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Notes d'écriture

 

Le précipité des jours, c'est une formule qui me paraît adaptée à la bousculade du moment. Les activités, associatives notamment, ont fortement rempli mon calendrier en élaboration de programmes et réunions diverses (je deviens en juillet président pour un an d'un club de 27 membres avec une activité importante). Mais c'est aussi du côté de l'écriture que les choses se sont accentuées. D'où l'inscription dans cette rubrique.
J'ai même dû surseoir à la correction des épreuves pour la réédition de La réserve, prévue en septembre, tant j'ai du mal à tout accomplir. Les trois ateliers d'écriture menés de front chaque semaine provoquent il est vrai une charge de travail importante. Il faut en effet compter deux à trois fois plus de temps en préparation diverses pour une séance. Bref, je passe à peu près 4 jours à tout organiser chaque semaine et encore, en me dépêchant. J'ai par exemple gardé 200 photos et monté cinq petits films chacun pour l'atelier de Chaumont à partir de 160 séquences tournées pendant nos ateliers. A la fin de l'atelier, il me faudra encore réduire l'ensemble de moitié pour en agglomérer un résumé acceptable. Malgré le travail occasionné, ce matériel est précieux et fait valeur de témoignage. Je remercie d'ailleurs grandement les photographes et les vidéastes requis à chaque séance pour ces traces d'habitude assez rares. En ligne, toujours, les journaux des ateliers pour Chaumont et Bar-le-Duc.
En parallèle, il a fallu que je prépare une conférence maintes fois repoussée, que je réfléchisse au livre que j'ai promis à mon éditrice et mille autres choses encore. On m'a sollicité pour donner mon avis sur la réorganisation en cours de ma ville et il m'a fallu fouiller dans les archives de mon premier roman Central. L'impression d'une course sans cesse, épuisante (je n'ai plus le temps de courir pour de vrai d'ailleurs), je passe d'une activité à l'autre, avec toutefois l'intime conviction de préparer les mois à venir, qui seront évidement, tous aussi intenses.
(24/06/2021)

 

J'avais été sollicité fin 2019 pour animer un atelier d'écriture à Bar-le-Duc. Les modalités était restées floues ainsi que le public concerné. Puis, au printemps 2020, nous l'avions programmé dans un Centre social. Il devait se tenir juste après celui que j'avais animé avec des migrants mineurs dans ma ville. Bien-sûr, le coronavirus a tout remis en cause. Au fur et à mesure des espoirs de reprise d'activité, nous projetions à nouveau cet atelier. L'organisateur contactait derechef les structures participantes, réservait des salles, des créneaux, toute une coordination qui échouait à chaque fois avec la reprise des contaminations. Enfin, planifiée en ce début de printemps, la dernière élaboration a tenu.
Entre temps, le projet avait évolué, ce n'était pas un, mais deux ateliers que j'animerais, un le matin à la médiathèque et l'autre l'après-midi au centre social, bref une journée complète et quand on sait que la préparation et le suivi requièrent deux fois plus de temps, j'étais un peu inquiet avant d'entamer vendredi dernier les premières séances, l'atelier hebdomadaire de Chaumont me prenant aussi pas mal de temps depuis quelques semaines.
Le jour J venu, avec le nécessaire couac du début, nous nous sommes retrouvés à deux participantes seulement à la médiathèque, mais qu'a cela ne tienne, la séance n'en aura été que plus productive pour ces deux dames, l'une syrienne et l'autre réunionnaise.
L'après-midi, en revanche, au centre social, les participants prévus étaient tous là, sept au total, venus d'horizons différents, des français modestes, habitués du lieu, un stagiaire de l'école de la 2ème chance, un ressortissant du Bangladesh, une jeune maman albanaise. Et là, miracle ! Tout ce petit monde s'entend à merveille... J'avais pris soin d'apporter un globe et un atlas, où, comme ce matin, chacun a pris soin de montrer son pas d'origine et sa ville sur une carte, histoire de faire connaissance. La suite en a été facilitée, à l'aide des cinq sens (vue, odorat, goût, toucher, ouïe), j'ai demandé à chacun de raconter un souvenir d'enfance. Passé le moment (magique pour moi, à chaque fois) où chacun reste suspendu au-dessus de sa feuille à remplir, tous se sont lâchés, ont vaincu les peurs scolaires (l'orthographe, le manque de vocabulaire). L'occasion de belles réussites, comme Christophe, le jeune stagiaire qui nous gratifie d'une anecdote drôle, rédigée d'un trait et racontée en souriant malgré son apparente réserve de départ, comme Ahmed, qui écrit des maximes philosophiques en anglais et que nous traduisons tous deux, ou comme l'incroyable maîtrise du français de la jeune albanaise, qui parle couramment, anglais, allemand, italien ainsi que plusieurs langues des Balkans. Comme pour l'atelier de Chaumont, dont je complète au fur et mesure le journal de bord, j'ai créé aussi un journal pour les deux ateliers de Bar-le-Duc.
(03/06/2021)

 

Après le bel atelier de 2019 et 2020 animé au bénéfice des migrants mineurs de ma ville, l'idée de reproduire de telles séances culturelles s'était posée. Cette fois-ci, toujours avec l'association Initiales, c'est à Chaumont, à 70 km de chez moi, que l'aventure est renouvelée. Et les migrants ne sont plus des mineurs, mais de jeunes adultes demandeurs d'asile, hébergés par l'intermédiaire du centre d'accueil CADA, le tout en lien avec l'AATM, l'association d’Accueil des Travailleurs et des Migrants : voilà un exemple de mille-feuille social, mais très efficace, qui aboutit à la présence de huit Afghans et d'un Somalien pour la toute première séance. Mais avant, il aura fallu compter avec les reports dus à la pandémie, obtenir l'accord officiel de la préfecture et autres tracasseries.
Tout cela, c'est sans compter l'acharnement d'Edris, le directeur pédagogique d'Initiales, capable de déplacer des montagnes.
Donc voilà, première séance : huit Afghans, un Somalien... J'interviens avec le dynamique musicien Vincent Bardin et l'idée de départ est de construire quelques chansons en compilant des textes qu'ils pourraient écrire, et eux même scander à l'aide d'instruments géniaux que Vincent leur propose de fabriquer. Simple et alléchant comme programme, non ? Sauf qu'à part un ou deux, nos participants parlent très peu français ou anglais, et écrivent encore moins...
Pas question pour moi de leur narrer Rimbaud comme exemple... Nous pouvons tout juste expliciter quelques mots, les noter, et nous apercevoir qu'ils les recopient très lentement mais avidement. La première séance se déroule en tentant de cerner quelle est leur compréhension de notre langue : à la question « j'aime le foot », on obtient l'unanimité : allons, tout n'est pas perdu, c'est un excellent début !
Nous avons choisi volontairement un atelier culturel ramassé dans le temps : dix séances avant fin juin, cela permet de garder pour eux le souvenir d'une séance hebdomadaire sur l'autre. Nous groupons même deux séances en une journée. Pour garder une trace j'élabore un journal, nous planifions les séances avec Vincent (la veille pour le lendemain, tant il est difficile de se projeter dans le résultat attendu), bref, je retrouve la même griserie qui m'occupait avec l'atelier des migrants mineurs de ma ville lorsque nous élaborions nos séances avec Maud Clément : voir le film récapitulatif.
En parlant de film et de photos, là aussi, c'est un excellent support de progression et une manière très concrète et dynamique de garder des traces : alors que nous en sommes à la cinquième séance (déjà), je dispose d'un fond de séquences et de clichés impressionnant, grâce aux accompagnatrices des structures participantes que j'ai chargées de cette tâche.
Je suis ainsi plongé dans un « atelier culturel » qui est le terme que je préfère, puisque nous échangeons beaucoup sur nos cultures d'origine : je sais maintenant compter en Dari et en Pachto ! Mais en même temps, cet « atelier » s'apparente à un « cabinet de curiosité », un « ouvroir », un « chantier » permanent ou tout semble de bric et de broc : peu importe, je tiens le pari que nous allons nous y retrouver et enfin chanter ensemble leur propre production.
(20/05/2021)

 

 

Cinéma et littérature, j'avais jusque là peu fait le lien, même si Philippe Claudel ou Marguerite Duras, à la fois romanciers et cinéastes, et Faulkner ou René Fallet en scénaristes, attisent depuis longtemps ma curiosité pour ces deux formes d'art. Et puis un premier projet d'adaptation pour Retour aux mots sauvages resté dans les limbes m'a laissé sur ma faim. Il m'a fallu attendre 2016 et un contact avec le réalisateur Sylvain Desclous qui a aimé l'univers de la vente d' Ils désertent  pour que mon intérêt pour le cinéma se concrétise à travers ma participation en tant que caméo dans son film Vendeur avec Gilbert Melki et Pio Marmai dans les rôles principaux : j'en ai d'ailleurs fait une note d'écriture le 13/06/2016.
Or, si on lit bien cette note, je cite aussi Florence Vignon qui remporta avec Stéphane Brizé le césar de la meilleure adaptation pour Mademoiselle Chambon du regretté Eric Holder (en Note de lecture le même jour, 13/06/2016) : ce n'est pas par hasard. Depuis déjà 2 ans, j'ai signé en 2014 avec elle et la productrice Juliette Hayat un contrat d'adaptation pour justement Ils désertent.
Mais je sais maintenant depuis ma brève expérience de silhouette parlante dans le film Vendeur combien le cinéma est une chose complexe et difficile à mettre en branle. Il faut avant tout réunir les fonds nécessaires, convaincre des partenaires. Les années qui suivent sont ainsi consacrées à la question pécuniaire et je reçois de temps en temps des avenants à signer car un nouveau producteur se rajoute au projet : wait and see...
Et puis, alors que la pandémie a mis au point mort toute l'activité des cinémas, les choses semblent s'accélérer dès la fin 2020, de telle façon qu'on m'envoie bientôt le scénario et que le tournage est dors et déjà réservé pour le printemps. Le scénario m'enchante : je n'en attendais pas moins ayant vu la très belle adaptation de Mademoiselle Chambon rédigée sous la plume de Florence Vignon. Là, cependant, il s'agit de son premier film en tant que réalisatrice. Je lui fais part de mon enthousiasme : autant l'écriture est dévolue à l'intimité de la langue, aux effets de style et de langage, autant le cinéma est là pour plonger le spectateur dans l'illusion visuelle : l'histoire prend corps, mon livre devient vivant et d'une belle manière !
Et je mesure combien cette tension est travaillée différemment : tout se met en place dans l'esprit avant de se transposer dans l'espace mouvant du cinéma. Si l'écriture peut demeurer un travail solitaire du début à la fin, rien de tel au cinéma : scénario, repérages, lieux, castings, acteurs, comédiens, techniciens, scripte, toutes ces professions qu'on dit « intermittentes » doivent s'assembler et cela nécessite une organisation extraordinaire : chacun doit connaître son rôle, sa mission au jour J et pour un temps limité : chaque jour de tournage coûte cher et tout est minuté.
Florence Vignon a eu la gentillesse de m'inviter ainsi que mon épouse à une journée de cette « échappée belle » (qui est le titre retenu du film). C'est d'autant plus généreux que l'activité de la réalisatrice est débordante : nous sommes au vingtième jour sur le seul mois que comptera le tournage. C'est aussi le dernier jour de l'acteur principal, Jacques Gamblin et pour moi "un premier jour du reste de ma vie", pour parodier le titre du film-culte (n'est-ce pas, Catherine) dans lequel il joue admirablement.
C'est en effet, une grande joie pour moi : j'avais en effet en secret formulé le souhait que ce formidable comédien puisse incarner le vieux VRP de mon livre : vœu exaucé ! L'homme au demeurant est très sympathique et attentif : nous avons un bel échange autour d'Ils désertent, qu'il a lu et beaucoup apprécié, ainsi que Zita Hanrot, qui m'aborde d'une manière vive et joyeuse, et qui lui donne la réplique dans le rôle de sa responsable des ventes.
Nous passons ainsi presque dix heures sur place dans l’enchantement permanent que donne la répétition pointilleuse des scènes auxquelles nous assistons. Au final, journée merveilleuse, merci à tous et merci à toi Carole d'avoir partagé chaleureusement ce projet chez Fayard depuis 7 ans.
(07/05/2021)

 

Dans A la ligne (note de lecture cette semaine), Joseph Ponthus a raconté son quotidien d'intérimaire dans une conserverie de fruits de mer, puis dans un abattoir. L'auteur a donné au sujet de ce beau livre, très remarqué, de nombreux entretiens. Les extraits que j'ai choisis expriment son rapport à l'écriture. Comme pour Cora dans la spirale, de Vincent Messager (note de lecture du 23/03/2021), c'est un livre que j'aurais aimé relater dans ma thèse, soutenue en 2017, mais ces ouvrages ont été publiés plus tard, ce qui prouve au moins la vivacité de la littérature du travail.
A la ligne, donc, mais hélas point final aussi : Joseph Ponthus est mort le 24 février dernier à seulement 42 ans.
Extraits d'entretiens pour France Culture :
« Dans ce texte, j’ai cherché à rendre au plus juste dans l’écrit, la manière dont on pense quand on est sur une ligne de production. Quand on est à l’usine, les pensées vont très vite, et pour rendre compte de cette vérité, il fallait que je retourne à la ligne constamment, et c’est évidemment un double sens qui a imposé un titre au livre assez rapidement : retourner à la ligne de production et retourner à la ligne dans l’écriture et dans les chapitres. »
« Je n’écris pas « pour», j’écris « parce que ». J’écris, parce que je dois consigner ce qui m’arrive, je ne vais pas à l’usine dans une démarche d’écriture, j’y vais pour gagner des sous, parce que je n’ai pas le choix, sans idée préconçue, juste pour vendre la force de mes bras. Mais quand on débarque à l’usine, c’est d’une telle violence et en même temps d’une telle organisation assez fascinante, qu’il a fallu que je réfléchisse là-dessus, et que j’essaie d’en faire quelque chose de beau, de manière littéraire, pour ne pas sombrer dans l’enfer de la machine. Au départ, j’écris pour moi, pour me sauver. »

Pour CQFD, propos recueillis par Émilien Bernard :
« Dès ma première semaine d’embauche, j’ai commencé à rédiger des passages en rentrant à la maison, l’après-midi ou le soir selon mes horaires, quand je n’étais pas trop K.-O. Mon objectif était d’écrire de manière similaire à celle dont fonctionnaient mes pensées quand j’étais au boulot.
À l’usine, tu es confronté à la question de la cadence, soit la production imposée par l’usine. Tu as une minute pour faire la tâche qu’on te demande. Par exemple serrer vingt boulons. Au départ tu ne connais pas le geste et tu es maladroit, donc tu ne fais que quinze boulons à la minute. C’est le copain qui est derrière qui doit rattraper les cinq manquants. Car la chaîne avance inéluctablement. Mais une fois que tu arrives à effectuer le bon geste, à faire corps avec l’outil, ou la machine, tu peux le faire en, par exemple, quarante-cinq secondes. Il te reste plus ou moins quinze secondes de “libre”. C’est là que tu as le temps de penser. Et moi je songeais à des bouquins, des poésies, aux phrases que j’allais écrire le soir en rentrant.
C’est ici que la question du rythme littéraire s’est imposée. Parce que je voulais écrire sur ces quinze secondes de liberté. Si j’avais choisi de m’adapter au rythme régulier de l’usine, une tâche par minute, alors j’aurais écrit en vers réguliers, de type alexandrins. Mais mon rythme à moi était différent, puisque je luttais contre la cadence, avec des irrégularités, des fois cinq secondes, des fois dix ou quinze. Je ne pouvais donc écrire qu’en vers libres. 
L’usine est le personnage principal de mon livre. Un peu comme Ivo AndriC racontait l’histoire de la Bosnie à travers son Pont sur la Drina (1945). Mais pour cela il faut ruser, prendre ton sujet de biais. Cette masse d’acier, de mort, de souffrance, tu dois l’aborder par des moyens détournés : les collègues, les moments volés, les pauses grattées, les micro-solidarités, les petites récups. Parce qu’il est impossible de vraiment décrire un univers où tu te fais bouffer, ces fragrances de peur, de merde, de métal. Si l’usine est vivante, c’est seulement par les ouvriers qui bossent à l’intérieur chaque jour. »
Je me suis fait virer de l’abattoir le jour où j’ai envoyé des exemplaires du livre à l’agence d’intérim et à la direction de l’abattoir. Pourtant je n’ai pas écrit un témoignage à charge. […]
Toutes proportions gardées, je rapproche ça de la littérature de la guerre de 14, quand des gens comme Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire ou Maurice Genevoix se sont retrouvés confrontés à quelque chose auxquels ils n’étaient pas du tout préparés, avec le petit peuple, la boue, la mort. Après cela, ils ne pouvaient plus écrire de la même manière, impossible. »
Pour L'Usine Nouvelle :
Question : Il y a "La Centrale" d’Élisabeth Filhol sur les travailleurs du nucléaire, "Le Quart" de Nikos Kavvadias sur les marins, "La Scierie", un récit anonyme sur les travailleurs du bois…
Réponse : Oui, ce sont des très bons livres. J’y ajouterais "L’établi" de Robert Linhart et "L’Excès-l’usine" de Leslie Kaplan. Mais je me suis plongé dans toute la littérature ouvrière et je me suis rendu compte que ce sont surtout des bouquins d’ascension sociale, des gens comme Georges Navel et Henry Poulaille qui s’en sont sortis grâce au paternalisme, au syndicalisme, à l’Église catholique. Ou de grands livres de reportage comme ceux de Florence Aubenas, "Le Quai de Ouistreham", et d’Olivia Mokiejewski, "Le Peuple des abattoirs". Elles, si elles ratent leur bouquin, elles retrouvent leur situation sociale. Moi, j’ai écrit un livre sur le déclassement. Je me retrouve plus dans les écrits d’auteurs plongés dans la guerre de 14-18, comme Genevoix, Cendrars, Apollinaire, instruits et propulsés avec le petit peuple dans la boue, dans la mort. J’en ai vu des accidents, des amputés, des collègues mourir juste avant ou quelques mois après leur retraite. Car soudain le corps lâche. Je m’inscris dans l’écriture de guerre plus que dans la littérature ouvrière.
A noter aussi que le site Lien social lui rend un très bel hommage et l'on peut voir une vidéo des Assises Internationales du roman : écrire c'est juste la joie ! dit-il (vers 18mn).
(30/04/2021)

 

Georges Brassens n'a jamais revendiqué l'écriture d'aphorismes, contrairement à Paul Léautaud, qui se vantait d'écrire ses pensées tout en faisant sa cuisine et les tâches ménagères. En revanche, dans les blocs-notes et cahiers qu'a écrits le chansonnier, regroupés dans Journal et autres carnets inédits (en Note de lecture) beaucoup de ses phrases, bribes de chanson, préceptes ou réflexions humoristiques peuvent être considérés comme tel. En voici quelques uns :
- Liberté, égalité... la fraternité c'est bon pour les vivants.
- Elle n'y allait pas de fesse morte.
- Il neige en plein été, mais c'est dans mes cheveux.
- Je n'aime pas le téléphone. Je ne peux pas parler aux gens si je ne vois pas leurs yeux.
- Enterrement de Piaf : elle nous a longtemps caché qu'elle était morte.
- J'économise mes larmes J'en aurai besoin pour vous enterrer tous.
- Vivre est déjà prétentieux en soi.
- Les coups d'épée dans l'eau font couler bien du sang.
- J'étais pas dur en affaires de cœur.
- Arrêtez le chantage aux lendemains qui chantent !
- Je sais le sens d'un mot quand je m'en sers. Après, dans un brouillard, il s'estompe et disparaît.
- Toute liste à mes yeux est une liste noire.
- Tout ce qu'à dit Jésus n'est point parole d'Evangile.
- Les cons n'ont pas d'adresse. Ils habitent partout.
- Quand on dit tout, ça ne veux plus rien dire.
- Elle lui trancha la verge et lui dit : « quand vous me rendrez mon pucelage, je vous rendrai votre sexe. »
- Les tombes sont des aide-mémoire.
- Détraqueurs de pendules anciennes - (je le prends pour moi !)
- La postérité : une imbécile qui veut se donner un genre d'avant-garde. Une jeune qui veut se faire remarquer.
- Jeter le temps par les fenêtres.
- On ne fait pas de la poésie avec des idées mais avec des mots. Si paradoxal que cela puisse paraître, les idées appartiennent à tous. En tous cas elles dépendent étroitement du milieu ambiant, de l'éducation, alors que l'agencement des mots dépend seulement ou presque de l'homme qui parle. Il traduit ses arrangements avec les idées communes. L'idée du néant, l'amour, etc, sont à peu de choses près les mêmes chez tous les êtres.
D'où vient que Villon et Hugo les aient traitées différemment ? Les différences viennent des mots assemblés différemment.
(21/04/2021)

 

Au début, je voulais écrire cette rubrique sous le titre « écrire en élastique », et y adjoindre naturellement en note de lecture les Dix-neufs poèmes élastiques, de Blaise Cendrars. J'ai gardé Cendrars mais j'ai préféré intituler cette note « écrire en balancier », bien-sûr parce que je suis un peu dans les horloges et les pendules en ce moment, mais aussi parce que j'avais envie de renouveler l'image du mouvement et de la geste littéraire.
L'élastique, il est vrai, est parlant pour l'écriture : on tire sur le caoutchouc, les idées vous viennent et on les emmagasine ; puis on relâche l'extrémité et l'écriture se libère des phrases retenues. Le balancier serait à cet effet, plus nuancé, voire radicalement différent, puis qu'il indique au contraire une régularité, un ascétisme, un retour à la rigueur digne d'un moine copiste. Mais l'élastique en revanche donne une fausse idée de ce que pourrait être l'inspiration et le nécessaire relâchement en texte qui suit. Ce n'est pas si facile en effet, ni si binaire. Il faut justement une constance d'activité, de réflexion qui s'apparente plus au travail souterrain d'une horloge.
J'ai toujours du mal à démêler le processus d'écriture. J'ai l'impression que j'y pense tout le temps, que cette sorte de mission secrète est en permanence dans mon esprit, mais je ne sais dire quand je la concrétise. En ce moment, par exemple, j'écris des phrases, mais elles sont tributaires à la fois de mes pensées immédiates et de ce que j'ai vaguement enfoui ou réfléchi au sujet de cette notion même d'élastique ou de balancier. En d'autres mots : est-ce que je suis en train d'écrire ou est-ce que je prépare d'autres phrases à venir ? Et quand viendront-elles ? Sous quelles formes ? A cet usage, l'image du balancier est plus vraie : tout se passe dans un laps de temps si court qu'il est difficile de savoir de quel côté nous penchons : acte d'écrire ? Réflexions ?
J'ai souvent remarqué que l'écriture était le fruit d'une alchimie subtile qu'on ne peut résumer en leçons simples. La vieille posture de l'écrivain qui s'assoit à son bureau et qui déroule ses pages d'une main sûre est assurément fausse. Il faut compter avec les tergiversations, les ruses pour ne pas s'attabler, pour retarder le moment, ou au contraire le précipiter. C'est peut-être d'ailleurs parce que nous ne comprenons rien à tout cela qu'on continue à écrire.
Toujours est-il que j'ai écrit cette rubrique, parce qu'en une semaine, alors que j'étais fort bousculé dans mon quotidien et ma vie matérielle (comme disait Marguerite Duras), j'ai réussi à envoyer la version augmentée prévue pour la réédition de La Réserve, à écrire et à fournir un texte pour une nouvelle revue, enfin à commencer l'ébauche d'un roman qui me ferait renouer avec le thème du travail. Chacune de ces créations s'est faite naturellement, dans les creux des heures carillonnantes et chères à mon petit-fils, entre deux repas, deux lessives, deux balades avec son vélo rouge tout neuf. Et tout cela, c'était prévu, mais je ne l'avais pas vu venir, ou plutôt si, j'y ai pensé depuis des semaines, voire des mois, plus ou moins consciemment. Grande joie tout de même de voir combien l'écriture continue à être un moteur, une mécanique, un mouvement perpétuel, comme celui qu'impulse le balancier à l'horloge.
(14/04/2021)

 

Certains ouvrages parmi les plus célèbres, sont si ancrés dans l'histoire littéraire française qu'ils en deviennent désormais indétrônables, comme Les Misérables de Hugo ou La recherche du temps perdu de Proust. Ils se distinguent dans la littérature par le fait qu'on peut en parler sans même les avoir lus, comme si, par osmose patriotique, un hommage éternel devait leur être rendu.
D'autres classiques, adoubés au fil des générations par l'académie, sont en revanche proposés obligatoirement à la lecture depuis des générations à tout élève : impossible de passer à côté de Madame Bovary, de Flaubert ou d'Une saison en enfer d'Arthur Rimbaud lorsqu'on est dans un lycée de notre pays. Et, si on se destine à des études littéraires, il sera pareillement illusoire de ne pas admirer Bérénice de Racine ou de ne pas s'extasier sur L’Éducation sentimentale du même Flaubert : leur statut de chef d’œuvre ne saurait être remis en question.
D'autres classiques en revanche sont soumis à des effets de mode : oubli, redécouverte, louanges... C'est le cas par exemple de La femme de trente ans de Balzac ou des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, redevenus subitement « in ».
Le premier récit de Pierre Michon, Les vies minuscules, paru en 1984, est en passe de devenir un classique de la catégorie « redécouverte ». Je ne sais pas si l'hommage récent de Guy Bolet (Funambule majuscule, en note de lecture) y participe pour beaucoup, mais plusieurs dans mon entourage ont lu dernièrement pour la première fois Les vies minuscules, et n'en tarissent pas d'éloges. Pour mon compte, J'ai publié une note de lecture le 02/07/2003, il y a presque dix-huit ans et le livre en avait autant derrière lui. J'avais découvert l'auteur grâce à François Bon, compagnon de routes littéraires de Pierre Michon (à ce titre, lire son fameux texte « Comment nous avons inventé Pierre Michon »). A noter aussi qu'un docte cahier de l'Herne a consacré l'auteur en 2018, de telle sorte qu'il fut étiqueté « grantécrivain », ce dont on ne doutait pas (note d'écriture du 21/09/2018) : l'hagiographie est inscrite dans les tripes des Lettres françaises...
Mais revenons aux Vies minuscules... Le livre est composé de plusieurs vies que l'auteur a croisées ou accompagnées. Elles sont familiales comme celles d'Eugène et Clara, ses grands-parents, elles sont issues de l'école comme les frères Bakroot, connus en pension. Elles retracent toutes l'éloignement de la vie provinciales et en même temps l'attachement profond de l'auteur à ses figures du passé. C'est un roman du souvenir, et il faut se représenter combien ce texte était à contre-courant des poncifs à sa parution : l'époque promouvait l'irruption du réel sous toutes ses formes, une écriture blanche, sans artifice. Le nouveau roman, l'ère du soupçon, chère à Nathalie Sarraute, étaient encore vifs.
Je le relis en ce moment : besoin de sentir comment la langue travaille le texte, l'émonde, le râpe. Dominique Viart dans son Anthologie de la littérature française exprime bien l'enjeu littéraire qui taraude Pierre Michon : « une écriture puissamment tenue, élevée dans la belle langue, qui est son modèle et sa rivale, et soudain volontairement rompue d'un abrupt plus populaire sinon trivial, parce que la belle langue, on n'y peut plus croire lorsqu'on a lu Artaud et Bataille».
On a pu résumer Les vies minuscules par la volonté de l'auteur de redonner une belle langue à ceux qui en étaient dépourvus par naissance. Mais cette analyse est facile, trop prompte à attribuer une générosité sociale à la littérature française (le monde des Lettres demeure profondément élitiste tout de même). Mieux vaut remarquer à mon niveau ce qui m'enchante : la profusion des adjectifs (à l'époque si décriés, parfois encore maintenant) et des mots anciens (à l'instar de ceux que Brassens affectionnait). Vies minuscules : oui, il est tentant de placer en face l'écriture majuscule de Michon. Je préfère plutôt parler de sa geste d'écrire, celle qui agence et qui compose des personnages avec des lettres de bas de casse, qui sont, dans le langage de l'imprimerie, les minuscules en plomb situées en bas du casier du typographe.
(30/03/2021)

 

L'écriture en temps de coronavirus est plus casanière : confinement, couvre-feu et restriction de circulation obligent, j'ai eu moins l'occasion d'écrire ailleurs que dans mon bureau. Les chambres d'hôtel, mis à part Manosque, le Mans ou Besançon, en septembre dernier, ont été rares. Je ne me suis pas installé non plus en été sur une des tables des terrasses de la maison sicilienne : Yougoslave était terminé et je n'avais rien commencé de nouveau. L'appartement de Paris a été de même rarement occupé, donc, c'est à la maison que j'ai rempli des pages.
J'ai déjà évoqué dans cette rubrique les projets que j'avais entrepris : une pièce de théâtre, terminée maintenant, une préface pour un livre à paraître sur ma ville natale, bouclée également.
Jeudi de la semaine dernière, j'ai mis fin également au prolongement de La Réserve, mon tout premier livre, en vue de sa réédition. En effet, La Réserve, publié en 2000, comportait comme sous-titre Haute-Marne 2017. Il s'agissait d'un roman d'anticipation sur fond de crise de la vache folle et d’européanisation. L'ajout d'environ cent pages reprend les protagonistes de l'époque mais les projette dix ans après, donc en 2027. Je peux ainsi exprimer à nouveau mes pensées et préoccupations au sujet de mon département natal.
Je suis très heureux que ce premier livre paru chez Dominique Guéniot puisse reparaître chez Liralest (ex-éditions du Pythagore) et qui reprend le fond de mon premier éditeur. Reste à finaliser l'ensemble, relecture, mise en forme, avant-propos à faire, encore un peu de travail...
Dans les nouveaux projets qui arrivent, j'ai une nouvelle à écrire pour le premier numéro d'une revue bretonne qui se constitue (L'âme au diable, beau titre) et c'est aussi une grande joie de retrouver celui qui animait si joliment la publication Les amis de l'Ardenne (Notes de lecture du 20/04/2018).
Enfin, avant l'été, et peut-être en Sicile si j'y retourne cette année, j'aimerais renouer avec le roman du travail, mais là, c'est une autre paire de manches...
Les écrits en cours ainsi ne manquent pas, mais bon, on n'est pas écrivain pour ne rien faire. Reste aussi à rajouter au fil de l'eau les préparations d'ateliers prévus (deux ou trois) en espérant qu'ils pourront bientôt se tenir et redonner une vie culturelle aux isolés et à ceux qui en ont besoin.
(23/03/2021)

 

Il y a un an, dans la sidération du grand confinement qui allait nous bloquer à domicile pendant deux mois, beaucoup d'écrivains ont été sollicités pour rédiger un journal de confinement.
L'idée a traversé aussi la webradio L'aiRNu, à laquelle je collabore régulièrement. Mais l'ébauche d'un journal pour raconter cette nouvelle réalité ne m'attirait guère. Et je trouvais réducteur cette vaste injonction de « se » raconter. Il me semblait que la période qui s'ouvrait devant nous, jamais connue et inédite, devait au contraire se révéler à travers toutes les formes, et pas seulement dans le plat récit d'un quotidien partagé par tous.
Et comme je me sens plus romancier que journaliste, il m'est apparu que la fiction devait relever ce défi : écrire ainsi au jour le jour un roman dont le sujet même apparaîtrait au premier jour du confinement et dont la fin se terminerait au dernier jour sous la forme d'un roman classique de 150 ou 200 pages. A cette contrainte s'ajoutaient donc ce temps limité et sa structure : deux mois pour rédiger cette fiction et l'écriture d'un chapitre chaque jour pour faire avancer l'intrigue.
Ainsi est né Sur Ivan Oroc, qui est l'exact palindrome de « coronavirus », et qui contient dans ce titre même le personnage créé pour l'occasion Ivan Oroc.
Le chapitre 1 a été écrit et publié le 16 mars 2020, il y a tout juste un an. J'avais choisi de donner à voir chaque jour en temps réel sur mon site ce work in progress, et parallèlement, parce que L'aiRNu est avant tout une webradio, de donner à entendre sur ce site chaque épisode en même temps, enregistré de ma belle voix grave.
Le dernier épisode, le 54, appelé aussi épilogue, a été publié et enregistré le dimanche 10 mai 2020, la veille de notre levée d'écrou. Le texte entier compte 202000 caractères ce qui correspond bien à l'écriture d'un roman compris entre 180 et 200 pages : mission accomplie.
La suite - la fenêtre pendant laquelle nous avons a nouveau vécu – a été dense : fin de Yougoslave et décès soudain en juin de mon père avec qui j'avais élaboré ce livre qui lui est dédié, la Sicile pour oublier en août, la sortie du livre et quelques rendez-vous promotionnels en septembre, tout cela s'est bousculé avant qu'un nouveau confinement nous rattrape en octobre : la question de prolonger Sur Ivan Oroc m'a alors paru incongrue : fin de l'expérience.
A noter que j'ai agrémenté mon site d'une série de photos de ma belle horloge comtoise, d'époque rimbaldienne, qui se trouve dans le bureau où je rédigeais et enregistrais chaque jour un épisode (on entend souvent son tic tac au-delà de ma voix et aussi sa manière de sonner les heures) : c'est aussi une manière de rythmer le temps étrange de ce confinement. A noter aussi que Joachim Séné a fréquemment rebondi plusieurs fois sur mon texte (Ivan Oroc rêve...)
J'ai gardé peu de souvenirs en fait de cette expérience. Souvenirs tout de même que certains épisodes ont été effectivement marqués par le coronavirus que j'ai chopé le 25 mars : 15 jours de fièvre, douleurs aux poumons et l'impossibilité d'enregistrer pendant ce temps des épisodes de plus de 3 minutes, à cause du manque de souffle.
Je n'ai rien fait de ce texte, qui est tout de même un roman à part entière et qui se tient. Je ne l'ai pas proposé à mon éditeur, il a été placé en ligne au fil de l'eau et de deux manières, texte, lecture audio, ça me paraissait bien suffisant. Un jour à la faveur d'un anniversaire du Coronavirus (nous aimons les commémorations), Sur Ivan Oroc aura peut-être sa version papier.
(16/03/2021)

 

La variété florifère des Cattleyas, que Proust orthographie avec un seul « t », a suscité beaucoup d'engouement dans les classes aisées au début du XXème siècle. Des serres entières leurs étaient consacrées et les plus belles fleurs ornaient les toilettes des belles dames : ainsi la charmante Odette dans Du côté de chez Swann :
« Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle était habillée sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l’ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées d’autres fleurs de catleyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et restait toute palpitante, sans respiration.
— Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.
Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la maintenir ; puis il lui dit :
— Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.
Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant 
— Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.
Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air d’avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria :
— Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu... je pense que c’est du pollen qui s’est répandu sur vous ; vous permettez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? mais c’est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable ? Et en les respirant pour voir s’ils n’ont vraiment pas d’odeur non plus ? Je n’en ai jamais senti, je peux ? dites la vérité ?
Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».
Il élevait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regarda fixement, de l’air languissant et grave qu’ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu’elle savait convenable à ces moments-là et qu’elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l’eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d’accourir, de reconnaître le rêve qu’elle avait si longtemps caressé et d’assister à sa réalisation, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du succès d’un enfant qu’elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d’Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu’il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu’on va quitter pour toujours.
Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes
. »
(09/03/2021)

 

"ROTH : Vous pensez que la destruction du monde est pour bientôt ?
KUNDERA : Tout dépend de ce que vous entendez par « bientôt ».
ROTH : Demain ou après-demain.
KUNDERA : Le sentiment que le monde court à sa perte est très ancien.
ROTH : Alors, aucune raison de s'en faire.
KUNDERA : Si, au contraire. Pour qu'une peur habite l'esprit humain depuis les âges les plus reculés, il faut bien qu'elle ait un fondement.
ROTH : En tout cas, il me semble que cette inquiétude constitue la toile de fond sur laquelle se déroulent toutes les intrigues de votre dernier livre, y compris celles qui sont d'une veine carrément humoristique.
KUNDERA : Si on m'avait dit, quand j'étais enfant : « Un jour ton pays sera rayé de la carte », j'aurais pris ça pour une absurdité, c'était inimaginable. L'homme sait bien qu'il est mortel, mais il tient pour acquis que son pays possède une sorte de vie éternelle. Pourtant, après l'invasion russe, en 1968, tout Tchèque a dû faire face à l'idée que sa nation pouvait être effacée de l'Europe sans faire plus de vagues que les quarante millions d'Ukrainiens qui ont disparu au cours des cinq dernières décennies dans l'indifférence générale. Ou les Lituaniens. Savez-vous qu'au XVIIe siècle la Lituanie était une nation européenne puissante ? Aujourd'hui, les Russes parquent les Lituaniens dans des réserves comme des tribus en voie d'extinction. On les isole hermétiquement de tout contact avec les voyageurs pour que le secret de leur existence ne s'ébruite pas. Je ne sais pas ce que l'avenir réserve à ma nation. Il est certain que les Russes feront tout leur possible pour l'absorber petit à petit dans leur propre civilisation. Personne ne sait s'ils réussiront. Mais c'est possible. Et quand vous vous rendez compte de cette possibilité, vous ne pouvez plus voir la vie comme avant. Aujourd'hui, l'Europe elle-même m'apparaît fragile, périssable.
ROTH : Et pourtant, est-ce que le destin de l'Europe de l'Est et celui de l'Europe de l'Ouest ne sont pas deux questions radicalement différentes ?
KUNDERA : À raisonner en termes d'histoire culturelle, l'Europe de l'Est, c'est la Russie, avec son histoire spécifique, ancrée dans le monde byzantin. En revanche, la Bohême, la Pologne, la Hongrie, tout comme l'Autriche, n'ont jamais fait partie de l'Europe de l'Est. Depuis le début, elles ont pris part à la grande aventure de la civilisation occidentale, le gothique, la Renaissance, la Réforme – Réforme dont elles ont d'ailleurs été le berceau. C'est bien en Europe centrale que la modernité a trouvé ses grandes impulsions : la psychanalyse, le structuralisme, la musique dodécaphonique, celle de Bartók, la nouvelle esthétique romanesque de Kafka et de Musil. Après guerre, l'annexion d'une grande part de l'Europe centrale par la civilisation russe a privé la culture occidentale de son centre de gravité vital. C'est là l'événement majeur de l'histoire de l'Occident pour ce siècle, et il n'est pas exclu que la mort de l'Europe centrale marque le commencement de la fin pour l'Europe en général.
ROTH : Pendant le Printemps de Prague, votre roman La plaisanterie et vos nouvelles Risibles amours ont été tirés à cent cinquante mille exemplaires. Après l'invasion russe, vous avez été démis de votre poste d'enseignant à l'Académie du cinéma et tous vos livres ont été retirés des rayons dans les bibliothèques publiques. Sept ans plus tard, vous et votre femme jetiez quelques bouquins et des vêtements à l'arrière de votre voiture et partiez pour la France, où vous êtes devenu l'un des auteurs étrangers les plus lus. Quel effet ça vous fait d'être un émigré ? KUNDERA : Pour un écrivain, vivre dans plusieurs pays est une aubaine. Pour comprendre le monde, il faut l'examiner sous différents angles. Mon dernier livre [Le livre du rire et de l'oubli], qui a vu le jour en France, se déroule dans un espace géographique bien particulier : les événements qui se passent à Prague sont vus par des yeux occidentaux, tandis que ce qui se produit en France est vu depuis Prague. C'est la rencontre de deux mondes. D'un côté mon pays natal : en l'espace d'un demi-siècle, il a connu la démocratie, le fascisme, la révolution, la terreur du stalinisme, la désintégration du stalinisme, l'occupation allemande, russe, les déportations de masse, puis la mort de l'Occident sur son propre terrain. Il ploie donc sous le faix de l'histoire et considère le monde avec un immense scepticisme. De l'autre côté la France : centre du monde pendant des siècles, qui souffre aujourd'hui de l'absence de grands événements historiques. C'est la raison pour laquelle elle se délecte à prendre des options idéologiques extrêmes, où se lit l'espoir lyrique et névrotique d'accomplir un grand dessein, qui ne vient pas, cependant, et ne viendra jamais.
ROTH : En France, vous vous sentez étranger ou dans une culture familière ?
KUNDERA : J'aime énormément la culture française et je lui dois beaucoup – à la littérature ancienne, en particulier. Rabelais m'est le plus cher de tous les écrivains. Et Diderot. J'adore son Jacques le Fataliste autant que j'aime Laurence Sterne. Diderot et Sterne ont été les plus grands novateurs de la forme romanesque de tous les temps. Leurs expérimentations étaient, pour ainsi dire, amusantes, pleines de plaisir et de bonheur aujourd'hui si rares dans la littérature française mais sans lesquels tout perd son sens en art. Ils ont conçu le roman comme un jeu grandiose. Ils ont découvert la source humoristique de sa forme. On aura beau avancer des arguments pour démontrer que le roman a déjà épuisé ses possibilités, je suis persuadé du contraire : au cours de son histoire il en a beaucoup manqué. Par exemple, les initiatives de Sterne et de Diderot sont restées sans héritiers.
ROTH : Le livre du rire et de l'oubli n'est pas nommé roman, et pourtant, au fil du texte, vous déclarez : « Ce livre est un roman sous forme de variations. » Alors, roman ou pas roman ?
KUNDERA : Selon un jugement esthétique qui m'est tout à fait personnel, c'est bien un roman, mais je n'ai pas l'intention d'imposer cette opinion à qui que ce soit. La forme romanesque autorise une énorme liberté. On aurait tort de considérer une certaine structure stéréotypée comme l'essence inviolable du roman.
ROTH : Pourtant, il doit bien y avoir à coup sûr quelque chose qui fait que le roman est un roman, et qui limite donc sa liberté.
KUNDERA : Un roman, c'est une longue prose synthétique basée sur un jeu avec des personnages inventés. Voilà les seules limites. Par le mot synthétique, je veux dire que le romancier saisit son sujet sous tous les angles, d'une façon aussi complète que possible. Essai ironique, récit romanesque, fragment autobiographique, fait historique, envolées dans la fantaisie : la force synthétique du roman en fait un tout comme si c'étaient des voix de la musique polyphonique. L'unité du livre ne provient pas nécessairement d'une intrigue, elle peut venir de son thème. Dans mon dernier livre, il y a deux thèmes-trames : le rire et l'oubli.
ROTH : Le rire a toujours été votre province.Vos livres le font naître par l'humour ou l'ironie. Quand il arrive malheur à vos personnages, c'est parce qu'ils se heurtent à un monde qui a perdu le sens de l'humour.
KUNDERA : J'ai appris la valeur de l'humour sous la terreur stalinienne. J'avais vingt ans à l'époque. Je savais toujours reconnaître quelqu'un qui n'était pas stalinien, quelqu'un dont je n'avais rien à craindre, à sa façon de sourire. Le sens de l'humour est un signe de reconnaissance auquel on peut se fier. Et depuis, je suis terrifié par un monde qui perd son humour."
(Interview de Philippe Roth in Parlons travail)
(01/03/2021)

 

La semaine précédente, j'ai recopié ce qu'avait dit Yvan Jablonka à la fin de son Histoire des grands parents que je n'ai pas eus, notamment sur l'idée forte qu'il avait eu d'écrire en historien, d'inscrire un récit d'enquête au sujet de sa propre famille. Cette semaine, Philippe Roth dans Parlons travail (en Notes de lecture) raconte ses entretiens avec des écrivains. Parmi eux, Aharon Appelfed, juif d'origine roumaine, qui a eu enfant à faire face à la traque de sa communauté. Cependant, les livres qu'il a publiés rejoignent par nécessité selon lui une « nature anhistorique » qui s'accomplit dans un processus global de créativité.
« Philippe Roth : Il m'est venu à l'esprit que, dans votre œuvre, la perspective des adultes ressemble à celle des enfants, avec ses limites. L'enfant, en effet, n'a pas de calendrier historique où situer l'événement qui se déroule ni les moyens intellectuels d'en pénétrer la signification. Je me demande si ce n'est pas un peu votre propre conscience d'enfant au seuil de l'Holocauste qu'on voit reflétée dans la simplicité avec laquelle l'horreur imminente est perçue dans vos romans
Aharon Appelfed :Vous avez raison. Dans Badenheim 1939, j'ai délibérément ignoré l'explication historique. J'ai considéré que ces faits étaient connus du lecteur et qu'il comblerait ma lacune. Vous avez encore raison, me semble-t-il, de penser que ma description de la Seconde Guerre mondiale s'approche de la vision d'un enfant. En revanche, je ne suis pas sûr que la nature anhistorique de Badenheim 1939 provienne d'une vision enfantine que j'aurais gardée au fond de moi. Les explications historiques me sont étrangères depuis que je me considère comme un artiste. Et puis ce qu'ont vécu les Juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale n'est pas « historique ». Nous nous sommes heurtés à des forces archaïques, mythiques, à un subconscient ténébreux que nous ne comprenions pas alors, et ne comprenons pas davantage aujourd'hui. Ce monde nous paraît rationnel – il y a des trains, avec leurs heures de départ, leurs gares, leurs conducteurs – et pourtant il s'agit de voyages de l'imagination, du mensonge et de la ruse, que seules des pulsions profondes autant qu'irrationnelles pouvaient inventer. Je ne comprenais pas, je ne comprends toujours pas les mobiles de nos assassins.
[…] Philippe Roth : Vous aussi, quand vous aviez huit ans, vous avez erré après votre évasion du camp. Quand l'heure est venue de transposer votre vie dans un lieu inconnu parmi des paysans hostiles, pourquoi avoir décidé d'imaginer une petite fille qui survivrait à cette épreuve ? Est-ce qu'il vous est venu à l'esprit que vous pourriez aussi ne pas romancer cette matière, mais présenter votre expérience comme vous vous la rappelez, et par conséquent, écrire une histoire de survie telle quelle, comme Primo Levi, entre autres, a pu le faire pour son incarcération à Auschwitz ?
Aharon Appelfed : Moi, je n'ai jamais raconté les choses comme elles se sont passées. Tous mes livres sont bien, en effet, des chapitres de mon vécu le plus intime ; pour autant, ils ne sont pasl'« histoire de ma vie ». Ce qui m'est arrivé dans ma vie est achevé ; c'est en place ; le temps l'a pétri, lui a imprimé une forme. Écrire les choses comme elles se sont passées, c'est se faire l'esclave de la mémoire, qui n'est qu'un facteur secondaire du processus créateur. À mon sens, créer, c'est mettre en ordre, trier, choisir les mots et les rythmes qui conviennent à une œuvre. Certes, la matière vient bien du vécu, mais au bout du compte, la création est un phénomène autonome. »
(16/02/2021)

 

Ivan Jablonka, à la fin de son Histoire des grands parents que je n'ai pas eus (voir en Notes de lecture) conclut sa quête en regard de sa qualité d'historien :
« Au cours de cette recherche qui m’a fait explorer une vingtaine de dépôts d’archives, qui m’a fait rencontrer toutes sortes de témoins, qui m’a mené en Pologne, en Israël, en Argentine, aux États-Unis, qui m’a fait travailler sur des textes en yiddish, hébreu, polonais, espagnol, anglais, allemand, j’ai donné le meilleur de moi-même, petit-fils et historien, attiré par la flamme nue de la vérité à laquelle nos cœurs tentent vainement de se cautériser. J’ai cherché à être non pas objectif – cela ne veut pas dire grand-chose, car nous sommes rivés au présent, enfermés en nous-mêmes –, mais radicalement honnête, et cette transparence vis-à-vis de soi implique à la fois la mise à distance la plus rigoureuse et l’investissement le plus total. La double nécessité de dire « je » et de fuir le ton emphatique et larmoyant que les circonstances pourraient justifier, le devoir de faire part de mes certitudes comme de mes doutes, de mes intuitions comme de mes renoncements, rendent mon travail intransigeant, un peu comme je me figure mon grand-père. Il est vain d’opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation de superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode.
Pourtant, je n’éprouve aucune satisfaction. Je ne sais rien de leur mort et pas grand-chose de leur vie. Ils sont bourrelier et couturière, révolutionnaires du Yiddishland, persécutés pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font, jusqu’à la fin de leur tragique existence ; je suis un chercheur parisien, social-démocrate, presque un bourgeois. Mon franco-judaïsme assimilé contre leur judéo-bolchevisme flamboyant. Nous n’avons aucune langue en commun. Ce n’est pas seulement pour cela que je suis condamné à rester extérieur à leur vie. Il suffit de se prendre soi-même en exemple pour sentir le caractère dérisoire de mon pari : la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes, et quelques actes épars ne révèlent rien du tout. Après avoir brassé, réuni, comparé, recousu, je ne sais rien. Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais faire mieux.
Je suis historien comme, à sept ou huit ans, je regardais avec terreur un livre d’astronomie annonçant, dans un milliard d’années, la destruction de la vie sur Terre par un Soleil devenu géant. Mais alors, il ne restera rien de nous, de notre maison, de notre rue, de nos livres et même de nos tombes ?
Je suis historien comme Énée quittant Troie en flammes avec son père sur les épaules.
Je suis historien pour réparer le monde. »
(09/02/2021)

 

Je lis peu de presse spécialisée sur la littérature, mais j'ai deux abonnements que je renouvelle chaque année : La quinzaine littéraire et Le matricule des ange. Ils sont toujours à portée de main et je relis souvent au hasard quelques articles.
Ainsi, voici une note d'écriture d'Eric Chevillard, dans le très récent numéro 1232 de La quinzaine de janvier dernier au sujet du rôle actuel de la littérature :
La quinzaine : Vous écriviez naguère « écrire pour lui : faire main basse ». En-est-on arrivé au point où l'enjeu d'écrire serait désormais pour un écrivain de « réparer » ou d' « alerter », ou bien encore de soulager ?
Eric Chevillard : Il est vrai que ce sont des missions que certains se donnent aujourd'hui. Cet étalage de bons sentiments partout et en tout lieu est d'autant plus pénible qu'il n'empêche en rien l'époque d'être d'une brutalité extrême. Ce qui m'énerve le plus, c'est la prétention affichée de parler au nom de tous ou à la place des autres. Je dois manquer de générosité sans doute, mais les seuls artistes qui m’intéressent sont ceux dont la singularité irréductible (qui ne va pas sans une forme d'arrogance et de volonté de puissance parfois peu aimables) ouvre des espaces nouveaux de spéculation poétique, propose tout un vocabulaire inédit pour renomme ce monde (ce qui, soit dit en passant, relève paradoxalement aussi d'une forme de soin, de réparation, d'antidote à l'usure et à l'ennui.)
Du Matricule des anges de janvier 2020, j'ai extrait cette note d'écriture de Christian Prigent à propos de son travail :
Cinquante ans d'écriture, autant de livres : il y a au moins l'ancienneté et la quantité : ça finit par se savoir. Et hop, thèses ! Colloques ! Films ! Prix ! : on saute directement de l'underground au patrimoine. Problème : c'est sans être passé par la case « lectorat ». Absence aux gondoles. Guère d'échos dans la grande presse. A peine quelques centaines de fidèles. Droits d'auteur suffisants pour se fournir en carambars. Peu de traductions à l'étranger. Zéro édition en collection de poche. Heureusement que j'ai un éditeur fidèle, impavide, chaleureux, le meilleur de tous : P.O.L. Et, dans d'autres officines plus « petites », quelques universités, quelques magazines, revues ou « sites », des amis obstinés actifs, quasi-prosélytes – auquel va toute ma gratitude : sans eux, ça n'existerait tout simplement pas, publiquement.
(02/02/2021)

 

Les jours, dans les conditions de l'époque, se suivent et se ressemblent. L'obscurité de janvier traîne jusqu'à 8h et, dix plombes plus tard, à l'heure du couvre feu, il fait déjà nuit noire. Vie de lampadaire, mois tristes, avec l'ennui tapi comme un chat. Je ne sors plus ou si peu. La boulangère et sa camionnette s'arrête devant ma porte, je vais à l'épicerie une fois par semaine, je cours sur un tapis de course, je suis une sorte de prisonnier consentant, attendant d'être jugé pour une faute que j'aurais oubliée.
Mais il s'agit d'occuper les heures blafardes du jour et, par chance, je me souviens que je suis écrivain, donc écrire, m'adonner à cette tâche, aligner des mots, les graver sur un ordinateur, réfléchir nez en l'air et, l'instant d'après, abattre une salve de cliquetis sur le clavier (jamais pu me résoudre à taper autrement que comme un sourd et par frappes sonores, façon flic dans un commissariat). Dans ces jours qui se ressemblent, j'essaie néanmoins d'être organisé. Je sais ce qu'on attend de moi, les projets en cours, du moins le peu qu'il en reste. Les ateliers d'écriture, les conférences qui allaient avec, ont été repoussés au printemps, le seront probablement davantage. Cette activité-là, faite de rencontres, attendra encore un peu. En attendant, je reste seul devant l'écriture.
C'est ainsi le moment d'avancer dans les textes prévus. La pièce de théâtre que j'avais promise à une troupe locale est terminée. Il est trop tôt pour en parler aux acteurs, eux-mêmes, en charge d'une autre pièce, prennent du retard, les répétitions par Zoom ne font pas tout et la visibilité côté programmation est réduite à néant. J'ai rédigé une préface pour un livre sur ma ville natale, là aussi, le texte est bouclé. La suite que j'envisage pour La réserve est aussi sur les rails, je suis dans les temps. Après cela, je pourrai commencer ce nouveau roman que j'envisage pour Fayard, mon éditrice est partante. Aucune idée cependant de la manière dont je traiterai le sujet, j'en suis aux réflexions préliminaires qui traversent l'esprit de temps à autre, suivra plus tard l'inévitable fourmillement au bout des doigts, bref, la hâte, la joie d'écrire.
Mais en attendant, écrire sous couvre-feu, de cette manière, c'est écrire sous un couvercle, au court-bouillon, c'est diluer les heures de création dans la récréation, c'est scinder sa vie en moments où tout se place sur un même plan, au même niveau, le pot-au-feu que j'ai mijoté ce week-end, le bricolage (changé un lavabo la semaine dernière), les lessives, les films de Hong Sang-soo sur Arte replay, ce que j'écris dans les mises-à-jour de F de R. Vie de lampadaire donc, vie de mollusque, j'attends le jour où il me poussera à nouveau des pattes.
(25/01/2020)

 

Très vite, avec le coronavirus - désolé je préfère ce terme, apparu en premier, à « Covid19 » -, s'est posée l'omniprésence de sortir masqué. Passés les premiers atermoiements, la pénurie de ces accessoires, notre découverte des termes FFP2 et autres qui lui étaient associés, nous nous sommes tous retrouvés munis de l'indispensable carré de tissu nous cachant plus ou moins la bouche et le nez selon l'humeur ou la suffocation. Au fil des mois, l'immonde virus semblant négliger nos efforts pour s'en protéger, nous avons amplifié le port du masque, allées désertes ou rues passantes, chemins forestiers ou travées de magasins, transports, lieux publics ou privés, rares sont les endroits où nous retirons l'objet. Ce qui semblait inconcevable ou incroyable au début est entré dans les mœurs : plus de poignées de main ou d'embrassades, cela va faire un an ; je rends désormais visite à ma mère en portant un masque et, aux fêtes de Noël et du Nouvel An, nos invités l'ont spontanément disposé sur leurs visages (bon, après quelques discussions, je me suis aperçu que nous étions rares à agir avec cette prudence supplémentaire dans le milieu familial et amical). Bref, tout cela fabrique des souvenirs : que dirons-nous plus tard devant les photos où notre petit-fils déballe ses cadeaux devant le sapin avec des visages tous masqués derrière lui... Ceci dit, les tout-petits comme lui ne font aucune différence entre qui le porte ou non, tant mieux.
« J'avance masqué », cette constatation s'est ainsi spontanément imposée et j'ai évidemment pensé au fameux manuscrit de Georges Perec, rédigé, proposé puis refusé en 1961 par Gallimard, et qui demeure introuvable depuis. Mais cette franche allusion au masque, issue d'ailleurs d'une citation de Descartes (voir en Note de lecture) n'est pas la seule en littérature. Il a été publié en 2011 un livre d'entretiens de Michel Tournier avec Michel Martin-Rolland, au titre similaire « Je m'avance masqué ». Il faut de toute manière remonter à l'antiquité et au théâtre grec pour l'usage de masques dans l'art des lettres, à cette époque destinés à séparer comédie et tragédie.
Mais c'est plutôt la capacité à dissimuler, à déguiser, à créer des personnages, donc à révéler un usage romanesque que l'on retient à travers le masque.
Rimbaud n'échappe pas à une très belle expression formulée dans Une saison en enfer : «  sur mon masque, on me jugera d'une race forte ». L'extrait complet est étonnamment prémonitoire quant à son destin : « Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes au retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé. ».
Rimbaud, on le sait, ne fut pas sauvé longtemps. Camus (qui connu aussi une fin tragique) écrivit également sous le soleil africain de sa jeunesse, une belle recension dans Noces : « Tout ici me laisse intact, je n'abandonne rien de moi-même, je ne revêts aucun masque : il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir-vivre. ».
Mais j'ai trouvé avec plaisir une belle image dans Les misérables de Victor Hugo : « Ils proclamaient avec furie le droit ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l'épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit. ».
De la même manière, j'ai repéré chez Joyce Carol Oates une interrogation pertinente sur le même sujet : « Ne sommes-nous pas tous là, derrière le masque de notre visage, quelque part dans notre cerveau, attendant d'être découverts ? ». Cela fait partie du Journal : 1973-1982 que j'avais relaté dans ma note de lecture du 12/02/2018.
Ces quelques variations littéraires sur le masque sont bien sûr incomplètes. Du coup, je me suis posé la question sur l'utilisation de ce mot dans mes livres. En réalité, je l'ai très peu utilisé. Il ne figure pas dans les 560 pages de Yougoslave, mon dernier roman. Je l'ai retrouvé dans Vie Prolongée d'Arthur Rimbaud, notamment lorsque j'évoque l'absence de « masque de souffrance » dans le dessin d'Isabelle Rimbaud qui représente le poète agonisant. On le remarque aussi dans Faux nègres sous la forme d'un masque de plongée qu'un des personnages utilise, et sinon j'ai fait quelques allusions classiques dans d'autres récits. Mais rien n'indique que j'ai ainsi la même préoccupation que celle de Georges Perec, celle d'avancer masqué, de me cacher en quelque sorte, de chercher à brouiller les pistes, obsession spécifique à l'auteur de W ou le souvenir d'enfance. Ou sans doute cette inévitable tendance qui touche celui qui adonne à l’écriture se manifeste-t-elle autrement chez moi, à travers la langue, ou la manière de construire les personnages de telle sorte que le narrateur et l'auteur ne puisse jamais se rejoindre. Dans ce cas, c'est bien alors le narrateur qui me sert de masque littéraire.
(18/01/2021)

 

Vie prolongée d'Arthur Rimbaud (VPAR) est déjà paru depuis plus de quatre ans. Comme le temps passe vite ! J'ai le souvenir d'un livre souvent apprécié, aux rebondissements étonnants : il m'a permis cette année de renouer avec une cousine perdue de vue depuis quarante ans, simplement parce qu'elle avait emprunté par hasard ce VPAR dans sa bibliothèque. Nous nous sommes revus juste avant le deuxième confinement : très grand plaisir. Il y a aussi encore de belles critiques : joie de les découvrir. Il y a les belles rencontres que je dois au livre, les amis de Rimbaud (dont je relate la belle revue Rimbaud vivant en note de lecture). Il y a bien-sur toutes les allusions au poète que je ne peux m'empêcher d'essaimer : pas moins de dix dans mon dernier livre Yougoslave.
Je garde de cette parution le souvenir d'un livre apprécié, avec parfois certaines incompréhensions de critiques : on ne touche pas à un mythe universel comme Rimbaud sans susciter des réactions. En revanche, on m'a peu (jamais) parlé du style de ce livre. Or, il diffère de ceux que j'avais écrit jusque là.
Si je reprends mes parutions antérieures, « mon » style a d'abord été marqué d'une certaine manière par le nouveau roman et j'ai fait miennes les interrogations de Nathalie Sarraute et de L'ère du soupçon. Je m'en suis lentement détaché, parce que j'ai un esprit romanesque plus classique, mais longtemps me sont restées certaines impossibilités, comme celle de nommer les personnages principaux.
Autre manifestation contenue dans mon écriture, j'ai toujours écrit au présent, ou du moins, l'intrigue rédigée en temps réel, donc actuelle, s'est déroulée dans la simultanéité même du récit, et a ainsi formé le soubassement de mes histoires. Les dix premiers livres, jusqu'à Faux nègres ont été écrits de cette manière, de même que le onzième, Journal de la canicule, car le genre du journal provoque cette proximité au temps à peine écoulé, donc encore « presque » présent.
Bien-sûr, écrire « au présent » est difficilement vérifiable et absolu dans les faits. On trouvera, dans mes paragraphes, des réminiscences rédigées à l'imparfait ou au passé composé, des projections dans l'avenir exprimées au futur ou au conditionnel, car une histoire n'est jamais complètement linéaire et chronologique, elle possède une épaisseur temporelle relative. Cependant, écrire « au présent » impose de situer la narration en train de se faire, de donner l'impression au lecteur qu'il découvre l'intrigue en même temps que le narrateur. Cela prend sens pour les histoires dont on suppose qu'elles se déroulent au moment où on les lit, donc dans une relative actualité.
Mais pour VPAR, j'ai retenu un style différent, ou plutôt l'impossibilité de continuer avec une narration au présent s'est révélée. L'histoire en effet se situe à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c'est encore le siècle d'or des romans où le passé simple et l'imparfait règnent en maître. Rimbaud d'ailleurs commence à rompre ce carcan. Il alterne des poésies au présent (Le dormeur du val) avec des narrations au passé (Ma bohème). Le bateau ivre est un modèle de ce cheminement. Une saison en enfer et plus encore Les illuminations mélangent habilement les souvenirs du passé et les sensations intemporelles. Il m'a semblé cependant que le roman que je projetais serait plus riche, plus véritable, plus « ancré dans son époque » si je respectais une narration selon les codes en usage. Passés les premiers chapitres, résolument écrits au présent dans l'idée de renforcer l'extraordinaire de la « résurrection » d'Arthur, à partir du moment où il entame sa « vie prolongée » (chapitre 15), il me faut l'inscrire dans le siècle, donc à l'aide des temps du passé. Ce n'est qu'à la toute fin, lorsqu'il disparaît cette fois-ci définitivement que je reprends le présent manière de conclure avec le lecteur ce pacte narratif.
Changement de style donc, que j'ai repris avec Yougoslave, puisque là encore le récit se place sous la protection des Misérables de Hugo et de La guerre et la paix de Tolstoï, eux même rédigés dans une narration au passé. Avec une différence toutefois, j'essaie de suivre le style littéraire en usage sur 230 ans d'histoire, avec les changements impératifs induits par les événements. Mais sans doute faudra-t-il que j'y consacre de plus grandes explications.
(11/01/2021)

 

Lorsque je relis les perspectives que j'envisageais pour l'année précédente (note d'écriture du 06/01/2020), je peux mesurer tout ce qui était déjà engagé et que le Coronavirus a bousculé, le retour marqué et enthousiaste des ateliers d'écriture, ceux déjà qui se profilaient, des rencontres d'auteurs dans des lycées, bref, je notais que « l'agenda du premier trimestre 2020 est déjà aussi fourni que l'ensemble de l'année 2019 ». Évidemment, la pandémie aura réduit à néant tous ces beaux projets, plus de vingt rendez-vous annulés, sans compter ce qui s'élaborait au fil des jours et que le manque de visibilité à freiné : nous avions prévu un atelier et une expo pour Instant cuisine avec l'ami Delatour, c'est resté dans les limbes. Idem pour les restitutions prévues de l'atelier à Charleville pour le Printemps des poètes et celui des migrants mineurs à Saint-Dizier, qui devait se tenir à la sous-préfecture. Autant d'investissements de la part des participants qui n'auront pu trouver une juste récompense. Pour couronner le tout, l'abandon dans lequel on a plongé toute la filière culturelle, cinéma, théâtre, médiathèque, librairies en dit long sur ce qu'on a considéré comme « essentiel » à la vie courante.
J'aurais heureusement pu profiter de l'éclaircie du début d'automne pour participer à des salons suite à la sortie de Yougoslave, suffisamment avancé en mars pour confirmer sa publication. J'y tenais plus que tout, je voulais que mon père puisse voir le résultat de ce roman qui lui est dédié tant qu'il vivait encore : il l'a eu entre les mains le 12 juin, le livre était imprimé depuis seulement 3 jours, il nous a quitté le lendemain...
Et maintenant, 2021 s'annonce. Malgré le marasme qui persiste, la créativité continue. J'ai profité de la fin d'automne pour écrire une pièce de théâtre qui devrait être répétée dès l'automne prochain pour être jouée au printemps 2022 (on en reparlera). Cela fait suite, ou plutôt concorde, avec la présidence d'une association que je tiendrai à partir de juillet prochain. Il y a aussi la réédition augmentée de mon tout premier livre La réserve, que je suis en train de compléter. Il y a pour la même maison d'édition une préface à un beau livre à réaliser. Il y a aussi tous les ateliers culturels prévus et subitement annulés qui vont se poursuivre, des conférences en rapport, tout ce qui me donne le sentiment militant d'exister à travers l'écriture. Tout cela se met en place, s'élabore sans savoir si cela pourra se tenir. Idem pour un projet qui traîne depuis plusieurs années, et qui est revenu d'actualité, enfin espérons... J'ai aussi dans l'idée de revenir vers la littérature du travail avec un roman encore à élaborer. Bref, le coronavirus n'atteint pas encore les neurones, et même, le sentiment de devoir exister ensemble en ressort renforcé.
(05/01/2021)