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Mardi 9 et mercredi 10 juin 2026,
lundi 15 et mardi 16 juin 2026,
atelier d’écriture à la Maison d’arrêt de Bar-le-Duc


"Toda una vida"

 

J’interviens à la Maison d’arrêt de Bar-le-Duc pour la troisième année consécutive. Je suis désormais acclimaté aux règles strictes qui gèrent ce genre d’endroit : pas de téléphone, juste mes clés de voiture, des livres, mes fiches pédagogiques (papier et stylos également, je suis aussi habitué au manque de moyens de la pénitentiaire). Cette année cependant, je bénéficierai d’une accompagnante pour quelques séances. En tout j’interviendrai 4 jours, à raison de deux séances de deux heures le matin et l’après-midi. Seize heures au total, c’est deux fois plus que l’année passée. Tant mieux. Sans tarder, découvrons les lieux et les premiers rendez-vous...

 

Mardi 9 juin, matin :

Pris en main par ma guide, nous partons à la recherche d’une salle pour nous accueillir.
Je retrouve le bruit des gâches électriques qui ouvrent les portes, les trousseaux des gardiens, les grilles, les innombrables arrêts devant les issues, la lourdeur des blindages à pousser pour entrer.
La pièce qui devait nous accueillir est déjà occupée, nous rejoignons une autre salle de cours (je m’apercevrai, par la suite, que dénicher un endroit collectif tient parfois du parcours du combattant).
Premier désappointement : si une liste de personnes intéressées par l’atelier d’écriture a bien été constituée, la participation est basée sur le volontariat et, ce premier matin, seuls deux détenus ont choisi de sortir de leur cellule. J’accueille ainsi un vieil espagnol de 75 ans, moustache blanche à la Gabriel Garcia Marquez, un type carré aux mains larges, qui ne fait pas son âge, et un autre prisonnier deux fois plus jeune, mais déjà bien marqué par la vie.
Nous avons le temps de faire connaissance. L’espagnol comprend bien le français, et s’exprime dans un mélange des deux langues. Il n’écrit qu’en lettres capitales, m’indique n’être jamais allé à l’école. Toute sa vie, il a été conducteur de camion et il a parcouru l’Europe et l’Afrique en tous sens.
Le français, lui, habite dans le département, il a une formation de mécanicien. Il doit sortir d’ici quinze jours et terminer sa peine, muni d’un bracelet électronique.
Tous les deux sont assez dissert et, comme tous les détenus, évoquent à demi-mots le motif (« l’erreur », me dit l’espagnol) qui les a conduits ici. Il m’indiffère de connaître ce genre d’information, je veux surtout me concentrer sur leur capacité à écrire et à s’exprimer (faire sortir le meilleur d’eux-mêmes et non connaître le pire...) Je leur explique la manière dont ils vont participer à l’édition 2026 du Festival de l’écrit. A la fin de la séance, je tente de les faire écrire quelques lignes à base de verbes, selon le fameux « déménager/emménager » de Georges Perec.

 

Mardi 9 juin, après-midi :

Trois autres nous ont rejoint à 14h. Je leur parle un peu de mon écriture, des liens entre l’écriture et le cinéma. Ils veulent voir L’homme debout tiré de mon roman Ils désertent, mais nous n’avons pas l’autorisation d’utiliser la télévision et le lecteur présent dans la salle. L’accompagnatrice essaiera de l’obtenir (en fait, on renoncera). J’explique encore les modalités de l’édition 2026 du Festival de l’écrit. Je leur donne à lire les exemples des textes qui ont déjà été primés chez eux les années précédentes. J’essaie de les faire se concentrer sur l’écriture mais l’un des nouveaux ne tient pas en place et distrait les autres. C’est pourtant l’un des plus instruits. Il a vingt ans, m’explique qu’il a quitté en cours d’année sa terminale (dans la vente) pour rejoindre la case prison. Il est en détention provisoire. Malgré son agitation, il sera capable d’écrire un texte assez fin sur la base de « Je me souviens » de Georges Perec (source inépuisable pour les ateliers d’écriture). Les autres seront également productifs, l’un écrira un poème sur la plage de sa ville natale et l’Espagnol traduira dans sa langue un extrait de mon roman Ils désertent !

 

Mercredi 10 juin, matin :

Je suis tout seul aujourd’hui, mon accompagnatrice ne reviendra que la semaine prochaine. Je dépose ma carte d’identité à l’accueil et je tente de me repérer dans le bâtiment pour retrouver la salle, qui, par chance, est libre. Je retrouve quatre des participants d’hier, plus deux nouveaux, l’un très calme et un autre, nerveux et anxieux. J’explique à nouveau les modalités du Festival de l’écrit. Les habitués demandent à parfaire leurs textes d’hier. Celui qui ne tenait pas en place hier recommence son manège et le nerveux ne le supporte pas. Je crains que la situation dégénère, mais les deux protagonistes connaissent leurs limites et le nouveau demande à un gardien d’ouvrir afin qu’il puisse regagner sa cellule. Il ne reviendra pas (j’apprendrai par les participants la raison de cette dispute, la prison est un monde particulier avec ses propres règles). Nous reprenons les textes de la veille et la séance est tout de même productive. Le dernier à être arrivé, celui qui est très calme (il se défini comme timide) écrit un beau texte, très sensible.

 

Mercredi 10 juin, après-midi :

Après avoir de nouveau déposé ma carte d’identité, je retrouve mes habitués, non sans peine, car la salle de cours que j’ai occupée depuis hier est prise. On finit par me donner accès à la bibliothèque qui n’est pas ouverte cet après-midi. Celui de ce matin (le calme) n’est pas revenu et c’est dommage, il avait, je crois, beaucoup de choses à exprimer et de l’aisance pour le faire. Celui qui ne tient pas en place est aussi absent et c’est un repos pour tous. Je consacre une grande partie de mon temps à faire écrire l’espagnol sur son passé de conducteur de camion. Il le rédige dans sa langue et je le traduis avec lui, également aidé par l’un des détenus dont la famille est originaire d’Espagne. Au final cette séance est la meilleure de ces deux jours. Le soir je recopie à l’ordinateur l’ensemble des extraits et j’ai déjà récolté des textes qui tiennent la route pour cinq participants. La suite la semaine prochaine…


Lundi 15 juin, matin :

Ce matin, je suis à nouveau accompagné par la coordinatrice. Nous prenons possession d’une salle et nous attendons nos détenus habituels : ils ne seront que deux (les matins sont toujours difficiles en maison d’arrêt et le lundi encore plus). La séance est toutefois bénéfique. Les deux détenus s’entendent bien. Je reprends le texte de celui qui a le plus de difficultés à s’exprimer, mais il est volontaire et l’autre détenu le motive par ses plaisanteries. Quant à ce dernier, il produit un troisième texte, cette fois-ci sur la coupe du monde. Il aime terminer ses phrases avec des rimes, façon slam. Un troisième arrive pour la dernière heure et nous pouvons également reprendre ce qu’il a écrit.
Cette année, hormis celui qui a écrit trois textes en rimes, le niveau est faible. La dysorthographie et le manque de vocabulaire freinent les expressions. Les inducteurs du genre « je me souviens » ou « Il y a » permettent cependant de débloquer l’écriture. Mais je ne peux rien proposer de plus élaboré (l’un d’eux cependant – celui qui a le niveau le plus faible - est sensible à la beauté des poésies haïtiennes que je leur montre en exemple).

 

Lundi 15 juin, après-midi :

Nous retrouvons la même salle que ce matin, mais cette fois-ci, le vieux prisonnier espagnol nous a rejoint en s’excusant de ne pas avoir pu venir le matin : ces maux de tête -conséquence d’une vie de routier- l’ont empêché de se lever. La séance se révèlera productive pour chacun. Tous aiment reprendre ce qu’ils ont déjà écrit et continuer. Nous faisons signer des fiches de participation pour le festival de l’écrit

 

Mardi 16 juin, matin :

Je démarre cette dernière matinée tout seul. Après avoir laissé ma carte d’identité à l’entrée, on me remet ainsi l’obligatoire petite alarme (d’habitude, c’est l’accompagnatrice qui la porte). L’appareil est destiné à sonner automatiquement lorsqu’il est en position couché (et le porteur allongé !). Mal accrochée à une poche de mon jean, je déclencherai la sonnette quelques secondes. Je perds du temps à trouver une salle libre, les salles de cours sont occupées et je redescends à l’accueil pour chercher les clés de la bibliothèque, seul lieu muni d’une petite serrure individuelle à destination des bénévoles qui gèrent les livres (ça n’empêche pas la salle d’être fermée par une autre lourde clé). Toutes ces péripéties sont finalement le reflet de toutes les difficultés d’accès à la connaissance et à la culture dans ce type d’endroit. Mais on ne peut s’y soustraire, c’est le jeu (de clés). Les trois habitués arrivent : le vieil espagnol, celui qui va sortir sous bracelet électronique dans 15 jours et celui qui m’a commencé un très beau texte sur sa passion de l’aviron ! On continue, on avance dans le hors-temps de l’écriture.

 

Mardi 16 juin, après-midi :

c’est ma dernière demi-journée, la huitième. Au total, cette durée multipliée par deux par rapport à l’année précédente a été bénéfique. Nous avons pris plus de temps pour discuter, aborder de biais l’expression écrite qui est redoutée par les détenus, spécialement cette année. Je retrouve ainsi mes trois participants de ce matin. L’accompagnatrice est également présente et nous pouvons finaliser les inscriptions pour le festival de l’écrit. On met en place en effet un véritable contrat de cession pour les textes, comme chez un vrai éditeur. Le festival de l’écrit est en effet publié chaque année sous la forme d’un petit recueil mêlant les dizaines de structures y participant sur cinq département (cette année c’est la trentième édition !). Nul doute que sur les quatre inscrits, plusieurs auront leur place dans cette brochure. En effet, les textes produits ont été remaniés, améliorés par eux-mêmes et les participants se sont pris au jeu. Quel plaisir de voir l’un d’eux numéroter ses pages. Je fais un véritable roman, s’étonne-t-il. Pour l’espagnol qui n’a pu écrire que dans sa langue natale (mais qui a été capable de traduire lui-même en français ce qu’il voulait dire), nous avons gardé beaucoup d’expressions dans sa langue d’origine, pour plus de justesse et d’authenticité.
Et puis vient la fin de notre atelier. Je regarde leurs sourires. Je crois qu’ils ont apprécié ces quatre journées particulières qui les sortent du quotidien de la Maison d’arrêt. On se serre la main et on se souhaite une bonne continuation. Le vieil espagnol me regarde dans les yeux, la poignée de main est appuyée. Nous avons beaucoup échangé ensemble. Je lui souhaite le meilleur pour ses 75 ans : qu’il retourne bientôt en Espagne retrouver ses enfants et ses petits-enfants.
Toda una vida, a-t-il écrit.

(19/06/2026)