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Étonnements 2014

 

Hors des sentiers battus : l’expression est courante, désigne un défricheur/déchiffreur. Et, bien-sûr, le créatif, l’artiste s’imagine dans la peau d’un tel anticonformiste.  L’expression a pourtant pris pour moi un tour plus concret depuis quelques temps. Cette année, ma passion pour la course m’a amené à délaisser les routes goudronnées et la foule urbaine des joggers pour les chemins creux des bois, les lisières de champs et la solitude rurale. C’est devenu un tel besoin que quelques jours sans enfiler mes drôles de chaussures me deviennent insupportable : j’ai soif autant d’effort physique que de paysages forestiers ; j’ai envie d’harmoniser ma respiration avec le silence des futaies. L’automne et l’hiver me fournissent cet équilibre. Les pluies et le froid sont accueillis avec bonheur, on ne croise personne, on entend parfois la tronçonneuse d’un bucheron affairé, puis le coton des feuilles tombées reprend avec douceur sous les foulées. Ces dernières semaines, je me faisais l’effet d’un marcassin curieux : des chemins pas encore visités m’appelaient, une tranche bordée d’or me faisait signe, une flaque au début d’un sentier m’attirait : j’étais hors des sentiers battus. Hier encore, j’ai entrepris de visiter une nouvelle forêt (j’ai la chance d’habiter dans un des départements les plus boisés). J’habite en ville et, à force, je connais tous les raccourcis qui mènent aux lisières environnantes. Depuis peu j’ai découvert un chemin qui mène à l’une d’elles au fond d’une zone industrielle. Courir, c’est aussi chercher comment la ville s’arrête, quels habitants et quels usagers rejette-t-elle dans ces marges. Puis, d’un bloc, arrivent les arbres et le calme. Les bois dans lesquels je passe ne sont jamais faciles : les chemins servent au débardage, sont défoncés et s’arrêtent aussi soudainement qu’ils ont commencés. Mieux vaut avoir une carte d’état-major. Je m’étais fixé un but : aller vers un petit étang niché au cœur de la forêt. Bien sûr, je me suis trompé de chemin. Plusieurs fois, j’ai rejoint la lisière et j’ai tenté de me repérer dans l’évasion du paysage à travers champs : quelques maisons aperçues au loin et c’est un village qu’on repère sur la carte. Dans ces conditions, on a vite fait de faire des kilomètres imprévus, 17 hier et une cinquantaine au total pour la semaine. J’ai fini par revenir dans les bois et j’ai trouvé, non pas l’étang que je projetais (et qui était devenu inatteignable avant la nuit), mais un autre, plus petit et charmant avec une dizaine de cygnes qui ont élu domicile. Pour y parvenir, j’ai dû passer dans un taillis inextricable et vallonné où les seuls passages étaient constitués de coulées utilisées par des sangliers et des chevreuils : j’étais vraiment dans un lieu sauvage. C’est cette impression que j’aimerais garder, et pas seulement dans mes rêves récurrents (ça aussi, c’est une constante attestée par beaucoup de passionnés : plus on court, plus on en rêve), mais pour tout ce qui concerne mes projets d’écriture : demeurer hors sentiers battus.
(15/12/2014)

 

La note d’étonnement a pour but d’étonner, donc, de surprendre, de stupéfier, d’abasourdir même. A l’inverse, elle peut paraitre si dénuée d’intérêt, de lien avec les autres rubriques, la tonalité d’une année, l’époque…etc. qu’on hésite à en poursuivre la lecture  C’est pleinement le cas aujourd’hui avec le rasage à l’ancienne. Quoiqu’à la limite, l’époque soit proche de celle évoquée dans cette mise à jour, celle de Simone de Beauvoir, donc, les sixties ou les seventies. Dans ces années de sous-consommation, le must du soin barbier consistait en l’achat d’un rasoir électrique, c’était d’ailleurs le seul investissement destiné aux soins masculins, la mode des cosmétiques pour homme, crèmes anti-âge, produits exfoliants et autres n’existait pas. De même, le style barbe de trois jours n’existait pas, on était soit glabre, soit barbu à la ZZ top. Je suis de cette génération, on m’a offert un rasoir à moteur Braun, dès que des poils de barbe réguliers ont envahi mes joues. Bien sûr, comme tout adolescent, j’ai joué au départ avec cette pilosité amusante. Une barbichette très troisième République était destiné à énerver ma prof de latin et j’ai arboré une moustache de guitariste à la Crosby ou Zappa pendant plusieurs années. Comme beaucoup, j’ai abandonné au bout de quelques années l’électrique et son rasage approximatif doublé d’un bruit énervant de tondeuse à gazon dès le réveil. On m’a offert un rasoir à main et des lames jetables. J’ai ainsi, jour après jour et sans y penser, réduit toute velléité de barbe à néant. Je peux estimer, voyons… à un demi millimètre chaque jour, avoir réussi à terrasser plus de sept mètres de poils au total. J’ai étalé sur ma peau des litres d’eau de Cologne Saint-Michel, réflexe qui me tient lieu d’après-rasage. Enfin, tout cela, c’était avant… Avant que mon fils, à qui, en tant que père, j’avais appris à se raser, ne me parle des bienfaits du rasage à l’ancienne. Muni de toute une panoplie de coupe-choux, objets désuets mais ravissants, il ne jure que par cette technique. Si mon adresse m’empêche d’imaginer de me servir de tels objets sans me balafrer à répétition, j’ai tout de même été tenté de me servir de ces anciens rasoirs de sécurité dans lesquels on insère une lame classique, dite Gillette. Une brocante m’ayant procuré deux spécimens probablement récupérés chez un aïeul disparu depuis des lustres, j’ai entrepris de remettre au goût du jour et pour mon propre compte cette méthode. Le résultat est très agréable. On ne se rase plus machinalement, il faut mettre en place tout un cérémonial : étaler la mousse avec un blaireau, utiliser soigneusement et sans précipitation le rasoir, rincer et nettoyer le tout pour le lendemain, voire changer la lame qui coûte le prix désopilant d’un euro les dix exemplaires. Au final, même si cela prend quelques minutes de plus, c’est une entrée en matière, une façon de commencer la journée sans hâte, de tester sa dextérité, bref, c’est un bonheur de savoir pourquoi on accomplit certains gestes quotidiens. Et puis, le fait d’être ainsi à contre-courant est ma manière insolite de rendre hommage en cette époque du centenaire de la première guerre aux poilus de tous bords.
(09/12/2014)

 

J’ai toujours eu une passion pour la photo et ce week-end, placé sous le signe du festival de Montier-en-Der (voir en Webcam et en page spéciale), me donne l’occasion de remonter ma petite archéologie photographique personnelle. Le jour de ma communion est le plus loin que je puisse remonter. Il était d’usage à mon époque d’offrir une montre, une gourmette ou un appareil-photo. J’ai eu la chance d’avoir les trois. La montre était dorée, je crois me souvenir, ou de forme ovale, je ne sais plus. J’ai longtemps porté la gourmette, jusqu’à ce que je me rende compte que ce n’était pas idéal pour draguer les filles. L’appareil-photo est le cadeau dont je me souviens le plus. Tout automatique, avec des pellicules en forme de cassette, c’était le top de chez Kodak à l’époque, un Instamatic ! Et surtout, on pouvait monter un flash du plus bel effet : composé d’un cube transparent portant une lampe sur chacune de ses quatre faces, il suffisait de tourner la molette pour griller une nouvelle ampoule. Au bout de quatre clichés de nuit, on prenait un nouveau cube, c’était le début de la civilisation du jetable. Je ne me souviens plus exactement des photos que j’ai prises. Lorsque je regarde celles de cette époque, elle sont souvent floues et jaunâtres, peu contrastées. Mon véritable premier appareil photo est un reflex Fuji ST605N, acheté pour mes vingt ans, avec ma première paye. C’était à Toulouse et j’ai toujours les clichés. De même que quelques-uns au service militaire, avec le même appareil. Et deux ans plus tard aussi, en rentrant de vacances, la fébrilité que j’avais eue à découvrir les nombreux tirages en noir et blanc réalisés par un copain : y apparaissait pour la première fois celle que j’épouserais plus tard. Je m’étais équipé d’un zoom 35-135 et nous avons traversé ensemble de nombreuses années. Avec la naissance des enfants, l’image immobile me paraissait insuffisante : comment rendre les rires, les mimiques, les premiers pas ? Comme beaucoup de papas, je me suis équipé de caméras. J’en ai eu deux, qu’on garnissait de cassettes. On pouvait se croire cinéaste, si toutefois les spectateurs arrivaient à réprimer suffisamment leurs bâillements après une heure de film où tournait inlassablement ma progéniture sur un manège. Et puis, les enfants grandissant, voici le temps des voyages : un appareil étanche, Canon prima AS1, surnommé le baroudeur, m’a accompagné jusqu’à cinq mètres au fond de la mer. Temps béni de l’argentique et des tirages papiers qui encombrent nos armoires mais qu’on ne perd pas au moins : en effet, avec le XXI° siècle, l’appareil numérique s’est démocratisé et, avec, la perte des fichiers photos suite à des pannes informatiques, changements d’ordinateurs…etc.  Le premier, un Olympus Camédia C220 zoom a servi à poster mes premiers clichés en rubrique Webcam. Un bridge Lumix a suivi, me permettant d’afficher des photos honorables. J’ai maintenant un réflex Pentax et une gamme d’objectifs de bon amateur. A la fin de cette rubrique, je m’aperçois que j’ai évoqué le matériel mais jamais les clichés. C’est comme pour l’écriture, on achète un beau stylo de luxe ou un ordinateur dernier cri et on rêve de ce qu’on va en faire. Pour les clichés, comme pour l’écriture, il y aura peut-être une suite à cette archéologie photographique.
(26/11/2014)

 

« Je suis une intellectuelle, j’accorde du prix aux mots et à la vérité. » C’est Simone de Beauvoir qui écrit cela dans La force des choses. Cinquante et un an après cette publication, peut-on encore se targuer d’être un (une) intellectuel(le) ? Le couple Sartre/Beauvoir, ses prises de position, l’image d’une certaine gauche, tout cela a vécu. Etre intellectuel en effet, c’est accorder du prix aux mots, donc vouloir enrichir la langue, développer le discernement, la compréhension, la raison, l’intellect : la boucle est bouclée. C’est imaginer que, plus il y a de mots, mieux on arrive à cerner une vérité : la phrase de Simone de Beauvoir est d’une logique imparable. C’est cette cohérence qui s’est perdue. La gauche, en rétrécissant ses idées, s’est tournée du côté des gagnepetits : faibles idéaux, appauvrissement du langage, recherche non pas d’une vérité, mais du moins pire compromis. Cinquante et un an après, on me rétorquera que le clivage gauche/droite n’est plus si marqué. C’est vrai et chacun, dans l’exercice du pouvoir, y a laissé ses illusions. Mais la droite n’a pas à donner de leçons, ses théories demeurent d’un immobilisme confondant : lorsqu’on a comme seul projet sociétal d’abolir la loi du mariage pour tous qui donne une liberté de plus et qui ne retire rien aux autres, c’est aussi faire le jeu de l’appauvrissement. L’appauvrissement, c’est aussi le leitmotiv de l’extrême-droite et ce n’est pas un hasard si les villages les plus démunis s’y rallient. Justement : les 422 pages assez lyriques de Faux nègres s’y consacrent, j’accorde du prix aux mots et à cette vérité, donc, je suis un intellectuel. Jusqu’à présent, j’ai eu du mal avec cette expression. Des études poussives au départ et des résultats modestes m’ont donné (et me donnent parfois encore) un statut d’imposteur dans le monde des lettres. J’ai compris au fur et à mesure que l’intellectuel, synonyme pour moi de culture et d’érudition, est aussi adoubé par son milieu social : double chemin pour moi. Le milieu universitaire, qu’il m’arrive de croiser parfois, pourrait représenter une sorte d’accomplissement de l’intellectuel, mais je suis surpris des luttes intestines, des obéissances et du conformisme qui y règne, et bien plus qu’ailleurs. Pour m’y connaître (un peu), la violence du monde institutionnel est sans commune mesure avec l’univers de l’entreprise, par exemple. Tout cela peut paraître guère réjouissant : plus d’intellectuels dans ce monde faussé…etc. Mais reste les mots : intacts, inutilisés, abondants, porteurs d’espoirs, de cris… J’accorde du prix aux mots : il faut croire Simone de Beauvoir, c’est vraiment la meilleure définition de l’intellectuel. Et, en cette époque où cette apostrophe ressemble à une insulte, il est bon de retenir cette phrase.
(19/11/2014)

 

Homme-produit :

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         Photo Anne Savelli (préparation du prix Wepler au Wepler)

(22/10/2014)

 

Pierre Bergounioux a tourné avec Jean-Luc Godard. Sollicité par le réalisateur pour jouer son propre rôle d’écrivain dans Notre musique (2004), l’anecdote m’avait été racontée par Gabriel Bergounioux.  Son frère, Pierre, avait reçu un jour un appel téléphonique des plus surprenants : Bonjour, je suis Jean-Luc Godard et j’aimerais votre participation dans un de mes films. Ce n’était pas une blague et Pierre a tenu son rôle. Est-ce un caméo ? Je ne résiste pas au plaisir d’être pédant, d’autant plus que je viens d’apprendre ce joli mot (presque aussi beau qu’oloé) et qui sonne comme un verbe latin. Un caméo est la francisation du terme italien cammeo. Dévolu au théâtre du XIX° siècle, il désignait l'apparition fugace d'un acteur particulier. Son extension au cinéma est généralement réservée à des personnages qui n’influent pas le cours du film. Bref, à des personnages à la marge dont les films pourraient exister sans eux. C’est pourquoi, Pierre Bergounioux, jouant son propre rôle, inscrit en dur dans le scénario, dépasse la notion de caméo. Les apparitions d’Alfred Hitchcock comme figurant dans ses propres films sont les exemples les plus célèbres. Le caméo est aussi utilisé pour rendre hommage à quelqu’un, comme l’épigraphe ou la citation d’un livre. Les analogies avec la littérature peuvent ainsi être développées.  Le caméo, pour les réalisateurs comme pour les romanciers, sert aussi l’irrésistible envie de l’auteur d’être présent dans son film ou dans son livre. Je ne me suis pas privé d’apparaître plusieurs fois dans Faux nègres, comme s’il fallait, à travers cette schizophrénie, mesurer encore et toujours l’exacte distance qui nous sépare de la réalité. Et peut-être que, plus les dispositifs sont complexes (comme peut l’être l’élaboration d’un film), plus le besoin de l’auteur/créateur/artiste  de figurer dans l’œuvre concernée est impérieux.
(15/10/2014)

 

Paris – province : j’écris cette note en partance pour Paris de Reims, aller-retour vite fait pour enregistrer une interview. Avant-hier, c’était l’autre sens, Lille, et la veille aussi, même destination, 1200km en 2 jours. Le dimanche je revenais de Besançon, province encore, en passant par Chaumont, un peu plus près de chez moi avec la nuit passée chez mes parents. Avant encore, c’était Paris, ce diner chez le plus grand épicier de France (voir précédemment dans cette même rubrique), mais aussi du boulot à Arcueil, un enregistrement pour France Inter et LCP, tout groupé aussi. Tout groupé : j’essaie au maximum, deux rdv lundi prochain puis encore trois dans quinze jours, Paris aussi. La vie médiatique c’est toujours Paris, tandis que la vie de rencontres, c’est province.  Lausanne, Nancy, Besançon, tant de gens croisés, discutés, d’autres semblables, la vie quoi, tendue devant vous, entrecoupée de trains, TGV, métro, RER, voiture. Je n’arrive plus à compter les kilomètres, probablement  2500 par semaine, probablement plus de dix mille bornes en un mois. Il y a à peine plus d’un mois d’ailleurs, je revenais de Sicile, j’aurai fait 5 fois ce trajet depuis, avec Grenoble, la Belgique à ne pas oublier, tant d’heures de voyages qui reviennent toujours vers mon grand Est de résidence. Faudrait-il que ça s’arrête ? En ai-je vraiment envie ? La ville de Tours se profile déjà, un vendredi tout proche, et le lundi suivant, Paris toujours. Pour changer, j’ai loué une camionnette ce week-end : un déménagement prévu à Soissons ! Tout arrive en vrac, je cours en vrac, dix bornes hier, alors qu’il m’en faudrait plus pour arriver à respirer, à sentir au final une immobilité relative, la terre sous mes pieds, le regard dans des chemins creux, vers des arbres attachés au sol. Paris – province : au départ je voulais mettre dans cette rubrique toutes les différences que j’entrevois entre la capitale et les régions, comme on dit maintenant. Elles sont réelles, homo parisianus à mille lieues de nos modes de vie, sûrs d’eux, si étranges (le pur parisien n’a pas le permis de conduire, c’est inconcevable en province et c’est même la première chose qu’on passe à dix-huit ans avec le Bac). Et puis sentir aussi que la vieille supériorité de Paname n’est pas absoute, se renforce peut-être d’ailleurs. L’homo provincialis se perd dans des campagnes, s’éparpille dans des villes moyennes, hésite, mais enfin, se rassemble devant moi, le tout un chacun qui m’interpelle sur mes livres, le quidam qui réfléchit, me parle dans des salons du livre, des librairies, à la cantine, à mon boulot, dans ma rue. Ce sont eux qui abolissent les distances et m’aident dans cette vie de trajets. Mais peut-être que la vraie différence entre Paris- province réside dans ces paysages morcelés, béton contre champs, trottoirs contre chemins, espace public contre intimité, mes lieux habituels contre ceux que je domestique (comme la Maison de la radio, quatre fois en septembre). Paris- province : j’ai le regard saturé de décors.
(01/10/2014)

 

« Faire » expression multiforme. Le « faire », homo faber d’Hannah Arendt, la façon, la manière, le style, la fabrique de l’histoire, la production du vent, le mouvement perpétuel, l’accomplissement de soi.   « Faire » et ce qui suit, l’adjectif, le nom sous toutes ses formes, faire bien, bien faire, faire le bien, faire le mal, mal faire, faire mal, faire chaud, faire froid, faire l’amour, faire les courses. Arrêtons-nous là, enfin façon de parler, faire les courses, poursuites, parcours, trajets, courses à pied, à cheval, en voiture, faire les courses, commissions, achat, supermarchés, listes de courses. Supermarché : se retrouver un soir, grand restaurant du premier arrondissement, dîner, être à la table du premier épicier de France, détenteur de supermarchés, hypermarchés, zones commerciales, pompes à essence, parkings, chariots, caddies, promotions, têtes de gondole. Sa tête à lui, affable, gondolée, expressive, s’intéressant, un mot pour chacun, le discours pour tous, utilisant devant le parterre des trente auteurs réunis là pour l’occasion, les expressions « territoire », « terroir », « national », vision géographique à l’image de l’implantation des supermarchés qu’il dirige, hypermarchés, zones commerciales, pompes à essence, parkings. Nous tous (trente auteurs), l’écoutant (situation semblable à L’invitation de Claude Simon), mangeant (queue de lotte, poulet bio, glace au pamplemousse), buvant (Saint-Julien), flattés, caressés dans le sens du poil par celui qui, le lendemain (peut-être), recevra des vignerons, bouchers, boulangers, mais aujourd’hui, les auteurs, écrivains, faiseurs d’histoires, raconteurs de bobards, producteurs de livres eux-mêmes placés dans lesdits supermarchés, hypermarchés, zones commerciales, alignés, placés, étiquetés, code barre, tête de gondole. Faire les courses, donc, arpenter l’espace, aller vers le commerce, tout prévu, parfois mal comme ces places pour handicapés si mal situées, rendant les déplacements pénibles et mon beau-père à petits pas, si petits, si lents, je me souviens, cette envie de bousculer, aller vite, faire les courses à pied. Le grand épicier, affable à ma table, tête gondolée, racontant comment, en Bretagne, il aime courir le long de la plage de bon matin. De bon matin, Lausanne, puis Nancy la semaine suivante, probablement Besançon dans quelques jours, mes courses à moi placées dans les creux, au hasard, le souffle, garder le rythme, Paris, Reims, Lille, Saint-Dizier, Chaumont, tours de France, la roue tourne, les livres, les supermarchés, têtes de gondole. Garder le rythme, l’écriture. Et rentrer le soir dans la précipitation, le frigo vide, plus aucun temps pour faire les courses : quand retrouverais-je mon épicerie habituelle avec sa bibliothèque juste au-dessus ? Ses clients à petits pas ? Vies silencieuses…
(17/09/2014)

 

Lausanne, c’est traditionnellement pour moi 9h du matin, avec la fraicheur qui flotte au-dessus du lac, ou 3h de la nuit, avec les rues désertes et lovées au milieu de l’obscurité. Mais parcourues dans l’autre sens. En effet, Lausanne est une ville de passage sur la route de mes vacances. Je m’arrête au bord du lac en partant, le temps d’un petit déjeuner, dans l’excitation de la trêve estivale qui débute. Le retour est plus calme, repus de soleil avec 1500 km de route déjà parcourus : Lausanne endormie nous laisse passer avec lenteur. Nous pourrions aller vers notre villégiature en avion, ce serait plus rapide mais j’ai besoin de cette transition, de ce temps de passage, de sentir sous mes pieds (enfin sous mes roues…) la nécessité du changement de rythme. Y compris au retour, qui n’est jamais triste : le travail, quitté avec la joie des vacances, est repris avec un égal bonheur. Reste juste la petite frustration de cette ville suisse en bordure du Léman, qui m’attire et que je ne connais qu’à deux horaires précis et incongrus. Aussi, lorsqu’on m’a invité au salon de Morges, ville voisine au bord du lac, j’ai accepté avec empressement, tout à la joie de connaître autrement ces lieux.
Le trajet en train est étonnant : on passe par Vallorbe et les voies serpentent juste à côté de la petite route que j’emprunte habituellement en voiture : impression d’une vie en parallèle. La banlieue de Lausanne garde des accents connus : immeubles de bureau, ronds-points aperçus, mélange de graffitis et de mobilier urbain neuf, étendues d’herbe et trottoirs impeccables. Très vite cependant, la présence du lac semble unifier la ville et ses bourgs proches dans une atmosphère cossue et ordonnée : massifs de fleurs, promenades élégantes, magasins de luxe. Morges n’échappe pas à cette ambiance. Le salon du livre est situé sur les quais, sous l’enfilade impressionnante d’un barnum géant. L’organisation est suisse : une foule de personnes encadre la manifestation : ceux qui guident les visiteurs, celle qui apporte de l’eau, celui surveille votre espace, arrange vos livres, vous propose un café… L’art du rangement helvète est caricatural : chaque visiteur, après avoir lu une quatrième de couverture d’un roman qui l’intéresse, repose le livre en prenant soin de bien rectifier votre pile d’ouvrages ! Cette rigueur n’est bien sûr pas seulement visible qu’à l’intérieur du salon. Sortez dehors, approchez-vous  du moindre passage piétons, les automobilistes  ne se précipiteront pas comme en France pour vous écraser les arpions, mais s’arrêteront à coup sûr. Tous les maîtres qui promènent leurs chiens ramassent leurs déjections, comme on souhaiterait d’ailleurs qu’ils le fassent dans nos rues. J’ai pris l’habitude de découvrir les villes en courant. Lors des deux footings matinaux que j’ai effectués sur les bords du lac, j’ai découvert une tranquillité abordable, des bonjours sympathiques échangés avec d’autres sportifs, une sorte de réserve agréable qui change de la camaraderie bruyante qui correspond à notre tempérament plus latin. Point d’orgue : je m’étais promis d’aller voir AH dont la proximité me paraissait abordable. En effet, le lieu que je visais était à 5km de mon hôtel, une moitié de footing donc. Il m’aura juste fallu questionner deux ou trois habitants pour trouver ma route : explications précises et lentes, mais il m’a fallu m’éloigner des berges, grimper sur les hauteurs en soufflant plus fort et traverser le merveilleux petit village qui l’avait accueillie. Le lieu est magique, au sommet d’une petite colline, un endroit minuscule et serein, propre au repos éternel au milieu de la campagne. Un jardinier y a adossé ses fleurs et ses légumes le long du mur d’enceinte. Lorsque je redescends, je ressens un calme extraordinaire me traverser, sentier bordé d’arbres magnifiques, avec les rives du lac qui clapotent lentement. Ne pas penser que l’ensemble du week-end s’est déroulé dans cette apparence apathique, cependant : de retour au salon du livre, il y a foule, échanges joyeux avec des lecteurs, repas arrosé du très bon vin de Christelle C. et, dans l’après-midi, cette croisière incroyable sur le Léman, avec ceux qui m’accompagnent, en présence du capitaine Patrick qui nous a adoptés le temps de notre périple. Au final, je voulais voir Lausanne et sa région au-delà de mes vacances mais c’est un véritable prolongement de celles-ci qui m’a été offert avec cet arrêt sur image(s) (et voir également en Webcam)
(10/09/2014)

 

J’ai eu un grand article dans Le Monde, une page complète intitulée « Rencontre » et magnifiquement écrite par Catherine Simon. Grande fierté. Bien sûr, l’image est flatteuse, le « tendre et tenace », le « regard bleu gentiane », tout cela s’harmonise avec une photographie très réussie de Jérôme Sessini : j’ai les bras croisés, le blouson en cuir décontracté, appuyé contre un mur antique, un portrait à mi-corps que tous mes proches ont admiré. Mi-corps dans lequel je me reconnais à moitié. Non pas parce que l’article donne une image fausse ou incomplète, mais plutôt parce que toute représentation de soi, quelle qu’elle soit, vous échappe ; se pose la question de ce qui est vrai : l’image que les autres ont de vous ou celle que vous avez de vous-même ? Peut-être d’ailleurs que le débat n’est pas là : l’image inanimée, les commentaires les plus réalistes forment des aplats immobiles alors que le mouvement est d’habitude permanent, et pour vous-même, et pour vos proches. Autant dire d’ailleurs que le mouvement en ce moment est un peu décuplé : 2500 km la semaine dernière, Paris, Bruxelles, Châlons, Reims, Troyes, Paris encore, puis Lens, Lille et Reims à nouveau, des journées de 15 heures retours à Saint–Dizier dans la nuit ou départs matinaux, train, voiture, dans les creux (ou plutôt les moins pleins) les tâches domestiques à accomplir, la maison parcourue en tous sens et pas moins de neuf personnes ce week-end pour repartir le lundi très tôt avec 600 km de route en ce premier jour de semaine. Manque aussi dans ce portrait les cèpes de Bordeaux trouvés dans les forêts que je connais ou les huit kilomètres de marche accomplis dans la nuit de dimanche pour décompresser, bref « tendre et tenace » au sens de malléable et endurant… Manque aussi le son, la musique, les conversations, les chansons à la mode fredonnées avec l’autoradio, les entretiens menés  pour mon travail, les réunions, les paroles familiales échangées, les plaisanteries amicales, les rires divers et les rares soupirs. Que tout cela - mouvements, actions, bruits – puisse rentrer dans ce portrait à mi-corps, lui donner l’épaisseur  d’un portrait en pied.
(03/09/2014)

 

Il ne me semble pas avoir exprimé l’année précédente un hommage pour les trente ans de la disparition de René Fallet, mort le 25 juillet 1983 à 55 ans. Je me rattrape en fêtant le cinquantenaire de la parution d’une de ses œuvres, Paris au mois d’août, prix Interallié 1964 (voir Notes de lecture du 23/07/2003, mince, 11 ans déjà !). Titre et ambiance de circonstance en cette fin de vacances calme comme il y a cinquante ans, quand le héros Henri Plantin, vendeur au rayon pêche à la Samaritaine faisait la connaissance de Pat Seagrave, charmante touriste anglaise. Un film de Pierre Granier-Deferre avec Charles Aznavour dans le rôle d’Henri et Susan Hampshire dans celui de Pat avait suivi deux ans plus tard (toujours pas disponible en DVD, mais que fait la police ?) Toutefois, les héros principaux de cette bluette, plus profonde qu’il n’y paraît, ne sauraient faire oublier la mère Pampine, l’atroce concierge de l’immeuble où Henri Plantin habite. Dans le film, c’est Helena Manson, qui joue son rôle. Disparue en 1994 à 96 ans, elle excellait dans les rôles de marâtres à bouche pincée et avait tout de même incarné Héloïse Bovary, première femme de Charles dans le roman de Flaubert, adapté par Jean Renoir en 1933, excusez du peu.
Cependant il faut la verve de René Fallet pour exorciser une telle plante empoisonnée de mère Pampine : « la concierge du numéro six, la plus monstrueuse d’aspect, la plus vénéneuse d’âme du Passage. Quand un chien la voyait pour la première fois, ses poils se hérissaient malgré lui. Quand un pauvre la croisait, il se sentait plus pauvre encore, et frissonnait. ».
Mère Pampine, « posée sur paillasson comme un caca de dinosaure, comme un monticule de tripaille dans un recoin d'abattoir, une méduse ballottée là par une marée prosaïque ».
Mère Pampine, objet de toutes nos terreurs, de tous nos ressentiments : « Il l'avait tuée des milliers de fois, en rêve. Saignée, dépecée au-dessus d'un évier. D'une poubelle. D'un pot de chambre. Étripée à la fourchette à escargots. Découpée en rondelles à a scie égoïne. Écorchée à la lame Gilette, un soir où il avait un peu de temps devant lui. Ébouillantée centimètre carré par centimètre carré. Assommée - lentement - à coups de cache-col. Empalée sur un fer à souder incandescent. Lapidée. Écartelée. Guillotinée en commençant par les pieds. ».
Mère Pampine, donc, objet de nos héroïsmes de pacotille, de nos maigres courages et de nos petites victoires : « Henri, qui grimpait déjà l’escalier, se retourna, héroïque : — Parfaitement, qu’on vous emmerde ! Mme Anna Pampine, pétrifiée, se dit, l’écume à l’âme, se dit, en d’autres termes néanmoins, qu’il y avait quelque chose de pourri, hormis elle, dans le royaume du Danemark ».
Mère Pampine, parce qu’il y a tout de même une justice en ce bas-monde : « Madame Pampine ! Madame Pampine ! Plantin se jeta à la fenêtre, imité par toute la famille. Tout l’avant de la mère Pampine trempait dans une poubelle. Ses bras pendouillaient encore le long de la boîte à ordures. Monsieur Flouque surgit, en pantalon et maillot de corps, extirpa la concierge du fâcheux récipient. La face de la vieille était badigeonnée du rouge d’un lot de tomates pourries. M Snif accourut à son tour. Les deux hommes se penchèrent sur le corps. Eperdu, Plantin retenait sa respiration. Enfin Monsieur Snif se redressa et dit à l’intention de la vingtaine de têtes curieuses qui se bousculaient à toutes les fenêtres : Elle est morte. »
« La mère Pampine était morte pour de bon. Après avoir empesté à la verticale, elle ne puerait plus qu’à l’horizontale. Des ondes de joies parcouraient Plantin qui tenait enfin sa preuve personnelle et par neuf de l’existence de Dieu. »
Bref, hommage à toutes les mères Pampine du monde avec ou sans «mâchoire de bouledogue, mèche de Berchtesgaden, poitrine de vestale, port de canapé, présence de buffet, tête de lavandière, voix de stentor, allure de poissonnière. » (Faux nègres, p 313.)
(20/08/2014)

 

Dans le royaume estival de Sicile que je rejoins depuis une dizaine d’années, il y a un château auquel nous ne faisons plus attention ou presque, c’est l’Etna. Plutôt qu’un château d’ailleurs, c’est une pyramide qui déploie sa masse brune et triangulaire au-dessus de la plaine de Catane. On ne s’en soucie guère : si le lieu de notre villégiature a été bâti sur les flancs et les coulées de lave qui dominent la grande ville, nos regards portent avec naturel sur la mer ionienne en contrebas, dont le liseré bleu se confond toujours avec le ciel dans la brume de chaleur. L’exubérance du jardin nous cache aussi la vue de la montagne. Il faut passer la grille d’entrée à chaque fois plus enfouie sous la vigne sauvage pour apercevoir, à droite, dans l’alignement du chemin, la masse sombre du volcan, grise, violette, verdâtre, changeante à chaque heure du jour. Cette année, en revanche, nous n’avons pu oublier sa présence. L’Etna est entré en éruption début juillet et durant tout le temps de notre villégiature. Présence sonore jour et nuit. En effet, un cratère s’étant ouvert sur le versant Nord, les explosions éruptives se sont succédées au rythme d’une toutes les deux ou trois secondes. Le bruit ressemble à une canonnade ininterrompue, quelque chose de sourd et de puissant qui fait parfois trembler les vitres et les portes. Nous sommes pourtant à 18 km à vol d’oiseau de l’éruption en cours. La nuit, passé la grille, le spectacle est superbe, les gerbes de feu sont clairement visibles, ainsi que la lave qui dévale le flanc droit. Mais il faut se déplacer d’à peine 15 km plus au Nord pour mieux l’apercevoir, passer par les innombrables petits villages suspendus entre mer et montagne et qui semblent doués d’une énergie festive incalculable le soir tombé. Après avoir évité les fêtes diverses et variées (ici, on sort une vierge d’une église ; là, une place bordée de bars et de pasticceria anime une foule nombreuse), on quitte enfin la succession des habitations et des lumières pour déboucher dans l’ombre du volcan. La vision est alors fantastique : les explosions bondissent de la bouche du cratère avec une régularité de métronome, tandis que les rivières de lave dessinent en dessous un entrelacs rougeoyant. Et dire que nous sommes encore à 9km du lieu de l’éruption… Un soir nous avons décidé de nous rapprocher encore plus. Renseignements pris, nous avons rejoint un refuge accessible en voiture et situé à 1700 m. Là-bas, la foule des amateurs, venus, comme nous, se rendre compte, est nombreuse. La nuit va tomber mais nous sommes équipés de lampes, de chaussures de montagne et d’habits chauds. Nous commençons l’ascension en procession. Nous doublons parfois quelques passants mal équipés (en tongs !). Notre jogging quotidien dans les rues pentues du village est un atout pour cette balade pas très longue mais escarpée. Nous parvenons en haut aux dernières lueurs du jour sans avoir eu à allumer nos lampes. Nous tentons de nous isoler sur un sommet à plus de 2000 m. Le spectacle est alors magnifique : nous sommes à 3 km de l’éruption, située en face de nous à une altitude de 2500 m environ, une profonde vallée noyée d’ombres nous en sépare. Le bruit qui se répercute sur les roches, les explosions, accompagnées de jets de gaz et de pierre se succèdent à une vitesse effrénée, nous voyons la lave avancer dans les coulées.  La nuit devient totale et le vent glacial. Nous restons encore une heure sans arriver à nous détacher de cette vue si puissante, puis le froid nous chasse et nous allumons nos lampes pour redescendre. A l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes le matin suivant, le vent secoue les feuilles, des oiseaux chantent, les bruits du jour nous parviennent, amplifiés par la roche volcanique. Au-dessus de nous, un grondement diffus, très bas, et qui secoue le corps en permanence : c’est le cœur de l’Etna qui bat toujours au rythme d’une pulsation toute les deux secondes.
(13/08/2014)

 

C’est un rêve de trente ans que je viens de réaliser. Je n’ai jamais été sportif, ou du moins dans les canons institutionnels et éducatifs qui président à cet épanouissement. Traité de « président du club des billes » par mon prof d’EPS, mes résultats chétifs n’intéressaient personne et il m’a fallu acquérir une bonne dose de courage et de philosophie pour m’inscrire, par exemple, en section cross au lycée, les mercredis après-midi. Je ne garde aucun souvenir de cette époque, hormis d’avoir couru de temps à autre avec mon père autour du stade en face de chez moi. Mais j’aimais ça. Ceci dit, le peu de considération a fini par user mon opiniâtreté, le service militaire, les cigarettes et le début de ma vie professionnelle ont amoindri le peu de souffle que j’avais. Je l’ai regagné dix ans plus tard : un autre job, un amour, se sentir bien, donc retrouver l’envie de courir. C’était il y a trente ans et j’ai couru avec des collègues. Nous étions en formation pour plusieurs mois, loin de nos familles avec l’ennui à tromper quelques soirs par semaine. C’est à cette époque qu’a émergé le rêve : pouvoir courir un marathon. Je me suis acheté deux livres de conseils pour la course à pied, que je possède toujours, complètement décalés maintenant avec ces photos de coureurs en survêtement de coton ou en T-shirt avec le short en satin qui remonte dessus. Trente ans donc, et, une fois de plus, je n’ai pas été pugnace, la course à pied s’est arrêtée rapidement et les livres sont restés au placard. Pas d’immobilisme pour autant, j’ai opté pour la plongée et la piscine, entre temps fondé une famille, j’ai même écrit des livres et la course s’est transformée en jogging pour seulement quelques dimanches matins par an. Il y a cinq ans, j’ai décidé d’être plus constant. Je me suis pris au jeu et je me suis inscris à une première course qui ne dépassait pas 3,5 km. L’année suivante, j’ai tenté un dix kilomètres et l’année d’après un semi-marathon. Bref, j’en étais la moitié du rêve, ce qui me contentait largement. Le hasard m’a fait rencontrer deux personnes attachantes qui ont guidé mes pas vers d’autres chemins à parcourir et m’ont fait bifurquer des routes goudronnées bordés d’immeubles, vers des sentiers de terre en forêt et dans les vignes. Voilà : en plus des 20 km de Bruxelles que j'évoquais lors de la dernière mise à jour, cette année, j’ai découvert le trail. Deux belles expériences, un 35 km pas facile dans la boue, un 24 km, un vrai plaisir,  J’avais l’entrainement, la tentation était grande : je me suis inscrit pour un 46 km, augmenté de 1100 m de dénivelée. Ne lésinons-pas : 4 km au-delà de la distance du marathon et si on y rajoute, comme le veut l’usage, un équivalent d’un kilomètre en difficulté pour cent mètres de pente, le rêve pouvait être largement dépassé. Il l’a été, à la faveur d’un dimanche un peu pluvieux mais agréable, et même si une erreur d’interprétation de balisage a raccourci mon trajet de  presque 3 km, je reste au-delà de la distance mythique. Dire que ça a été un divertissement serait abusif, chemins de boue quand les jambes sont fatiguées, côtes raides quand les mollets semblent sur le point d’éclater, sans compter la tension de barrières horaires éliminatoires, l’obsession de bien boire et de se ravitailler. Le coup de mou entre 25 km et 33 km s’est effacé comme par magie (merci C et AL de m’avoir soutenu !) et j’ai terminé six heures et 2 mn après le départ en courant les dix derniers kilomètres, mieux : en prenant un plaisir infini à sillonner à petites foulées les sentiers de la magnifique forêt rémoise.  Bien-sûr, il est logique que ce rêve vieux de trente ans soit en rubrique « étonnements » de ces Feuilles de route : étonnement de voir comment la mécanique humaine augmentée de tant d’années tient aussi bien. Et de réaliser combien ce rêve marque une aussi longue période de pur bonheur.
09/07/2014)

 

Petite anecdote : j’ai couru les 20 kilomètres de Bruxelles il y a quinze jours. C’était prévu depuis longtemps. J’ai couru sous les couleurs de la Croix rouge (merci Pierre !) et j’ai forcément eu une pensée pour mon beau-père maintenant disparu et dont l’engagement quotidien vis-à-vis de cette organisation a duré plus de cinquante ans. Donc, c’était un dimanche, il faisait très chaud. La veille, la brussel pride avait déjà réuni la foule dans les rues et dans une atmosphère bon enfant : vive la diversité ! Ce dimanche matin, foule encore : 40200 participants exactement ! Ce qui veut dire qu’on ne se sépare jamais de cette diversité justement : des grands, des petits, des femmes, des hommes, des shorts,  des anoraks, un type pieds nus, des déguisements, et moi, avec mon tee-shirt Croix rouge, au milieu, dépassé, dépassant, bousculé, bousculant, le tout dans cette ambiance si particulière et excitante des courses. Diversité : j’apprends, en arrivant, que le roi des belges, qui courait, aussi, est à trois minutes derrière moi et s’apprête à passer la ligne d’arrivée. Dingue ! A t-il couru avec son manteau d’hermine et sa couronne ? Humour bien français, donc, mais j’avoue que j’aimerais bien que notre président se défoule également sur le bitume, ça le rendrait plus accessible (quoique le précédent…). Il fait beau, tout le monde est heureux, on se prend ainsi à rêver d’une Europe qui avance… Hélas, une semaine plus tard, il y a cet attentat dans la capitale belge (juste à côté d’où nous passions). Hélas, une semaine plus tard, il y a les résultats des élections européennes dont Bruxelles constitue le symbole… Triste retour à une réalité plus âpre… Je ne peux pourtant me résoudre au pessimisme. Après avoir vu tant de gens différents capables de s’unir pour des causes humanitaires (mon adhésion à la course Croix rouge a servi à édifier des puits en Afrique), j’ose encore croire que cet élan contribuera à édifier l’Europe, pas parce qu’on en a besoin, mais pour s’ouvrir aux autres, vraiment.  Et vive le roi !
(04/06/2014)

 

Liste des infimes changements, mais profonds :
Je n’ai plus envie d’Internet.
Je laisse éteint l’ordinateur de bureau pendant des jours.
Je stagne au niveau 102 de Candy Crush.
Je cours beaucoup.
Je regarde moins mes montres.
Je réponds à mes mails par Ipad.
Je m’ennuie facilement.
Je roule beaucoup en écoutant de la variété très mode.
Je considère la télévision comme un monde martien.
Je suis aimable aisément.
J’aime travailler.
J’ai horreur du mot retraite et de ses dérivés.
Je dis épicerie à la place de supermarché.
J’aime parler.
Je pense que je suis plus attentif aux autres.
Je mets à jour moins souvent ce site.
Je ne me sens coupable de rien.
Je suis très fier de mon futur livre.
J’aime toujours écrire.
Je suis plus heureux qu’il y a un an.
Peut-être pas après tout.
En tout cas moins grognon.
J’ai peur de vieillir.
Je voudrais mourir comme ça d’un coup.
Mais à cent vingt ans.
Je voudrais voyager.
J’aime partir sur un coup de tête.
J’aime aimer.
J’aime dire que j’aime aimer.
J’aime écrire pour ne rien dire.
(07/05/2014)

 

Griotte : je ne crois pas avoir déjà cité ce prénom (si juste une fois en Etonnements du 25/09/2012), un prénom de chat bien entendu, une petite minette apparue bien avant que je me colle à mes Feuilles de route, printemps1998, Internet balbutiait, moi aussi et je n’avais encore rien publié. Griotte, donc : si je prononce ce prénom de chat, c’est parce qu’elle n’aura plus le loisir de l’entendre, de venir en frétillant attendre sa pâtée devant le frigo. Une courte et brutale maladie a eu raison d’elle : il a fallu se résoudre à l’emmener chez le vétérinaire pour adoucir ses derniers instants. Elle repose là où ses congénères sont depuis longtemps mêlés à la terre. Pelote, précédente chatte, toute noire et au caractère de cochon, disparue au même âge vénérable, tandis que Griotte, qui savait être têtue, était du genre calme. Il y a aussi les poissons rouges là-bas, comme celui dont l’enterrement a fait l’objet d’une nouvelle de Bestiaire domestique. Griotte d’ailleurs figure aussi dans ce recueil, on peut lire page 104 que « son pelage reste ocellé comme celui d’une panthère, fourni et soyeux ». J’ai toujours en projet de refaire un deuxième tome de bestiaire, j’ai déjà plein d’anecdotes nouvelles. Griotte, en son dernier jour, mériterait à elle seule un hommage. Pour raconter notre tristesse bien sûr, mais aussi les circonstances, les coups du sort, les hasards : pourquoi faut-il que ce soit par exemple ce jour où je vais héberger un musicien classique, contrebassiste solo dans un orchestre national ? Devinera-t-il que devant la fenêtre du studio qui va l’héberger un enterrement de chat a eu lieu quelques heures plus tôt ? Jouera-t-il une aubade improvisée dont les vibrations parviendront jusqu’au chat ? Saura-t-il que j’ai transplanté pour garnir la tombe un peu de muguet tout fleuri de chez mon beau-père, disparu lui aussi il y a moins de quinze mois ? Et pourquoi alors que je l’emmenai chez notre vétérinaire je suis passé devant cette salle des fêtes où j’ai tant ri la veille à l’occasion d’un spectacle. Je sais que les prochains jours avec le Printemps de la musique, il y aura aussi beaucoup de joies, d’émotions comme toutes celles que j’ai photographiées la quinzaine précédente (voir en Webcam). Rires, larmes : notre vie est étonnante, elle vaut la peine (au sens littéral du chagrin).
(22/04/2014)

 

Je ne sais pas si cette expression est régionale, j’ai souvent entendu mes proches affirmer à propos de quelqu’un qui ne tient pas en place : il a la bougeotte. Sous entendu, on ne peut rien y faire, c’est comme ça. Rimbaud avait la bougeotte. Je pense que j’ai aussi la bougeotte à ma manière. Je ne déménage pas tous les quatre matins, j’habite dans la même maison depuis plus de vingt ans, je travaille avec régularité dans le même métier et même l’écriture s’apparente à un exercice constant. Chez moi, la bougeotte se manifeste autrement, d’abord par une peur viscérale de l’ennui, du désœuvrement. Donc, bougeotte : aller vers les autres, aller courir, aller et venir : circuler, il y a tout à voir et quand tu aimes, il faut partir, disait Blaise Cendrars. La bougeotte est aussi une question de calendrier. Après une fin d’hiver poussive et tiède, voilà que surgissent les invitations de toutes parts, en même temps que s’éclatent les primevères dans mon jardin, les jonquilles et les coucous dans les bois où je cours, puisque j’ai la bougeotte. Certaines de ces invitations (presque toutes) sont prévues de longue date. Ainsi, les rencontres Interbibly, très bien organisées par Johannie Closs, me font voyager à travers cette Champagne que je connais et que j’apprécie : déjà les lycées de Reims, Marc Chagall et Colbert m’ont accueilli. Dans ce dernier j’ai même eu la surprise de revoir en la personne du proviseur un copain de collège. Vendredi prochain, ce sera Epernay, puis, une semaine plus tard, Charleville. Joie d’échanger avec les lycéens au moment où s’ouvre le monde : on en a, je le crois, mutuellement besoin en ces périodes hésitantes… Champagne et Ardennes, donc, parcourues en tous sens (voir Rimbaud espace public en Webcam, c’était jeudi dernier), la plupart du temps, c’est pour le travail, je ne compte plus les visites à Châlons et surtout Reims. J’y ai rajouté des loisirs depuis quelques mois : courir dans les vignes, là où ça grimpe vraiment. Pour exemple, grande fierté pour moi d’avoir terminé le trail de la montagne de Reims, 35 km et 1000 m de dénivelée, tout de même. Il y en aura d’autres, l’année est sportive puisque j’ai la bougeotte. Demain, je pars à Paris, j’y étais aussi la semaine dernière, jeudi, je serai dans un lycée à Vesoul, ce week-end je serai en Belgique et le mois prochain je participerai au 20 kilomètres de Bruxelles, via l’équipe de la Croix Rouge : d’ailleurs, je me suis engagé à collecter des fonds J, c’est ici  http://20km.redcross.be/fr/login.php?firstRun=true
Vive la bougeotte !
(01/04/2014)

 

La boue, brune, grise, onctueuse, compacte, en boulettes, en pâte à modeler, une marne bleue, un schiste émietté, de l’argile monstre, des flocons de tourbe, un bourbier mauve, une fange de sous-bois, un cloaque de racines, un limon de feuilles, une cavalcade de flaques, un marécage de lumière : voguer sur des ornières, traverser des lagunes, enjamber des troncs, franchir des trous, crever des bosses, passer des creux. Respirer, souffler, courir, bondir, cabrioler, gambader, humer des feuilles attroupées, sentir des sables émouvants.
Puis plus la force, se traîner, tarder, vagabonder, errer, divaguer.
La boue, alors, où que l’on soit, constante, une amie, un parfum. Des chants d’oiseaux descendent le long des troncs, glissent à terre, s’enfoncent, se mêlent à la vase, dansent avec les grenouilles. Le chemin, grande voie, petit sentier, trace d’herbes, coulée d’émeraude, vernissée de chocolat, pavée de cacao, truffée de la tentation de s’y rouler. Le soleil, taches de lumières, éclats d’or, fils d’argent, mercure des ombres, filtre des branches, s’y confondre, s’y diluer, s’y perdre : plus de mots.
Si, un seul : bonheur.
Reprendre : voguer, traverser, enjamber, franchir, trotter, galoper, cavaler, marcher, courir. Par-dessus tout, l’odeur aimée de la boue, mêlée au souffle. Derrière moi marquent mes pas : cinq doigts d’ours. Quel est cet animal ? dira le chasseur en les examinant.
(19/03/2014 – pour AL et C)

 

Les bonhommes de neige n’ont pas éclos cette année et la semaine du blanc est terminée depuis longtemps dans les supermarchés. On guettait, nez en l’air, un regain de l’hiver entre deux averses de pluie et une extrême douceur et c’est le printemps qui s’est annoncé : jonquilles et pâquerettes avec un mois d’avance, les géraniums, que je laisse d’habitude dehors et qui gèlent, repartent hardi petit, j’ai taillé mes rosiers sans avoir eu l’impression d’une trêve hivernale. Pareil pour Feuilles de route, le temps de se retourner et cinq semaines ont passé depuis la dernière mise à jour. Je décroche d’Internet avec un plaisir semblable au fumeur qui vient d’arrêter, chance à la vie réelle, celle qui vous bouffe à l’os, qui me comble et suffit à remplir mes journées, plus beaucoup de temps pour le reste. La vie réelle est difficile à quantifier, impossible de savoir ce que je fais de mes journées sans un effort de mémorisation intense, c’est probablement ainsi qu’elle est la plus belle. Ce que je fais ? Courir dans les bois, travailler avec entrain, ne rien faire avec passion, rire en continu, écrire aux éclats, rencontrer toutes sortes de gens, dormir bien, rêver beaucoup. Les lieux ? Un week-end dans le Doubs, un autre à Bruxelles, quelques photographies attestent de ce temps qui passe si vite (C’est en Webcam). Et justement, parce que le temps passe vite, je retourne à ma vie réelle, ne m’en voulez pas.
(12/03/2013)

 

 Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, un temps proche de Nizan et de Sartre, un temps et une maison. Cette maison a abrité plusieurs générations, parents devenus grands parents et même arrière-grands-parents. Home, suite d’hommes et de femmes, avec ce que ça implique comme tripotée d’enfants, cousins et les images qui vont avec : un jardin à la Doisneau, une cuisine à la Cartier-Bresson, des sourires épanouis, des rires visibles entre moulin à café et linge étendu, des chagrins et des pleurs aussi. Un jour, parce que c’est comme ça, le dernier habitant disparaît. C’était il y a tout juste un an. La maison est là, solide, immortelle : qu’on la vende et que d’autres en profitent. Seulement voilà, nous sommes au temps d’aujourd’hui. D’abord, il faut faire un diagnostic immobilier, pourcentages de plomb, présence d’amiante, murs, fenêtres, sols, extérieurs, tout y passe. Et tant pis si les chiffres mentent : la consommation de chauffage estimée est le double de la réalité. Ensuite, il faut trouver des acquéreurs. Suspicieux bien entendu, les acquéreurs, perdus dans les vingt pages du diagnostic, ils visitent la maison, elle plait, mais on leur a dit, il faut du double vitrage partout, il faut doubler les murs, il faut des normes, électricité, eau, gaz, refaire le toit, la charpente. Défilé d’entreprises forcément intéressées, hommes, suite d’hommes de l’art divers et variés. On a beau montrer des factures, des garanties, évoquer le confort de cette maison habitée sans relâche depuis près d’un siècle, entretenue, suivie : rien n’y fait. A la limite, en plus des tracasseries dignes de la vente d’une demeure princière, si nous consentions à baisser le prix au niveau d’un cabanon de jardin, faudrait voir, peut-être que… Personne ne se pose la question de la valeur des souvenirs, quatre générations traversées, ça vaut combien, à combien sommes-nous prêt à brader celles-ci, et vivre le reste de notre vie en passant devant en se disant à chaque fois : ah oui, c’est la maison de famille, celle vendue pour une bouchée de pain. Et retirer d’ailleurs pour la deuxième fois le pain de la bouche des gens modestes qui se sont serrés ici la ceinture pendant quatre générations pour continuer à l’améliorer et la rendre habitable du mieux possible. Nous avons changé d’époque, le temps n’est plus aux rires insouciants d’une famille populaire entassée dans deux pièces au sous-sol, home : suite d’hommes et de femmes appelée famille, suite et maintenant cassure : rire d’accord, mais dans le confort et l’espace, se réjouir derrière des fenêtres PVC, s’esbaudir sous des normes européennes, arborer un contentement économe et mesquin, une hilarité triste et programmée, remboursable pendant trente ans en rictus mensuels. Au tout début du XX° siècle, à l’époque des premières années de joie de cette maison, le philosophe Bergson a bien montré que le rire (et le bonheur par contagion) est à l’inverse de la vie prévisible et sécuritaire, il arrive par surprise, dans l’instant, dans l’action, il n’est pas normé, ni diagnostiqué. On nous dit, c’est la crise, en tout cas, ce n’est pas une crise de rire, c’est sûr.
(05/02/2013)

 

La nouvelle de Noël, c’est la découverte d’Internet et de l’ordinateur par mes parents, surtout mon père. Octogénaires encore détenteurs d’un poste téléphonique S63 à clavier et d’un Minitel qui n’a jamais servi, la technologie des télécommunications me semblait s’être arrêtée avec eux au seuil des années 80. En réalité, c’est surtout ma propre perception que j’ai d’eux car depuis longtemps un portable les accompagne et lire des SMS leur est devenu une tâche naturelle. Mea culpa, je n’ai pas su distinguer leur envie de technologie. Bref, j’ai découvert qu’ils s’étaient munis d’une offre adaptée avec Livebox et ordinateur portable dernier cri. Derniers cris, oui, quand il a fallu installer tout cela, car tout de même il faut être un peu habitué pour se dépêtrer des différents branchements et codes d’accès. J’ai réussi (pas facilement, en appelant la hot line) et, enfin, nous avons pu nous connecter à Internet. A partir de là, nous étions sur la planète Mars : mon père n’a jamais utilisé un clavier, ni une souris et c’est à moi qu’échut (j’en suis très fier) le privilège de guider ses premiers pas dans l’espace. Premier enseignement : lui apprendre à revenir à la maison, soit vers l’écran originel. Deuxième enseignement : recevoir et envoyer un mail. Troisième enseignement : aller dans un moteur de recherche. Et là, mon père m’a épaté : C’est moi qui fait, a t’il dit saisissant derechef le clavier pour y taper un mot. Ce premier mot de sa toute neuve carrière d’internaute a été « Zenica », sa ville natale, voisine de Sarajevo en Bosnie et qu’il n’a jamais revue depuis la deuxième guerre. Grande émotion pour moi de le voir précautionneusement chercher chaque lettre sur le clavier pour y saisir ce nom caché depuis plus de soixante-dix ans. C’est cet instant précis que je veux retenir : six lettres, le poids retenu du rêve.
(29/01/2014)

 

Le journal local vient de donner les statistiques de 2013 de la DDT (pas l’insecticide, mais la direction départementale du territoire) : on y apprend, par exemple, le nombre d’attaques d’animaux, grands canidés ou loups, sur le bétail ou autres, dans le département. Ainsi, dans un canton, une étrange agression a été répertoriée au printemps… sur un kangourou ! Plus extraordinaire encore, il n’est pas exclu que le marsupial ait été dévoré par un loup, puisqu’il est maintenant incontestable (voir dans cette même rubrique, ma note du 17/09/2013) que le canis lupus a élu domicile dans nos forêts profondes. Autant ma surprise était déjà grande d’apprendre qu’on ne pouvait plus se promener tranquille habillé en chaperon rouge dans les bois, autant ma bobinette fut déconfite de savoir qu’un wallaby de Bennett errait dans les mêmes parages. Sur le coup, j’ai pensé que le kangourou était dans un enclos, la mode des animaux exotiques ayant parfois essaimé quelques lamas et autres élevages de bisons dans les campagnes environnantes. Mais, renseignements pris, il s’avère que des wallabys de même variété se sont échappés d’un parc zoologique dans les années 70 et coloniseraient le sud de la forêt de Rambouillet. De là à imaginer une migration de deux cents kilomètres, presque rien pour ces animaux sauteurs, c’est tentant. Bien entendu, c’est très improbable… de même qu’on a prétendu longtemps que le retour du loup vers la capitale était impossible, il s’en approche pourtant. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est si le loup a apprécié ce changement de festin au lieu de son traditionnel plat de brebis, auquel cas, il est à redouter qu’il entre dans Paris en remontant par la vallée de Chevreuse, à moins qu’il n’opte pour  un menu à la carte au zoo de Vincennes, dont la réouverture est imminente. Quoi qu’il en soit, pour moi qui envisage de me lancer dans des courses pédestres en pleine nature, non seulement, il va falloir que j’apprenne à courir plus vite que le loup, mais aussi que je sois capable de sauter comme un kangourou, ce qui me sera utile dans les parties de saute-mouton avec les aimables rhinocéros qui paissent tranquillement dans nos pâtures.
(22/01/2014)

 

Aimer le lundi matin, aimer le réveil à 7h03, aimer la réunion téléphonique de 9h15 (précise), aimer la cantine, aimer Châlons ou Reims, aimer travailler, aimer repartir, aimer rédiger la mise à jour de Feuilles de route, aimer dormir, aimer le mardi, aimer le réveil à 7h15, aimer ces rendez-vous de boulot rapprochés, aimer prendre une heure et aller courir, aimer revenir, aimer poster la mise à jour de Feuilles de route, aimer dormir, aimer le mercredi, aimer le réveil à 7h03, aimer travailler à distance, aimer téléphoner en chaussons, aimer faire des lessives, aimer partir pour Arras, aimer les sourires en arrivant, aimer causer, aimer l’hôtel de Lezennes, aimer dormir, aimer le jeudi, aimer le réveil à 7h30, aimer souhaiter la bonne année, aimer mes collègues, aimer discuter, aimer rouler 300 km, aimer arriver tard, aimer ne plus avoir le courage de, aimer dormir, aimer le vendredi, aimer le réveil à 7h03, aimer courir dans les bois 16 km, aimer téléphoner en chaussons, aimer préparer des endives au jambon, aimer organiser le boulot de la semaine prochaine, aimer reprendre F (même si c’est difficile), aimer une bonne bière, aimer regarder la télé, aimer dormir, aimer le samedi sans réveil, aimer acheter le pain en robe de chambre, aimer la superette du quartier, aimer la bibliothèque au-dessus de la superette, aimer préparer du porc au soja, aimer reprendre F, aimer même si ça décourage, aimer ce concert de Mozart group dans une salle pleine à craquer, aimer parler, aimer rentrer heureux, aimer dormir, aimer le dimanche sans réveil, aimer toi, aimer prendre le petit déjeuner en écoutant la symphonie du nouveau monde, aimer préparer le chou et la saucisse de Morteau, aimer aller courir 8 km avec toi, aimer ce froid, ce soleil, aimer manger, aimer cet edelzwicker, aimer le café Moka, aimer rédiger cet « aimer » d'une semaine.
(15/01/2014)

 

Depuis 2009, à la manière des plus éminents notulographes, Philippe Didion en tête, je note rituellement dans des fichiers Excel l’ensemble de mes joggings (plus de 600 lignes quand même), et donc, comme tous les ans, j’ai additionné les entrées de 2013. A ma grande surprise, moi qui avais pensé avoir été moins régulier cette année, je suis tout de même sorti 152 fois, presque un jour sur 2 donc et j’aurais accompli au total 1257 km, sensiblement pareil qu’en 2012 (voir, dans cette même rubrique,  le 16/01/2013). Ce qui me donne l’impression d’avoir été moins régulier, c’est peut-être parce que j’ai varié les entrainements : au total, j’aurai couru « que » 871 km, le reste a été de la marche rapide (7km/h tout de même). Et puis, grand plaisir que mon épouse m’accompagne de plus en plus (elle aura cumulé plus de 500 km et accompli des parcours de plus en plus long en course à pied). Bref, sans s’en rendre compte, il nous arrive de courir après une interruption de quinze jours, trois semaines, sans ressentir la moindre perte de souffle ou des difficultés musculaires. Les défis que je me suis lancé cette année sont restés dans la limite du raisonnable : abandonnée l’idée d’un marathon, mais je m’étais fixé de courir un « semi » en moins de deux heures, pari tenu ! ( le même soir, j’ai marché 8km, histoire de remettre les muscles en place…). Pour 2014, la même originalité présidera à ce bonheur de la course à pied : alternance marche et jogging avec, en plus, d’autres défis : être plus cool, moins le nez sur le chrono, plus dans la sensation. Pour cela, je vais probablement varier les parcours, jusqu’ici essentiellement constitués de routes et de plat (sauf en Sicile !) : grande envie de m’initier aux trails et j’ai promis à une amie de l’accompagner au printemps dans une course similaire vers Epernay, à travers des chemins de vignes (euh, pour le circuit de 35 km on verra, hein ?). Pour l’instant, je me suis équipé d’une montre GPS, histoire de compter les tours et les détours dans les bois, mais surtout de chaussures dites « minimalistes », qu’un ami m’a fait découvrir. Sensations garanties, éclats de rire aussi à se voir ainsi chaussé comme un ours, mais au final impression très agréable de courir pieds nus, de redécouvrir , depuis quinze jours, une plante des pieds, des orteils et des muscles que je croyais avoir oubliés.  Aucun souci d’adaptation, distance et vitesse sont redevenues identiques mais ceci dit, à chacun ses sensations, et pas question de devenir un adepte exclusif du barefoot et de me trimballer avec des pieds de gorille en toutes circonstances, l’alternance entre chaussures traditionnelles et minimalistes restera d’actualité.
(08/01/2014)