques nécrologiques. Ce n'est pas de la curiosité
malsaine, je le prend plutôt comme une sorte d'hommage envers ces disparus,
généralement inconnus ou dont les noms "du coin" évoquent vaguement quelques
connaissances. On regarde si par hasard, ce ne serait pas le frère de... le père
à....etc. Les articles sont généralement brefs, rédigés par le correspondant
local du village ou du quartier, tâche peu noble mais essentielle : c'est
la dernière fois que le disparu fera officiellement parler de lui, sa famille et
ses connaissances en sont conscients. Après ce sera le grand oubli. C'est la
dernière fois mais c'est souvent aussi la première fois que l'on évoque ces
petites vies, maintenant éteintes dans une mort humble.
Ce dimanche, trois disparus m'interpellent dans leur rubrique invariablement
appelée nécrologie sous le nom d'un petit village quelconque dans lesquels ils vivaient, sans
se connaître, chacun dans un coin du département. Ce sont trois septuagénaires,
un peu en dessous de l'âge médian de l'espérance de vie, trois vieux garçons,
Paul, Raymond et Émile.
Paul "né le 30 janvier 1934 dans une famille de douze enfants", a le sourire sur
la photographie. Il est massif et pose devant une haie de thuyas. On lit que
"Paul aimait la nature et vivait au rythme des saisons. Travailleur, il ne
restait jamais inactif. Adepte de la cueillette des champignons, du muguet et
des jonquilles, chasseur et pécheur".
Raymond porte un nom allemand, sa photographie est austère, sans doute celle
d'un papier d'identité. Né la même année que Paul, "à sa retraite, il est
toujours resté très actif, son jardin, l'élevage des poules et des lapins, la
fabrication de son bois et la cueillette des champignons".
On apprend qu'Émile avait un frère jumeau et que "nés le 15 juin 1931, deuxième
et troisième enfants d'Henri et Blanche, cultivateurs, les deux garçons ont
repris peu à peu la ferme en la modernisant". Le frère "plus tourné vers
l'extérieur, fleurissait la cour. Émile, tenant plus de la maison, cuisinait
lapins et canards de leur basse-cour".
Trois célibataires donc, garçons de ferme et destins solitaires semblables à celui que
j'avais évoqué dans Paysage et portrait en pied-de-poule. Trois petites
vies, trois morts humbles tellement éloignées de ce qu'on se représente. On
pense généralement que la réalité se situe entre ville et supermarché sur fond
de ce que draine nos évènements mondiaux. Qui se souciera un jour que, pour ces
trois types et combien d'autres encore, elle s'est située dans une campagne
profonde et taiseuse, au milieu de lapins, de poules et de champignons, un monde
qu'on n'imagine parfois même plus, de la même manière qu'eux avaient sans doute
du mal à se représenter les agitations boursières, les folies de la ville.
Pierre Bourdieu, justement, avait écrit en 1993, La Misère du monde remarquable
travail collectif destiné à rendre compte de l'état de la France. Les destins
semblables à Paul, Raymond ou Émile n'avaient pas été oubliés, ils figurent dans
un autre de ses ouvrages Le Bal des célibataires. Quels sociologues
sauront continuer se travail ? Ce serait pourtant simple, il suffirait de
relater les condensés de vie de ces disparus simplement en recopiant les notices
nécrologiques pour montrer le véritable visage de
ce qui fut et qui subsiste encore. Ce n'est pas la misère du monde par contre,
c'est peut-être pourquoi pas l'image d'un bonheur disparu, va savoir.
(19/12/2008)
Disons qu’au départ l’idée était bonne. Constituer une série de manuels, classés
par siècle et destinée à assouvir l’appétit féroce de littérature des jeunes
pousses qui déboulent à chaque rentrée dans nos merveilleux collèges et lycées.
Mais comme il se doit, les plaisanteries les courtes étant les meilleures, au
bout d’une trentaine d’année, la ficelle avait été bien usée. Le manque
d’imagination aidant, le machin, qu’on ne savait plus nommer que par les deux
noms des auteurs, avait pris le singulier exotisme de Bouvard et Pécuchet, (qui
ne nous disaient strictement rien), plus sûrement, le gag d’un Laurel et Hardy
qui se seraient fourvoyé dans un univers où les gaffes ne pouvaient être que
celles des potaches que nous étions. Un rien à l’époque nous faisait rêver en
regardant la pendule qui ne passait pas. Quand Roland sonnait le cor (volume du
Moyen-âge), nous faisions un bruit de trompette pour faire rire les filles.
Rabelais nous plaisait également mais nous poussions du balai le chiant Du
Bellay (volume du XVI° siècle). Avec Molière (volume du XVII°), on faisait la
sortie annuelle au théâtre, autre motif de chahut. L’ennui s’installait de
nouveau tout au long du volume du XVIII° avec Voltaire, Rousseau et Diderot
(sauf pour ce dernier, quand il fallait aller déguiser sa statue, c’était
l’usage à chaque fin d’année scolaire dans sa ville natale). On commençait à
s’intéresser à Baudelaire et surtout à Rimbaud, notre frère aîné de cent ans
plus vieux, mais déjà il fallait songer à rentrer dans la vie active : on avait
trop traîné dans les couloirs, « peut mieux faire » revenait dans nos carnets
comme un leitmotiv, on déboulait dans le volume du XX° siècle, déjà préoccupé de
cet avenir. On n’avait déjà plus le temps pour avaler la bourgeoisie de Marcel
Proust, ni la prose alambiquée d'André Gide. Les deux Paul, Claudel et Valéry,
avaient l’âge de nos arrière-grands-pères. C’était par eux que s’arrêtait la
littérature la plus contemporaine, commencée des années auparavant par le
premier volume et les trompettes de Roland. Ce mâchonnement insipide de milliers
de pages ne nous avait pas rassasié et les vingt centimètres de hauteur que nous
avions pris, nous les devions seulement aux frites de la cantine du lycée et non
aux Nourritures terrestres.
Bien sûr, ça ne pouvait pas tenir. Bordas a bien tenté de continuer la série
avec d’autres éminents professeurs tous dévoués à nous faire aimer la suite de
ces aventures littéraires. D'autres volumes sont parus, même format, même
pagination austère. Ils étaient déjà périmés à peine sortis, pourtant
leurs titres tentaient de nous faire croire à des prolongements infinis : La
littérature en France depuis 1945, suivi plus tard par La littérature en
France depuis 1968. Nous sommes ainsi des générations a avoir avalé un tel
concept usé jusqu’à la corde : on voulait nous faire aimer la lecture avec la
douceur de cinq kilos de volumes assenés sur nos têtes. Nous avions laissé la
vie active nous prendre avec soulagement. Nous étions devenus parents et nos
enfants nous sollicitaient de même pour les aider au sein d’insipides manuels
dont les auteurs prétendaient, grands dieux, vouloir abolir l’image austère que
nous avions vécue mais l’héritage avait le même goût d’ennui : se mordre la
lèvre jusqu’au sang pour résister dans la pesanteur des jours. Nous ne savions
pas trop quoi leur répondre, nous revivions douloureusement les mêmes
impressions, on tentait d’autres dérivatifs : pense à ton avenir, plutôt qu’aux
livres, ce sera plus utile. Avec le temps, dans la déliquescence des jours et la
nostalgie qui aplanit tout, il n’est pas exclu que nous regrettions ces beaux
volumes cartonnés. Régulièrement d’ailleurs on réédite toute la collection. Ne
pas céder à cette tentation, se dire que nous embellissons nos souvenirs
simplement parce que nous les avons remplis dans le grand vide de notre
adolescence mais que n’importe quelle autre ordonnancement de l’esprit aurait
fait l’affaire.
Le reste, on l’a appris tout seul, à tâtons, dans des éditions de poche que le
maigre argent du même nom nous permettait seulement d’acheter. Les librairies
comme des cathédrales avaient succédé au hangar de l’hagarde Michard. De fil en
aiguille, de reprise en raccommodage, on s’est constitué soi-même un paysage
sans murs, ouvert sur les mots, les phrases comme des arbres et les paragraphes
comme piquets de clôture. On a même appris depuis à aimer les manuels :
celui-là, par exemple La littérature française au Présent, 2° édition
augmentée, de Dominique Viart et Bruno Vercier (en Notes de lecture cette
semaine ). On le saisit, on le feuillette, on s’y réfère, on y puise. Puis,
seulement au moment d’écrire cette note, on s’aperçoit que c’est le même éditeur
qui nous a tenu en manque d’haleine au moment où nous en avions le plus besoin.
(12/12/2008)
C’est à propos de l’article du monde intitulé
C comme culture, D comme déclin, E comme erreur. Cette interview, pilotée
par l’inévitable Josyane Savigneau, donne à nouveau la parole à Donald Morrison,
auteur de l’article sulfureux paru dans Time Magazine il y a quelques mois et
qui prononçait par sentence le déclin de la culture française dans le monde.
Soit. Ce point de vue ne m’émeut pas, je pourrais même être d’accord avec cette
affirmation, mais l’analyse qui en est faite manque d’honnêteté
intellectuelle. Cette façon de remonter au créneau en créant une polémique
artificielle fait inévitablement penser à certains duels politiques où on nous
jure que, grand dieu, tout va changer… avec les mêmes.
Le déclin est ainsi vilipendé par ceux, critiques ou éminents membres d’une
intelligentsia littéraire, qui ont contribué activement à pousser dans l’ornière
cette fameuse culture française en se polarisant autour des mêmes auteurs depuis
des années.
Le niveau philosophique de ce dialogue est comparable aux échanges les plus
réussis de Plus belle la vie : notre interviewé nous explique que «ici
tout le monde écrit, tout le monde peut et veut écrire », renchéri par le propos
complice de l’interviewer : « il est vrai que trop de Français se croient
écrivains ». Souhaite-on un élitisme ? Que nenni, on s’en défend : « je voulais
dire qu'en France, il y a trop peu de pièces intelligentes accessibles à un
large public », s’empêtre notre interviewé un peu plus loin à propos du
théâtre.
Arrêtons de tourner autour du pot : traduit en langage concret, ça veut dire
qu’il faut réduire le nombre d’écrivains, stopper cette surenchère de manuscrits
qui encombre les éditeurs, coûte du temps et de l’argent. Bref, il faut
consacrer un maigre troupeau d’auteurs facilement consensuels, immédiatement
repérables et qui rapporteront au final beaucoup de « pièces intelligentes » -
en or donc - à un petit monde qui se sert les coudes (voir dans cette même
rubrique ma note du 02/05/2008, à propos d’une affaire juteuse passée
complètement inaperçue).
Voilà donc l’idée du renouveau de la culture française : rien ne change :
déclinons ad vitam eternam le déclin. C’était ce que voulait véhiculer
cet article, ce n’était pas si difficile à dire, ça tenait en une ou deux
phrases. Ce n’était pas la peine de consacrer autant d’énergie à cette
laborieuse interview, cela m’aurait évité de perdre un temps précieux à la lire.
Parce que, excusez-moi, mais j’ai à beaucoup à faire. « Trop de Français se
croient écrivains » : je suis de ceux-là. Car c'est en offrant la plus grande
diversité possible que l'on peut explorer toutes les pistes de la création
littéraire. Pour l'instant, mon éditeur écoute cette diversité (pour combien de
temps encore ?) et cette façon traditionnelle d'envisager la littérature en
France me convient : je ne lui apporte aucun bénéfice, mais, juste retour des
choses, je ne réclame pas d'"à-valoir colossaux" dont il est question dans cet
article. Si le même article vilipende la facilité "d'être
célèbre en France avec des romans médiocres", c'est bien la
preuve que le milieu du livre mise sur les mauvais chevaux. Il est évidemment
tentant de céder à la facilité et de miser sur la notoriété qui fait vendre,
plutôt que de repérer ceux qui élaborent patiemment l'authenticité littéraire de
demain. L'adage qui consiste à dire que le talent finit toujours par être
reconnu est vrai, à condition qu'on ne tue pas dans l'oeuf la moindre velléité
d'écriture.
(05/12/2008)
Il est évidement drôle de visiter un
festival consacré à la photo
animalière quand on vient tout juste de terminer une série de nouvelles sous
forme d’un bestiaire (voir en Notes d’écriture). Je ne fais pas le lien tout de
suite. D’abord, trouver une place pour se garer dans ce dimanche matin glacial,
se repérer dans la multiplicité des lieux dévolus à la manifestation. Le
festival de Montier existe depuis douze ans. Idéalement situé à proximité des
grands lacs du Der et de la forêt d’Orient, il s’inscrit avec naturel dans un
lieu fréquenté par nombre d’amateurs venus admirer les grues cendrées et les
nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs qui font escale ici entre Scandinavie et
Andalousie. Au fil des éditions, il a assis sa réputation internationale et
accueille plusieurs dizaines de milliers de visiteurs. Le gros bourg pousse ses
murs, réquisitionne la moindre salle communale, des entreprises prêtent leurs
hangars, on installe des chapiteaux pour répondre au nombre toujours plus
croissant d’exposants. Il faut un week-end entier pour faire le tour de la
quarantaine d’expositions réparties sur une dizaine de sites, regarder les
milliers de clichés, tous magnifiques, participer aux débats, aux conférences,
aux présentations.
Je ne fais pas le lien toute de suite, donc, entre l’écriture à peine achevée de
mes histoires d’animaux et les premières photographies que je regarde. Que ce
soit les bois enchevêtrés d’un troupeau de rennes comme une forêt vivante ou
l’arc gracieux et coloré d’une fragile libellule isolée, tout ici nous surprend
dans un esthétisme souvent patient. On sait que certains clichés sont le fruit
parfois de plusieurs jours d’attente, plusieurs mois de préparation. On se
laisse glisser dans ce compagnonnage de mammifères, d’oiseaux, poissons ou
crustacés, parfois si proches de ce qu’on connaît. Là, c’est un chevreuil aperçu
dans un champ lors d’un trajet en voiture et c’est exactement cette image qu’on
aurait voulu se fixer en mémoire. Ici, cette coccinelle si insignifiante sur un
brin d’herbe apparaît douée d’une vie minuscule que n’aurait pas renié Pierre
Michon. Voilà, le lien est fait entre photographie et écriture. On retrouve ici,
exactement ce qu’on a voulu y mettre dans les nouvelles tout juste terminées.
Notre façon de regarder ce monde sauvage, inconnu, dans lequel on ne pourra
jamais pénétrer, qui nous heurte dans notre manière de tout nous approprier.
Chaque animal, si domestique soit-il, possède cette part de mystère, ce
glissement vers la fiction en miroir de notre propre existence et c’est sans
doute cela que j’ai tenté d’évoquer par écrit. Les affûts patients des
photographes animaliers, les préparations longues et minutieuses participent du
même élan, se projeter et, à travers la petite seconde d’éternité chère à
Prévert et à Doisneau, raconter sa vie finalement dans l’instantané d’un cliché.
Vincent Munier et son voyage au Kamtchatka ou Michel Loup (un nom prédestiné) en
photographiant la vie à fleur d’eau dans nos étangs en racontent autant qu’un
poète.
(28/11/2008)
La guerre et ce qui s’en suivit : c’est le titre d’un des poèmes
autobiographiques du Roman inachevé d’Aragon. Le poète participa au front
de Picardie en 1918. Pendant ce temps, André Breton soignait les soldats qui
revenaient du front, après un passage comme interne dans l’hôpital psychiatrique
de ma ville en 1916. Si je cite ces deux initiateurs du surréalisme c’est qu’on
oublie trop souvent de dire que ce mouvement s’inscrit en réaction contre la
guerre et ce qui s’en suivit, c'est-à-dire l’édification d’une mémoire mausolée,
intouchable. A ce titre il est facilement compréhensible que Blaise Cendrars par
exemple ne put jamais rejoindre ce mouvement dont il était pourtant proche par
certains compagnonnages, le besoin qu’il avait de témoigner avec un texte comme
J’ai tué était bien trop fort. Besoin identique pour Maurice Genevoix avec
Ceux de 14, la littérature de l’immédiate après-guerre semblait avoir
jeté les bases d’une division manifeste entre les quelques auteurs qui avaient
réussi à échapper à la grande guerre. En 1925, alors que la revue La révolution
surréaliste multiplie les provocations, Maurice Genevoix reçoit le prix Goncourt
pour Raboliot. Les années vingt sont ainsi le point de départ commun de
la notoriété d’écrivains différents mais qui se côtoient sans jugement
péremptoires, me semble-t-il. André Breton, pape du surréalisme, habitué aux
éclats et aux dénigrements retentissants pour qui ne suivait pas la ligne, est
curieusement muet au sujet de Maurice Genevoix. L’inverse est aussi vrai mais
moins étonnant, le secrétaire perpétuel de l’académie française étant réputé
plus courtois. Finalement, les deux écrivains ont poursuivi leur carrière de
littérateur pendant un demi-siècle, voir plus, cohabitant dans une indifférence
polie, revêtant au même moment leurs habits verts ou le mépris de cet
encartonnage, mais devenant à leur insu des classiques du Lagarde et Michard.
Alors qu’on aurait pu s’attendre à quelques éclats plus virulents devant deux
conceptions différentes de la littérature, le silence qui y répond n’est
peut-être que la marque d’un pacifisme obligatoire, sorte de raz le bol
pragmatique après l’armistice, un plus jamais ça qui pourrait expliquer ce
ménagement réciproque de la part de ces hommes qui avaient connu les même
horreurs. Au sortir de la guerre et ce qui s’en suivit, la bataille d’Hernani
n’a pas eu lieu.
(21/11/2008)
Je suis un amateur de jeux de mots laids. Où plutôt devrais-je dire, c’est
une tradition familiale. Mon beau-père a toujours eu le
sens de ces formules ludiques (« au ciel, les potes iront »). Le jeux de mot
laid a la particularité d’être inusable. Son caractère inoxydable provient
justement de sa rusticité : il n’est pas grivois, et encore moins vulgaire, à
peine amusant, pas intello pour deux sous, immédiatement perceptible. Il est là,
tout simplement dans le hasard de consonances détournées de leurs sens. Il vient
ponctuer un échange verbal avec la même incongruité qu’un point virgule vient se
glisser dans un texte écrit. Que mange-t-on à midi ? Du steak haché. C’tait
caché où ? Et ainsi de suite, dans les banalités du quotidien. Si quelqu’un
s’avise de demander « je mets ça là ? », il se verra répondre immédiatement et
d’un seul élan par les membres de notre société secrète : Messala Ben Hur. C’est
sans doute puéril, mais je trouve cela, comment dire, apaisant, décalé dans ce
monde de brutes ; ça permet, non pas de prendre de la hauteur mais justement de
regarder au raz des pâquerettes, ce qui n’est souvent pas moins intelligent. De
ma grand-mère, je me souviens de ses expressions « frise-poulet » et « turlututu
chapeau pointu ». J’y associe aussitôt sa voix et son image. Peut-être alors que
ces bons mots sont plus une sorte de suspension du temps. Nous avons répété à
satiété à nos enfants « ah ! tu nous la sors bonne »,
juste histoire de souligner une de leurs plaisanteries et sans savoir que
justement l’un d’eux irait dans cette université. Il y a fort à parier que notre
progéniture a adouci de cette poésie simpliste la doctorale austérité de ce
lieu, ce n’est pas plus mal. Petite contre culture sympathique et sans aucune
animosité, le jeux de mots laids assoit sa lente et douce subversion en face de
la rigueur du monde.
(13/11/2008)
Gascogne : vent de force 5 à 8 fraichissant 8 à 9. Mer calme à peu agitée
mollissant 4 à 7 sur secteur sud-ouest dans la nuit. De la pointe de Penmarc'h à
l'Anse de l'Aiguillon : Vent de nord-ouest 5 à 6 Beaufort, puis retournant au
secteur ouest 4 à 6 Beaufort virant 7 à 8. Mer agitée à forte, devenant agitée à
peu agitée… Quand je tombe sur la Météo marine de France Inter, il est déjà
plus de vingt heures, je suis forcément dans une voiture puisqu’il n’y a que là
que j’écoute la radio, je reviens sans doute du boulot, je suis généralement
fatigué, coincé entre une à trois heures de route sans discontinuer. La dérive
hypnotique de la conduite aidant, en écoutant ces paroles, on se sent forcément
marin, traversée solitaire de vagues d’autoroutes, ronronnement régulier du
chalutier à quatre roues qui vous ramène à bon port. Pour peu que les rafales
d’un grain fouettent les vitres, que le pinceau des phares ait du mal à percer
les rideaux de pluie, alors oui, on est bien dans la houle d’ouest décrite, cap
Gris nez ou cap de la Hague avec vent s'orientant sud à sud-est, force 3 à 5,
fraîchissant 5 à 7 Beaufort en seconde partie de nuit.
Cette prose de spécialiste, loin d’être indigeste, me fait rêver et, à ma grande
surprise, je ne suis pas le seul : il suffit de consulter
ici, le blog où j’ai puisé l’exemple en haut de la page ou encore
ici et
là et
là et bien d’autres encore. On y découvre qui est la voix de la météo
marine et l’étrange pouvoir que peut avoir sur nous des mots assurément bien
techniques : « Pourtant je capte que dalle à ce qu'elle dit, j'y connais rien en
météo marine, mais tous ces noms de zones qu'elle donne, iroise, shannon…
cantabrico... mon préféré cantabrico... tout ça nous emmène au fond d'une
taverne où les marins arrêtent toutes leurs conversations pour ne plus écouter
qu'elle » s’enflamme une internaute. Plusieurs osent le mot poésie, l’un
n’hésite pas à déclarer que « Baudelaire à côté c’est fade ». Un comble :
L’Albatros a du mal à nous faire décoller de la météo marine, Charles doit
s’en retourner dans sa tombe et c’est pas facile pour lui, coincé entre sa mère
et son beau-père, le Général Aupick, au cimetière du Montparnasse. Pourtant
c’est bien nous qui l’avons reconnu en apôtre de la modernité, qui sait ce qu’il
aurait inventé alors dans ces formes nouvelles, jusqu’à l’incongruité d’un
bulletin journalier.
Du coup, cela me fait doublement réfléchir. En premier, cela nous conforte au
sujet de la poésie qui est forcément là où on ne l’attend pas, par définition.
En second, parce que je m’intéresse de près à toute forme de langage
professionnel et à ces collusions avec notre littérature (voir note d’écriture
précédente). On a forcément tendance à opposer la langue du monde du travail à
la littérature. Or, la météo marine ainsi déclamée dans son décalage de sens, me
fait penser à Leslie Kaplan décrivant l’usine dans L’Excès l’usine :
c’est de la même distance que naît la poésie. Alors, comment expliquer que la
langue économique, managériale ne provoque pas le même attrait ? Sans doute
parce que l’objectif d’une telle langue professionnelle n’est pas gratuite mais
intéressée, prompte à la manipulation des foules dans la vertu collective du
travail et il y a forcément résistance à cette visée. On ne se fait plus avoir
(enfin moins…) depuis le nazisme. On est ici proche d’une pensée révélée par
Hannah Arendt que l’on retrouve souvent quand on évoque les travers de notre
civilisation besogneuse à outrance et qui empêche toute autre forme
d’organisation sociale. Pourtant, à bien y regarder, la météo marine est bien
ancrée dans un repérage scientifique précis (l’échelle de Beaufort, la pression
en hectopascal), reflet d’un scientisme global de notre société que Hannah
Arendt a, à juste raison, également dénoncé. (voir en note d’écriture) C’est
donc par un autre mécanisme que nous touche cette poésie de la pluie et du beau
temps, sans doute de la même manière que nous séduit la prose de Georges Perec,
par l’attrait de la contrainte et la révélation de la beauté par celle-ci. Ici,
la contrainte serait cette énumération toujours formelle des situations
météorologiques, mais qui en même temps, par la répétition et le rythme des mots
uniquement engagés dans le sens abstrait du calcul et de l’exotisme
géographique, confine au merveilleux comme dans un conte.
(31/10/2008)
Josiane Nardi s’est immolée devant la maison d’arrêt du Mans.
Elle était la compagne d’un sans papier arménien qui y purgeait une peine de
prison. On met donc fin à ses jours aussi bien aux portes de prison qu’à
l’intérieur en ce moment. Rien ne laissait prévoir un tel désespoir, «l'échange
avait été calme» selon les propos du Préfet faisant référence à un appel de la
victime, une semaine auparavant. Ce qui vient de se passer a vu la stupide
réponse convenue et officielle, réduisant le drame à une banale affaire de droit
commun. De la même façon, on restreint les suicides dans les entreprises à des
drames familiaux et les morts récentes des prisons de l’Est sont des chantages
qui ont mal tourné de la part de détenus pour obtenir une télé, qui, comme
chacun sait est le comble du bonheur à atteindre. Cynisme d’état : autant ne pas
épiloguer dessus.
Ce qui m’interpelle, c’est la réponse du préfet où rien ne semble plus compter
que le calme qui sauve les apparences. Faites un petit chambard en bas de votre
immeuble, sifflez un hymne national, interpellez le chef de l’état au salon de
l’auto : la réponse est immédiate. On n’a jamais été aussi à l’aise que dans la
prompte riposte à quelque chose de précis, une provocation, une incartade.
Mamadou et la jeune femme qui ont refusé d’obtempérer lors de contrôles
routiers (note d’étonnement du 19/09/2008) l’ont bien
compris : trois armes braquées sur vous, c’est sûr que le retour au calme est
rapide. Car rien n’est plus dangereux qu’un agité du bocal, on le sait bien.
Donc le préfet s’étonne, «l'échange avait été calme», entendez par là, qu’il
n’avait pas fallu user d’une injonction musclée, quelque chose pouvant éveiller
les soupçons d’un mal-être, être retracé dans une main courante de police, bref
devenir prévisible. Car autant on se réclame du calme, autant on perçoit ce que
ce silence peut avoir d’inquiétant : l’inattendu, l’imprévisible est la terreur
de toute organisation, de toute entreprise, de tout gouvernement. On là bien vu
avec cette crise financière qui a déboulé dans le monde : les réponses que l’on
élabore cherchent en premier à réduire cette imprévisibilité des choses. On
aimerait rassurer ce brave préfet, touché par cette triste affaire et lui dire
que tout demeurera à présent tranquille et que ce sera la marque du bonheur
paisible de ses administrés. En effet, le calme règne. Toutes les décisions
passent comme des lettres à la poste, personne ne se rebiffe. Nous le constatons
dans notre quotidien. Moi-même au bureau, je ne dis jamais rien, ne conteste
aucune décision, ou alors, quand ça m’arrive (j’ai l’esprit taquin) je suis
obligé de dire que c’est « pour rire » (pourrir ?) afin ne pas peiner les
décideurs de mon entreprise, obnubilés par la présence du calme. Je boucle la
boucle donc et je pense au fameux article de Pierre Viansson-Ponté, « La France
s’ennuie », paru deux mois avant mai 1968. Cynisme personnel : autant ne pas
épiloguer dessus.
Mais en ce moment, je pense surtout à Josiane Nardi,
nom et prénom anonymes, femme destinée à l'oubli mais qui
rejoint Sylvain Schiltz
dans mon petit Panthéon des victimes de la stupidité des hommes. L’une a périt
par le feu, il y a une semaine, l’autre par le froid en
2005, les deux dans la tiédeur unanime et éternelle d’une
société qui préfère avoir bonne conscience dans l’hommage médiatique à Sœur
Emmanuelle plutôt que d’assister aux obsèques de Josiane Nardi. Cynisme
collectif : autant ne pas épiloguer dessus.
(24/10/2008)
« Sa famille d'imprimeurs à l’éditeur, plusieurs générations
: dans la même rue, c’est encore voir la silhouette d’une grosse machine sombre
par les vitres dépolies, c’est encore entendre son bruit, un va et vient
mi-pneumatique, mi-mécanique, c’est encore sentir une odeur indéfinissable de
colle et de caoutchouc, c'est encore et même si tout a disparu.
L’éditeur prétend que toute cette proximité des lieux, des métiers, des sens,
bref une sorte d'esprit a dû passer dans nos sangs à tous les deux. Il prétend
avoir dormi dans la chambre de Diderot, dans la maison d’en face, la vraie
maison natale, celle que la statue ignore en tournant le dos, il prétend avoir
appuyé sa tête contre le même mur, les pierres encore empreinte de leurs
souffles, peut-être, va savoir. Pour toutes ces raisons, l’éditeur fut mon premier éditeur.»
Ce texte est issu de
Langres s’use,
disponible uniquement sur Feuilles de route et que j’ai écrit entre mai et
août 2005. L’éditeur, dont il est question c’est
Dominique Guéniot. L’imprimerie s’appelle imprimerie du ¨Petit Cloître du nom de
ma rue natale. Et la maison dans laquelle j'ai usé mes premières
culottes appartenait à la famille de l'éditeur. Diderot, Guéniot et moi : le
vieux Langres est grand comme un mouchoir de poche, on aurait pu se héler de
berceau à berceau si deux cents ans quarante cinq ans ou quinze piges ne nous
avaient pas disjoints. C’était Gérard, le frère de Dominique qui avait
repris l’affaire familiale. Dominique, lui, avait opté pour les livres. Gérard
est mort la même année que mon texte et Dominique vient d’arrêter l’édition
pour cause de retraite.
Toute une époque s’en va… Mais c’est loin d’être triste car l’imprimerie
continue avec François, fils de Gérard. Elle s’est même agrandie et a migré dans
des locaux neufs et pratiques d’une zone industrielle. La maison d’édition
de Dominique a
déjà sauté par-dessus la place et la statue Diderot pour s’installer dans une rue
plus passante depuis quelques années : il y a un magasin d’exposition, comme autrefois les libraires-éditeurs,
façon Arthème Fayard. C’est Alexandre Richer qui a repris la maison, tout jeune
mais riche de quatre années universitaires d’histoire,
six d’édition et déjà longtemps que Dominique l’avait embauché. C’est arrivé, ça
continue, c’est beau. Mon premier livre La Réserve va pouvoir demeurer
sur les rayonnages avec sa belle couverture verte. Langres n’est pas trop petit
pour une maison comme celle-ci : littérature régionale,
dit-on à Paris, avec un air condescendant parfois mais il
suffit de consulter le catalogue et les
nouveautés pour rabattre le caquet : ça
vit, c’est fourni. Et en plus, ça se lit ! Il ne passe pas quelques semaines
sans qu’on me parle de La Réserve. Le livre circule encore, on me demande
une suite, c'est-à-dire autre chose que ce que j’écris maintenant, une histoire
qui puisse intéresser les habitants de mon petit département, à
peine cent cinquante mille habitants. Ce n’est pas plus chauvin que
d’écrire pour les éditeurs de Saint-Germain-des-Prés quand on y pense.
Mais vraiment, ma grande fierté c'est cette courte distance qui nous réunit le philosophe Diderot, l'éditeur Dominique Guéniot
et moi : moins de cinquante mètres quand nous étions nourrissons à Langres.
(17/10/2008)
Je ne me mêle plus guère de politique. Peu de commentaires à
faire et puis j’ai des idées bizarres qui mélangent droite et gauche, je ne
dénonce pas le libéralisme (et même en ce moment…), je m’attache à des
conceptions étranges, voire crispantes, genre les impôts pour tous y compris
pour les moins riches, genre le choix d’une nationalité globale européenne,
voire mondiale, avant celle de mon pays. Le port du voile ne me défrise pas les
cheveux et l’entrée de la Turquie dans l’Europe non plus. Et puis dans notre
civilisation médiatique, on s’attache plus au paraître qu’au fond des problèmes,
ça déteint sur chacun de nous et nous nous contentons généralement de réactions
épidermiques sur la politique. La dernière de mes crispations date d’hier :
notre président, juste au début d’une conférence de presse traite « d’agité du
bocal », un quidam qui l’avait interpellé peu de temps auparavant dans les
travées du Salon de l’auto. Je ne supporte pas cette vulgarité du Sarko,
d’autant plus de la part d’un type qui est censé représenter et défendre le
moindre des citoyens, le dit citoyen en question étant embarqué
manu militari sans pouvoir rétorquer à celui qui
l'insulte. Type, Sarko… C’est bien lui qui nous pousse à la vulgarité. Et
puis question d’agité du bocal, c’est l’arroseur arrosé avec sa tête qui
dodeline tout de temps. L’agité du bocal ! Cela ne vous rappelle rien ? C’est le
titre d’un pamphlet de Louis Ferdinand Céline en 1948 envers Jean-Paul Sartre,
affecté de ce doux surnom. On connaît la passion de Céline pour les pamphlets
qui ont fini par le pousser à rejoindre le Danemark en exil avec
Pétain et toute une clique d’antisémites
peu recommandables. Le langage excessif peut
pourtant être un trait de génie et Céline l’avait prouvé auparavant. Notre
président n’a pas le génie d’un Céline mais hélas, il nous a tous embarqué dans
son voyage au bout de la nuit, son agité du bocal devient la
triste histoire d'une bande de cornichons.
(10/10/2008)
La première fois que j’ai vu un chesterfield, c’était à Tours,
étrange maison cossue et meublée qu’une partie de ma famille avait louée pour la
poignée d’années qu’elle allait passer là-bas. La maison ressemblait à un musée
et avait appartenu à un général qui s’était illustré pendant la seconde guerre
mondiale. J’y suis allé pour un ou deux week-end : les locataires avaient
l’habitude d’y vivre sans rien déranger de la plupart des pièces. Il y avait un
bureau en haut de la mezzanine avec les portraits du militaire à étoiles aux
côtés de De Gaulle ou d’autres généraux alliés, toute une histoire figée dans la
retraite confortable qui avait dû suivre ses états de service prestigieux. Le
chesterfield en vieux cuir usé était dans le salon en bas de la mezzanine, il y
avait une cheminée, de vieux meubles cirés, toute une ambiance « so british »,
quelque chose d’indéfinissable et de chic, peut-être simplement du beau sans
clinquant, une atmosphère en tout cas qui m’a depuis toujours séduit, à
l’exemple de la maison de Maurice Genevoix qui d’ailleurs m’a pas mal inspiré
pour élaborer mon bureau (mise à jour du 16 août 2001). Général ou écrivain, on
pourrait penser qu’il n’y a rien en commun, hormis ce qu’on pourrait appeler le
statut, la posture qui n’est jamais qu’un instantané impalpable, une
photographie fuyante à l’image de celles de l’album Faulkner de la Pléiade, par
exemple. Car s’asseoir sur un canapé est impalpable, c’est comme l’étrange
paradoxe que l’on entretien avec l’obscurité (allumez la lumière et le noir
disparaît, donc l’obscurité n’existe pas…) : on s’assoit dedans mais on ne voit
plus le canapé : il faut se lever pour l’apprécier dans sa globalité, oui, mais
il perd alors de son usage. Pour envoyer aux oubliettes cette bizarrerie, on a
inventé la télévision qui permet de ne s’étonner de rien et surtout de rester
collé à son canapé, langue pendante et regard bovin devant les images fuyantes,
arrière train calé dans les coussins, sans le moindre soupçon d’une
arrière-pensée sur le paradoxe évoqué ci-dessus. J’ai réussi l’exploit de ne pas
doter mon premier salon d’une télévision. Mais du coup, la pièce est restée
dévolue aux diners, visites. Généralement inoccupée pendant la semaine, le
canapé de cuir vert et les deux fauteuils associés n’ont pas subit l’usure des
séants trop fréquemment appuyés. Et de plus, lors des quelques réceptions pour
anniversaires ou autres, les trois pièces se révèlent trop petites : on rajoute
des chaises, on utilise les accoudoirs, on se tasse sur des poufs marocains ou
sur l’étrange tabouret de bois en forme d’oiseau ramené du Brésil avant que le
silence ne revienne dans la salle jusqu’à la prochaine visite. Le chesterfield
et le fauteuil qui va avec ont été acquis après ceux du salon et occupent la
véranda. Ils remplacent un vieux convertible en tissu passé, échoué depuis dans
la remise au fond du jardin. J’avais, depuis lors, appris que le sofa qui ornait
la maison-musée du général s’appelait un chesterfield, comme quoi le goût du
beau s’apprend et rien que de prononcer son nom, même avec mon accent de mangeur
de grenouilles, je me sentais déjà dans la peau d’un lord des Cornouailles avec
jodhpur et pull cachemire, arpentant mes terres verdoyantes sur un fier
destrier. De la cuisine, on voit toujours l’ensemble canapé fauteuil, parfois
appelé aussi divan-club ou méridienne anglaise sur des catalogues de décoration
auxquels ma maison ne ressemblera jamais avec son désordre rémanent. Parfois je
fais un effort : pour l’ambiance, j’aime poser un bouquin à lire sur le large
accoudoir du fauteuil, je me promets de m’y installer… et le livre reste parfois
plusieurs jours à la même place. Il y a une télé aussi mais elle tourne le dos
au chesterfield et fait face à la cuisine. Il me vient rarement à l’idée de
l’allumer quand je suis dans le fauteuil… enfin si, parfois pour regarder un
match de foot à chaque Mondial où la France va en finale, ce qui donne une idée
de la fréquence. Je préfère écouter quelques CD de mon équipe favorite, Bach en
avant-centre, Vivaldi en milieu de terrain et Beethoven dans les buts. Mais la
musique m’occupe l’esprit et m’empêche de lire, la lecture m’empêche de regarder
mon chesterfield et le fauteuil devient vite siège éjectable. J’abandonne la
posture assise très vite, souvent déçu de ne pas savoir retrouver ce charme
anglais qui me séduisait tant dans la maison du général. Cet état d’esprit
constitue ma deuxième frustration britannique, la première étant celle de ne pas
arriver à parler la langue de Shakespeare (chèquespire, chaiseterrefilde…) même
si côté compréhension j’ai fait pas mal de progrès. But that is not the
question, je sais bien que, dans la semaine, au hasard de mes fréquents passages
dans la cuisine- pièce à vivre, je maudirai ce foutu chat qui sait bien profiter
lui du ravissement anglo-saxon de mon chesterfield.
(03/10/2008)
Ça fait bien longtemps que je n’ai pas fait un
inventaire télévisuel, c'est-à-dire, le recensement pendant une semaine
de mes habitudes de téléspectateur. C’est par les mêmes mots d’ailleurs ou
presque, que commençaient le précédent inventaire du 20/12/2006 (toujours en
rubrique Étonnements de l’année idoine). Hormis la simple comptabilité des 21
mois qui sépare ces deux inventaires, c’est un changement qu’il me semble
percevoir dans ma façon d’aborder la télé. Oui, j’avoue que je regarde avec
intérêt quelques feuilletons américains depuis quelques temps. Plutôt que de me
marteler la poitrine en me traitant d’intellectuel dégénéré dans la belle
culpabilité dont nous avons l’habitude de nous parer, autant décompter
froidement les heures passées sur le petit écran :
Jeudi 18 septembre : télématin de 6h30 à 7h et puis plus rien, ou plutôt
si : le soir à Chaumont, une très belle rencontre d’écrivains en spectateur
(sans le préfixe « télé »)...
Vendredi 19 : télématin de 7h30 à 8h et NCIS de 20h50 à 23h15.
Samedi 20 : pas de télévision de la journée (mais un superbe concert de
musique classique d’un quatuor qui m’est cher – ça, c’est pour rattraper le
coté intello…).
Dimanche 21 : rien.
Lundi 22 : télématin de 7h30 à 8h et Cold Case, de 20h50 à 23h15.
Mardi 23 : télématin de 7h30 à 8h et rentré vanné d’Amiens avec halte à Saint
Quentin, 6h de route aller retour.
Mercredi 24 : télématin de 7h30 à 8h.
Tout cela nous entraîne vers un total de 7h20mn, soit 1h et des poussières par
jour.
Finalement, chiffres à l’appui, ça ne fait pas plus que les précédents comptages.
Ouf, j’avais peur que ma passion pour les feuilletons me force à un usage
immodéré de l’objet post-ORTF ! Ainsi me ravit le regard de chien battu de
l’enquêtrice jouée par Kathryn Morris dans Cold case (je préfère la
traduction de « valise froide » à celles « d’affaire classée »). Ainsi me ravit encore plus
l’équipe jubilante de l’agent Jethro Gibbs dans NCIS. Bien sûr, aucun lien dans
ce ravissement avec le contenu brut de ces histoires, la compassion bon enfant,
la morale unilatéralement
américaine et au raz des pâquerettes. Alors quoi ?
Le sang des cadavres disséqués dans NCIS ? Longtemps que mon âme de secouriste y
est habituée depuis le jour où j’ai trié à l’occasion d’un congrès Croix rouge
plusieurs milliers de diapos des rescapés plus ou moins vivants de la première
guerre mondiale. Non rien de tout cela et je n’ai pas envie de fouiller le
pourquoi du comment. Disons que j’ai une part de cerveau disponible, selon la
fameuse formule de TF1 mais je revendique le droit de ne pas la justifier.
(26/09/2008)
Au cours des années, j’ai perdu 7 points sur mon
permis de conduire et comme je suis plutôt du côté des gros rouleurs, je me suis
décidé pour un stage de récupération de points. La chose s’est donc déroulée
pendant deux jours dans la salle de réunion d’un hôtel de ma ville. Nous étions
vingt conducteurs de tous âges, des jeunes débutants avec un permis probatoire
de 6 points qui avaient déjà entamé leur capital, aux vieux routiers à fort
kilométrage qui, comme moi, avaient accumulés les petites infractions. Après les
formalités d’usages, vérification des numéros de permis et autres paperasses
administratives introduites par nos deux animatrices agréées par la préfecture
(dont une psychologue), nous pouvions être en droit d’appréhender la
présentation de chacun avec la raison qui l’amène ici, genre réunion des
alcooliques anonymes, d’autant que la consommation de ces breuvages écrête
l’autorisation de rouler d’un tarif de 6 points à chaque fois : deux verres
pleins en trop, un permis vide en moins. Évidemment, pour un écrivain, comment
ne pas rester attentif aux personnages que nous formons tous. Entre ceux qui
avaient joué de malchance avec la maréchaussée et ceux qui avaient forcé le
destin à plus de 150 km/h sur les routes, toute une humanité était présente,
renfrognée, curieuse, résignée, révoltée, indifférente, joyeuse ou triste,
pimpante ou désolée. Déjà dans la cour nous avions repéré les styles : la grosse
Audi du représentant de commerce à 100 000 km par an et qui n’a pas su se
débarrasser de sa cravate pour le stage, la Peugeot de la coiffeuse du coin,
petite dame nerveuse qui conduit trop vertement en ville, la moto de course d’un
agriculteur pris en délit de grande vitesse, deux jeunes routiers, barbiches et
fringues à la mode, venus sans leurs camions. A chaque récit, toujours les mêmes
histoires, celui qui passe quatre fois par jour devant le même radar fixe en
regagnant son domicile et qui finit par l’oublier, de même que sa vitesse, celui
qui passe trop souvent à l’orange bien mûr, celui qui s’est fait pincer en
sortie de boîte de nuit pour un verre en trop. Côté verre en trop, de Whisky
d’ailleurs, il y a l’histoire de Marcel, 70 ans bien tapés, un personnage de
roman à lui tout seul, profil de boxeur, derrière lui une carrière d’arbitre de
boxe international en Amérique, à une époque où les Marcel Cerdan et autres «
french touch » venaient tenter leurs chances en tapant sur des descendants
d’esclaves ou d’indiens. Rien d’étonnant ici : ma ville est celle des Roger
Michelot (médaillé d’or au jeux olympiques de 1936 contre un allemand, Vogt -
Hitler a dû trépigner ce jour-là) et, plus récemment, des Maurice et Jackson
Chanet, champions d’Europe de père en fils dont la famille habite à 100 m de
chez moi.
Arrive mon tour : 3 excès de vitesse et le chevauchement d’une ligne continue.
Je m’améliore d’ailleurs : plus de 30 km/h de dépassement de la vitesse
autorisée au premier excès en 2004 à 1 seul km/h en juin dernier (rageant…).
J’ai dépensé mes points mais je me suis acheté une conduite depuis, c’est le cas
de le dire. A peu près tous partageaient cette même sensation : ne pas être fou
du volant, non, vraiment pas, mais à plus de 50 000 km par an, on multiplie les
risques. Bref, on en conclut ensemble que nous sommes dans une société de plus
en plus répressive et cette constatation ne nous fait même pas lever un sourcil.
Mettons cela sur la baisse bien réelle du nombre de tués sur la route, la peur
du gendarme y est sans doute pour quelque chose.
Justement, parlons gendarmes : dans mon petit groupe d’humanité, il y a deux
histoires édifiantes.
L’une est racontée par une jeune femme toute menue : elle est passé devant un
radar en ville à 70 km/h et a bêtement refusé de s’arrêter. Il s’en est suivi
une brève course poursuite, tandis que, paniquée, elle tentait de contacter son
ami avec son téléphone portable.
Inutile de vous dire qu’on lui a tout compté : téléphone, vitesse et refus
d’obtempérer. Quant à la méthode d’arrestation, elle ne figure pas sur les
différents procès : extirpée de la voiture, plaquée au sol, trois flingues sur
sa tempe, ses 50 kg féminin palpés avec toute l’attention et le
professionnalisme de trois policiers de 80kg à la recherche d’une arme
dissimulée sous les minces habits. Pas noté non plus les cauchemars et les
insomnies qui ont suivi (pas ceux des policiers, hein…).
L’autre s’appelle Mamadou et a une couleur de peau qui le rend suspect, d’où les
trois contrôles d’identité qu’il a subi pendant la même soirée par la même
patrouille : à la dernière injonction, il refuse de s’arrêter, et retour au
schéma décrit ci-dessus.
Ça fait donc 10% de « dérapages » : Sarkozy, qui est fort en maths, doit sans
doute estimer cette proportion normale à l’exercice de toute profession.
Admettons : de toute façon, nous sommes résignés en plus le stage était sympa,
croissants et café le matin. Le sabre et le goupillon. Alors bien sûr, d’aucun
peuvent s’étonner après coup de l’extraordinaire accueil réservé au pape. Moi
non.
(19/09/2008)
Imaginons : on voudrait écrire un livre.
D’abord, avant même que se pose la question de l’éditeur, de la collection, il
faudrait se poser la question du support : un livre ? un livre papier ? un livre
numérique ? Tant il est vrai qu’un livre de papier est d’abord numérique et
qu’Internet a bien révolutionné tout cela : rendre accessible en direct et de
n’importe quel point du globe ce qu’on écrit et qui est forcément numérique au
départ (non pas que je dénigre l’écriture au stylo plume - j’affectionne une
paire de Mont Blanc depuis des années - je n’imagine simplement pas la tonne de
papier qu’il me faudrait pour reprendre toutes les ratures et changements que je
produis, corrections rendues invisibles par l’effacement numérique).
Peut importe qu’on choisisse la voie traditionnelle de l’édition ou autre, se
posera alors la question de la forme : roman ? nouvelles ? essai ? poésie ?
Mettons pour simplifier qu’on choisirait le roman dans sa forme normée entre 150
et 300 pages, une écriture au long cours.
Se poserait alors la question du temps à y consacrer : par expérience, 1h
d’écriture par jour restitue une demi à trois quart de pages d’un premier jet.
On embarquerait dans le meilleur des cas pour six mois à un an d’un voyage
régulier : la table d’écriture tous les matins entre 6 et 7 heures, un peu plus
le week-end.
Ça parait simple, ça ne l’est pas.
Mettons qu’on choisisse un sujet. On choisit toujours un sujet pour son livre :
les auteurs qui disent après coup devant leur livre de 400 pages « je suis parti
comme cela sans savoir où ça allait m’emmener » dissimulent toujours quelque
chose, un projet plus ou moins ficelé, une intention, une vague idée, parfois
ténue mais que l’écriture a aiguisé au fil des lignes et des jours. Car c’est
bien là où réside la difficulté : faire en sorte que l’engouement de départ – ce
qu’on nomme avec fierté le sujet, le thème de son livre et que l’on espère
raconter plus tard avec des trémolos dans la voix « c’est un roman qui raconte…
» - que l’engouement de départ, donc, résiste à l’usure, à l’actualité, à sa
paresse, bref autant de pièges que nous tendent le temps. Le choix du sujet,
intention, engouement, thème, idée vague et vagues d’idées est ce qui résiste le
moins bien au temps et pour diverses raisons. Vous écrivez sous le coup de la
colère ? d’une séparation ? d’un événement douloureux ? Vous avez toutes les
chances pour que votre vindicte s’émousse au fil des mois. Vous écrivez sous la
férule du bonheur ? Vous voulez retracer la satisfaction de votre vie réussie ?
Oui mais alors pourquoi écrire : les gens heureux sont toujours un peu les
mêmes, disait William Sheller.
Ça se complique sérieusement mais imaginons tout de même : on voudrait écrire un
livre. Finalement, puisque le choix du sujet est important, afin qu’il puisse
résister à la puissance du temps et de l’écriture, il faudrait remonter d’un
cran dans la stratégie d’écriture et savoir pourquoi on voudrait l’écrire, ce
foutu roman d’entre 150 et 300 pages. Et pour qui, tiens ? Réponses possibles :
pour un million de lecteurs anonymes - corollaire : pour avoir du succès, arrêter
de bosser, avoir une vie de pipole -(ça commence mal…), pour un millier de
personne - corollaire, mon entourage proche, ma maman, ma famille, mes amis (ça
continue pas très bien), pour personne d’autre que moi – corollaire : reformuler
votre réponse vous retomberez dans la première réponse du million d’anonymes.
Dans le cas du succès planétaire, le choix du sujet est primordial : il faut un
consensus international : exit donc le sujet riquiqui du genre, je raconte mon
voyage avec un âne dans les Cévennes, ça ne marcherait plus même si l’on prenait
pour pseudo Robert Louis Stevenson. Il vaut mieux préférer les grands thèmes
actuels, l’écologie, l’humanité (qui court forcement à sa perte) – à défaut où
si l’on manque d’imagination, se rabattre sur les grands universaux que sont la
guerre ou l’amour, les deux mélangés c’est encore mieux. Mais même, cela ne
suffit pas : il faut correspondre à un profil d’auteur médiatisable, car votre
écriture, si brillante soit-elle, est secondaire : ce qui compte, c’est ce que
l’on raconte autour de vous et de votre sujet et de la cohérence qui sera tissée
entre les deux par le monde littéraire. La jeune et brillante française, liée à
L’Élégance du hérisson s’avance à l’évidence vers un succès planétaire
prévisible car ce livre sait avec humour faire le lien avec des préoccupations
universelles : la mixité des classes sociales, la difficulté de vivre ensemble,
la compréhension du monde…etc. A posteriori, cela paraît évident mais le hic,
c’est qu’en écrivant sur un tel sujet, l’auteur pensait au départ que son livre
ne rencontrerait qu’un public restreint. Difficile donc de choisir a priori
un
sujet planétaire sauf à rempiler dans un genre à succès et sans réseau de
connaissance bien introduit, on fera choux blanc.
En réalité, plus que le choix en lui-même du sujet, c’est l’équilibre de
celui-ci qui assurera la constance de l’écriture et l’aboutissement du premier
jet. Alchimie subtile entre le plaisir du texte (selon Barthes) élaboré
patiemment et la vision globale de ce qu’on entreprend, c’est véritablement
cette focalisation au plus près des mots et la distance permanente, le recul
envers la totalité de ce que l’on entreprend qu’il faut réussir. On voulait
écrire un livre, nous voilà bien étonné au sujet du sujet à choisir, continuons
cette conversation en notes d’écriture…
(05/09/2008)
Il est d’usage de « relire » Proust : interrogez
n’importe quel quidam lettré, c’est la réponse qu’invariablement vous
obtiendrez. J’ai toujours trouvé cette réponse précieuse vaniteuse, et placé du
même coup les lecteurs de Marcel Proust dans la même lignée d’un auteur que je
n’appréciais guère a priori : sans le lire, l’étiquette de rentier et l’art de
vivre précieux qu’il représentait me rebutait, prestige de l’ignorance. Mais le
brave Marcel au prénom si peu bourgeois m’attirait : le grand ramdam autour de
son œuvre ne valait-il pas le coup de s’y pencher tout de même ? Et comment
comprendre la littérature en ignorant cet écrivain dont nombre d’auteurs admirés
semblaient s’y référer ? Je m’étais procuré dans la foire au livre d’Amnesty une
version d’occasion de La Recherche, une dizaine de volumes d’une édition hélas
incomplète qui avait stagné dans une Bibliothèque des PTT au temps où La Poste
conservait dans chaque département des apports culturels aujourd’hui
malheureusement disparus. Malgré plusieurs tentatives, je n’avais jamais dépassé
quelques phrases grappillées au hasard, espérant une révélation qui ne venait
pas. La carapace de toile austère qui couvrait cette édition demeurait
increvable. J’ai tenté une autre manière et franchi un pas en 2001 en lisant
l’essai que lui avait consacré Samuel Beckett dont j’étais déjà un lecteur
forcené (il s’agissait de sa thèse, ai-je appris récemment). J’ai relu le
texte
que j’avais écrit à l’occasion pour Remue.net. Oui, cela a bien été le point de
départ mais il a fallu attendre quelques années encore et contourner l’œuvre
pour y trouver un point d’entrée. Fidèle à ma passion pour les biographies, j’en
donc lu quelques unes pour en apprendre un peu plus sur Marcel, notamment les
confidences de Céleste Albaret qui fut sa gouvernante (Monsieur Proust, Robert
Laffont) ou le petit bréviaire bien complet cependant et ludique, Proust, La
cathédrale du temps, de Jean-Yves Tadié, en Découvertes Gallimard. Mais toujours
pas de lecture, quelques bribes tout au plus mais la moindre incursion dans le
petit monde de Swann. J’ai tenté par d’autre biais l’entrée dans l’univers
proustien, notamment par l’adaptation en bande dessinée qu’avait tenté Stéphane
Heuet et que m’avait conseillé un ami. Je n’y suis pas arrivé non plus. Au fil
du temps, cette espérance était devenue une affaire quasi familiale : il y a
quelques années, lors des tous premiers rendez-vous avec la Sicile des vacances,
nous avons accompli les 2000 km de trajet avec en fond sonore Du côté de chez
Swann, lu par André Dussolier, premiers CD de la version intégrale éditées par
les éditions Thélème. Enfin, c’était l’entrée étrange et particulière dans le
monde de Proust, sur fond de paysages flottants de bas côté d’autoroutes,
traversée entière de la botte italienne. Mais de lecture au sens propre, il n’y
en avait pas encore. Cette année, la veille de partir à nouveau en vacances,
j’ai acheté « l’unique édition en un seul volume » comme le précise l’édition
Quarto, 2401 pages exactement et 1,8 kg sur la balance de ménage : dernière
étape avant la première lecture de Proust ? Non, pas encore, ce n’était pas pour
moi, je me réservais d’autres lectures et d’autres activités en Sicile. Ainsi,
relire Proust n’est pas encore d’actualité, au sens propre, même si je me
souviens de passages entiers de La Recherche, une tirade de Madame Verdurin
écoutée entre Parme et Modène, la fraiche apparition d’Odette ou de Gilberte au
milieu de l’étouffante Calabre. L’expression « entrer en pays de connaissance »
a pourtant pris toute sa signification géographique : La Recherche s’est
associée à la lumière des Appenins, de même que le narrateur d’A l’ombre des
jeunes filles en fleurs « espérait connaître les cathédrales gothiques, les
palais et les jardins de l’Italie ». Et c’est peut-être ainsi qu’il faut
comprendre l’audacieuse affirmation de « relire » Proust : être entré dans un
pays de connaissance, lointain cousinage de province où les noms, les
caractères, les dialogues, les descriptions de cette immense fresque n’ont pas
fini de vous parler. Alors oui, c’est bien l’étonnante magie, illusion de
pouvoir « relire » Proust même quand on ne l’a jamais lu.
(29/08/2008)
J'ai donc lu Nicolas Bouvier en Sicile (voir en
Notes de lecture). La dernière fois que j'avais lu l'écrivain-voyageur dans son
plus fameux ouvrage, L'Usage du monde, c'était au Yémen. J'ai donc
remplacé comme marque page la feuille de qat, traditionnellement mâchonnée par
les yéménites par une feuille d'un des eucalyptus qui bordent ma plage
habituelle sicilienne. De retour à la maison, j'ai rangé mon édition Quarto des
oeuvres de Nicolas Bouvier qui est maintenant du plus bel effet dans ma
bibliothèque avec sa couverture chiffonnée par l'eau de mer, les transports en
sac à dos et les miettes de gâteaux qui jalonnent les pages : ça fait baroudeur,
aventurier, écrivain-voyageur. Après tout ne fais-je pas partie de la même
confrérie que Nicolas Bouvier ? J'écris. Je voyage. Passons encore pour
l'écriture, la trame linéaire des mots n'a pas évolué et il y a peu de
changement en apparence entre ceux alignés à la Remington par Nicolas et les
miens inscrits sur les lignes virtuelles de mon ordinateur portable. Le voyage,
oui : rien à voir entre les aventures en 1953 de Nicolas et celles que l'on
entreprend aujourd'hui. Les esprits chagrins, faux arpenteurs de brousse,
conducteurs de 4x4 à bitume, ne me jettent même pas un regard : tiens, un
touriste... Pas de quoi pavoiser ni rêver encore à Henri de Monfreid : on est au XXI° siècle, j'ai croisé au Yémen un paysan sur un âne qui conduisait son
troupeau de zébus avec un Ipod aux oreilles, une vendeuse de colliers perdue dans
un chemin de montagne avec un portable à faire pâlir d'envie les autochtones de
nos cités. Touriste, oui, je revendique, car le tour du monde que l'on peut
faire ne remet jamais en cause nos prétentions occidentales, notre regard. On
glisse forcement sur les gens rencontrés : il ne suffit pas de partager pendant
quelques mois, voire quelques années, la vie quotidienne dans des pays lointains
et rentrer chez soi en Suisse ou ailleurs pour accrocher quelques oeuvres zen ou
quelques masques africains. Au Yémen, les habitants étaient étonnés que l'on
veuille photographier leurs merveilleuses maisons de terre : pour eux, le summum
de l'exotisme, c'était nos HLM de Sarcelles. Tant que les voyageurs, touristes
et aventuriers confondus, n'auront pas conscience de cette différence, alors
oui, le voyage continuera d'exister dans nos têtes que comme la continuité d'une
vision typiquement occidentale, un héritage sans doute encore plus lointain que
Flaubert en Égypte, Rimbaud au Harar, Cendrars au Brésil, Bouvier à Ceylan.
Notons : les aventuriers, écrivains voyageurs que nous évoquons habituellement
n'ont jamais été que des occidentaux. Au Yémen toujours, j'ai rencontré des
touristes arabes qui nous ont pris pour cible avec leurs appareils photos :
arroseurs arrosés... Tout cela pour dire que voyager aujourd'hui ne veut pas
dire grand chose. La Sicile qui m'accueille chaque année me ravit par sa langue
étrangère, la gentillesse non feinte de ses habitants. Ne pas dire que cela me
change de la France, il y a autant de gens sympathiques dans nos campagnes ou en
ville, voilà, ça dure 3 semaines et c'est un déplacement. Juste cela. Le voyage
existe-il ? 2000 km de route avalés dans une torpeur hypnotique, c'est un
bonheur peut-être juste dû au changement d'habitude. En Sicile, je bouge peu :
maison et mer. Il est d'usage (du monde) de dénigrer cette habitude de touriste
parfait, rat de plage et de parasol. Mais je passe mon temps dans l'année à
bouger, voyager au quotidien, les exemples ne manquent pas dans Feuilles de
route. Aventurier, oui, je le revendique sur les routes de la Picardie, des
Ardennes, dans le métro, à Dijon, à Paris, sur des mers de supermarchés, des
ronds-points comme des îles à atteindre...
Je ne sais pas trop ce que je voulais dire dans cette chronique, sans doute
que les voyages n'existent plus, que les catégories de voyageurs de veulent pas
dire grand chose, que l'on soit touriste ou aventurier, c'est la même chose. Ne
pas oublier non plus que nos voyages virtuels par Internet ou autres technologies participent
grandement à cette modification : j'ai échangé des mails de travail du fin fond
de la Sicile, parfois répondu avec mon téléphone portable à quelques
travailleurs de mon entreprise égarés en plein mois d'août. Personne n'a jamais
su que j'étais sur la plage, on me croyais sans doute au travail. De même
j'imagine mes correspondants assis à leurs bureaux, mais peut-être étaient-ils
sous un parasol à la Grande Motte ou dans un camping en Irlande. Va savoir. Non,
le voyage n'est plus ce qu'il était.
(22/08/2008)
Il y a trois ans, je me réjouissais de l’extension d’une
librairie (Notes d’écriture du 21/09/2005). C’était à Besançon et autant de
gagné sur les boutiques de fringues où l’apparence compte plus que l’intériorité
invisible que les livres provoquent en nous. Cette fois-ci, c’est avec le même
plaisir que je traverse la France, direction Niort, pour
annoncer à la fois l’extension d’une librairie et son déménagement au
centre-ville, place des Halles. Le point commun entre les
deux est sa libraire, Anne-Marie Carlier, qui a longtemps
œuvré aux Sandales d’Empédocle pour finir par diriger La Librairie
à Niort. Et sur le site
www.lalibrairieniort.com
encore débutant de cette librairie, on retrouve avec plaisir le rythme aussi
échevelé des rencontres qui animent la passion des
livres. La Librairie rejoint donc les librairies qui comptent pour moi,
L’Attente-l’oubli de ma ville et François Larcelet qui ouvre les
dimanches matin, Alinéas à Langres qui ouvre le jour de Noël (pensées à
Madame Thieblemont). J’ai autrefois écrit quelques pages de CV roman chez
Anne Marie avant qu’elle ne déménage et j’ai eu aussi
bien des discussions à propos de 1937 Paris-Guernica. Alors, Anne-Marie,
quand m’invites-tu à Niort ?
(25/07/2008)
Je ne sais pas ce qui se construit et se qui se déconstruit dans ma vie. Enfin,
je devrais dire dans la vie familiale. Tout va trop vite. Le temps de ne rien
retenir. Justement la vie familiale : somme d’individus, enfants, parents ou
conjoint, frère et sœur selon où l’on se place et tout ce qui a présidé
jusqu’alors, cette proximité géographique puis de moins en moins avec les études
et là justement, c’est le dernier qui part après le bac entamer des études à
Dijon à deux pas de la fac de lettres où je suis encore un étudiant tardif.
Alors il faut construire, déconstruire, disperser les habitations, la fille à
Paris depuis trois ans déjà et le fils pour lequel le temps court si vite qu’on
dispose juste d’une après-midi pour trouver un logement. Cela c’était samedi.
Avec cette habitude de tout mélanger dans la vie qui file, on a tout regroupé
pour le grand week-end de mi-juillet. Direction Dijon donc pour deux rendez-vous
le matin : inscription du dernier et justement, rendez-vous avec le directeur de
mémoire qui suit mes recherches de Master. Je n’avais pas prévu un rendez-vous
si long : séance de trois heures de travail et du boulot en retour pour toutes
les vacances. Quand je ressors, le fiston me montre fièrement sa carte
d’étudiant toute neuve mais pas le temps de s’appesantir, un Mac Do avalé dans
la voiture et direction les agences pour détecter le nid du fils. Évidemment,
trouver un logement pendant le grand week-end du 14 juillet n’est pas chose
aisée et les absents sont nombreux. Nous en sommes presque à désespérer de
trouver quelque chose qui dépasse les arnaques de propriétaires peu scrupuleux à
prix prohibitifs, genre une chambre avec WC sur le palier et douche commune pour
six locataires... Et je guette la montre car il va falloir filer sur Paris pour
terminer le week-end par un bricolage massif cette fois dans l’appartement de la
fille. Quelle vie… Heureusement, la dernière visite est la bonne et le studio de
23m2 fera l’affaire. Nous signons aussi sec. Ceux qui habitent dans les villes
universitaires ne connaissent pas leur bonheur… Direction Paris enfin. Le coffre
est plein de matériel, outils, parquet, peinture. Et le lendemain donc, à
nouveau la course, déménager la chambre, objet de la réfection, lessiver,
peindre, repeindre, aller dans le magasin de meubles suédois pour trouver de
quoi meubler, le genre d’endroit ou quatre heures filent si vite. Et trop tard
au retour pour commencer à poser le parquet. Comment retenir ces énervements,
comment faire pour raconter aussi cette joie, mélange indéfinissable d’être
ensemble, se sentir exister à travers le bricolage. Étrange non ? Mais fourbu le
soir. Interlude : par la fenêtre de la cuisine, on voit le feu d’artifice en
direction de Bagneux. Le lendemain, parquet donc et c’est un jeu d’enfant cette
horizontalité de lattes (teinte merisier) qui se déplace sur le sol au dessous
de la verticalité des murs repeints à neuf. Construire, déconstruire,
horizontal, vertical. Je ne sais pas où ces paroles me mènent, juste une manière
de marquer l’espace et le temps que je ne possède pas. Le temps
de revenir et cette fois-ci de se trouver nez à nez avec la retraite aux
flambeaux qui passe au pied de ma maison sur l'air de Sambre et Meuse et on est déjà le vendredi
suivant, la semaine a passé si vite. Construire, déconstruire, le nez déjà dans
mes derniers ajustement de mémoire universitaire et je sais qu’il y en aura pour tout l’été.
Pourquoi est-ce que l’on court ? Est-ce qu’on a la sensation de mieux exister ?
Peut-être… Affaires familiales, construire, déconstruire la fille et le fils,
choix du roi, je vis comme un prince, je n’ai juste pas le temps de raconter
tout ce que je voudrais qu’il passe dans ces lignes. Le temps est une chose
étrange, précipitée sur l’instant et parfois longue : il s’est passé trois ans
et demi depuis que le peuplier que j’avais tronçonné avait écrasé par un mauvais
calcul la balançoire et avec l’enfance de ma progéniture (Étonnements du
21/12/2004). Maintenant c’est autre chose, d’autres dispersions qui
m’enchantent, au sens de Merlin, c'est-à-dire des coups du sort à accepter avec
bonheur. Hier des amis sont passés : l’aîné va prendre un
emploi à New-York, le deuxième continue ses études en Norvège avant de rejoindre
la Turquie dans six mois. Et ce cousin aussi qui quitte le Brésil, installe sa
famille simultanément à Paris, Rouen, Saint-Dizier. Temps, espace… Je termine
cette note le nez rivé sur mon portable, j’attends le signal pour aller
récupérer mon fils qui s’occupe des 4-6 ans dans un Centre aéré. Enfances
nouvelles et son enfance à lui où est-elle, lui qui me dépasse d’une tête ? A
propos d’Enfance, il faudrait que je relise Nathalie Sarraute. Mais
c'est le jour où tout va trop vite.
(18/07/2008)
Qu’est-ce qui rassemble Ingrid Betancourt et Alain Dister ?
Mercredi 2 juillet, date à laquelle les deux s’envolent pour une nouvelle
liberté. Pas exactement la même toutefois. Ingrid Betancourt reprend une vie en
mouvement après 6 ans de silence : tout le monde sait cela. Alain Dister arrête
la sienne : peu sont au courant. On ne présente plus Ingrid Betancourt mais on
peut rappeler qu’Alain Dister fut un journaliste rock comme on dit. Plutôt
Rock et folk pour moi à l'époque où j'achetais ce magazine dans le kiosque à
journaux que tenait la mère de celui qui deviendrait mon beau-frère, vous me
suivez ? C'était de ces quartiers qu'on ne nommait pas encore "cités" et je
triturais en toute tranquillité dans le garage collectif de l'immeuble le moteur
de la Mobylette orange obtenue après le brevet et plus tard celui de la Honda
125 à guidon bracelets. Voilà pour l'ambiance sur fond de la langue tirée des
Stones bien entendu.
Ne revenons plus à Ingrid Betancourt : le pain béni qu'elle offre aux médias
people y suffit largement avec les millions vont s'y délayer.
Si juste rappeler que La quinzaine Littéraire a par hasard publié juste avant sa
libération un article très intéressant dans son numéro du 1° au 15 juillet ( «
Comprendre Betancourt » à propos des livres Ingrid Betancourt de
Jean-Jacques Kourliandsky et Parce qu’ils l’ont trahie d’Aidair Lampréa).
Si, un dernier point commun cependant : Che Guevara. Le cubain avait enflammé
toute l'Amérique latine et, à l'époque de sa mort en 1967 en Bolivie, à 4000 km
de la Colombie tout de même, un certain groupe de guérilla, les Forces armées
révolutionnaires de Colombie commençaient à faire parler d'elles.
Alain Dister, cette même année du summer of love, était déjà partagé entre San
Francisco et New-York, sur la piste du Grateful Dead, Hendrix ou Joplin. De
Dister, j'avais lu Ezy Rider, en voyage avec Jimi Hendrix (Notes de
lecture du 08/11/2006), la Beat Génération avec Kerouac dans la belle
collection découvertes Gallimard. C'est aussi une de ses photos qui orne la
couverture de San Francisco : 1965-1970, les années psychédéliques de
Barney Hoskyns (Note de lecture du 15/02/2007)
So long…
(10/07/2008)
Attention!
Le site auquel vous tentez d'accéder est classé dans une catégorie interdite car
il ne présente pas, à priori, un intérêt professionnel.
Si vous estimez qu'il est utile professionnellement, nous vous demandons de
faire le nécessaire auprès de votre DSSI (Délégué à la Sécurité du Système
d'information), sur la base d'un argumentaire motivant son classement dans la
rubrique des sites présentant un intérêt professionnel pour *** (ici c’est le
nom de mon entreprise)
Les catégories interdites à partir du 16/10/2006 :
Anonymizers, Auction, Chat, Criminal Skills, Dating/Personnals, Drugs, Extreme,
Forum/Bulletin Boards, Gambling, Hacking, Hate Speech, Instant Messaging,
Malicious Sites, Media Downloads,Nudity, P2P/Personnal Network Storage,
Pornography, Profanity, Sexual Materials, Shareware/Freeware, Spyware, Streaming
Media, Violence, Weapons.
Voilà ce que l’on trouve quand on essaie d’accèder via Internet à certains sites
Internet, par exemple e-bay. Page blanche, lettres bleues : on passe son chemin
et on revient vers la page d’accueil de Google. La plupart des entreprises,
j’imagine, ont ces réticences quand elles permettent à leurs employés d’aller
surfer sur Internet. Il n’y a pas si longtemps, cinq ans à peine, autoriser
Internet était comme si on avait permis aux salariés de jouer au ping-pong
pendant leurs heures de services : un truc inconcevable. Cela a évolué. Non pas
parce que les entreprises sont devenues plus permissives mais parce qu’Internet
a fait irruption dans le quotidien du travail. Pour moi qui travaille dans le
domaine de l’emploi et de la fonction publique, c’est devenu tellement intégré
dans chaque seconde que je ne fais même plus attention : combien de sites
vais-je visiter par jour travaillé, dix, vingt, cent ? combien de pages ouvertes
? cent ? deux cents ? Cinq cents ? Donc, bien obligées d’autoriser Internet les
entreprises. C’est pour cela qu’il y a ces restrictions. Quand on tombe sur la
fameuse page blanche à lettres bleues, on repart en arrière, clic sur « page
précédente ». Il ne viendrait à personne l’idée de « faire le nécessaire auprès
de votre DSSI (Délégué à la Sécurité du Système d'information), sorte de délégué
syndical new age peut-être, en tout cas, un type qu’on a jamais rencontré, perdu
au fond d’un bureau et d’un organigramme sans doute.
Reste les catégories interdites. Nous ne sommes pas polyglottes dans mon
entreprise. L’anglais si mal enseigné au lycée a laissé peu de trace (même si
j’ai réussi à sortir un 12/20 dans le Master que je prépare en rédigeant une
copie double dans la langue de Shakespeare sur l’explication d’un poème d’Emily
Dickinson, exploit – si si j’en suis fier – dont je ne me serais jamais cru
capable…). Donc, assener les catégories interdites en anglais, c’est manière
d’insulter l’employé : tiens regarde ce que tu as fait, pauvre pomme, retourne à
ton boulot plutôt que de t’amuser avec Internet, t’es même pas capable de
comprendre ce qu’on t’écrit.
Mais l’internaute moyen, plutôt que de retourner à ses crayons la queue basse, a
appris qu’il existait des traducteurs de langue. Il traduit donc. Avec Google,
ça donne ceci :
Anonymizers, Ventes, Chat, Criminal Skills, rencontre / personnelles, les
drogues, Extreme, Forum / Bulletin Boards, Jeux, Hacking, discours de haine, la
messagerie instantanée, des sites malveillants, les médias Téléchargements,
nudité, P2P/Personnal réseau de stockage, la pornographie, blasphème, Matériaux
sexuelle, Shareware / Freeware, Spyware, Streaming Media, la violence, les
armes.
Merveille du langage, nous voilà éclairés… Bien sûr qu’on se doutait que la
violence, les armes, les discours de haine ne font pas partie de notre travail.
Qui penserait à marquer dans un moteur de recherche : mon chef est un con ?
(euh… 2 270 000 réponses…). Plus intrigant est le peuple Anonymizers,
inquiétants les Criminal Skills, Bulletin Boards, stupéfiant et intraduisible le
P2P, évidente la pornographie, alléchante la nudité comme l’Extreme qui, comme
chacun sait, est une glace Miko fabriquée dans ma ville
Bref vous vouliez aller sur e-bay pour dénicher une véritable guitare électrique
Fender de 1967 touchée par Hendrix pour cinquante dollars frais de port compris,
vous voilà boulé, rejeté dans les cordes du ring d’Internet, tout rêveur face à
l’expression Matériaux sexuelle, tout frais de porc en quelque sorte. Allez, au
boulot ! Same player, shoot again…
(28/06/2008)
Je sais. Je rabâche que je roule beaucoup en ce
moment. Le boulot et pas le temps d'écrire. Fatigue autant par l'inaction, le
cerveau en sommeil, les yeux hypnotiques derrière le pare-brise, l'oreille
droite qui bourdonne, les mains inutiles. Hier encore : quasi huit heures de
route et Saint-Dizier - Beauvais, aller et retour. Le paysage giflé sur les bas
côté, le bitume, les camions, les ronds-points, l'odeur de l'huile chaude, les
visages des conducteurs accrochés au volant, les panneaux indicateurs et les
murs des villes traversées sont noirs de suie. Modernité. Voilà qui aurait plus
à Blaise Cendrars et sa belle Alfa Roméo qu'il conduisait de sa seule "main
amie". Je pense encore à Cendrars, sans doute parce que j'ai lu La Ferme de
Navarin, de Gisèle Bienne (en Notes de lecture), là où l'écrivain laissa son
bras droit en 1915. Dans mes périples de l'Est, toute la campagne raconte la
Grande Guerre : cimetières militaires de Champagne et de Picardie, bornes
commémoratives de l'avancée des troupes alliées, champs de batailles. En
arrivant à Reims, on signale le fort de La Pompelle, sur l'autoroute qui mène à
Amiens, on annonce le Chemin des dames sur lequel intervint Aragon, le Monument
de Navarin me distrait mieux que les tas de betteraves que je klaxonne par ennui
en revenant de Charleville. J'ai même admiré la fameuse éclipse totale de soleil
en août 1999 sur la butte de Vauquois, en Argonne, parmi les vaches déboussolées
et de vieux trous d'obus envahis par les broussailles. Toute la campagne est
marquée à jamais jusqu'au sanctuaire final, Verdun et ses ombres, Douaumont,
fort de Vaux, la tranchée de Calonne où fut retrouvé Alain Fournier (titre aussi
du beau livre de Michel Bernard - note de lecture du 29/03/2008), les Éparges où
fut blessé Maurice Genevoix. Dans ma ville, André Breton soignait ceux que les
bombardements avaient rendus fous. On ne peut être que marqué par les guerres
quand on a eu des liens avec ce grand Est : de Rimbaud en 1870 à Philippe
Claudel et ses âmes grises (Note de lecture du 05/11/2003).
Donc, hier, c'était Beauvais et, en revenant par Compiègne, la route passe à
côté de Rethondes et de sa célèbre clairière de l'Armistice. L'occasion était
belle, j'avais même mon appareil-photo. J'ai quitté la lente procession des
véhicules de la Nationale 31 si étroite et si peu pratique. Le parking était
quasi vide en cette fin d'après-midi, juste quelques touristes égarés et un bus
de voyage scolaire de fin d'année avec ses jeunes occupants en short assis sur
le bitume pour goûter avant de repartir. Silence enfin du moteur. Je l'ai dit,
j'ai quelques problèmes avec mon oreille droite, ça bourdonne encore longtemps
après des bruits persistants. Fatigue. Mais là, juste des chants d'oiseaux, le
même repos qu'à la belle cathédrale de Beauvais que j'avais pris soin de visiter
juste avant de repartir, j'étais garé à côté. On traverse des haies d'arbres
impressionnants, fûts majestueux de chênes d'anciens régime, et qui avaient du
en voir bien d'autres lorsque que les allemands et les français sont entrés dans
un wagon, il y a quatre-vingt dix ans. La clairière est vide, deux rails
pieusement conservés guident les touristes jusqu'au petit musée où est enfermé
le fameux wagon. Je n'y suis pas allé. C'était pourtant l'occasion. Mais la
fatigue, le bourdonnement, l'envie de marcher au grand air, ne serait-ce que dix
minutes. Et puis je savais bien ce que j'allais y trouver. Le fameux wagon,
quelques panneaux explicatifs, une paire d'uniformes de l'époque, gloire en
quelque sorte à la stupidité sauvage des hommes. Non. Tout est sous la terre et
pas sous les pelouses impeccables de la clairière mais dans la terre remuée par
les obus, les fosses construites à la hâte pour évacuer les morts. En surface,
il ne reste rien que quelques milliers de croix blanches que les villes
ont cernés. En surface, on continue à bouger, vivre, circuler dans une fuite en
avant jetant des milliers de camions qui transportent n'importent quoi, zéro
stock dans les entrepôts, une logique économique que l'augmentation des coûts
pétroliers ne remet même pas en cause. Bouger c'est la vie. Blaise Cendrars
aurait été content. Il y a quatre-vingt dix ans les taxis de la Marne ont jeté
le monde dans la modernité de l'automobile : c'était encore ici. Et si on
changeait ? Je n'ai pas fait de photo de la clairière de l'Armistice.
(21/06/2008)
C’est un mercredi matin qu’il vient me voir pour emprunter la débrousailleuse.
D’ailleurs c’est sa débrousailleuse même si elle est habituellement remisée dans
mon garage parce que je m’en sers plus souvent que lui pour entretenir le verger
familial. Seulement, l’engin est en réparation : câble d’accélération coupé net
: fruit de la dernière séance au verger le samedi précédent. Les 3000 mètres
carrés de terre de champ cernés par les ronces et autres réjouissances vertes
soumettent le matériel à rude épreuve. Zut, pas de chance, dit-il, je vais
devoir utiliser la faux pour tailler l’herbe au fond du jardin pour accéder aux
framboisiers.
Ce mercredi matin, j’ai du boulot : un volet roulant à remplacer et même si ce
n’est pas moi qui m’y risque, il faut accueillir les ouvriers, démonter les
rideaux, menus travaux. Je m’entends pourtant dire que je vais lui faucher, son
herbe, le temps d’éplucher les légumes et de mettre à cuire une ratatouille pour
le repas de midi. Échanges de bons procédés : il est toujours présent pour de
menus bricolages en sa qualité d’électricien en retraite.
Quand j’arrive, la faux a été aiguisée à la lime. C’est une petite faux de
broussailles, plus facile à manier que les grandes faux à graminées de l’époque
révolue des foins à la main. Je me souviens avoir pris machinalement quelques
clichés de la fenaison au Maroc avec un âne folklorique. Ici, la petite faux est
bien adaptée à ce fond de jardin, un petit bout de terrain généralement
entretenu par un parent éloigné mais pas encore fait à cette époque de l’année.
Les herbes sont très hautes, enchevêtrées dans les branches basses de quelques
cerisiers chétifs et dégénérés. Il y a juste quelques fruits déjà rouges, de
cette variété de cerises aigres, idéales pour les clafoutis. Je commence et le
geste revient vite. La lame tendue levée au niveau des épaules, l’arc de cercle
qui fauche les tiges, le balancier des bras. Ça ne s’oublie pas, c’est comme
faire du vélo. Le truc c’est de ne pas chercher à aller trop profond, couper
trop de tiges à la fois, l’élan du bras est alors coupé, on se fatigue vite
tandis qu’avec un geste ample, on peut avancer régulièrement et parfois plus
vite qu’avec une débroussailleuse mécanique. Il est étonné de ma dextérité et me
le dit : j’en suis très fier. Car s’il est une des rares choses agricoles que
j’ai apprises, c’est bien celle-ci, savoir faucher. C’est ma grand-mère qui me
l’a appris, de l’époque où j’allais la voir en moto les mercredis sans doute.
Bons souvenirs. Sa façon de m’accueillir, me faire un café, une part de cette
excellent gâteau roulé qui semblait toujours inépuisable. Ça doit dater de cette
époque : voilà, depuis je sais faucher. Je ne serai jamais fauché, j’ai de l’or
dans les mains, l’or du blé : vieux réflexes d’une époque où la campagne avait
prédominance sur la ville. Monde disparu, pas si loin. Je me souviens combien
j’étais envieux au collège ou au lycée de mes copains, fils d’agriculteurs, qui
savaient traire les vaches. Monde disparu des potagers, vieux rêve d’une
autosuffisance alimentaire. On sait aujourd’hui qu’un retour à la terre serait
impossible : nous sommes liés aux grands marchés, à la distribution, fraises en
hiver, bananes toutes l’année et n’importe où. Supprimons les transports et le
monde entier meurt de faim en moins d’un mois. Impression d’avoir vendu notre
âme à un diable inconnu, sournois et tapi dans l’ombre, un vague machin qu’on a
nommé progrès ou industrie ou commerce ou modernité ou tout autre mot dans
lequel la racine est absente, perdue (je parle de la racine des mots aussi bien
que celle qui s’enfonce dans la terre). Resterait alors que le spectre de la
mort… avec sa grande faux.
(13/06/2008)
Étrange semaine que celle-ci : se trouver du
dimanche soir au vendredi dans une chambre d’hôtel à Dijon. Comme chaque année
en période d’examens depuis que la lubie m’a pris de m’inscrire en septembre
2004 dans un cursus de Lettres Modernes. Sauf que cette année, je ne suis pas
seul : tandis que je passe mes épreuves de Master première année, ma fille
planche sur celle d’une licence de Lettres-langues, une des deux qu’elle
obtiendra (j’espère) cette année avec celle d’Histoire-géo. Au-delà de la
cuisine universitaire, il est vrai qu’il est étrange d’être étudiant en même
temps que sa propre fille et même d’avoir lors d’une matinée partagé le même
amphi pour plancher chacun sur une matière différente. Situation qu’amuse
quelques anciens de mes profs, devenus les siens et revus pour l’occasion (mais
je garde une année d’avance par rapport à ma progéniture, l’honneur est sauf
dis-je en guise de boutade). Je crois que j’en retire une grande fierté. Je suis
plutôt du genre père-poule (mère juive, dirait ma fille) et cette proximité de
caractère et d’intérêts communs nous convient à tous deux. Ce qui ne se passe
pas sans éclats, loin s’en faut et c’est normal : à chacun de trouver son
espace, sa raison d’exister, son obligatoire éloignement par rapport à l’autre.
Bref, embarqué pour une semaine dans le même bateau, coursives d’une chambre
d’hôtel avec intervalles studieux entre deux examens, repas expédiés à la
cafétéria du coin comme seule distraction.
Car la distraction c’est aussi pour moi, la situation de cet hôtel, toujours le
même que je réserve une fois l’an, chaîne bon marché, il y en a plusieurs côte à
côte dans l’espace d’une immense zone commerciale. Ici, tout est dévolu à la
voiture. Pour aller par exemple dans l’un des supermarchés qui se trouve à deux
cents mètres à vol d’oiseau, il faudrait traverser une voie rapide et il n’y a
aucun passage piétonnier de prévu. Finalement, je me demande si le prétexte de
me retrouver ici une fois l’an dans cette parenthèse incongrue ne constitue pas
étrangement une des motivations principales de mes études.
(30/05/2008)
Il y a dix ans qu’il n’y avait pas eu de drame familial. La nouvelle parvient
pendant cet immense week-end, loin dans le Sud-ouest d’un coup de téléphone,
bien loin aussi, des Caraïbes. La première réaction est l’incrédulité : alors
quoi, cette joie de retrouvailles justement familiales, pourquoi les entacher, à
ne pas pouvoir y croire. Mais le ton est sans appel, la nouvelle implacable. La
deuxième image est associée au prénom qu’on nous donne : les cheveux, le visage,
les yeux, le maintien, la posture, la vivacité, l’exigence. A ne pas pouvoir y
croire. La troisième pensée va à ses filles, mes nièces d’un peu plus de vingt
ans, si jeunes encore, et l’horreur de devoir pour elles organiser la suite
cruelle, immédiate et sans leur père, resté dans les îles, abasourdi sans doute,
lointain et démuni. A ne pas pouvoir y croire.
Et l’étrange trajet des familles : apprendre cela dans la maison du Sud-ouest,
investie peu après le dernier drame dix ans avant. Et depuis les trajets pour se
rendre, de part et d’autre, du Sud Ouest au Nord Est, dans la grande
transversale de la France. Étrange et horrible nouvelle d’ailleurs d’apprendre
que l’accident avait eu lieu sur ces routes de passages, un endroit que nous
avions traversé à quelques heures près, sans se douter, dans la grande
transhumance de ce premier grand week-end de grand beau temps (à la radio, on
entendait les appels à la prudence, les accrochages se multipliaient sur les
routes encombrées). Étrange trajet des familles, le beau-frère dans les îles,
prévenu de Paris par l’aînée de ses filles, cherchant à nous joindre au Nord-est
et nous pour une fois réunis tous ensemble au Sud-ouest, c’était l’occasion oui,
de se téléphoner au complet. Au lieu de cela, le téléphone vite raccroché :
place à la douleur des familles.
Après il faut s’organiser, organiser encore. La cérémonie en région parisienne.
Qui viendra. Qui j’emmène. Qui je viendrai chercher, ramener à la gare. On
s’organise. Elle était professeur de musique, aurait aimé qu’on joue un air,
certainement. On s’envoie des partitions par mail, chacun répète dans son coin.
Ce sera l’Aria de Bach à deux violons par mon épouse et ma fille et dessus je
lirai un poème de Fernando Pessoa. On s’organise : les fleurs, ne pas oublier
les violons, le pupitre, le Pléiade de Pessoa. Crématorium, funérarium comme des
thermes antiques dans cette banlieue nouvelle. Il y a du monde, beaucoup. On
mesure le choc pour tous, l’école municipale de musique, professeurs, élèves,
les élus, le maire : on découvre combien elle était appréciée. Beaucoup
d’émotion : l’Aria de Bach qui démarre imprécis, pas eu le temps de répéter une
seule fois ensemble. Salle sans acoustique, la voix porte mal les vers de
Pessoa. Ça n’a pas d’importance. D’autres musiciens encore, un guitariste ému
(le plus ancien collègue de la disparue), trois autres violonistes.
Après, on se retrouve dans la maison de Seine et Marne. Pas venu depuis
longtemps, quinze ans peut-être plus. On retrouve les trajets, l’emplacement des
pièces. Quelqu’un dit : je m’y retrouverais les yeux fermés. La décoration a
changé. D’autres photos, d’autres vies. Dans un coin, un jeu de Carrom : se
souvenir que c’est elle qui nous avait appris à y jouer. Quelques gâteaux, des
boissons, le temps de se retrouver un peu. Penser à ses filles, discuter : la
plus jeune qui passe ses examens, l’aînée revenue deux mois auparavant d’un tour
du Monde. Trajets encore. On promet de se voir. On part. Dans la voiture, Pessoa
me revient : et si tout cela est un rêve, la mort alors est elle aussi un
rêve.
(17/05/2008)
Je suis étonné (ce qui est le propre de cette
rubrique) et un peu sur le cul quand même : alors quoi ? Personne ne parle de la vente
prochaine d'Editis (2° groupe éditorial français) à la firme espagnole Planeta ?
Comment cela : personne ne s'intéresse au devenir de La Découverte,
Le Cherche midi, Gründ
, XO , Acropole, Belfond,
Convergences, Hemma, Langue au chat, Le Pré aux Clercs, Lonely Planet, Omnibus,
Presses de la Cité, Solar, Plon,
Presses de la Renaissance, Robert Laffont,
Nil, Julliard, Seghers,
Pocket, 10/18, Fleuve Noir ? Et
Nathan ? Et les dictionnaires Le Robert ? Et Bordas (avec leur belle collection
Ecrivains au Présent )? Serions-nous tombé dans une léthargie économique
si forte ? Une anesthésie mondiale ? Mais ne vous en faites pas, pendant que
nous dormons, certains ont les yeux bien ouverts, notamment la dizaine de
cadres dirigeants du groupe qui va
se partager une trentaine de millions d'euros à la suite de
cette opération. Sans compter les 450 millions d'euros de plus values empochée
par le précédent propriétaire, la holding Wendel (le Baron Ernest Antoine Sellières, ça
ne vous rappelle rien ? Et ses promesses lors du rachat en 2004 de garder le
groupe éditorial pendant 10 ou 15 ans ?). Hou-hou, il y a quelqu'un ? Vous dormez ?
A propos, c'est le Figaro qui raconte cela : rien ne va plus, on est même trahi
par les siens...
Bon, histoire de vous réveiller, je suis allé sur le site d'Editis. Alors voilà
: j'ai toujours cru qu'en plus de mon métier nourricier dans ma "grande
entreprise de télécommunications", comme il est dit dans mes 4° de couverture, j'ai
toujours affirmé donc qu'écrivain était mon deuxième métier et attention, je
précise bien métier, pas occupation, loisirs, passion. Du boulot, quoi. Mais sur
le site d'Editis, on trouve une panoplie complète des métiers de l'édition : Correcteur
(Témoignage de Chantal) - Editeur
(Témoignage de Claire) - Secrétaire d'Edition
(Témoignage de Nathalie) -
Directeur de Collection - Chef des Ventes - Chargé d’Etudes Marketing -
Assistant Relations Clients (Témoignage de Séverine)
- Commercial (Témoignage de Camille et
de Corinne) - Responsable Pédagogique -
Négociateur Centrales d’Achat (Témoignage de
Christophe) Responsable Zone Commerciale Export
( Témoignage de François) -
Directeur des Ventes - Employé Logistique ( Témoignage de
Stéphanie) - Assistant/Chef de Service Logistique
( Témoignage de Julien) -
Responsable Logistique (Témoignage
d'Alban). Toute la panoplie, mais pas celle de Zorro : l'auteur. Et pourtant, le
beau slogan affiche en sous titre : Editis le coeur de la création. Bref, le
main sur le coeur ne vaut pas grand chose : un écrivain moyen publié dans un de
ces grands groupes est payé en moyenne par 10% de droits d'auteur. Par un subtil
système d'à-valoir, on empoche grassement 1500 euros placés sur un compte chez
l'éditeur, on s'aperçoit, au relevé annuel, qu'on a vendu 289 exemplaires - cas
de 1937 Paris-Guernica - et qu'on reste ainsi débiteur d'un solde à
reporter de 1100 euros (Témoignage de Thierry). Mais je vous rassure, il n'y a
pas de risques qu'on me demande cette somme pour payer les 3 millions d'euros
par tête de pipe des dirigeants d'Editis : je n'appartiens pas au même groupe
d'édition. Ouf !
Il n'empêche que l'édition est un filon en or : les coûts de production de
cessent de baisser et la matière première fait l'objet d'une aumône régie par
des contrats dont le fondement a été initié par Balzac et George Sand au XIX°
siècle. Alors, écrivain, un métier ? Je suis farouchement pour et défenseur d'un
tel statut mais les collègues en costume trois pièces des métiers de l'édition
doivent bien rire devant ma panoplie de Zorro à trois francs six sous et ma
plume d'oie brandie en guise d'épée comme triste héritage de mes pairs.
Ne riez pas : au royaume des couards, nous sommes tous des sergents Garcia.
(02/05/2008) Etonnements, non ! Plus tellement à force de
tellement bouger ces dernières semaines : en huit jours, samedi, Dijon,
dimanche, Bourg-la-Reine, lundi, Châlons, mardi, Charleville, mercredi (resté à
la maison, ouf !), jeudi Amiens, vendredi retour à Charleville et demain samedi
Mirecourt dans les Vosges. L'impression que ces journées se suivent et se
ressemblent : indigestion de routes, autoroutes, camions, autoradios, bruits du
moteur.. Avec parfois l'impression désagréable de ne plus savoir où je suis, ni
où je vais : absences le long des routes à quatre voies, absences en arpentant
des rues, où suis-je ? Amiens? Charleville ? Vers quels rendez-vous. Je mange
tout, je mélange tout : routes, lieux, accent picard, bourguignon, champenois,
paysan ou parisien... J'étoffe, j'étouffe toute cette indigestion en
Webcam (voir même semaine). Mais j'en profite aussi pour rendre une visite
rituelle à Rimbaud, teintée toutefois d'élections en ces veilles de municipales
: Rimbaud ou la politique, il faut choisir...
(08/03/2008)
La vie bouscule tout à nouveau. Week-end à Bron
(superbe ! voir hommage tardif en Notes d'écriture), puis virée à Paris et c'est déjà presque la fin de février qui s'annonce,
les premières jonquilles qui fleurissent. Entre temps,
il y aura eu le boulot et tout ce qui se glisse entre les heures travaillées, et, depuis mon
périple à Clermont Ferrand en Janvier, je
serai passé par Dijon une fois, Paris par trois fois, Châlons tous les jours,
Reims plusieurs fois par semaine et puis Lille aussi, et Amiens. J'aurais
repoussé un rendez-vous prévu à Charleville, je serai revenu dans ma ville après
des parcours de 600 km en journée, aperçu Saint Quentin ou Laon le long de
l'autoroute, passé sans m'arrêter dans la gare de ma ville natale. Toute une
bousculade - c'est vraiment le nom - de travail, de vie personnelle,
l'impression d'un trop plein, car entre les trous, c'est les études, l'écriture,
les lectures, pas moins de cinq à six beaux livres découverts en même temps (on
en reparlera dans les Notes de lecture), toutes ces choses intimes et la vie qui
s'annonce, qui se programme : quel avenir pour mon fils après le bac, un nouvel
appartement à chercher pour ma fille à Paris. Bousculade. Et aussi l'opération
médicale d'un très proche qui me préoccupe. Pourtant sous l'apparent désordre,
ça se construit, ça s'élabore, un courant secret, une force, une accélération du
temps. Ce sont des occupations habituelles pourrait-on dire, mais aucun des
synonymes de ce mot ne serait satisfaisant pour décrire ces périodes où le temps
passe vite d'un instant rempli, puis vidé, à un autre instant rempli puis vidé
aussitôt comme un verre. Enivrement du temps peut-être. Dans la liste des
synonymes que fournit le dictionnaire, "occupations" ne peut se réduire à
profession, emploi, situation. Ce n'est pas un "office" non plus, au sens
liturgique, bourreau fait ton office. Pas une "charge" que ces journées remplies
au pas de charge. Pas une oeuvre en construction, ni un ouvrage au sens
tricotage, aiguilles et pelote de laine. Pas un labeur, ni même une possession,
ni même un assujettissement. Non, les synonymes d'occupations sont légèrement à
côté de ce que je ressens dans la bousculade au sens d'accrochage fortuit, de
chamboulement, d'éparpillement, de secousses, saccades en cascades, cahots,
trépidations, agitations. C'est tout cela à la fois, occupations, mais pas comme
intrusion, ni passe-temps, rien de laid, ni de triste, ni d'indifférent. rien de
constructif non plus, tout au plus une incertitude, une sensation temporelle, un
déplacement spatial, car "l’espace de notre vie n’est ni continu, ni infini, ni homogène,
ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se
déconnecte et où il se rassemble (Georges Perec) " ai-je écrit en préambule
à CV roman.
Je reprend cela en image en Webcam, cette semaine.
(22/02/2008)
Parcourir les routes est un étonnement
perpétuel. Qui va de l'éblouissement, qui éclate en ravissement comme aurait dit
Marguerite Duras, quand on voyage à l'étranger. Yemen, Brésil, ailleurs... Mais
chez nous, routes de l'Aisne, des Ardennes, l'étonnement confine à quelque
chose de plus petit, une pochette-surprise, un émoi de trublion, un désordre
ménager au sens où l'entendait Julien Gracq. Ce n'est pas rien quand même : "la
chaleur sensuelle d’un lit défait se répand et coule pour moi à travers les rues
", écrit-il dans La Forme d'une ville.
La forme d'une ville... Clermont-Ferrand qui m'accueille à nouveau à changé
de forme : le tramway qui défonçait trottoirs et potagers il y a deux ans (voir
en Etonnements du
01/02/2006) est maintenant terminé, le tramway est flamboyant, les rues sont
propres et larges. Tout est nettoyé. Belle ville.
Pourtant.
Pourtant, quand je reviens la nuit venue chez Françoise et Vincent qui
m'accueillent, maison neuve, lotissement neuf, leur amitié chaleureuse et déjà
presque ancienne, que voit-on de la forme d'une ville ? Rond points,
lotissements, trajets, autoroutes : tout est neuf, beau, propre.
Et je repars déjà le lendemain bercé dans la nouveauté et l'avenir, leur amitié
chaleureuse et déjà presque ancienne.
Pourtant.
Je retrouve Cécile pour un petit déjeuner juste avant de repartir. Amitié
nouvelle et gaie. On échange nos préoccupations d'écrivains : je me complais
dans mes multiples activités, ne lâche rien, je suis heureux. Elle se déplaît
ici et quitte tout, elle est heureuse. Apparaît alors dans ce buffet de la gare
flambant neuf, toute la forme d'une ville qui déforme nos vies.
Plus tard.
Sur les terre de René Fallet, admiration bienveillante et
ancienne (voir en Webcam),
le coin semble préservé des formes nouvelles des villes, un repos pour les yeux.
Je ne sais pas conclure cette rubrique, y trouver une signification profonde
sinon la persistance du malaise à voir ainsi notre pays rangé comme une chambre
proprette d'un asile de vieillard idéal. L'ensemble prend des proportions de
regrets éternels. Et on y vit, et, malgré tout, dans ce pays changé en
exaspération d'utile et de beau, il y a ces fulgurances antonymes au bonheur :
se côtoyer dans ces paysages sensés symboliser un futur, faire table rase du
passé. Parlons d'avenir, amis, compagnons alter ego, autres moi-même, unis,
heureux malgré tout. Peut-être que, pour la première fois, je ressens
intensément la phrase de Breton qui conclut Nadja : la beauté sera
convulsive ou ne sera pas. J'aimerais un pays plus convulsif, moins définitif,
sans rond point, sans magasin de bricolage. Parlons d'avenir amis, compagnons
alter ego, autres moi-même.
(27/01/2008)
Quand je regarde Internet et ce qui en
est fait aujourd’hui, je me sens décalé. C’est une sensation nouvelle. Autant,
je me suis imaginé, (il y a 10 ans déjà !) avoir été en quelque sorte
précurseur, premier utilisateur de ce média. Autant Internet agissait alors
comme un sésame à la nouveauté, une ode à l’esprit pionnier, une vision
"des arts et des techniques appliquées à la vie moderne",
dans le même idéal que cette expo de 1937 Paris-Guernica.
Maintenant, il me semble être dépassé par les nouveaux usages qui semblent
devenir prédominants : je ne chatte pas, ne msn pas, ne
facebook pas, pire, je ne sais même pas comment utiliser le RSS. Bref, je reste
dans un maniement préhistorique : je réponds et j’envoie des mails, je continue
à servir Feuilles de route avec des outils d’administration hors d’âge.
Pour la première fois, d’ailleurs, Feuilles de route voit sensiblement
son nombre de connexion décroître, depuis quelque mois
seulement mais une chute brutale des visites. Cela m’indiffère,
je n'ai jamais été les yeux rivés sur le compteur de connexions : je sais
très bien la goutte d’eau que représente 50 ou 100 connexions
par jour, même 1000 ou 2000. Est-ce qu'une nette augmentation
aurait une incidence sur ma vie d’écrivain ? Je ne le pense pas. Bien entendu,
je suis heureux quand on cite quelque chose que j’ai mis en ligne mais ces
congratulations restent dans un cercle bien restreint, familial et amical qui me
suffit car elle me permet de croire qu'Internet reste un simple
outil pour moi, directement maniable, et non une vitrine d'exposition Donc,
chercher à avoir des visiteurs ne m’intéresse aucunement. J’ai toujours refusé
jusqu’à présent le moindre progrès technique, la moindre dérive à l’austérité
affichée malgré quelques concessions à la photo, car, dés le début, mon
obsession est d’observer comment va se passer l’accumulation de tout ce que j’y
mets. L’accumulation est le maître mot. Un entassement virtuel sans
l’inconvénient de la poussière. Un machin que l’on emporte jamais mais que l’on
sait toujours retrouver, même au bout du monde. Et pour réaliser
cette accumulation je n'ai pas besoin d'emballage de luxe, du packaging
préformaté des blogs, du blister des communautés virtuelles. Un simple carton
numérique me convient, un machin banalement pratique dans lequel l'intérimaire
de Composants aurait aimé y ranger des engrenages.
Mais là, vraiment, ce qui m’étonne, c’est cette décroissance de visite et
de visiteurs. C’est un phénomène nouveau car mathématiquement, l’augmentation
a suivi la courbe toujours croissante des internautes.
Cette désaffection traduirait-elle les premières friches de notre monde virtuel ?
Traduit-elle plutôt le changement d’habitude dont je me suis tenu à l’écart,
l’usage du RSS par exemple ? Ainsi, même dans la modernité on pourrait trouver
des adeptes du progrès mis sur la touche ? Ironie du sort et retournement du
concept d’universalité qui prévalait jusqu’alors dans la vaste communauté
internautique mondiale, qu'on imagine forcément
égalitaire et démocratique, un monde de copains.
J'ironise...
Mais l'idée d'une telle déliquescence à l'intérieur du Net me fait rêver.
J’aimerai ainsi que mon site vieillisse plus vite dans ce délaissement, que l’on
voit la poussière s’accumuler, des toiles d’araignées
apparaître au coin des écrans des irréductibles qui continueraient à s’échouer
sur Feuilles de route par hasard. Je voudrais devenir L'Homme
invisible pour qui chantes-tu de Ralph Ellison, L'homme
qu'on prenait pour un autre de Joël Egloff (en "Notes de lecture" cette
semaine), Je voudrais devenir marin japonais perdu sur
une île du pacifique numérique, Diogène dans un tonneau virtuel, je
voudrais devenir le premier clochard du web.
(20/01/2008)
Nous sommes plusieurs à voyager en ce moment.
Mon filleul LH vient de quitter l'écosse où il a travaillé suffisamment pendant
un an pour s'octroyer six mois en Inde. Ma nièce LB a
entamé un tour du monde, elle doit être à cette heure encore en Australie, après
Bali et l’Asie, Delhi, Calcutta, Bangkok, Singapour. Elle s’apprête à rejoindre
la Nouvelle Zélande. Tout comme MB qui en revient et repart en janvier pour le
Japon. Nous avons chacun fêté 2008 de façon différente. Si MB était de retour en
France juste avant de repartir, LB était à Sydney pour le réveillon et moi, TB,
j’étais à Kawbatan, citadelle perchée à 3000m sur les plateaux du Yemen.
Qu’est-ce qui pousse à voyager ? Questions insondables, puits sans fond, chacun
sa réponse individuelle mais une réponse collective à chaque retour. Ainsi c’est
MB qui m’avoue sa difficulté de rentrer, le malaise de retrouver une France «
superficielle, agressive, prétentieuse et creuse ». Oui, j’ai souvent éprouvé à
chaque retour ces sensations d’être étranger dans mon
propre pays à force d’aller à l’étranger et le désir de repartir est alors
impérieux, voire la possibilité de ne plus repartir ailleurs qu’en France
quasi-impossible : la Sicile m’accueille maintenant chaque été depuis quelques
années alors que je pourrais trouver le soleil aussi en métropole. Mais non,
cette France « superficielle, agressive, prétentieuse et creuse », je la ressens
aussi depuis longtemps, d’abord avec une honte contre moi-même, une sensation
d’inutilité, d’abandon, alors que je pourrais au moins tenter de lutter contre
cet état d’esprit, d’autodénigrement, sentiment si justement français au même
titre qu’il est connu à l’étranger que le français est râleur (et très souvent à
juste raison…). Mais à bien y regarder sans éprouver la sainte culpabilité qui
va si bien à nos esprits judéo-chrétiens,
on peut tenter quelques explications. D’abord, aller à l’étranger est
peut-être necéssaire pour
retrouver de plein pied notre capacité d’étonnement,
alors que si je voyage en France, je sais d’avance ce que j’y trouverai. Il me
faut en effet un endroit où je puisse échapper à tout ce que je connais déjà,
radio, télé (bien sûr il suffit de ne rien allumer) mais aussi panneaux
indicateurs, trottoirs, aspect des villages, des villes, toute cette
organisation sociale que nous connaissons trop bien. A peine nous apercevons le
moindre français que nous sommes sûr de ses réactions, de
ce qu'il va dire, de son niveau social, de ce qu'il gagne, de
quelles sont ses préoccupations...etc. Je suppose que cela est du au
niveau d'organisation trop important des pays développés auquel nous
appartenons. Tout est transparent, lisse, plus aucune surprise pour celui qui en
fait partie. J’ai besoin d’autres horizons, Jordanie, Brésil, Amazonie,
Guadeloupe, Réunion, autres mentalité à Rio, à Bahia ou à Brasilia et ces villes
traversées pour un week-end ou quelques semaines : Naples, Stockholm, Venise,
Londres, Liverpool. France «superficielle, agressive, prétentieuse et creuse »,
je connais déjà les arguments des objecteurs, anti-voyageurs, chauvins de tous
poils : si mon pays ne me plaît pas je n’ai qu’à m’installer ailleurs. Mais je
n’en ai pas envie, j’ai envie que mon pays bouge plus, fasse
mieux éclater ses frontières. Je connais par cœur aussi tous les
prétextes fallacieux pour me convaincre de rester à proximité de nos vertes
campagnes, de nos jolis églises et de nos plages
surpeuplées : voyager en avion est anti-écologique, et puis de toute façon on
restera toujours un touriste pour les étrangers que l’on visite. Oui, je plaide
coupable, je suis un dépensier de la nature sauvage, je suis un touriste de la
pire espèce qui se repaît des autres pays et dénigre le sien
propre. Cela me fait penser à mon beau-père qui œuvre encore souvent dans
cette catégorie du voyageur à valise et casquette et qui, revenant de Chine il y
a quelques années, déclara avant tout le monde que ce qu’on racontait à la télé
n’était que foutaise, ce pays explosait, nous nous en
rendions même pas compte, enfermé dans nos clochers.
Car le voyage à l’étranger nous révèle peut-être aussi, et c’est plus grave, tel
que nous sommes devenus, une société repliée, cacochyme, procédurière qui ne se laisse
plus le droit de rêver, qui oublie sa jeunesse, qui se replie frileusement vers
une vieillesse à préserver à n’importe quel prix. Société perdue, fuite en avant
alors qu’ailleurs, même dans les société les plus rudes, au Brésil,
on sait défricher un coin de jungle sans
garantie d'avenir, au Yemen, une mère sait
marchander le prix d’un cercueil pour un de ses enfants car la mort y est
naturelle. Peut-être que la perte d’une civilisation se mesure à son incapacité
à accepter tout changement, y compris ceux qui vous
touchent dans votre vie intime. Peut-être que voyager
serait alors réapprendre à mourir et voir mourir sans côtoyer
l'inacceptable que nous avons fabriqué de toutes pièces.
(09/01/2008)
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