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Sur Ivan Oroc

 

en audio sur l'aiR Nu et découvrez également les autres publications de la rubrique Ce qui nous empêche

 

Chapitre 1 : en version audio

Sur Ivan Oroc : c'est l'exact palindrome de " coronavirus ". Ainsi, écrire " sur Ivan Oroc " revient à créer et à faire vivre le nouveau personnage d'Ivan Oroc…
Ivan Oroc donc, est un type banal, tellement perdu dans la foule qu'on n'arrive jamais à le distinguer. Il est impossible à décrire, certains affirment qu'il est blond, d'autres qu'une ombre noire couvre en permanence le bas de son visage. Certains l'ont déjà vu sourire, d'autres parler, sans qu'on ait pu retenir la moindre de ses phrases, ni même s'il s'exprimait en français ou en albanais. D'autres l'ont vu vêtu d'une jupe, genoux à l'air sans que cela les choque le moins du monde. Placé devant un mur, il se confond avec. Au pied d'un escalier, il devient tapis rouge. On l'affiche ou on le foule. Il est impossible de savoir s'il se trouve à bonne distance de vous, ce n'est ni un proche, ni un lointain cousin : il est.
Enfance au milieu d'une cour d'école, au centre d'une classe ; adolescence dans l'anonymat d'un collège, avec peut être un vague énervement un jour où ses parents l'avaient contrarié. Perdu dans des classes de lycées, ses professeurs ont toujours marqué sur ses bulletins " peut mieux faire ", sans arriver à se souvenir de son visage, d'une remarque ou d'une réponse qu'il aurait formulée. Quand il était triste, il pleurait des larmes de crocodile qui n'étonnaient quiconque. Dans ses moments de joie, il sifflotait ou chantonnait la chanson de Sheila Je suis une petite fille de français moyen, mais personne bien sûr ne s'en apercevait.
Et le voilà aujourd'hui, gauche, à la fois indescriptible et indicible, allongé dans l'herbe le nez au ras des pâquerettes, de telle manière qu'on conclut tout de même qu'il est trop gros pour être un lapin de garenne, trop petit pour ressembler à un zèbre, et d'ailleurs il n'y en a jamais eu par ici.
Ivan Oroc, nez dans la chlorophylle, repense à l'heure précédente : il était parti voter. Évidemment, comme à chaque fois, on ne le retrouvait pas sur les listes. On l'avait fait patienter devant l'employé des électeurs égarés et des causes perdues. L'employé demandait à chacun de présenter sa carte d'identité. Il la regardait avec un air suspicieux, baissant ses binocles pour mieux en remarquer les détails, la retournant en tous sens, parfois la humant devant ses narines dilatées. Puis il la rendait au citoyen qui lui avait tendue, lequel l'enfournait dans une poche sombre, sur un mouchoir sale. L'employé alors tournait méticuleusement chaque page du registre en s'aidant d'un index mouillé de salive, de la même main qui avait tripoté la carte d'identité. Derrière lui, les affichettes rappelaient les mesures d'hygiène. Le gel hydro alcoolique était placé sur une table hors d'atteinte " sinon dans dix minutes on n'en aura plus " avait affirmé le chef du bureau de vote. " Ça y est je vous ai ! ", lança l'employé en postillonnant.
Ivan Oroc avait reconquis son statut d'objet trouvé.
(16/03/2020)

 

Chapitre 2 : en version audio

Les premiers jours à domicile s'étaient plutôt bien passés. Il faut dire qu'Ivan Oroc jouissait d'un appartement agréable, situé au dernier étage d'un immeuble modeste et biscornu, de telle sorte qu'il lui fallait atteindre à pied six paliers successifs plus une dernière volée de marches pour mener à sa porte. Derrière, trois pièces en enfilade dégageaient un espace suffisant et même confortable pour lui qui vivait ici tout seul, sans animal de compagnie. La solitude ne lui avait jamais pesé. Et d'ailleurs elle était relative habituellement, ponctuée par les heures de travail qu'il effectuait au service pièces détachées et approvisionnement d'un comptoir de mécanique, distraite par quelques rares conversations avec des collègues et des clients, où il s'entendait dire : " Votre cadran à croisillon, je vous le mets en diamètre de 12 ou de 15 ? ". Destiné à la vente en gros pour les professionnels de ce secteur, on y trouvait des engrenages, des pignons, des roulements, des crémaillères et mille autres composants. Il travaillait depuis vingt ans dans cette boîte. Il y avait commencé comme intérimaire, avait été embauché lorsqu'on avait su qu'il avait installé à lui tout seul un entrepôt. Personne en revanche ne s'était aperçu combien son classement était original (" Pourquoi ne pas ranger selon la beauté des mots ? Leur dose de mystère ? Hostaform, hélicoïdal, feuillard, vérin. S'affranchir de l'utilité des mécanismes, ne retenir que la dénomination, ce miroir de leur utilité, de l'aboutissement d'une société qu'on a voulue technologique "*).
Après tout s'était enchaîné, le nouveau boulot, un divorce, l'appartement et ses trois pièces en enfilade. Avait alors commencé véritablement l'effacement, la sensation de faire partie du décor, de s'y fondre. Il y avait bien de temps en temps quelques visites qui restaient pour la nuit, mais étrangement, lorsque l'un ou l'autre tentait de renouveler l'expérience, le souvenir s'étiolait, parfois même avant de parvenir à l'appartement, de telle sorte qu'on ne savait plus si Ivan Oroc habitait au sixième étage ou au septième ciel. On redescendait l'escalier, on rencontrait parfois quelques voisins comme cette femme qui était redescendue toquer au quatrième et avait fini par s'installer avec le locataire en demeurant longtemps persuadée qu'il s'agissait d'Ivan Oroc. Ou cet homme qui, tentant de lire son nom sur les boites aux lettres, avait fait connaissance avec le prof de lettres qui habitait le rez-de-chaussée, un certain Bob. Cette histoire non plus n'avait pas duré, Bob ayant reproché à son comparse de ne pas connaître la différence entre une palindrome et un anagramme.
Bref, la vie avait suivi son cours, et on en était arrivé à ces premières journées de claustration pour cause d'un truc invisible qui s'était immiscé entre Ivan Oroc et son décor habituel. Il faut croire ainsi que la fusion entre lui et son environnement n'était au final pas si complète que cela. Peu de changement donc pour ce type solitaire qui avait l'habitude de remonter son casse croûte et les escaliers. Son patron avait décidé que sa présence au service pièces détachées et approvisionnement n'était pas indispensable. D'ailleurs les entreprises industrielles qui constituaient la plupart de leur clientèle étaient à l'arrêt. Ivan Oroc avait juste augmenté un peu plus ses provisions à la supérette du coin, histoire de respecter les consignes et de sortir le moins possible. Trois pièces pour lui tout seul était un luxe enviable, d'autant plus qu'il lui prenait parfois l'envie de décrocher la petite échelle permettant d'accéder au toit par un vasistas. La première après-midi d'ailleurs avait été très agréable sur la toiture de zinc chauffée par le soleil. La rumeur de la circulation s'était en effet atténuée d'une manière tellement extraordinaire qu'il pouvait entendre maintenant le moindre bruit, les griffes d'un pigeon marchant dans une chanlatte ou le vol d'une mouche précoce. Parfois l'ombre furtive d'un chat passait. On devinait à leur allure qu'eux-mêmes trouvaient étrange cette absence d'agitation.
Et puis, par le vasistas resté ouvert, Ivan Oroc entendit quelqu'un frapper à la porte de son appartement.
(19/03/2020)

* Composants, Fayard, 2002, p. 188.

 

Chapitre 3 : en version audio

C'était Bob. Du reste, ce n'était pas étonnant, Bob était le voisin le plus présent dans la vie d'Ivan Oroc. Toujours prêt à ramener un tract pour la défense des locataires, à quémander une signature pour une pétition, à vous arrêter devant les boites aux lettres en commençant ses phrases par " C'est inadmissible… " ou " Le gouvernement a encore… ". Mais cette fois, Bob avait l'air encore plus grave qu'à l'ordinaire. Il avait débuté par " Vous connaissez la situation… ". Puis, alors qu'on s'attendait comme d'habitude à une tirade pleine de fiel, il avait enjoint Ivan à rentrer dans son appartement, bredouillant " Le mieux serait que je vous explique cela à l'intérieur, vous allez comprendre… ". Intrigué, Ivan avait ouvert sa porte. La première pièce de l'appartement était la plus vaste. Aménagée simplement et sans désordre, elle faisait office de salle à manger et de salon, enfin, salle à manger étant un bien grand mot, car Ivan prenait ses repas dans la pièce suivante, plus petite mais dans laquelle l'arrivée d'eau avait permis d'y aménager une kitchenette et une mini salle de bain. Ivan se retourna au milieu du salon et désigna à Bob un fauteuil. Mais Bob ne bougea pas, resta debout, esquissant un sourire gêné : " Ça se passe là-bas… " prononça-t-il d'une voix de conspirateur en désignant la cuisine. Ivan s'avança jusqu'au milieu et, arrivé au niveau du réfrigérateur, se retourna vers son visiteur. Bob, de plus en plus mystérieux, désigna d'un doigt la pièce suivante, qui était la chambre d'Ivan. Ivan l'interrogea du regard, Bob hocha gravement la tête et Ivan ouvrit la porte de sa chambre. C'était une pièce spacieuse, avec un grand lit, une table de chevet et une bibliothèque. Il y avait aussi quelques cartons entreposés là, vieilles cassettes vidéos récupérées à la mort de ses parents, albums photos de sa vie d'avant qu'il feuilletait de temps à autre et où il posait, soit avec une enfant aux nattes blondes, soit avec sa mère au même regard d'eau (" En face, la femme et la fillette et cette sensation étrange, soudainement ressentie à les nommer " ma femme et ma fille ", reconstituer les éléments d'une famille, semblables aux centaines d'autres ici "*).
Ivan Oroc avançait dans sa chambre le regard fixé sur les cartons lorsqu'il entendit la porte se refermer brutalement derrière lui. La suite fût une bousculade de pas désordonnés qui résonnèrent dans son appartement. Il tenta de revenir dans la cuisine, mais quelqu'un bloquait solidement la porte. Une voix inconnue prononça " Du calme ! ". L'instant d'après il y eu le raclement d'un meuble qu'on déplace, et des coups de marteau qui faisaient trembler l'huisserie. Ivan réalisa qu'on était en train de l'enfermer. Il frappa à la porte, cria d'arrêter. Derrière le bois, il entendait des chuchotements, des bruits de pas et à intervalles réguliers les coups de marteau qui bloquaient l'issue. Puis quelqu'un glissa une feuille sous sa porte. Il y était écrit au stylo rouge : " Ne paniquez pas. Vous n'avez rien à craindre si vous restez tranquille. On va tout vous expliquer. "
(20/03/2020)

* Composants, Fayard, 2002, p. 214.

 

Chapitre 4 : en version audio

Il fallu attendre le soir et les ombres mouvantes du soleil en train de disparaître pour qu'Ivan Oroc ait des nouvelles de son enfermement. Elles lui parvinrent de même par le biais d'une feuille imprimée et glissée sous sa porte. Elle était rédigée au nom du CRAC (Comité de Réquisition des Appartements Confinés), organisme qui régissait désormais la répartition des locaux pour toute la durée de la claustration. Les modalités d'attribution de l'espace en fonction du nombre de locataires y figuraient sous forme d'un tableau. La case qui indiquait " une personne = une chambre " avait été entourée d'un coup de stylo rouge, le même qui avait probablement servi à rédiger le premier mot glissé sous la porte d'Ivan et appartenant certainement à Bob, prof de lettres. Au dos de la feuille d'ailleurs, l'écriture rouge se poursuivait : " Cher monsieur. Comme indiqué dans notre règlement intérieur, il nous appartient de veiller à ce que vous ne manquiez de rien, nourriture, eau, linge propre, éléments garantissant votre dignité. Toutefois, notre règlement stipule qu'au moment où l'enfermement est effectif aucun contact physique ne devra être établi pour des raisons évidentes de sécurité. En l'occurrence, nous recherchons dès à présent le meilleur moyen d'assurer votre subsistance ".
Ivan s'assit sur le lit. Doté d'une intelligence moyenne, il possédait suffisamment de logique pour admettre que les deux seules issues de sa chambre étaient sa porte maintenant barricadée et une petite fenêtre, donnant sur une cour intérieure et surplombant le sol d'une hauteur de six étages et demi. Son premier réflexe d'ailleurs avait été d'ouvrir cette fenêtre pour chercher un moyen de s'échapper. Mais les murs qui entouraient la lucarne étaient parfaitement lisses, il n'y avait aucune descente d'eau de pluie à proximité, aucune prise, soit pour descendre, soit pour monter et atteindre le toit. De plus, rien qu'en se penchant pour s'en assurer, Ivan Oroc avait ressenti un épouvantable vertige.
En admettant qu'il arrive à vaincre son vertige, qu'il déchire ses draps pour fabriquer une corde, il lui aurait fallu l'équivalent de six fois trois mètres de tissu à peu près, soit dix-huit à vingt mètres, ce qui donnait pour l'équivalent de son drap et de sa housse de couette d'environ deux mètres, un minimum de cinq bandes à découper dans le sens de la longueur, vraisemblablement trop minces pour supporter son poids de soixante quinze kilos. Remarquons au passage qu'Ivan Oroc, bien que doté d'une intelligence moyenne, possédait une facilité de calcul probablement constituée à force de travailler au service pièces détachées et approvisionnement de son comptoir de mécanique ainsi qu'une faculté pour découper la moindre action en éléments successifs et méthodiques (" Saisir, ouvrir, décoller, agripper, poser, reposer, déposer, tourner, retourner. Mouvements qui s'empilent en strates de dixièmes de secondes, poussière remuée, agitation d'air, l'inconscience des mains qui agissent, le cerveau qui donne l'ordre, influx nerveux, électricité, ion, onde sinusoïdale vibratoire, un mystère intégré à tous, pas d'option, contenu dès la naissance en chaque corps humain. ")*
La nuit avait maintenant complètement envahi sa chambre, les livres sur sa bibliothèque n'étaient plus que des carrés obscurs ; il était encore assis sur son lit à remuer ses pensées, lorsqu'on toqua très légèrement à sa porte. Un rai de lumière filtrait à la partie inférieure, filtrant sur le plancher une faible lueur et ravivant les veines du bois de quelques éclats mordorés. Mais de suite, il sembla y avoir de l'agitation derrière la porte, des ombres bougeaient, on entendait quelques raclements. Il vit la pointe d'un carton s'enfiler sous sa porte, puis, progresser précautionneusement avant de glisser entièrement dans sa chambre. Sur le carton, une crêpe fumait. Puis, un papier fût introduit, sur lequel l'écriture rouge avait écrit : Vous en voulez combien ? D'autres bruits suivirent puis un petit tuyau de plastique fût inséré de la même manière, suivi par un autre billet qui précisait que le petit tube était relié à une bouteille d'eau, laquelle serait complétée et rafraîchie régulièrement. Enfin, la première feuille d'un rouleau de papier hygiénique dépassa sous la porte et Ivan Oroc en tirant dessus, entendit le bruit familier du dévidoir fixé à côté de ses toilettes, lequel était situé dans sa mini salle de bain, juste derrière la cloison.
(21/03/2020)

* Composants, Fayard, 2002, p. 76.

 

Chapitre 5 : en version audio

Ivan Oroc commença ainsi son étrange vie de reclus. Trois fois par jour, il entendait toquer faiblement à la porte, comme si on craignait de le déranger - mais de quoi ? On lui apportait deux ou trois crêpes selon le papier qu'il laissait entre chaque repas. Le matin, on remplaçait l'eau par du café ou du thé selon ses desideratas. A midi il recouvrait l'eau et toujours deux ou trois crêpes. Pour le soir on lui proposait parfois de faire passer dans sa tubulure un bouillon clair pour agrémenter sa nouvelle fournée de galettes. Au début, ses étranges geôliers avaient bien essayé de lui varier ses repas en lui glissant une pizza, mais même avec une pâte extrafine, les champignons ne passaient pas sous la porte qui raclait également la sauce tomate. On lui avait aussi glissé des sacs poubelles pour ses déchets, mais satisfaire ses besoins naturels dans une poche en plastique n'était pas évident et plusieurs fois il s'était aperçu du manque d'étanchéité des poches lesquelles commençaient à répandre une odeur nauséabonde dans la chambre. Il réclama une poubelle sous sa fenêtre et il put s'adonner à la distraction de jeter ses déchets du sixième étage dans un récipient de la taille d'un seau. Avec ces besoins élémentaires, l'hygiène allait rapidement devenir un problème important, mais il semblait que ses gardiens avaient anticipé ses désirs car on lui glissa au midi du second jour des échantillons de savons liquides de ceux qu'on trouve dans les hôtels, des lingettes ainsi que deux serviettes en micro-fibres. L'écriture rouge du mot qui les accompagnait excusait de ne pouvoir fournir d'eau autrement que par le biais du tuyau de plastique. Néanmoins, la petite bouteille de plastique à proximité de son lit et destinée à étancher sa soif la nuit put être remplie grâce à ce siphon improvisé.
Le problème de l'approvisionnement et de l'hygiène presque résolu, reste la question des heures à écouler. Étrangement, celles-ci passent très vite. D'abord, il y a les livres et " il y a ce Rimbaud qui vous suit partout. Vous aimez les biographies qui lui sont consacrées, en revanche, vous prisez moins sa poésie et c'est sa correspondance que vous aimez par-dessus tout."*. Il a aussi la fenêtre que vous laissez le plus souvent ouverte, regardant les autres qui vous font face dans la courette, mais on ne voit jamais personne. De temps en temps un bourdon fait le tour de la chambre en vrombissant puis repart.
Dans cette inactivité, bientôt Ivan Oroc remarqua le moindre détail. Et selon son humeur, inquiète le plus souvent - on le serait à moins - le plus petit élément qui dénotait, qui était source de déséquilibre dans sa chambre, devenait une obsession. Lorsque le seuil de sa porte se couvrit de tâches de graisse à force de passer les crêpes en dessous, il passa des heures à essayer d'atténuer les auréoles huileuses avec les pages des livres qu'il n'aimait pas.
Et puis une autre idée fixe s'installa dans son esprit : pourquoi correspondait-on avec lui à l'aide de ces stupides billets toujours polis, écrits à l'encre rouge et glissés sous la porte ? Est-ce qu'on ne pouvait pas tout simplement lui parler ? Un matin où on glissa devant ses yeux une note lui demandant " Thé ou café ? Et deux crêpes ça vous irait ? ". Ivan explosa et d'une voix tremblante de colère, formula sa requête. Il entendit un bruit de pas précipité quittant son appartement, puis, une demi-heure plus tard, les feuilles dactylographiées du règlement intérieur lui parvinrent sous la porte. Un passage était entouré de rouge : " Toute personne recluse sans moyen individuel de protection officiel (masque d'hygiène et lotion désinfectante anti-virale aux normes reconnues, dont les dates de péremption sont en cours de validité ) doit être abordée avec un maximum de précaution : interdiction d'adresser la parole, échange uniquement par écrit dont les traces doivent être détruites (si possible incinérées) aussitôt après lecture. La présence de barrières manifestes à toute contagion, porte close ou espace séparateur d'un minimum de trois mètres, ne constituent en aucun cas une dérogation à cet usage. " La dernière phrase était soulignée deux fois. Le règlement intérieur était revêtu de divers signataires, dont se détachait nettement le paraphe de Bob Lepel, sous la mention de " Commissaire de quartier du CRAC ".
(22/03/2020)

* Ils désertent, Fayard 2012, p. 86.

 

Chapitre 6 : en version audio

La situation d'enfermement d'Ivan Oroc était sans issue et sans mauvais jeu de mots. L'homme qu'on confondait d'habitude avec le décor ambiant, était devenu encore plus invisible, ce qui était dans l'air du temps. D'un naturel peu enclin à se rebeller, Ivan prenait son mal en patience, avec peu d'effort cependant et une évasion réelle : relire pour la énième fois toute la correspondance d'Arthur Rimbaud, rester le nez en l'air après la lecture d'une entête qui vous laisse songeur " Korikaté le 27 août 1889 ", d'une formule énigmatique du poète " je sors de pivoter deux heures au Guébi et au Gunja Biète ".
" Les lettres qui vous émeuvent le plus, sont celles adressées à des fins professionnelles, avec un style informatif et neutre, à d'autres négociants. Parfois vous vous imaginez recevoir une lettre de Rimbaud vous demandant un renseignement, vous donnant quelques nouvelles d'un collègue que vous auriez perdu de vue. Parfois vous rêvez à d'interminables missives… "*
Le reste du temps, Ivan Oroc le passait accoudé à la fenêtre ouverte en permanence. En bas, dans la cour, le seau qui recueillait ses déchets (lorsqu'il arrivait à bien viser depuis son sixième étage) avait été remplacé par un récipient plus grand, garni d'un sac poubelle, posé sur un environnement de toiles également jetables qu'un ouvrier changeait régulièrement. C'était une distraction qui se renouvelait chaque jour à dix heures précises, et peu importait qu'il pleuve ou qu'il fasse beau. Le type débarquait vêtu d'une combinaison blanche, coiffé d'un heaume, chaussé de bottes avec des gants qui montaient jusqu'au coudes. Il débarrassait la poubelle, retirait les plastiques, arrosait méticuleusement le sol et les murs d'un jet de vaporisateur accroché sur son dos.
Le temps ainsi passait sans longueur pesante, la difficulté principale cependant était l'absence d'information et de nouvelles. Le premier matin, en se réveillant, Ivan s'était aperçu qu'il avait probablement laissé son téléphone portable dans le salon, sur le coin du buffet où il demeurait presque en permanence. Il avait rédigé un billet dans ce sens, en espérant que son appareil soit assez plat pour être glissé sous sa porte, mais la réponse lui était parvenue un peu plus tard : " Cher Monsieur, nous n'avons pas trouvé votre téléphone à l'endroit indiqué, ni ailleurs dans votre appartement. " C'était étrange, il était très méticuleux. L'idée manifeste d'une conspiration destinée à l'empêcher d'informer ses proches lui traversa l'esprit. Il songea à écrire à son ex-épouse ou à sa fille, mais l'indication de leurs domiciles était évidement dans la mémoire du téléphone. De même, il n'y avait aucun ordinateur ou terminal dans sa chambre où il aurait pu consulter Internet et retrouver leurs adresses. Il s'en ouvrit par petits mots interposés et on lui répondit à l'encre rouge qu'il pouvait rédiger une lettre à destination de sa famille, celle-ci serait acheminée par les soins du CRAC, dont il apparaissait que le commissaire général était toujours son voisin, Bob Lepel, également en charge de la communication interne et externe au niveau de la ville.
Ivan Oroc était aussi complètement isolé pour suivre les informations sur la situation actuelle. Il y avait bien sur sa table de chevet un vieux radio-réveil, cependant la fonction radiophonique était depuis de nombreuses années inopérantes, ce qui ne l'avait jamais gêné jusqu'à présent, il se contentait de s'éveiller avec le son strident du buzzer. Il tenta de retrouver les ondes mais ne parvint qu'à obtenir un crachotement inaudible. Ivan réalisa qu'il était coupé du monde (" Vivre seule donc, comme Robinson, sur ton île "**).
(23/03/2020)

* Ils désertent, Fayard 2012, p. 87.
** Ils désertent, Fayard 2012, p. 81.

 

Chapitre 7: en version audio

Ivan Oroc avait obtenu du papier à lettre et un stylo pour donner de ses nouvelles à ses proches. Son ex-épouse s'était remariée avec un type qu'il avait aperçu une fois en venant chercher sa fille pour les vacances, un taciturne comme lui avec qui il avait eu du mal à échanger trois mots. Il s'était alors demandé pourquoi son ex-femme persistait à choisir ses prétendants dans une gamme de caractère qu'elle ne cessait ensuite de leur reprocher ; le mutisme d'Ivan avait été en partie la cause de leur séparation. Sa fille, en revanche, lui ressemblait par son côté réservé. Comme lui, elle avait un esprit logique et c'est peut-être pour cette raison qu'elle était devenue prof de math. Elle vivait à plus de sept cents kilomètres de lui dans une ville du Sud-Ouest où son conjoint travaillait. Ses dernières nouvelles remontaient au mois de janvier où elle lui avait annoncé qu'il allait être grand père pour le mois de juin. Ivan espérait que toute cette histoire n'aurait aucune conséquence sur sa santé et le lui avait notifié dans sa lettre. En revanche, il ne se souvenait plus de son adresse exacte. Celle de sa mère, cependant, lui était revenue à peu près en mémoire, quelque chose comme la résidence des pins ou de la pinède, dans une ville située entre Angers et Nantes, dont il avait momentanément oublié le nom mais qu'un atlas puisé dans sa bibliothèque lui remémora, il s'agissait d'Ancenis. Il écrivit ainsi une lettre dans laquelle il disait qu'il était isolé dans sa chambre mais en bonne santé et avec une nourriture suffisante et régulière. En même temps qu'il écrivait ces mots, il réalisa que c'était ceux d'un prisonnier dans sa cellule, ou d'un malade reclus dans sa chambre, le genre de missive qu'on envoie à sa famille lorsqu'on est craint d'être séparé, comme un soldat envoyé au front. Il avait joint à cette lettre celle destinée à sa fille en demandant à son ex-femme de lui envoyer.
Il réclama aussi qu'on lui fasse parvenir les journaux. Pour l'instant, il n'était pas en mesure de payer les exemplaires de cette presse, on pouvait néanmoins certainement lui établir une ardoise qu'il acquitterait à sa sortie. Pour toute réponse, il reçut glissé sous sa porte, un exemplaire du journal local datant de ce fameux dimanche où tout avait commencé, dix jours auparavant. Les titres montraient encore la stupéfaction, la colère et l'inévitable optimisme qui suit toute annonce incroyable " Les commerçants pensent déjà à l'après crise ", " Les hôteliers-restaurateurs entre résignation et colère ", " L'appel à ne pas céder à la panique " : " Drôle de société qui favorise le coude à coude du travail et de la famille, chacun dans son bocal. "* Le journal évoquait qu'on avait aussi franchi la barre des cinq mille cas et une centaine de décès dus à l'épidémie. Ivan Oroc, ce mardi 24 mars, espéra que ces chiffres qui dataient de dix jours ne s'étaient pas accrus outre mesure.
(24/03/2020)

* Composants, Fayard, 2002, p. 211.

 

Chapitre 8 : en version audio

Pour Ivan Oroc, chaque instant était différent. On imagine à tort que la vie de reclus propose une suite d'heures toutes identiques. En réalité, un espace aussi étriqué, aussi familier que la superficie d'une chambre aménage un univers incroyable, propice à l'évasion. Marcel Proust qui écrivit l'immensité imaginative de La Recherche du fond de son lit aurait acquiescé à cette théorie. Mais bien sûr, celle-ci ne fonctionne que si le lieu de claustration a été accepté, disposé au préalable, si une certaine reconnaissance de soi s'intègre entre plafond et murs. Un prisonnier, qui subit un cachot désolé ou une cellule partagée avec d'autres compagnons qu'il n'a pas choisi, raisonne différemment et l'enfermement prend des allures de supplice. Pour Ivan Oroc, claquemuré dans la pièce qu'il avait lui-même organisée, cette douleur de la réclusion était absente et, somme toute, son sort était plutôt enviable, parfois même agréable. " Chaque jour apporte son lot de surprises, il faut savoir en profiter. Un matin, une libellule est entrée : il est resté plusieurs heures à la contempler "*.
Il n'avait pas à se soucier de chercher à manger comme Robinson sur son île, deux crêpes, un café, du bouillon et de l'eau à volonté lui étaient fournis. La lecture de nouvelles, mêmes datant de plusieurs jours l'absorbait complètement et il déchiffrait jusqu'au dicton du jour proposé par le journal, ainsi le 18 mars alors que la une titrait " Confinement et conséquences " avec en photo un véhicule de police en faction dans un carrefour désert, il apprit " sème tes pois à la Saint-Patrice, tu en auras tout ton caprice ".
Non l'étrangeté qui le surprenait chaque jour était de devoir satisfaire ses besoins naturels au milieu d'un sac poubelle, avec le rouleau de papier hygiénique qui traversait le plancher jusqu'à l'endroit qu'il avait choisi, le plus près de la fenêtre ouverte de manière à jeter immédiatement ses souillures dans le seau de la cour, puis de faire ses ablutions nu sur une serviette placée sur le plancher à l'aide d'un savon miniature et de la petite bouteille d'eau remplie au préalable en siphonnant la tubulure d'eau placée en permanence sous la porte. Mais déjà ces gestes étaient accomplis avec la force de l'habitude, comme la manière qu'il avait de se nourrir, assis par terre, le dos appuyé contre la porte avec à sa droite le carton qui supportait les deux crêpes et dans sa main gauche la tubulure d'eau, de café ou de bouillon. Il mangeait ainsi lentement, les yeux dans le vague, comme absorbé par cette tâche et aussi naturellement que s'il avait été assis dans sa cuisine ou à la table d'un restaurant.
Les jours ainsi passaient vite. Il avait remarqué avec étonnement que le ciel immuablement bleu depuis le début du confinement laissait passer quelques rayons du soleil entre 14h30 et 16h, qui venait caresser quelques rayonnages de la bibliothèque, après quoi l'astre disparaissait derrière les toits. C'était véritablement une découverte pour Ivan qui n'était pas adepte de la sieste et d'ordinaire jamais dans sa chambre à cet horaire.
(25/03/2020)


* Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace, Fayard, 2019, p. 181.

 

Chapitre 9 : en version audio

Etait-ce la caresse de la lumière sur ses livres et que le soleil prodiguait de 14h30 à 16h chaque jour qui donna l'idée à Ivan Oroc de ranger ses livres différemment ? La première fois, il essaya de les grouper par couleur, les livres blancs à gauche de l'étagère, dans la partie la plus sombre de la pièce, de manière à l'éclairer davantage ; les livres à couverture noire ou marron à droite près de la fenêtre, de façon à rendre leur sobriété moins sévère. Au milieu des rayonnages se répartissait toute une gamme de bleu, de rouge et surtout de jaune, très peu de couleurs chatoyantes ou multicolores. Les couvertures unies étaient les plus nombreuses. L'imagination des éditeurs et de leurs différentes collections lui paru ainsi convenue et plutôt pauvre, surtout chez Gallimard et Grasset dont les jaunâtres vieillots accusaient une idée passéiste de la littérature.
La nuit suivante, cette répartition l'empêcha de dormir, ou plutôt, une lueur vive qui passait à travers ses volets ajourés l'avait d'abord réveillé au milieu de la nuit. Il pensa à la lune, mais l'éclat était trop vif. Il se leva et en entrouvrant ses persiennes, il s'aperçut que la source de cette lumière crue était celle d'un néon allumé dans l'appartement d'en face, qu'il n'avait jamais vu occupé jusqu'alors. Il chercha à distinguer quelqu'un dans la pièce, mais celle-ci semblait vide et dépourvue de tous meubles, la fenêtre était démunie de rideaux et l'éclairage semblait encore s'accroître en glissant sur les murs nus et blancs de la pièce. Il s'agissait certainement de l'oubli d'éteindre de la part d'un visiteur, le propriétaire sans doute. Mais maintenant réveillé, Ivan Oroc, du fond de son lit, regardait ses étagères de livres nouvellement agencés. Il est vrai que les couvertures claires, situées au fond de la pièce semblaient maintenant raviver ce coin, tandis que celles plus sombres placées près de la fenêtre et baignées par sa lueur semblaient ne former qu'une masse compacte avec les étagères comme si les livres de papier étaient revenus à leur état originel de bois. En même temps, examinant du fond de son lit les tranches des ouvrages, il n'arrivait plus à mettre le nom d'un auteur sur le simple aspect ce celles-ci, sa taille, sa granulosité, sa couleur, alors qu'avant, il savait d'un seul coup d'œil identifier un roman aimé, un essai apprécié. Cette déconvenue l'empêcha de retrouver le sommeil et une profonde angoisse l'étreignit pour le restant de la nuit.
Le lendemain, Ivan tenta un autre rangement. Cette fois-ci, il rangea les livres par taille. Le premier, situé complètement à gauche était son immense atlas qu'il ne pouvait que laisser couché sur l'étagère. A l'opposé, donc à droite, quelques fascicules minces de poésie s'entassèrent, certains si maigres, qu'ils disparaissaient presque coincé entre les autres. C'était le cas de Poèmes de Samuel Beckett, dont la tranche d'un demi centimètre semblait prête à être engloutie ou avalée par l'étagère. Il trouva injuste le sort réservé à ces maigres recueils qui étaient pour la plupart ses préférés : Ivan Oroc murmura par cœur le poème Dieppe du grand Samuel tout en le décoinçant des autres : encore le dernier reflux / le galet mort / le demi tour puis les pas / vers les vieilles lumières.
Instinctivement alors, il remit tout dans son ordonnancement initial, c'est-à-dire justement une absence d'ordre, une sorte de disposition aléatoire qui appartenait à lui seul, sans repères, ni alphabétique, ni thématique, mais il savait placer à coup sûr chaque nouveau livre, comme si sa place était déjà réservée depuis longtemps. Ivan pensa avec étonnement que nos logiques sont tributaires de cheminements secrets et des sentiments intimes que provoque la lecture, de telle sorte que le moindre classement est remis en question par des liens immatériels, des pensées affectives.
La nuit suivante, personne n'était venu éteindre le néon de l'appartement d'en face et la lueur pareillement réveilla Ivan. Mais, il n'éprouva aucune angoisse à contempler dans la pénombre la masse des livres qui avait repris leur répartition première. A mi-voix, Ivan Oroc prononça quelques titres qu'il reconnaissait, Mouvement par la fin de Philippe Rahmy, La route des Flandres de Claude Simon, Noces de Camus. Il s'endormit, rêva de Méditerranée, de rivages et de plages.
(26/03/2020)

 

Chapitre 10 : en version audio

Les jours donc continuaient à s'écouler dans une tranquillité relative. Les vieilles nouvelles qu'Ivan Oroc recevait faisaient état de personnes continuant à faire leur jogging et vivant une existence quasi-normale dans des rues désertées. Certains, parait-il, se rendaient à la plage dans les cités balnéaires ou partaient randonner en montagne s'ils avaient la chance d'habiter à proximité, activités bien innocentes et Ivan se demandait pourquoi on en faisait tout un plat, on verbalisait à tour de bras avec des montants d'amendes inimaginables jusqu'alors. Les chiffres officiels s'exprimaient à peine en une dizaine de milliers de cas recensés sur toute la France, pas la peine d'en faire un fromage.
Ivan attendait ainsi dans la quiétude de sa chambre que le gouvernement revienne à une politique plus raisonnée, lorsque des bruits dans la cuisine se firent entendre, une voix sourde d'homme, d'autres plus aigues de femmes ou d'enfants, des raclements de pieds, le bruit mat d'une charge lourdement posée. Jusqu'ici, ceux qui lui apportaient ses repas, lui passaient les mots rédigés à l'encre rouge étaient d'une discrétion telle qu'Ivan ne s'apercevait pas immédiatement d'une crêpe enfilée sous sa porte. Mais ce matin (il était déjà 9h30 à son radio-réveil), on semblait avoir oublier son petit déjeuner, aucune galette n'avait été glissée et il avait eu beau aspirer sur la tubulure, son café noir habituel, légèrement sucré, n'était jamais parvenu jusqu'à ses lèvres. Et maintenant, il y avait des bruits et des conversations dans la pièce d'à côté. C'était étrange. L'explication vint sous la forme de deux feuilles sous sa porte. La première, un mot manuscrit (en rouge évidemment) s'excusait pour l'absence de petit déjeuner et indiquait qu'une solution nouvelle pour lui faire parvenir ses repas était en cours d'élaboration. La deuxième, un imprimé, portait en en-tête la mention ORDRE " Ordre de Réquisition D'une Résidence Employée ", mentionnait l'adresse d'Ivan Oroc, précisait que le logement avait été attribué à un certain Bojštimgl (ou Bojšting) et ses deux enfants pour une durée indéterminée. Elle était revêtue d'abondants cachets et signée en dernier par le paraphe de plus en plus grand de Bob Lepel, dont le titre PRINCE pouvait prêter à confusion, mais dont le sigle développé en dessous : " Préfet Régional Instruisant Nos Cafouillages Elaborés) était certifié par le GARS (Groupement des Acronymes, des Raccourcis et des Sigles). Sacré Bob ! Ivan Oroc l'imagina, sentencieux comme toujours et parfaitement à l'aise avec les méandres administratifs qu'il était chargé de démêler.
De fait, vers la fin de la matinée, alors que le ventre d'Ivan émettait de lourds grognements de faim, un nouveau papier fût introduit sous sa porte en même temps que l'extrémité d'une ficelle. Il était écrit : Merci de récupérer entièrement la cordelette. Celle-ci mesure environ vingt-cinq mètres. Veuillez accrochez un bout à la rambarde de votre fenêtre et laisser choir l'autre extrémité dans la cour. Il est préférable d'utiliser un lest (objet ou livre) afin que l'opération puisse être menée d'une manière optimale. A l'autre extrémité, un seau sera accroché dans lequel nous pourrons vous livrer vos effets journaliers.
Cette perspective nouvelle offrait plus de possibilités que les aplats glissés sous la porte depuis le premier jour. Ivan Oroc était enthousiaste : mais pourquoi n'avait-on pas eu cette idée auparavant ? Ayant solidement noué la ficelle à la balustrade, il se mit à la recherche d'un livre assez lourd dans sa bibliothèque. CV roman, d'un auteur inconnu, ferait l'affaire. Avant de l'accrocher, Ivan Oroc le feuilleta distraitement, tomba sur l'extrait où le CV du poète Arthur Rimbaud était décrit : " été-automne 1874, poète à Roche, publication d'Une saison en enfer ; compétences : capacité à gérer un projet, qualités rédactionnelles, culture générale et orthographe, résistance au stress et à la solitude. "*. Arthur Rimbaud, bien enfermé entre les pages d'un livre descendit sans encombre six étages suspendu à une cordelette.
(27/03/2020)

* CV roman, Fayard, 2007, p. 125.

 

Chapitre 11 : en version audio

Les nouveaux voisins d'Ivan Oroc, c'est-à-dire ceux qui vivaient dans son salon et sa cuisine avaient deux enfants. Aux voix, Ivan imaginait un garçon et une fille, probablement très jeunes. Le garçon avait un timbre déjà fort et aimait commander. On ne comprenait pas ce qu'il disait. La fille en revanche modulait une voix haut perchée, comme sa mère. Elle s'adressait à son frère en français mais semblait discuter avec ses parents dans une langue qu'Ivan avait du mal à identifier, peut-être du hongrois ou du moldave, en tout cas, avec un accent prononcé des pays de l'Est. Le premier jour, il apercevait leurs ombres sous la porte, sans cesse en mouvement. Mais le lendemain matin, alors qu'il venait tout juste de remonter son premier seau de nourriture (un délicieux pain de mie, de la confiture et un vrai thermos de café qu'il s'empressa de verser dans la tasse qu'on lui avait également prévue), il entendit un raclement sous sa porte, aperçut le tranchant d'une spatule de carreleur, et, l'instant d'après, le pschitt d'un jet de mousse polyuréthane destinée à l'isolation. La mousse d'ailleurs s'enfila sous la porte avec la consistance d'un jet de mayonnaise. Il eut ainsi la désagréable impression d'être emmuré vivant, et la mousse qui continuait tranquillement à gonfler ressemblait à ces pelletées de terre qu'on déverse petit à petit sur le couvercle d'un cercueil après l'inhumation.
Mais en même temps, si ce côté de la chambre représentait la mort de cette façon imagée, l'autre extrémité, avec la fenêtre qui restait ouverte sur le beau temps qui persistait, avec la cordelette accrochée qui le reliait au monde, symbolisait la persistance de la vie. Maintenant qu'il disposait d'un récipient capable de lui apporter ce dont il avait besoin, Ivan s'était mis à rêver d'un aménagement plus confortable de sa chambre. Il avait ainsi dressé une liste de course, un vrai pot de chambre, une cuvette pour ses ablutions, d'autres serviettes, du vrai savon, du dentifrice, des rasoirs, de la mousse à raser, un peigne, de l'eau de Cologne, des ciseaux à ongles, des récipients capable de recevoir de l'eau ou tout surplus de nourriture, un réchaud à gaz ou une plaque électrique, une éponge, des torchons, des pâtes, du riz, de la sauce tomate, du thé, du café, des bouteilles d'eau en quantité (il estimait sa consommation à trois litres par jours avec ses nouvelles exigences). Et puis il aurait aimé qu'on lui lave ses habits et ses draps. La réponse qu'il obtint montrait la limite de ses exigences : non, il n'était pas possible de lui fournir un réchaud ou une plaque électrique pour des raisons évidentes de sécurité (l'adjectif pluriel " évidentes " avait été souligné de deux traits rouges). On continuerait à lui fournir des plats cuisinés, notamment pour une question d'hygiène. On lui octroya néanmoins les trois litres d'eau réclamés ainsi qu'une cuvette minuscule. Le seul luxe consistait dans un seau de toilette hygiénique, taille adulte, muni d'un couvercle et agrémenté d'un rouleau de sacs en plastique à disposer à l'intérieur. Les ciseaux à ongles étant considérés comme une arme dangereuse avaient été remplacés par les limes en cartons. Les rasoirs étaient considérés comme superflus à l'heure où la mode masculine revendiquait une pilosité abondante (la photographie d'un homme tatoué, doté d'une barbe fournie et découpée dans un magazine avait même été jointe à l'envoi).
En revanche, afin de prévenir Ivan Oroc d'un approvisionnement, le livreur agitait maintenant une petite clochette après avoir rempli son panier. Le premier midi, il se précipita à la fenêtre mais il eut juste le temps de voir un homme en combinaison blanche s'engouffrer dans la porte d'accès à la courette. Ivan Oroc remonte ainsi son premier déjeuner. " Les haricots en grain, tout en rondeurs, ont des formes de petits chats lovés dans la sauce beige, épaisse, formant une sorte de gangue collante sur les parois transparentes du Tupperware "*.
(28/03/2020)

* Composants, Fayard 2002, p. 27.

 

Chapitre 12 : en version audio

" Les jours se succèdent, ainsi réduits aux fonctions vitales, sans autre but, non pas de survivre mais de durer. "* Ivan Oroc n'est plus qu'une machine à manger, à dormir, à éliminer. Chaque jour, ce cycle recommence. Chaque jour, ce qu'on se promet pour avoir le sentiment d'exister, comme relire un livre aimé, s'amenuise et se perd dans l'écoulement inexorable du temps.
Ivan Oroc avait ainsi réduit son univers. Depuis que sa porte avait été murée par de la mousse polyuréthane, il ne s'intéressait plus à ce côté de la chambre. Les provisions glissées jusqu'alors sous sa porte s'étaient transformées en un inquiétant aggloméra de couleur mayonnaise destinée à l'isoler encore plus du monde. Et les bruits domestiques de la famille qui y vivait maintenant représentaient une distraction douloureuse, celui d'un monde d'avant, qui peut-être ne reviendrait jamais. Un après midi, allongé sur son lit, à mi-chemin entre la porte et la fenêtre, laissant errer son regard vers la lumière que prodiguait encore le soleil, Ivan entendit un mince frottement, quelque chose d'aussi ténu que le frôlement d'une de ces souris qui venaient de temps à autre le visiter, en voisines des combles situées au-dessus de son appartement. Ivan tourna sa tête en direction du bruit qui semblait venir de sa porte. Il aperçut au milieu de la mousse jaune une mince feuille de papier roulée qu'on tentait d'immiscer dans sa pièce. Il s'approcha avec précaution et examina le petit cylindre qui dépassait de seulement un ou deux millimètres mais qui semblait obstinément vouloir pénétrer plus en avant. Maintenant accroupi en silence devant le petit rouleau de papier qui gigotait comme un ver, Ivan pensait à la personne derrière la porte, identiquement occupée à faire le moins de bruit possible pour faire glisser son message. Tout d'abord, comment était-ce possible ? La mousse polyuréthane avait été distribuée en abondance. Pour autant, en examinant bien la manière dont elle avait été aspergée, il devina vers le milieu de sa porte un petit raccord, lequel en séchant s'était distendu, aménageant un infime interstice. Le temps qu'il observe avec minutie le bas de sa porte, le mouvement de la petite feuille avait cessé, maintenant introduit d'un centimètre de son côté. Il revint s'asseoir sur son lit, laissa quelques minutes s'écouler puis revint s'accroupir au seuil de sa porte pour tirer le papier avec d'infinies précautions. C'était une feuille de cigarette à rouler. En la dépliant, Ivan Découvrit le dessin enfantin représentant une fillette avec écrit en dessous Mira. C'était probablement la fille des voisins qui lui avait glissé ce mot. Sur la même feuille, il répondit en dessinant une tête stylisée et en écrivant de la même manière Ivan. Dans la minute qui suivit, le papier fût ramassé. Puis il entendit peu après les voix des parents et du petit frère, qui jusque là ne s'étaient pas manifestées. Aucun autre papier ne fût glissé de la journée et Ivan Oroc supposa que la petite fille, laissé seule, avait comblé son ennui de cette manière.
(29/03/2020)

* Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace, Fayard, 2019, p. 98.

 

Chapitre 13 : en version audio

Cependant le lendemain, alors qu'aucun bruit ne semblait provenir de l'appartement, Ivan reçut à nouveau la visite d'une petite feuille de papier à cigarette. Le dessin représentait une petite fille avec un cartable devant une maison qui pouvait ressembler à une école. Ivan ne pouvait répondre sur la même feuille, le dessin prenait toute la place. Il chercha dans sa bibliothèque un papier suffisamment fin pour être pareillement glissé en retour mais les pages d'un roman ou d'un récit classique étaient épaisses et quasiment toutes revêtues d'un verbiage en lettres serrées empêchant d'y surexposer un dessin. En feuilletant un recueil de nouvelles d'un auteur oublié, il tomba sur l'épigraphe qui figurait sur les premières pages, une citation de Blaise Cendrars : " Le chat domestique a le pelage soyeux ; son échine est souple, électrique ; ses pattes sont bien armées, ses griffes fortes ; il saute sur la proie qu'il convoite. Mais le chat sauvage saute bien mieux : il ne manque jamais son coup. J'ai des chats sauvages plein la bouche "* Ivan pensa que ce texte, qui parlait de félins, plairait à Mira, et il restait de la place sous celui-ci pour dessiner un de ces matous. Ivan en dessina trois : l'un assis de dos et regardant la lune, un autre lové pour dormir, un dernier jouant avec une balle. Mais, même soigneusement découpé et roulé, son papier était trop gros pour pénétrer dans le minuscule trou. Il recommença à chercher sur ses étagères un autre livre au papier moins épais, s'attarda sur quelques tomes dans l'édition de la Pléiade dont le papier bible était presque aussi fin que celui des cigarettes. Il se demandait lequel il fallait amputer d'une ou plusieurs pages. Son choix hésitait entre les œuvres complètes de Blaises Cendrars justement, ou celles d'Arthur Rimbaud, les deux auteurs ayant terminé leurs carrières avec respectivement un bras et une jambe en moins, peut-être que cet emprunt leur aurait été au final indifférent.
Il en était encore à tergiverser lorsqu'il aperçu devant l'un des livres, un coupe-papier en métal brillant qu'il avait utilisé pour des ouvrages de Julien Gracq publié chez José Corti et où il fallait encore découper soi-même les pages. A l'aide de cet outil, il entreprit derechef d'agrandir l'interstice de la mousse sous sa porte, de tel sorte qu'il put y glisser facilement son dessin. Mira, de l'autre côté de la porte, attendait. Elle récupéra le nouveau papier et il entendit une exclamation de joie.
(30/03/2020)

* Bestiaire domestique, Fayard, 2009, p. 7.

 

Chapitre 14 : en version audio

A partir de cet instant, presque chaque jour, lorsque les parents de Mira étaient absents, Ivan Oroc échangeait avec la fillette des mots et des dessins. Il avait rapidement compris que le plus grand désir de Mira était de continuer d'apprendre à l'école. Les dispositions transitoires prises pour les classes pendant la période de l'épidémie ne favorisaient pas les élèves comme elles, qui n'avaient aucun moyen de connexion à distance, et surtout, comment remplacer les contacts au quotidien avec ses professeurs ou ses camarades, tout ce qui s'échangeait pendant les récréations et les heures de cours ? Pour Mira qui venait juste d'arriver en France, les progrès dans notre langue étaient autant tributaires de ses amies que de son apprentissage organisé. Et surtout rien ne remplaçait la pratique de la langue. Les mots et les dessins qu'elle faisait parvenir à Ivan étaient les pages d'un livre de lecture qu'elle recopiait et, tandis qu'il avait en possession ce qu'elle lui avait glissé sous la porte, elle lisait à voix haute la leçon à partir de son livre. De la même manière, Ivan Oroc lui posta les leçons de Rémy et Colette, un vieux livre de lecture de son enfance et qu'il avait retrouvé au milieu du carton des affaires récupérées à la mort de ses parents. Mira et Ivan passaient ainsi de longs moments de part et d'autres de la porte. Ivan écoutait la fillette répéter le vocabulaire des pages qu'il lui fournissait. De temps en temps, il corrigeait une prononciation et inlassablement Mira reprenait celle-ci.
Dans le silence des après-midi, cette conversation les comblait tous les deux. Mira lui avait donné plus d'explications sur sa famille. Avec les nouvelles règles sur l'hygiène des appartements, ils avaient été obligés de quitter la cave qui leur servait de logement depuis qu'ils étaient arrivés ici. On leur avait octroyé le salon et la cuisine d'Ivan, en échange de travaux insalubres. Son père ainsi, était chargé du nettoyage des déchets hospitaliers, de leur transport jusqu'à leur incinération. Sa mère devait ramasser sur les trottoirs les crottes de chien qui s'accumulaient depuis que les services de la voirie avaient abandonné le nettoyage. Lorsqu'ils travaillaient tous les deux, ils emmenaient Bronko, son petit frère chez une voisine, et Mira devait rester à l'appartement pour éviter que d'autres prennent leur place.
Ivan, allongé sur le plancher, l'oreille presque à toucher la mousse polyuréthane, écoutait la fillette raconter cette vie. Elle lui parlait aussi de sa grand-mère, restée dans son pays. C'était elle qui leur avait fourni l'argent pour le voyage. Là-bas, disait Mira, il y avait un mauvais climat, des pluies incessantes et glaciales, la faim et des soldats brutaux qui faisaient la loi. Ils avaient dû partir car un officier convoitait leur maison. Mira ainsi voulait apprendre suffisamment le français pour effectuer des démarches afin que sa grand-mère les rejoigne. Ivan Oroc, allongé à plat dos, imaginait un pays fruste et plat, des fermes délabrées, des cours boueuses et des chiens qui y pataugeaient en montrant les crocs, " quelques habitations isolées, puis plus denses le long de villages misérables et étirés d'où émergent parfois quelques chevaux faméliques et des vieilles femmes qui les regardent passer "* Mais au final, cette vision triste était encore préférable à la réclusion qui commençait à s'éterniser dans sa chambre.
(31/03/2020)

* Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace, Fayard, 2019, p. 169.

 

Chapitre 15 : en version audio

Ivan Oroc, en plus de la distraction de ses conversations avec Mira, continuait à recevoir les nouvelles du monde. Chaque jour, lorsqu'il remontait son panier avec le repas de midi, il y trouvait également un vieil exemplaire du journal local. L'avancement de l'épidémie constituait la majeure partie de l'actualité. Les premiers jours optimistes avaient laissés la place à une sourde inquiétude. Les gouvernements de la planète entière étaient confrontés pour la première fois à cet évènement sans précédent, mais ne renonçaient pas pour autant à tenter de garder leurs prérogatives et à espérer que tout revienne comme avant dans un monde stupidement commercial.
C'est également dans le journal qu'il apprit le rôle des livres dans la diffusion de l'épidémie. Une étude américaine en effet estimait que le virus pouvait survivre plusieurs mois, voire plusieurs années entre les pages d'un simple roman. Selon les scientifiques, les fibres recyclables étaient particulièrement visées, car les moyens chimiques utilisés pour la fabrication d'ouvrages répondant à des normes environnementales, avaient la faculté de figer le virus, de l'envelopper dans une sorte de gangue protectrice. On estimait ainsi que les manipulations de livres, la manière dont on les effeuillait en humectant les pages représentait un danger potentiel tellement important que seule la disparition des supports papiers pourrait venir au terme de l'épidémie. Ivan Oroc referma le journal : ce n'était qu'une étude, après tout.
Mais celle-ci ne faisait que débuter. Abondamment relayée sur les chaînes de télévision et les radios du monde entier, elle enfla démesurément les jours suivants. En l'absence d'autres actualités qu'un journal aux nouvelles éventées, Ivan Oroc n'en eût pas connaissance. Il continuait à s'entretenir avec Mira, à lui apprendre quelques rudiments de français. Il ne fit pas non plus attention à quelques entrefilets que les journaux suivants mentionnèrent, rappelant aux lecteurs la liste des points de collecte où on pouvait déposer ses livres. Il imagina ainsi des dons pour les enfants hospitalisés, des magazines à destination des maisons de retraite, toute une solidarité bien normale en cette période. Et lui-même, s'il n'avait disposé d'une bibliothèque aussi fournie, aurait aimé bénéficier de cette générosité en tant que reclus. Et d'ailleurs, pourquoi était-il confiné de la sorte depuis le but dans sa chambre, alors que, visiblement, certains pouvaient vaquer à leurs occupations ?
Ivan Oroc décida de poser la question par l'intermédiaire du panier de liaison qui le reliait au monde. La réponse fût détaillée et bien sûr au stylo rouge, patiemment rédigée : dans un premier temps, la durée de confinement s'était adressée à chacun, donc à lui aussi. Le CRAC ayant choisi son appartement pour un partage équitable (ce dont on le remerciait, comme s'il avait eu le choix), il avait été enfermé dans sa chambre pour accomplir cette période de sécurité. Or, son logement ayant été repris par une famille, dont les adultes effectuaient des tâches dangereuses pour leur santé, le risque de contagion important avait par rebond augmenté sa durée de confinement pour une durée encore indéterminée.
Ivan Oroc demeura ainsi longtemps pensif devant cette réponse : sa réclusion n'était pas près de prendre fin ainsi. Il pensa aussi à Mira qui, pareillement, ne pourrait pas retourner à l'école avant longtemps. Dehors, la nuit s'est installée, indifférente au sort des reclus. " On devine les chambres ouvertes sur les étoiles aux étages des maisons. On entend peu d'oiseaux. Le ballet des chauves-souris qui s'agitent au crépuscule a cessé. Si l'on reste longtemps à regarder dehors, on apercevra un chat qui s'attarde ou un loir furtif au sommet d'un mur. "*
(01/04/2020)

* Journal de la canicule, Fayard 2015, p. 196.

 

Chapitre 16 : en version audio

Ivan Oroc avait presque oublié l'histoire des livres qu'on soupçonnait être les vecteurs de l'épidémie, de même que leurs points de collecte disséminés dans la ville lorsque Mira, un après-midi, lui apprit que son père avait changé de travail. Il ne s'occupait plus du nettoyage des déchets des hôpitaux, mais était chargé de récupérer les livres déposés pour les emmener vers les incinérateurs. Ivan trouva cette nouvelle navrante et incompréhensible. Mais le lendemain, un journal qui datait d'une semaine le renseigna sur la modification d'une chaufferie biomasse en incinérateur à papier. L'article évoquait la déclinaison française de l'étude américaine réunie sous un programme résumé par l'acronyme EVITE (Eviction du Virus International par Transformation de l'Ecrit) : il s'agissait ni plus ni moins de détruire les livres, ou plutôt, selon le programme, de faire en sorte que les supports papier vecteurs de l'infection, soient remplacés par des liseuses. L'article était accompagné d'une interview de Bob Lepel, dont les fonctions s'étaient encore accrues, maintenant affublé du titre de SLURP (Spécialiste Local d'Urbanisation par Réduction des Poussières). On y expliquait que les stocks des librairies, des bibliothèques, des centres de documentations en lycées étaient en voie de destruction, et que bientôt, on pourrait s'attaquer aux livres chez les particuliers. Bob Lepel (une photo le représentait tout sourire) était confiant : " Nous sommes en train de gagner la bataille contre le virus ". Bob ne parlait pas de destruction de livres, mais de prélèvements. Il utilisait le même vocabulaire que les chasseurs avec les loups ou les ours, la même rhétorique que le ministère de l'agriculture luttant contre la surpopulation des sangliers. Ivan Oroc revit en mémoire le gros mâle qui était passé un jour au raz du capot de sa voiture. " Là, c'est un point noir qui court, on pourrait penser à un chien si on n'était pas si loin de toute habitation, pas la moindre grange aperçue depuis des kilomètres, rien que l'uniformité des champs sans même un tracteur. Le point noir court en direction de la route, non pas la course sautillante d'un lièvre ou l'hésitation prudente d'un renard, c'est avec détermination, rectitude que la tache sombre se rapproche en traversant l'étendue. Un chien, oui, mais qui irait diablement vite. On distingue maintenant la forme du dos, le battement des pattes : trop gros pour un chien. On se rapproche encore et la tache aussi, devenue, bille, balle, ballon qui enfle dans le coin du pare-brise. On va chacun à sa rencontre et, au moment où on le constate, on réalise aussi la chose maintenant munie de pattes, sautillante par-dessus les moignons de maïs coupé : c'est un sanglier, masse sombre, échine courbe, épaules rentrées (l'expression foncer tête baissée). "*
Foncer tête baissée : Ivan Oroc pensa que le mode décidément était devenu fou.
(02/04/2020)

* Bestiaire domestique, Fayard, 2009, p. 165.

 

Chapitre 17 : en version audio

L'optimisme de Bob Lepel dans l'interview traduisait bien le besoin effréné de croire à l'éradication du virus, et peu en importait les moyens, ni la symbolique. Brûler des livres parce qu'ils risquaient de conserver entre leurs pages le virus, c'était en quelque sorte croire au pouvoir maléfique des mots, retrouver la vieille hantise de l'autodafé comme purification des hommes. Dans cet aveuglement, personne ne semblait prendre en compte les manœuvres destinées à redistribuer l'immense marché de la connaissance humaine. Les plateformes qui tenaient le monopole des liseuses, des consortiums américains pour la plupart, se frottaient les mains dans l'indifférence générale et personne ne faisait le moindre rapprochement entre la pseudo étude scientifique qui avait été à l'origine de cette destruction mondiale des livres et le nouveau marché qui ne manquerait pas d'émerger.
Ivan Oroc, alléché par une publicité dans le journal sur un numéro hors série de Lire, intitulé " la fin des livres ", demanda sans grand espoir à bénéficier de cette publication. A sa grande surprise, deux jours plus tard, il reçut dans son panier ce numéro spécial. Un petit billet écrit en rouge lui souhaitait une bonne lecture et expliquait que ce cadeau exceptionnel était destiné à le remercier pour sa patience. On lui souhaitait qu'il puisse bientôt recouvrir sa liberté en même temps que le milliard d'individus encore confinés de la même manière que lui sur notre planète.
La lecture de la série d'enquêtes " la fin des livres " le glaça et le réjouit tout à la fois. La lecture en effet, d'un vrai magazine neuf jamais feuilleté et aux pages légèrement vernissées le ravisait. Il avait l'impression de retrouver une sensation oubliée depuis longtemps. Mais en même temps, chaque article de ce numéro spécial lui glaçait les sangs. De l'éditorial à la dernière rubrique, personne ne semblait remettre en cause la destruction des livres. Au contraire, on semblait minimiser les plans de " reconversion " de l'écrit ainsi qu'il était indiqué presque à chaque page. Tout d'abord, il est vrai que les prélèvements des livres ne concernaient que les publications récentes d'une manière générale. De plus, certaines collections y échappaient, comme les Pléiades ou la collection Quarto, parce que les qualités originelles du papier utilisé offraient moins de prise au virus. Du coup, l'article d'un célèbre historien du livre indiquait que les conséquences sur le patrimoine de l'écrit seraient minimes. Un autre indiquait même que la destruction de livres récents, qu'il considérait comme de la " sous-littérature ", était au final plutôt une bonne nouvelle.
Ils leva la tête de son magazine et regarda ses étagères : la grande majorité des livres qu'il possédait étaient des publications de la dernière décennie, comme par exemple ce livre de photographies sur l'univers du poète Arthur Rimbaud. Ivan Oroc se souvint alors des circonstances exactes dans lesquelles il avait acquis ce livre : " Les libraires te laissent chercher, ils sont deux autour d'une dame qui porte un cabas, se plaint de l'été pourri, cherche paradoxalement quelque chose de rafraîchissant, d'optimiste. Une belle histoire parce que en ce moment, hein, on n'est pas à la fête ! Elle secoue sa main libre par-dessus le cabas. Tu choisis un recueil de photographies du Harar et d'Aden, inspirées par le poète "*. Détruire les livres c'est aussi oublier chaque histoire individuelle de nos lectures.
(03/04/2020)

* Ils désertent, Fayard, 2012, p. 210.

 

Chapitre 18 : en version audio

Ivan Oroc dégustait littéralement pour ainsi dire son magazine hors série. Le lendemain, il entrepris de lire les articles qui avaient trait à l'économie du livre, notamment les interviews d'acteurs diversifiés. On avait fait appel à François Bon, qui était depuis longtemps un précurseur reconnu de l'apport du numérique dans le secteur de la publication. L'écrivain ne mâchait pas ses mots : " si on en est là aujourd'hui (à la destruction des livres), c'est parce que les éditeurs ont toujours nié l'apport des nouvelles technologies et vécu sur un modèle économique archaïque uniquement basé sur le papier. Ivan Oroc reconnaissait que l'analyse était plutôt pertinente. Dans un autre article, un collectif qui animait une webradio, l'aiRNu, estimait que les décisions prises remettaient peu en cause leurs activités tournées vers une réflexion culturelle globale, dans laquelle le support écrit " n'était jamais qu'un des moyens d'expression, estimait l'auteure Anne Savelli. Un autre membre du collectif, Joachim Sene, renchérissait : " Chacune de nos interventions évalue la meilleure forme pour rendre compte de nos réfléxions. ". Un troisième, Pierre, citait l'exemple du cinéma, qui avait toujours su s'adapter avec au final peu d'œuvres définitivement perdues. Le constat était finalement plutôt optimisme. Certaines professions cependant, comme les libraires, appelaient à un plan massif d'investissements pour compenser la perte de leurs stocks et la nécessité de recentrer leur activité sur de la lecture numérique. Un éditeur sollicité assurait que sa maison réfléchissait déjà à éditer ses futurs livres sur un papier complètement étanche et revêtu d'une surface capable de tuer tous les virus et les bactéries qui pourraient s'y trouver.
L'anéantissement des livres pour autant n'était pas terminé. Le jour suivant, Ivan Oroc reçut dans son panier une injonction : on lui réclamait " un volume estimé à cent cinquante livres à fin de destruction ". Ce volume, ajoutait encore la lettre tenait compte de données d'achat fournies par son libraire pour la dernière année et constituait une première estimation qui pourrait être réévaluée. Il se devait de balancer les livres par la fenêtre de son appartement, lesquels seraient récupérés avec toute les précautions d'usage pour ne pas diffuser le virus.
Ivan Oroc regarda ses étagères : comment choisir ? Il feuilleta les Bestiaires de Maurice Genevoix : " C'est nouveau, cette sensation, c'est Genevoix. Chaque mot lu et relu, retenu, gardé un instant, une apnée avant de le libérer avec d'autres, suivre leur vol avec des yeux intérieurs, voir ce qui se dessine dans le ciel et l'ensemble mélangé aux pages énigmatiques, portant titre : L'Écureuil, Le Hérisson, La Libellule, la Mésange. Former un tout, mélanger avec le ciel au-dessus, le sable en dessous, le carré du livre, la vie. "*
(04/04/2020)

*Bestiaire domestique, Fayard, 2009, p. 69.

 

Chapitre 19 : en version audio

Ivan Oroc avait donc trié ses livres et choisi cent cinquante volumes qu'il balança par la fenêtre. Au début, ça lui faisait drôle. Le premier choisi avait été cette biographie de Salinger, qu'il avait lu il y avait maintenant deux étés. C'était un gros pavé de plus d'un kilo qui brûlerait bien. Et puis l'écrivain Salinger avait toujours demandé à ce qu'on lui foute la paix après le succès de L'Attrape-cœurs, Ivan pensa qu'il accédait en quelque sorte à ses dernières volontés. De la même manière, des biographies d'auteurs oubliés furent de même balancé par la fenêtre, une de Gabriel Garcia Marquez, une autre de Saint-John Perse, puis une d'Ernest Hemingway. Etrangement, la chute de ces poids lourds de la littérature qui s'écrasaient au sol après un vol de six étages et un bruit mat, soulageait Ivan. Il trouvait même une sorte de plaisir à se séparer de ces vieux fantômes. Cette sorte de vigueur nouvelle le ravissait. Ivan chercha d'autres joies et jeta son dévolu sur quelques exemplaires des cahiers de l'Herne, dont la pédanterie universitaire l'avait agacé au plus haut point : Pierre Michon et Joyce Carol Oates accomplirent ainsi le même vol plané au-delà de la fenêtre.
Ces menus plaisirs pour autant n'avaient réuni qu'une vingtaine d'ouvrages. Ivan contempla la liste qu'il dressait en même temps qu'il jetait les livres. Il nota d'une traite une trentaine d'exemplaires de poches diversifiés, et balaya de quelques gestes le contenu de deux étagères, puis sans réfléchir, puisa quelques volumes défraîchis, les inscrit scrupuleusement et les balança. Il en était seulement à la moitié des ouvrages réclamés. Ivan Oroc eut alors l'idée de jouer ses livres à pile ou face. Une vieille pièce de cinq francs qu'il avait gardé par affection dans sa table de chevet lui servit de monnaie : si la pièce laissait apparaître la mention des francs, le livre était condamné. Au contraire, la figure visible de la semeuse signait la grâce du volume. Furent ainsi condamnés un code pénal Dalloz de 1999, une histoire des années Trente en Europe, et la biographie Life de Keith Richards, ce qui affligea Ivan, mais c'était le jeu. Furent en revanche sauvés, un volume dense et noir de L'Autofictif d'Éric Chevillard, un recueil de photographies intitulé La grande guerre vue du ciel et un dictionnaire illustré Latin-Français de Félix Gaffiot.
Ivan recompta sa liste, il en manquait encore cinquante-cinq. Il dressa des piles en équilibre sur la rambarde de sa fenêtre et, à l'aide d'une sarbacane construite avec un vieux numéro d'un National Geographic, il entreprit de démolir les édifices avec des boulettes récupérées sur un antique volume du théâtre de Paul Claudel, dont les pages en les mastiquant dégageaient une insupportable odeur de poussière. Peu de livres échappèrent au souffle dévastateur d'Ivan.
Lorsqu'il eu compté et recompté la liste des cent cinquante livres réclamés, il soupira, soulagé, se tourna vers ses étagères à moitié vides, puis regarda au fond de la cour les petits cadavres de feuilles. Certains ouvrages étaient complètement démantibulés. Du haut de la fenêtre, Ivan Oroc reconnu le mince volume de Paysage et portrait en pied de poule, dont la couverture s'était déchirée au contact avec un fascicule de Michel Houellebecq. C'était bien fait pour cet ouvrage, comment pouvait-on affubler un roman d'un titre aussi tarabiscoté que Paysage et portrait en pied de poule ? Le livre, maintenant toute tripes dehors, commençait à sécher au soleil. La vieille épigraphe que l'auteur avait choisie serait bientôt dissoute dans les flammes : " Encore une seconde. Rien qu'une. Le temps d'aspirer ce vide. Connaître le bonheur. Samuel Beckett, Mal vu mal dit. "*
(05/04/2020)

* Paysage et portrait en pied de poule, Fayard, 2004, p. 7.