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Notes de lecture 2020

 

Paris au mois d’août, de René Fallet, Cercle du bibliophile
C’est dans cette édition du Cercle du bibliophile, agrémentée d’une présentation et de quelques photos bucoliques de l’auteur qu’on imagine à Jaligny avec ses passions, Agathe, le vélo et la pèche, que je préfère " Paris au mois d’août ". Car je collectionne mollement les éditions de ce roman que le hasard me fait distribuer autour de moi. J'ai aussi une version poche publicitaire distribuée dans les stations ELF et à laquelle je tiens beaucoup, on y voit les protagonistes du film éponyme tourné deux ans plus tard : tout cela pour situer l’importance de cette lecture...
Pourquoi ? Mettons que la rencontre eu lieu un soir désespérant de 1978. Qui sait ? La verve de René Fallet m’empêcha peut-être de commettre une connerie, comme on dit, comme on peut en faire à vingt ans, bref, pris dans la lecture, j’ai sans doute oublié d’ouvrir le gaz, avaler des cachets ou autres distractions qui vous auraient épargné les lectures de Feuilles de route. Eh oui, donc, un livre peut vous sauver la vie, mieux encore, raccommoder les corps et les esprits et sans doute en ses temps difficiles de réduction de dépenses publiques, faudrait-il proposer une liste de livres en remplacement à la liste de médicaments déremboursés par la sécu. Je suis prêt à faire le siège du Ministère de la santé si " Paris au mois d’août " n’en fait pas partie. Car, depuis la révélation de ce pouvoir guérisseur, généreusement distribué autour de moi donc, le petit roman de deux cents pages a par exemple également autrefois adouci, dans les années 80, entre deux internements, les crises d’un collègue, atteint d’une grave psychose maniaco-dépressive…
Mais de quoi parle ce petit bouquin, écrit en 1964 ? Rien de bien extraordinaire, voire une intrigue plutôt fleur bleue : Henri Plantin, le héros, vendeur de cannes à pêche à la Samaritaine rencontre une touriste anglaise et file le parfait amour à Paris au mois d’août. Une adaptation cinématographique avec Charles Aznavour et Susan Hampshire eut lieu en 1966.
Décevant non, une simple histoire fleur bleue ?
Non… Car en 1964, l’auteur, qui recevait le prix Interallié, ainsi félicité pour ce récit bien parisien, jetait un pont avec la culture anglo-saxonne. René Fallet, déjà bien attiré par Londres, était sans doute bien plus proche des Stones dans sa mentalité de bohème que du côté franchouillard dont on essaya par la suite de l’affubler tout le temps, de même que Mick et Keith, quittant à peine leur mansarde d’Edith Groove pour enregistrer leurs premiers succès, également très " fleur bleue ", ressemblaient sûrement à Henri Plantin.
Non… Car c’est sans compter le style de René Fallet. Le premier chapitre par exemple est une extraordinaire et habile mise en scène où odeurs, visions et sons se répondent pour entraîner le lecteur à suivre l’intrigue. Au delà de l’histoire, et peut-être la trouveriez vous banale au premier abord, c’est tout le génie de René Fallet : il y a un autre sang qui coule, porté par la poésie, une sorte de mélancolie qui définit la petitesse de l’homme, sa fragilité. Sans doute est-ce aussi pour cela que les récits de René Fallet me plaisent : ils ne parlent pas d’ego disproportionné mais mettent en avant des anti-héros bien ordinaires dont les préoccupations sont les nôtres, aux caractère empreints de pudeur mais de force aussi. D’un coup, il semble à lire " Paris au mois d’août " (mais aussi tous les autres livres du même auteur), que le monde est plus ouvert, plus offert, plus possible.
Bref, René Fallet vous tend le monde, prenez-le, ne dites pas merci, vraiment pas de quoi…
(26/12/2020, repris d'une note du 23/07/2003)

 

Banlieue Sud Est de René Fallet, Folio poche (ou éditions Domat pour les bibliophiles…).
En 1947, âgé de dix-neuf ans, René Fallet publie ce premier livre. A priori rien ne prédestine ce fils de cheminot, banlieusard de Villeneuve Saint Georges et fervent de petite reine à devenir écrivain sinon la passion déjà dévorante des mots et la chance de raconter sa jeunesse de zazou qui a traversé la guerre avec sa veste à carreaux et sa chemise américaine sur fond de jazz et Charles Trenet. La chance oui, car on est dans l’exubérance de l’immédiat après-guerre, dans une période qu’on ne nomme pas encore existentialisme (bourgeois et de bon ton) mais plutôt joie de vivre populaire. Et le talent de René Fallet fait le reste, le livre devient un succès. Pour autant, le succès ne monte pas à la tête de René Fallet qui en profite pour assouvir sa boulimie de littérature. Car c’est bien de la naissance d’un écrivain qu’il s’agit. De grand talent, j’insiste : son premier incipit (" Je suis le type qui possède l’amour. D’un seul mot je le donne, d’un seul geste je l’arrache… ") ne démentira jamais un caractère un peu frondeur et qui n’a peut-être jamais eu la place qu’il méritait dans le cénacle des lettres. C’était un véritable écrivain, j’insiste : c’est à dire celui pour qui tout dans la vie est littérature et vice versa. Il demeure pour moi l’éternel écrivain de la jeunesse, laissons-lui la parole pour conclure : " M René Fallet, dix-neuf ans, termine son livre en cette nuit de Noël 1946, Noël sans neige, Noël qui sonne faux. Le froid déambule comme chez lui dans cette chambre d’hôtel où l’eau est coupée, le radiateur en panne. M René Fallet, entend ronfler sa voisine. Pourquoi n’est-elle pas au bal ? Lorsqu’il aura écrit le mot " fin ", il se lèvera, prendra ses gants et son pardessus, ira dans les bistrots des Halles… ".
Allez, on te suit, René !
(28/12/2020 et note de lecture initiale du 30/01/2002)

 

Personne ne sort les fusils, Sandra Lucbert, Seuil.
Sandra Lucbert a suivi le procès de France Télécom. Dès le premier chapitre, elle se pose en journaliste à l'égale de Kessel qui assista au procès de Nuremberg. Comparer Nuremberg et France Télécom peut paraître outrancier de prime abord, sauf à considérer que la solution finale imaginée par les nazis puisse ressembler dans sa planification à l'incitation des départs organisés par l'entreprise de télécommunications. Le Nuremberg du management, en quelque sorte...
Sauf que la barbarie ici est admise : Sandra Lucbert constate : « Le monde jugé est le nôtre, le monde qui juge est aussi le nôtre. Le monde jugé est celui depuis lequel on juge».
Il y a alors peu de solutions pour se détacher de ce rapport étroit. L'une d'elle consiste à faire un pas de côté et à considérer la langue avec laquelle tout sera analysé, comparé, argumenté, défendu ou accusé, comme le langage de l'ennemi. Et n'avoir à son sujet aucune complaisance. L'auteur y réussi en équilibrant parfaitement les explications ardues des concepts Next ou Act, crash programme et autres termes qui me furent familiers, avec la décortication de ceux-ci, leur dislocation.
Je suis toujours surpris lorsqu'on s'étonne encore de nos jours de la violence du langage d'entreprise. Oui, il est violent et d'autant plus parce qu'il est composé des mots mêmes que nous parlons. Je l'ai dénoncé depuis 2000 avec Central en ce qui me concerne et à France Télécom : on était dans le mirage mirifique d'Internet et on n'a pas considéré mes mises en garde. Non plus en 2007 lorsque j'ai publié CV roman parce que la violence commence déjà par la forme symbolique d'un CV. En 2010, à la parution de Retour aux mots sauvages, ce retour était évidement désastreux, un retour de bâton en quelque sorte puisque les suicides avaient déjà eu lieu.
Un policier m'a un jour demandé si je souhaitais être auditionné à charge contre France Télécom. Je n'ai pas voulu. J'aurais pu, mais j'ai eu l'impression que c'était perdu d'avance. J'ai été au cœur du dispositif lorsque j'étais en activité, j'ai entendu Barberot le DRH, un des accusés, à deux mètres de moi, me parler des 22000 départs à faire coûte que coûte. Le procès a été comme je l'imaginais : arrogance des puissants, peines dérisoires. Savoir, tandis que les années passaient dans le procès toujours reculé et qui laissait croire à une impunité, savoir que d'autres entreprises ont souffert pareillement : mêmes méthodes pour nos cousins de la Poste, des suicides aussi aux Eaux et forêts, Renault, Air France, ailleurs, partout où vivotent les modestes avec un salaire mérité, tous aux prises avec des directeurs aux portefeuilles bien remplis.
Ceux là même qui nous disaient : c'est la rançon des risques que nous prenons. Au final, une amende de 15 000 euros pour chacun et pour les absoudre des hardiesses prises pour avoir favorisé 19 suicides, ça fait moins de 800 euros par tête de pipe. Les futurs dirigeants sont soulagés : ils risquent si peu...
(14/12/2020)


L'autofictif ultraconfidentiel
, Eric Chevillard, éditions de l'Arbre Vengeur

Je crois me souvenir l'avoir acheté à Paris, lors de ces journées où une irrésistible envie d'acheter un livre me prend. Et c'était celui-ci. Parce qu'avec sa taille de dictionnaire à couverture rigide et noire, avec son beau lettrage blanc et e petit paravent dessiné dessus, je sentais qu'il serait à ma juste mesure.
Juste mesure : il ne quitte pas mon bureau depuis plus d'un an et demi que je l'ai, ou rarement, lorsque, par son aspect de pavé de rue solide, il sert à rehausser la petite caméra au son stéréo qui enregistre voix ou violon dans la salle à côté.
L'autofictif pèse quand même 1200 pages : pour un peu Eric Chevillard serait une sorte de Hugo ou de Tolstoï, s'il ne privilégiait la forme courte d'aphorismes. Son défi ? Produire 3 textes courts par jour, réflexions, sentiments, vie courante, vie laborieuse, littéraire, tout y passe, mais surtout l'humour.
Comment donc parler de L'autofictif ultraconfidentiel d'Eric Chevillard, puisque ce n'est ni une fiction, ni une autofiction, qu'il n'y a pas d'histoire, encore moins d'intrigue ? Et bien on en parle pas, on ouvre le livre à n'importe qu'elle page, on se plonge au hasard dans les aphorismes : p. 434 : Tandis que les fientes de la blanche colombe irrémédiablement souille la dentelle de bave du crapaud ; p. 479 : Les fleurs son désespérantes, elles ne font que mourir ; p. 573 : Absoute en confession, la femme de mauvaise vie sortit de l'église, redevenue une innocente fille de joie ; p. 646 : Apprends à ta semelle/ que seul pique le moustique/ femelle ; p. 729 : Quelques moineaux deviennent mésanges ou rouges-gorges. Mais ceux qui y renoncent peuvent continuer à jouer dans les flaques ; p. 822 : Mes livres étaient introuvables. J'ai du me résoudre à les écrire ; p. 954 : On ne nous rend jamais rien. Je ne prête plus que mon boomerang ; p. 1000 : j'ai déjà vu ce bigorneau quelque part ; p. 1125 : C'est la dernière fois/ qu'il enfile un slip/ et il ne le sait pas ; p. 1208 : C'est un brouillard à couper au couteau sans lame auquel manque le manche.
(07/12/2020)

 

La Solitude Caravage, de Yannick Haenel, Fayard.
Au départ, il y a le ravissement de l'auteur devant la figure de Judith, jeune et sensuelle, presque un amour de jeunesse devant ce visage qui est un détail du fameux tableau du Caravage Judith et Holopherne. Le futur auteur cependant ignorera jusqu'à l'âge adulte la totalité du tableau et le geste fatal qu'accomplit la belle criminelle. L'histoire commence ainsi et est presque trop belle, trop romanesque pour débuter ce récit sur le peintre italien. Mais qu'importe : la vie du Caravage n'est-elle pas autant romanesque ? Bagarreur, meurtrier, perpétuellement en fuite, mais aussi séducteur, adulé, reconnu, jalousé. Ceux qui tombent en admiration pour ce peintre doivent tout prendre, excès ou sobriété, fureur et douceur : c'est mon cas, c'est ma folie Caravage (voir en note d'écriture) et si je provoque parfois le hasard pour allez visiter une exposition de dix de ses toiles à Paris en pleine confrontation des gilets jaunes (proximité qui aurait bien plu au Caravage de son vivant), je n'en suis pas au point de Yannick Haenel pour prendre l'avion pour une seule journée et aller visiter un tableau de son peintre préféré en Italie.
Reste la Sicile pour moi, et il est vrai que je cherche dans chaque scène de rue, des traces de sa peinture, avant même de vouloir revoir les quelques toiles qu'il a laissées à Messine ou à Syracuse. Car ce qui nous plaît en lui, c'est cette faculté de ne pas peindre pour les puissants comme c'était l'usage à l'époque, mais au contraire de restituer la plus infime part d'humanité, donc de populaire. Le Caravage est le peintre des corps, des visages, des muscles et des os, de tout ce qui forme notre pâte fraternelle. Lorsqu'il peint un objet en premier plan, une nature morte, un pan de mur en fond, on y voit toujours l'homme qui a apporté l'objet, qui a cueilli la grappe de raisin, qui a érigé le mur. Tout cela, toutes ces sensations qui réunissent les admirateurs du peintre sont parfaitement rendues dans ce livre.
Ce qui me plaît aussi, c'est que cet essai n'est pas une biographie mais une réflexion qui mêle nos impressions devant ses tableaux, avec la vie même du peintre, racontée de manière chronologique, l'ensemble avec un bel équilibre. Je sais gré à l'auteur d'avoir arpenté évidemment la fameuse exposition citée plus haut. J'aime à penser d'ailleurs que nous sommes nous croisés dans une des salles, tous deux le regard rivé sur les peintures.
La lecture est parfois ardue, Yannick Haenel nous entraîne au fond de ses pensées, mais il faut accepter de le suivre. A la fin, tout s'assemble en nous, toutes les émotions ressenties, toutes nos sensations devant les toiles du Caravage, c'est ainsi la réussite de cet ouvrage.
(30/11/2020)

 

L'étrange défaite, de Marc Bloch, Folio
Marc Bloch, historien de formation, est professeur à la Sorbonne lorsque la Seconde guerre mondiale éclate. Il est de la même génération que Maurice Genevoix et, comme lui, il a participé à la Grande guerre. Il en reviendra capitaine au Service des Essences, avec la légion d'honneur. Et c'est avec le même grade et dans le même service qu'il rempile, sur sa demande, à 53 ans. On le sait, la guerre a tourné court pour la France, et notamment entre août 1939 et le 11 juillet 1940 pour Marc Bloch, date à laquelle « je déposai l'uniforme » écrit-il . Celui qui se vantait d'être le plus vieux capitaine de l'armée, rejoignit ainsi sa maison de campagne dans la Creuse et rédigea sans tarder L'étrange défaite en 2 mois.
Son but était d'analyser les faits qui avaient conduit à une si rapide capitulation. L'ennui d'abord : passé l'excitation de vouloir botter le cul d'Hitler, Marc Bloch déchante : « je glissai, comme tous mes camarades, à la vie sans fièvre d'un bureaucrate d'armée ». La drôle de guerre commence... et s'éternise... jusqu'au 9 mai 1940 où notre capitaine reçoit l'ordre de s'acheminer en direction de la Belgique et de Charleroi. Mais les premiers affrontements le bloquent vers Douai, puis Lens, puis Lille, où après une rapide semaine, la défaite devient inéluctable. Avant de tomber aux mains de l'ennemi, Marc Bloch reçoit l'ordre de brûler ses archives avant de gagner Dunkerque et d'être évacué le 31 mai. Rapidement de retour en France, il est à Rennes le 16 juin, mis à la disposition d'un général chargé de défendre la Bretagne. On connaît la suite, 2 jours plus tard, il voit les premiers soldats allemands qui ne prennent même plus le temps de faire des prisonniers français. Marc Bloch enlève son uniforme, rejoint Rennes pour une quinzaine de jours, côtoie les vainqueurs en uniforme, en attendant d'être fixé sur son sort. Il sera démobilisé quelques jours plus tard.
La deuxième partie du livre s'intitule « la déposition d'un vaincu ». Et c'est cette partie qui est la plus détaillée, la plus polémique aussi. Il présente une armée de métier vieillissante, encore engluée dans les poncifs de la Grande guerre. Les portraits d'officiers qu'il dépeint sont précis, et si le sens du devoir est réel, les errements et le manque de coordination conduira le pays à sa perte : « Nos chefs n'ont pas su penser cette guerre […] En d'autres termes, dit-il, le triomphe des allemands fut essentiellement une victoire intellectuelle et c'est peut-être là ce qu'il a eu de plus grave. » Les lignes étaient déjà enfoncées par l'ennemi, mais les généraux n'étaient pas au courant et ordonnaient de résister avec un évident temps de retard : « êtes vous bien sûr que ce ne sont pas des chars français ? »explique sans rire un gradé alors qu'un soldat lui annonce s'être heurté à des allemands. Dès lors, la débâcle s'annonçait irréversible.
La dernière partie s'intitule « examen de conscience d'un français », on entre cette fois-ci non, plus dans l'analyse de faits objectifs mais dans la subjectivité : « je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne as en parler qu'en bien »  annonce Marc Bloch, mais c'est aussi une vision utile pour l'avenir cette introspection, l'auteur cite alors Hérodote : « La grande impiété de la guerre, c'est que les pères alors mettent les fils au tombeau ». Marc Bloch raille le manque de courage institutionnel: les villes de plus de vingt mille habitants sont déclarées ouvertes, tandis que les fantassins se font trouer la peau dans les fossés des campagnes.
« Notre peuple mérite qu'on se fie lui et qu'on le mette dans la confidence », écrit-il dans sa conclusion : on peut évidement relier cette demande à la manière infantile dont on statue sur notre pandémie...
Marc Bloch entra ensuite dans la résistance. Il fût arrêté et fusillé le 16 juin 1944. L'étrange défaite fût publié à titre posthume en 1946.
(23/11/2020)

 

Maurice Genevoix, Aurélie Luneau et Jacques Tassin, Flammarion.
Voilà enfin la biographie que j'aurais dû écrire en 1997 ! (voir en note d'écriture cette semaine). Si Michel Bernard avait rédigé un livre intitulé Pour Genevoix (note de lecture du 30/05/2012) qui ressemblait à une biographie, c'était déjà plus un plaidoyer pour sa panthéonisation, une hagiographie donc. Aurélie Luneau et Jacques Tassin proposent ainsi 7 ans plus tard, une biographie de facture plus classique, même si l'avant-propos rédigé par Julien Larere-Genevoix, petits-fils de l'écrivain, évoque déjà la cérémonie du Panthéon pour le 11 novembre 2019 (la date a en fait été repoussée).
Mais il faut dire qu'entre 2012 et 2019, bien des drames se sont accumulés. L’enthousiasme de Sylvie Genevoix et de Bernard Maris, que j'avais eu l'occasion de rencontrer avec Michel Bernard en décembre 2011 dans ma ville, la même ferveur partagée avec Julien, rencontré 3 ans plus tard à Bar-le-Duc, avaient été malmenés par la disparition de Sylvie en septembre 2012, puis de Suzanne, sa mère, en novembre 2012, puis de Bernard Maris, époux de Sylvie Genevoix, dans l'attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 (Notes d'écriture du 09/01/2015), puis de Françoise Viales-Genevoix, sœur de Sylvie, en septembre 2016. Ainsi, en quelques années les premiers partisans du transfert de Maurice Genevoix au Panthéon sont tragiquement partis.
Mais cette biographie existe enfin et surtout elle contient le journal inédit de l'occupation concernant ce que l'écrivain appelait les "temps humiliés" et que sa fille Sylvie cite déjà dans La maison de mon père en 2001 (Note d'écriture du 16/08/2001). Je voulais d'ailleurs évoquer plus tôt ce journal, de même que L’étrange défaite, de Marc Bloch, sur le même sujet. Je les avais lus dans ce printemps étrange du premier confinement et j'avais même prévu une mise à jour de F de R le 12 juin dernier, mais c'était le jour où j'ai vu pour la dernière fois mon père encore conscient ; la suite fût triste et bousculée.
La biographie de Maurice Genevoix, bien sûr, ne m'a pas appris grand chose que je ne connaissais déjà : l'enfance heureuse près de la Loire, les études brillantes, la Grande guerre atroce, la lente renaissance aux Vernelles, la joie retrouvée d'une écriture plus sereine, Raboliot, la gloire du Goncourt, puis à nouveau les drames, la perte d'une épouse, la défaite de la France à la Seconde guerre Mondiale, à nouveau le bonheur, Suzanne, ses filles, Paris et l'Académie française, l'Espagne en vacances où il décédera en septembre 1980. Enfin, quand je dis « pas appris grand chose », c'est faux tant la précision de ce qui est énoncé est grande. Je ressors ainsi encore plus aficionado que jamais...
(16/11/2020)

 

La vie comme un livre, mémoires d'un éditeur engagé, d'Olivier Betourné, éditions Philippe Rey
Six cents pages, et ce n'est sans doute pas suffisant pour évoquer quarante ans d'une vie passée dans les arcanes de l'édition. C'est la première fois, me semble-t-il, qu'un éditeur raconte par le menu détail son activité. Olivier Bétourné a gardé beaucoup d'archives et j'aurais pu ajouter ce livre dans le corpus de ma thèse sur La représentation du travail dans les récits français depuis la fin des Trente Glorieuses, de la même manière d'ailleurs qu'il m'avait permis d'approcher l'édition via ce sujet.
Le témoignage est ainsi important car cette époque contemporaine est rarement citée dans l'histoire de l'édition, trop récente probablement. Pourtant ces quarante dernières années ont bouleversé l'édition beaucoup plus qu'il n'y paraît en apparence. L'apparence, pour autant, sauve encore la mise : du Seuil à Fayard, d'Albin Michel au Seuil à nouveau, le parcours d'éditeur d'Olivier Bétourné s'inscrit dans une tradition qui persiste encore, cantonnée à un éclatement géographique minuscule, à une édition parisienne qui concentre encore de nos jours la grande majorité de l'édition française, dans un « quadrilatère magique », (Saint Germain, Montparnasse) cité par l'auteur, mais dans des modes de fonctionnement où les concentrations, l'actionnariat mondial et les regroupements européens du monde de l'édition ont profondément changé la mise. C'est une des grandes réussites d'Olivier Bétourné de nous donner à voir ces agissements économiques avec un luxe de précision sans précédent. Seul carence, les bouleversements induits par la révolution du numérique ne sont pas traités en profondeur, probablement parce que l'édition traditionnelle est encore réticente aux formes neuves et manque d'inventivité.
Mais ce n'est pas la seule intention de l'auteur : le sous-titre du livre « mémoires d'un éditeur engagé » replace son activité au cœur de l'histoire, juste après Mai 68 ou fleurissaient encore les revendications pour un monde meilleur, l'avènement de la sociologie (Bourdieu) et d'un intellectualisme tourné vers la gauche. Le tournant libéral aura lieu au milieu des années 80, mais le monde de l'édition est encore protégé : 90 sera pour moi l'année de tous les succès, écrit l'auteur, alors dévolu à la tâche noble de publier les premiers essais subversifs sur le système, hélas en vain, car malgré les dispositifs de protection notamment des libraires (encore en vigueur), les rachats et autres opérations de restructurations modifieront le paysage éditorial vers les années 2000, pas toujours avec raison. Si Hachette n'interfère pas dans les choix éditoriaux de ses maisons, en revanche certaines options se sont avérées des gouffres financiers comme la diffusion via Volumen pour le groupe La Martinière – Seuil.
Il ressort de ces mémoires une impression mitigée : si Olivier Bétourné a tenté d'imposer une vision progressiste de la littérature et de rester fidèle à ses idées révolutionnaires de jeunesse, il a aussi permis à un monde autocentré sur quelques têtes d'un petit réseau d'être une proie plus facile à avaler pour les gros appétits. Lui même, d'ailleurs, disparaîtra dans une de ces multiples réorganisations. C'est aussi ce que constate François Bon, qui lui consacre une vidéo d'une heure, tandis qu'Anne Savelli trouve le monde qu'il dépeint « d'une infinie tristesse ».
Il est vrai que lire ce livre a été un grand choc pour moi et pour beaucoup de ceux qui côtoient le petit monde éditorial parisien. Non que nous y avons appris grand chose sur les manœuvres et autres coups fourrés, sauf à appréhender leur brutalité dans cet univers feutré. Grand choc peut-être parce qu'il énonce noir sur blanc ce à quoi nous avons été les témoins, ou plutôt les participants ingénus, les fantassins de la première ligne d'une guerre qui est toujours à faire (comme disait Dick Annegarn). En ce qui me concerne, je n'ai jamais été dupe des intérêts qui nous lient, la carrière, l'argent et la rentabilité sont du côté des éditeurs, tandis que la reconnaissance espérée, l'obsession de la publication taraudent les auteurs. Un fossé nous sépare ainsi, presque infranchissable s'il n'existait les livres qui nous relient, et bien sûr, je sais gré à Olivier Bétourné d'avoir réussi à publier nombre d'ouvrages très important (La Misère du Monde, de Bourdieu pour n'en citer qu'un).
Ceux-ci sont souvent mentionnés dans cet ouvrage en termes de ventes dans des rapports à cinq chiffres, que 80% des auteurs publiés n'atteignent jamais. Dans ce catalogue des réussites, manque ainsi les conditions octroyées aux auteurs publiés, surtout ceux qui vendent peu, car si le monde de l'édition est si prompt à se réorganiser et à déployer d’ingénieuses manœuvres financières, il n'a jamais revu en profondeur la contractualisation qui le lie à ceux qui lui apportent la matière première, aux écrivains donc (les bases du droit d'auteur proposées par Balzac, Hugo et Dumas ont peu évolué).
Mais bien-sûr, faut-il encore décrocher le fameux sésame du contrat, ce qu'Olivier m'a ainsi proposé en 2000, aussi je lui en sais gré et j'en profite pour prolonger notre aventure commune en note d'écriture cette semaine : à La vie comme un livre, voici mes livres comme une vie.
(11/11/2020)

 

Yoga, d'Emmanuel Carrère, P.O.L.
En fait, je n'ai jamais relaté dans F de R un seul livre d'Emmanuel Carrère, autant commencer par l'inévitable Yoga, roman hégémonique en cette rentrée littéraire. En plus, nous avons dû être les seuls en cette fin d'été à publier un livre commençant par " Yo ", et, tandis qu'Emmanuel le terminait dans un cri bref (" ga! "), je bredouillais la fin de mon titre (" ugoslave... ") dans l'incompréhension que suscite un mot désormais disparu. C'est ainsi un premier point commun.
Le deuxième est le partage d'une thèse de doctorat, soutenue par Sylvaine Dauthuille, qui s'intitule Le motif improbable, les récits d'enquête chez Thierry Beinstingel, Emmanuel Carrère et Jean Rolin. La présentation de cette recherche universitaire qui nous réunit, indique que " entre récit de réalité et fiction, ces récits volontiers digressifs opèrent aux confins de la narration, de l'essai et de l'investigation journalistique. Un tel modèle met en œuvre une attitude ou un ethos de chercheur hésitant et perplexe ".
Hésitant et perplexe, c'est ainsi qu'apparaît le narrateur de Yoga (qui est aussi l'auteur, si, si, il le dit, mais en même temps, faut pas le croire, comme Angot n'est jamais Angot dans ses livres). Le narrateur de Yougoslave, remarquez, c'est un peu moi vers la fin (ça fait un troisième point commun) et pour aller à la toute fin, il faut absorber les 400 pages chez Carrère et les 540 pages chez moi, gros livres donc, ça fait un quatrième point commun.
Or, devant la surprise de tous nos points communs, me voici à mon tour hésitant et perplexe : je voulais faire mienne pour Yoga la fameuse phrase que Clause Simon reprend d'Auguste Renoir au sujet de la dépressive Madame Bovary : " quand on a lu ces trois cents pages on ne peut s'empêcher de se dire à soi-même : Mais je me fous de tous ces gens-là ! ", cependant, j'ai bien peur qu'un tel jugement puisse s'attribuer également à mon récit, avec toutefois une différence, je n'ai jamais su m'asseoir en tailleur sur un coussin.
(03/11/2020)



Histoires de la nuit, de Laurent Mauvignier, éditions de Minuit.
Dans un hameau perdu, Marion, employée d'imprimerie vit avec Bergogne, son compagnon agriculteur et leur fille, la petite Ida. Ils ont pour voisine Christine, une artiste peintre retirée ici depuis des années. Un soir Marion doit fêter son anniversaire, et pas n'importe lequel, ses quarante ans. Mais un passé trouble qu'elle avait toujours pris soin de dissimuler va se rappeler à elle...
J'ai l'impression d'écrire une quatrième de couverture dans laquelle j'en aurai déjà trop dit. Donc je me tais, non sans insister sur la parfaite maîtrise de ce récit qui se déguste lentement, entre frayeur et suspense savamment dosé. Retours subtils en arrière, manière de raconter ce qui va se passer plus loin sans en dire trop, bref, du grand art.
(15/10/2020)

 

Pardon pour l'Amérique, de Philippe Rahmy, La table ronde
Il y a longtemps que j'ai ce livre en ma possession. Je l'avais acquis probablement à Noël 2018. Je me souviens que la libraire l'avait emballé avec du papier cadeau comme les autres livres que j'avais achetés ce jour là pour offrir à l'occasion des fêtes. Mais celui-ci était pour moi, je me l'offrais en quelque sorte, ou plutôt j'avais l'impression d'un cadeau que me faisait Philippe, par delà les nuages vers lesquels il était parti quinze mois auparavant, dernières paroles, dernières réflexions... Maintenant, cela fait trois ans qu'il a disparu et je m'étais promis cet été de ne pas louper la date de ce triste anniversaire (note d'écriture du 05/11/2017).
J'ai ainsi lu lentement le dernier récit posthume de Philippe Rahmy. Le narrateur est en fait l'écrivain, parti enquêter dans l'Amérique de Trump. Le projet au départ était de donner voix aux oubliés, à ceux qui sont incarcérés à tort. Mais l'Amérique ne se donne pas facilement et les chemins qu'elle vous fait prendre sont souvent des impasses. Pourtant, restent les rencontres, ceux qui cueillent des légumes pour trois fois rien, ceux qui se méfient, n'ont pas droit à la parole. Généreusement, Philippe les place entre les pages comme autant de personnages de romans. Généreusement, comme Don Quichotte, il faut se battre cotre le moulin à vent de Trump. Pardon pour l'Amérique n'est ainsi pas qu'un simple récit, c'est une épopée, un roman picaresque.
Il est juste qu'on s'aperçoive de l'importance de Philippe Rahmy : il vient d'être nommé lauréat à titre posthume du Grand Prix Ramuz, décerné tous les cinq ans par la fondation suisse.
Je ne peux m'empêcher de terminer cette note par les derniers mots de Pardon pour l'Amérique et qui semblent s'adresser à chacun de nous : "Désormais seul face à l'immense soudain. Seule la littérature. Dehors et autrui à travers soi. La vie au filtre de la chair. "
(07/10/2020)

 

Sabre, d'Emmanuel Ruben, Stock
Comme son titre l'indique, c'est l'histoire d'un sabre, longtemps accroché dans une maison familiale, et que le narrateur enfant avait idéalisé, pour s'apercevoir que celui-ci a disparu à la mort de son grand-père. La quête commence, mais ce n'est pas si simple. Chacun de ceux qui ont connu le grand-père y va de sa petite histoire, des personnages haut en couleurs se révèlent et le jeune Samuel Vidouble (sic) aura du mal à démêler les vérités. Mais au fond, approcher cette vérité est une chimère, et le monde d'Emmanuel Ruben est suffisamment foisonnant pour nous perdre dans des géographies réelles ou imaginaires (le roi les Lives, Taraconta), l'important demeure le voyage, (" On croit qu'on va faire un voyage, mais c'est le voyage qui vous fait " disait Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde). Je place ce livre dans cette lignée ou celle du " Rivage des Syrtes " de Julien Gracq. La fin est magnifique et répond à cette filiation : " [Tu] penseras une dernière fois à cet enfant seul le soir, dans la salle à manger de ses grands parents, les yeux rivés vers ce sabre fêlé, ce bijou de famille qui le croisait, pointait les ténèbres et lui indiquait, telle l'aiguille d'une boussole intime, la source infinie du péril ". A lire aussi, du même auteur, Sur la route du Danube, note de lecture du 18/08/2019.
(30/09/2020)

 

Tais-toi je t'en prie, Raymond Carver, éditions de l'Olivier
Je relis régulièrement l'américain Carver, comme en France on prétend relire régulièrement Proust. Cette fois-ci encore la magie opère. Carver n'est pas Proust, sa recherche n'a pas la longueur des romans, ni la langueur des duchesses. Son terrain de prédilection serait plutôt un terrain de base-ball, une étendue rachitique d'herbes perdue dans une Amérique sans âge avec des personnages plébéiens, et il a choisi la brièveté des nouvelles, malheureusement trop peu appréciées chez nous.
Entrer dans une nouvelle de Carver, c'est comme prendre un train en route, pénétrer par effraction dans une maison. Le décor vous saute à la figure et par décor, il faut entendre aussi les personnages qui en font partie qui sont comme enchâssés à l'intérieur. Les intrigues sont minimes, issues d'un quotidien prosaïque, l'alcool, la clope, une soirée qui tourne mal, une cuisine ou une salle manger sans âme, et pourtant, avec ces riens, Raymond Carver est capable de tisser une histoire qui vous reste en tête longtemps après.
Cette fois encore, j'ai tenté de décortiquer le style de Carver, d'essayer de comprendre comment ça marche, comment il nous tient en haleine, nous pousse à tourner les pages avec frénésie. Et comme pour Dix heures et demie du soir en été de Duras, où j'avais tenté la même analyse de l'écriture, je n'ai rien pu retenir, aucune leçon. Certaines nouvelles sont écrites avec un " je " qui pose ainsi le narrateur, d'autres utilisent des personnages différents, Bill, Arlène... Toutes sont écrites aux différents temps du passé, passé simple, imparfait, passé composé, mais donnent l'étrange impression d'être inscrites dans un présent évident, ou que quelqu'un vous raconte une anecdote, genre " Tu ne sais pas ce qui m'est arrivé ? ".
Carver n'est pas un phraseur qu'on retient, c'est plutôt une sorte de tailleur de pierre dans le marbre de la littérature, de simples cailloux qu'il détache, qu'il abrase, ponce et polit jusqu'à ce qu'ils luisent dans la nuit. Une nouvelle de Carver, ça fait bloc, en fait, ça ne se raconte pas, ça se lit et ça reste en vous comme un galet aperçu dans une de vos rivières préférées.
(18/09/2020)

 

600 livres en Notes de lecture !
20 ans de Feuilles de route avec le moteur à trois temps de l'inspiration littéraire (Étonnements, Notes d'écriture et de lecture) qui se mettait en route chaque semaine ou presque, cela fait au final 600 ouvrages ouverts dans cette rubrique ou plus précisément 616 notes constituées depuis 20 ans.
Voici un fichier qui les recense par date de parution, de la plus récente à la plus ancienne. Si un jour j'ai du temps, ou si une âme charitable veut s'en charger, je le compléterai par un ordre alphabétique d'auteur. Ceci dit, la fonction " recherche " en haut de ma page d'accueil est un excellent moyen de s'y retrouver.
Si j'en crois les statistiques, je me classe dans les " grands lecteurs " (au delà de 50 livres par an, ou un par semaine). Ceux qui sont recensés dans Feuilles de route, doivent représenter un tiers peut-être de ce que je lis d'ordinaire. Pour ma thèse par exemple, j'ai compulsé 500 ouvrages. Ma bibliothèque principale comptait 1200 livres tous lus lorsque je l'ai déménagée pour refaire la pièce (étonnement du 13/02/2017). J'en ai cédé certains, remplacé d'autres et les autres livres disséminés partout dans la maison doublent probablement ce chiffre. Il est possible que je dépasse dix mille ouvrages ouverts dans ma vie lorsque mes yeux se fermeront.
Dans mes notes, certains livres sont relatés plusieurs fois (par exemple, Remonter la Marne de Jean-Paul Kaufmann en 2013 et en 2018, Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, d'Haruki Murakami, en 2010 et 2018). Certains articles en comptent deux comme le très récent Anna Karénine, continué par Résurrection, de Tolstoï également, au mois d'août de cette année, ou plusieurs lorsque je compare des romans, recense les livres sur un même sujet. D'autres en revanche n'y figurent pas, lus mais jamais narrés, souvent par manque de temps, parfois par désintérêt. J'ai même fait une note de non-lecture (Plateforme de Houellebecq en 2001) et une note de lecture sur un de mes livres ! (La Réserve, note de lecture du 10/01/2017).
On y trouve des biographies, des correspondances, des journaux, des essais, parfois pointus comme Faits et Fictions de Françoise Lavocat en 2017 ou le célèbre Qu'est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre évoqué la même année. On y trouve aussi des revues comme Les Amis de l'Ardenne, des catalogues d'expositions, des magazines, les listes des livres que j'acquiers à la foire d'Amnesty, des notes de peinture comme au sujet des Italiennes de Matisse et Picasso en 2002 ou des notes de films ou de documentaires comme In the mood for love, de Wong Kar Wai en 2004 ou Habitants de Raymond Depardon en 2016.
J'y ai mes livres fétiches, comme Paris au mois d'aôut de René Fallet et figurent en bonne place les livres amis de François Bon, Elisabeth Filhol, Anne Savelli. J'ai des auteurs obsessionnels comme Claude Simon, Beckett, Maurice Genevoix, Cendrars, qui reviennent plusieurs fois, des périodes monomaniaques, Picasso, Paul Léautaud, Rimbaud...
Certains livres sont recensés aussitôt après leurs lectures, d'autres quelques mois après, pour d'autres encore, importants à mes yeux, je m'aperçois que je n'en ai jamais parlé et je répare cette injustice longtemps après. Mes notes rendent parfois compte de l'histoire racontée, parfois je m'égare dans des élucubrations, mais ces notes sont toujours personnelles, rarement influencées par d'autres critiques. Le lieu de la lecture, le moment, les souvenirs que j'en garde, sont tout aussi importants que les pages égrenées. Un livre, une fois refermé, continue sa vie d'objet singulier, parfois hors de vue, égaré, rendu à une médiathèque, perdu ou précieusement conservé : c'est tout cela qui me traverse depuis vingt ans.
(13/09/2020)

 

Avant que j'oublie, d'Anne Pauly, Verdier.
Prix du livre Inter auquel avait concouru l'année précédent le très beau Doggerland d'Elisabeth Filhol (note de lecture du 07/01/2019), Avant que j'oublie est un récit sur le deuil et le deuil du père de la narratrice justement. C'est ce qui explique aussi pourquoi je l'ai lu. Le père donc en question ici était plutôt du genre à bousculer son entourage, violent avec son épouse, il avait cependant un sens particulier de la famille, surtout lorsqu'il sollicitait sa progéniture pour le sortir de ses galères alcooliques. Mais enfin, c'est un père tout de même, et même mort, il demeure un papa pour lequel on a envie d'écrire justement " avant qu'on oublie ". Choix du cercueil, de la cérémonie, tous les aléas qui compose le moment du trépas sont passés en revue, souvent d'une manière humoristique, car pour nous autres, vivants qui restons, la nécessaire distance entre la chose maintenant inerte qu'on a connue, provoque des situations sinon drôles, plutôt singulières. Après deux mois de cette lecture, je garde bizarrement peu de souvenirs de celle-ci, mais je ne garde pas d'avantage en mémoire les moments qui se sont écoulés pour l'enterrement de mon propre père au même moment. Ou, du moins, cet épisode de la vie est si particulier qu'on semble avoir rêvé : c'est probablement pour cela que ce sujet devient alors romanesque. Si on ne se brusque pas, cela peut alors resurgir comme un roman. On devient un simple personnage dans cette histoire. Le vrai héros du livre, définitivement muet, est enfermé entre six planches.
(03/09/2020)

 

Des oloés, espaces élastiques où lire où écrire, Anne Savelli, Publie.net
Quelle excellente idée d'éditer à nouveau ce très beau texte d'Anne en version papier. Pour l'occasion, il a été agrémenté de toutes les contributions que ses amis et connaissances lui ont envoyée. J'y figure donc, mais aussi Pierre Cohen-Hadria et Joachim Séné, qui œuvrent aussi sur L'AiRNu, Christine Jeanney qui est également sur Publie.net, ajoutons encore Pierre Ménard, Olivier Hodasava, Juliette Mézenc, Virginie Gautier, Franck Queyraud, Lucien Suel, sans oublier Maryse Hache, disparue en 2012, mais dont le site Internet le semenoir vit encore.
La première version du livre était uniquement numérique et date de 2011 (note de lecture du 27/07/2011). Neuf ans déjà et le mot oloé maintenant se conjugue au pluriel, preuve qu'il est entré dans nos vies comme un nom commun. D'ailleurs je n'ai cessé d'en rendre compte régulièrement sur FdeR : le moteur de recherche de la page d'accueil indique 9 occurrences.
Ce que je n'avais pas remarqué dans la première version ce sont les " propositions d'écriture " qui émaillent les textes d'Anne. Le cas échéant je pillerai sans vergogne pour mon propre compte ce petit opus qui viendra s'ajouter à Espèces d'espaces de Georges Perec, en outil indispensable pour tout animateur d'atelier d'écriture.
Dans ma première note de lecture, je souhaitais l'inscription de ce terme dans le dictionnaire. Je n'ai pas changé d'avis et l'académie française devrait prendre un peu plus en compte les mots qui remplissent les creux innommés de nos vies. Oloé, donc (masculin ou féminin, pluriel en s) : endroit où lire où écrire, quête pour se poser un instant, manière sereine de se repérer dans l'espace, " l'idée n'est pas de fuir mais plutôt de creuser " dit Anne, " s'alléger, se lester, jouer des dimensions " ajoute-t-elle. " dans l'oloé on cherchera à rester libre, assis, couché, debout, même sur le flanc ". Voilà, chers académiciens, on vous apporte même la définition sur un plateau.
(27/08/2020)

 

Le lion, de Joseph Kessel, Pléiade, tome II.
Paru en 1958, Le lion fait partie de ces classiques qu'on propose régulièrement aux écoliers et aux collégiens. C'est assurément le plus grand succès de Joseph Kessel. Auteur adoubé donc, même si le futur académicien qu'il sera (4 ans après ce livre), n'aura jamais bonne presse dans le milieu littéraire. On lui reproche ses succès faciles et commerciaux et surtout de mêler sa vie journalistique à l'écriture.
Pourtant, l'écriture de ce roman, vive et précise, n'a rien à envier à d'autres classiques, il y a même des descriptions qu'on aurait pu attribuer à Flaubert ou d'autres écrivains de l'âge d'or du roman. L'histoire est celle d'une petite fille, qui s'est liée d'amitié avec un grand lion qu'elle connaît depuis sa naissance. Retourné, à l'état sauvage, le fauve retrouve régulièrement la fillette et force l'admiration des habitants du coin, notamment des Masaïs pour qui la confrontation avec un lion est une preuve de courage.
Je n'ai pu m'empêcher, en lisant les belles lignes consacrées aux fiers Masaïs, de penser à celui que je connais (oui, je connais un Masaï, c'est une longue histoire) et dont je suis régulièrement les aventures familiales. J'espère bientôt aller les voir en Tanzanie et assurément, je penserai à ce livre.
(19/08/2020)

 

Anna Karénine et Résurrection, de Léon Tolstoï, Pléiade.
On m'a offert l'année précédente la belle édition Pléiade d'Anna Karénine. C'est ce qui est indiqué avec le lettrage doré habituel sur la tranche du livre, mais le volume, riche de 1500 pages en inimitable papier bible, propose également Résurrection, un ouvrage paru longtemps après Anna Karénine. Enchaîner les deux titres à la suite permet de bien comprendre la démarche morale et mystique de Tolstoï. Pour parfaire d'ailleurs le parcours de l'écrivain russe, il faudrait y adjoindre aussi La guerre et la paix, cher à mon coeur (voir ci-dessous au 30/06/2020).En effect, ces trois livres sont écrits à des époques différentes, autour de la quarantaine pour La guerre et la paix, de la cinquantaine pour Anna Karénine et il a soixante-dix ans lorsque paraît Résurrection.
On a l'habitude en France de considérer qu'avec Anna Karénine, Tolstoï est au sommet de son art. Personnellement, je trouve que rien n'égale La guerre et la paix : ce roman possède la force et la vigueur d'une épopée auprès duquel Anna Karénine fait pâle figure de bluette. L'histoire est au niveau des feuilletons télévisés des Feux de l'amour ou d'Amour Gloire et Beauté, si on se borne aux aventures de la belle Anna et de son amant Vronski. Anna Karénine est irritante au possible, immorale, égocentrée. En revanche, si on considère les autres couples protagonistes de cette histoire, Lévine, le terrien aux idées socialistes et sa femme Kitty ou encore Dolly, la mère de famille trompée par son mari l'insousciant Stépane Oblonski, frère d'Anna, se met alors en place une complète évovation de la société aristocratique russe qui se targue de libéralisme. On voit ainsi que Tolstoï jette les bases d'une nouvelle morale qui tente de donner plus de pouvoir au peuple, tout en dénonçant les institutions, le mariage, les affaires politiques.
Avec Résurrection, il tente d'aller plus loin encore et ajoute à cette crise morale une partie mystique et religieuse. Résurrection raconte l'histoire de Nekhlioudov, un aristocrate qui séduisit autrefois à l'occasion d'un séjour une jeune fille Maslova, employée dans la maison. Juré dans un tribunal, il retrouve par hasard la jeune femme, devenue mère par sa faute, puis perdant son bébé, puis ayant dû quitter sa place de domestique et, de déchéance en déchéance, devenue prostituée, elle est accusée d'avoir empoisonné un se ses clients. Elle est condamnée au bagne en Sibérie. Dès lors, Nekhlioudov, obsédé par l'idée de racheter sa faute initiale, va tout faire pour sauver Maslova, essayer les recours et les grâces, lui promettre de l'épouser lorsqu'elle sera libre et surtout l'accompagner dans l'exil qui la conduit en Sibérie. Là, témoin de la misère humaine, il prend conscience de la différence des classes et tente d'adoucir les injustices dont il est le témoin, grâce à ses relations. Cherchant un sens profond à la vie, il trouve la religion comme lien commun à toute l'humanité. Mieux écrit, je trouve, qu'Anna Karénine, Résurrection creuse plus en profondeurs les mystères de l'âme et jette les bases des théories socialistes et anarchiques qui permettront la Révolution russe moins de vingt ans plus tard..
(12/08/2020)


Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, Actes Sud.
Ce magnifique roman retrace les années quatre-vingt dix, à travers quatre époques, 1992, 1994, 1996 et 1998 et la coupe du monde de football. Le jeune Anthony habite une cité provinciale de l'Est de la France, durement touchée par la crise. Son père enchaîne des petits boulots et les cannettes de bière. La véritable histoire commence avec le vol de sa moto, empruntée par son fils Anthony pour aller à une fête, dans laquelle le jeune Hacine s'incruste avant de piquer l'engin et de le revendre. Nous suivons ainsi les destins mêlés d'Anthony et d'Hacine. La véritable réussite de ce livre tient dans sa puissance d'évocation des milieux qui cernent ces zones défavorisées, où cohabitent les ouvriers déchus, les dealers de cités délaissées, les notables locaux, la quête effrénée pour chacun de s'en sortir. Nicolas Mathieu, ayant passé sa jeunesse dans des lieux similaires a parfaitement restitué ces ambiances familières. C'est ainsi un complément romanesque indispensable à l'essai sociologique de Benoît Coquard, Ceux qui restent, un hommage au lieu immobile, immuable de l'enfance.
(11/07/2020)

 

La guerre et la paix, de Léon Tolstoï, Pléiade.
"Les mains, maintenant, saisissaient le volume épais et compact, l'ouvraient par le milieu. Le pouce caressait les pages fines. Sous la tranche, on devinait les caractères serrés, l'écriture abondante, les feuilles saturées de signes et les paragraphes dansant sous les pages égrenées. Léo, peut-être, arrêta un feuillet au hasard, déchiffra une phrase au passage, la nuque penchée en avant, avec l'air sérieux que requiert le luxe d'une telle édition, le plus bel ouvrage que nous n'ayons jamais possédé. Mais c'était un instant qui n'était ni grave, ni solitaire, et plutôt gai même : nous fêtions son anniversaire. Et sans doute parlions-nous tous en même temps, quelques phrases envolées jusqu'aux vitraux peints de papillons et d'oiseaux qui voletaient pareillement, qui tournaient autour de ce Tolstoï, auteur russe que nous ne connaissions qu'à peine ou seulement que de nom, et de ce titre La guerre et la paix qui semblait réunir dans son ensemble l'invraisemblable histoire des hommes. Mais en même temps quelque chose de plus fort que le présent d'un simple roman à l'occasion d'une fête semblait envahir la pièce, resserrer l'espace entre la table de verre et les fauteuils gris, les chaises mandarine et les fenêtres aux vitraux peints : voici Léo, chauffeur routier, marié, deux enfants, intégralement présent au monde, absolument moderne. Regardez la manière dont il s'apprête à plonger dans la longueur des 1657 pages de la traduction française ; pensez à l'aisance acquise avec la langue du pays qu'il a choisi et qui est la troisième apprise ; voyez La guerre et la paix qui est toute son histoire ; écoutez Tolstoï pour célébrer sa vieille origine slave.
A partir de cet instant, Léo pénétra à jamais dans le grand cercle des personnages héroïques de roman, côtoyant Pierre Bezoukhov, André Bolkonski et Natacha Rostov. C'est ce moment qui décida peut-être d'une maigre vocation, comme si les atomes remués entre les fauteuils gris, la table de verre et les chaises mandarine, avaient dissipé dans l'air une sorte de vague prémonition, intuition, présomption, quelque chose de primaire, d'avant même l'espérance ou le désir d'écrire.
Il y a quelques années, mon père a fini par m'offrir ce Pléiade, alors qu'une fois de plus, je lui en avais reparlé. Lorsqu'on ouvre le volume, on trouve trois trèfles insérés entre les pages 1250 et 1251. L'un est un porte bonheur à quatre feuilles. Les petites folioles fragiles et la tige se sont fondues dans une couleur uniforme, un vert olivâtre où on distingue les fines nervures. Probablement les a-t-on placés au retour d'une partie de campagne ou d'une après-midi au bord de l'eau, lors d'un des ces défis qu'on se lance pour passer le temps : trouver un porte bonheur et les bons présages qui l'accompagnent. Les pages du livre où on les a glissées après la cueillette, ont vraisemblablement été ouvertes au hasard. Le chapitre IX du livre quatrième commence à cet endroit. Dans le roman de Tolstoï, Moscou est alors abandonné aux troupes françaises et Pierre Bezoukov est emprisonné. Natacha Rostov est au chevet d'André Bolkonski, qui a été blessé. Il y a cette phrase au milieu de la page de droite blottie contre un des trèfles, qui décrit Léo avec justesse : " S'il y avait en lui quelque chose de particulier c'était son air réfléchi et fier, et la langue française qu'il parlait avec une perfection surprenante. " " Yougoslave, p. 519 à 521.
(30/06/2020)

 

Profession romancier, d'Haruki Murakami, Belfond.
D'emblée, un auteur français qui écrirait un livre au titre pareil se ferait immédiatement brocarder par le petit monde des Lettres : Non, pense-t-on généralement, l'écriture n'est pas un métier et encore moins une profession, pour preuve rares et marginaux sont les cursus universitaires qui " apprennent " l'écriture. L'écriture, du moins en France, tombe du ciel, c'est bien connu. Et puis ce terme de " romancier ", dévoyé depuis L'Ère du soupçon de Sarraute, accolé à celui de " profession ", c'est presque comme si on évoquait le métier de bourreau, la mission d'un croque mort, quelque chose d'incompatible, d'inconcevable, peu avouable et à passer sous silence. Il faut être japonais, voire anglais ou américain, pour évoquer une pareille incongruité.
N'empêche que Haruki Murakami, avec une belle générosité, aborde bien des aspects de son activité littéraire (voir quelques extraits en note d'écriture). Je retrouve avec plaisir son style franc, direct et la simplicité avec laquelle il s'exprime, sans ambages, ni ronds de jambes. Certains critiques y voient des propos d'un conformisme navrant (Pourquoi ? Parce qu'il dit qu'il faut lire beaucoup ? Que mener une vie saine est plus productive pour l'écriture ?), je préfère parler d'honnêteté. Cela me fait penser à un artisan luthier qui avait accueilli il y a plusieurs années mon fils désireux d'embrasser la profession de fabricant de guitares : il avait démonté un à un tous les lieux communs du travail d'artiste pour ne retenir au final que le travail sans trêve et les sous qui se font toujours attendre, avant de conclure : bon, voilà le vrai tableau et que tu saches à quoi t'attendre. Maintenant, si tu as toujours envie, vas-y ! Profession romancier est de la même veine.
(04/06/2020)

Couleurs de l'incendie, de Pierre Lemaitre, Albin Michel
Le personnage qui lie ce nouveau roman à Au revoir là-haut est Madeleine. C'est la fille du banquier Péricourt que l'escroc et profiteur de guerre Pradelle avait séduit dans le premier livre. Le second opus commence avec la mort du père de Madeleine, le banquier Péricourt. Maintenant débarrassée de son encombrant mari qui a fini derrière les barreaux, Madeleine a un fils Paul qui se jette par la fenêtre le jour de l'enterrement de son grand-père. L'intrigue (qu'on ne va pas " spoiler " comme disent mes enfants) commence ainsi de façon tonitruante. Au fil des pages, des personnages bien trempés vont se révéler. L'ensemble se lit avec plaisir et intérêt : on veut savoir la suite et c'est le propre d'un roman réussi. Laissons donc les injonctions désormais un peu datées de Nathalie Sarraute qui souhaitait la mort des personnages un peu trop voyants dans L'ère du soupçon : Couleurs de l'incendie ne propose pas de héros en demi-teinte. On se dit après l'avoir refermé, ah, c'est dingue, c'est un vrai roman ! Et Pierre Lemaitre est un vrai romancier, du coup, on propose trois extraits d'entretiens donnés dans diverses revues en note d'écriture cette semaine.
(28/05/2020)

 

En Croatie et en Bosnie habsbourgeoises, d'Amédée de Caix de Saint-Amour et d'Édouard Marbeau, éditions Non Lieu.
J'ai découvert par hasard ce livre épais à la couverture jaune et au titre rouge dans une librairie parisienne. Mal rangé, son titre m'avait de suite interpellé et je n'ai pas hésité un seul instant en lisant qu'il s'agissait de récits de voyages en Bosnie effectués par deux français en 1879.
A cette époque, la famille des Habsbourg venait d'annexer la Bosnie à son empire austro-hongrois. Evidemment j'en parle dans Y, le livre à paraître, puisque c'est à peu près à la même époque que mon arrière grand-père quitta les rives du Danube pour s'enfoncer au cœur de cette nouvelle province.
J'étais curieux de savoir si les considérations historiques et les descriptions romanesques que j'en avais déduites, rejoignaient les récits des deux voyageurs. Autant dire de suite que je n'ai pas commis d'impairs et que ce que j'avance a été assez fidèlement relaté (ouf !).
En plus, on bénéficie avec ce récit de tout ce qui constitue leur charme : Amédée de Caix de Saint-Amour, aristocrate âgé de 36 ans, européen habitué au confort découvre un pays frustre où les lits et les draps sont rares, ou les transports sont improvisés chaque jour au gré d'habitants étonnés qu'on vienne les visiter. Édouard Marbeau, jeune quadragénaire, est auditeur au conseil d'état, et relate avec moins d'emphase un voyage presque identique. Il est peu probable qu'aucun des voyageurs n'ait été missionné pour prendre des contacts diplomatiques, ils voyagent chacun de leur côté (ils se rejoindront pour une partie commune) et ils relatent leurs voyages en touristes curieux. La publication de leurs aventures aura peu d'écho. En cela on peut aussi comparer le rapport sur l'Ogadine africaine que fit Arthur Rimbaud vers la même époque auprès de la Société Française de Géographie sans susciter plus d'intérêt. A noter qu'aucun des deux voyageurs ne mentionne le géologue Ami Boué (dont l'épouse autrichienne porte le même nom de famille que moi) et qui a étudié ces contrées dans les années 1830 : " ses synthèses ont dominé le savoir scientifique vers le milieu du siècle ", indique Bernard Lory, historien spécialiste des Balkans, en introduction à cet ouvrage.
(21/05/2020)

 

Jésus et Tito, de Vélibor Colic, Gaïa.
Oups, ça fait une éternité il me semble que j'ai lu ce livre. En fait pas tant que ça, à peine deux mois, mais c'était " avant " et il y aura eu cette faille temporelle pour diluer les souvenirs. J'ai déjà recensé des livres de Vélibor Colic, notamment Sarajevo Omnibus et Manuel d'exil (notes de lecture du 26/05/2019 et du 09/05/2020). L'ancien soldat Yougoslave s'est reconverti en écrivain de renom, doué et sympathique, belle rencontre avec ses lecteur à la médiathèque de Bar-le-Duc il y a quelques mois. On retrouve dans Jésus et Tito toute sa verve humoristique et sa tendresse qui n'est pas sans rappeler la gouaille de René Fallet. Jésus et Tito est une série d'instantanés qui raconte la vie de l'auteur de son enfance à l'age adulte dans cette Yougoslavie où on ne pouvait que vénérer Tito. C'est drôle, enlevé, souvent un peu mélancolique derrière la bonne humeur apparente.
(13/05/2020)

 

Daewoo, de François Bon, Fayard.
Remarquer combien des livres essentiels pour la littérature contemporaine du travail n'ont pas fait l'objet de notes de lecture sur mon site Feuilles de route, comme si leurs existences allaient de soi, semblaient naturelles et sous-jacentes. Et leur obligatoire présence dans la thèse intitulée La représentation du travail dans les récits français depuis la fin des Trente Glorieuses, soutenue en décembre 2017, me laisse l'impression de les avoir pourtant si souvent évoqués. Ainsi Daewoo, et je reprends donc quelques éléments disséminés dans cette thèse pour bâtir cette note de lecture. A noter qu'une version audio est disponible au même moment sur l'aiR Nu.
Daewoo est l'histoire d'un désenchantement : au démantèlement de la sidérurgie, l'espoir d'un renouveau industriel s'était concrétisé par la firme du même nom venue s'établir en Lorraine. Mais, une fois épuisées les mannes financières de l'État, les usines ont fermé. Daewoo est d'abord un texte de commande comme le signale François Bon : " Au départ, il s'agit d'un projet théâtre avec le Centre national dramatique de Nancy, les licenciements et le gâchis Daewoo, ça se passait à leur porte ". Fondés sur des entretiens de réels employés, cet ouvrage dresse une galerie de portraits, de personnages subissant toujours les prolongations incessantes de la " crise " installée dans la région depuis vingt ans. Son récit entremêle plusieurs formes : descriptions de lieux, comptes rendus d'entretiens, mise en place d'une pièce de théâtre.
Dès le début du texte, cependant, la question même du " roman " apparaît :
" Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu'il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu'on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu'elle sauve ce que béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n'êtes là qu'en passager, en témoin ? ".
Question donc, qui pose l'enjeu même de la fiction faisant irruption dans une réalité, mais question dont la réponse ne fait aucun doute pour François Bon. Ainsi, écrit-il quelques pages plus loin : " J'appelle ce livre roman d'en tenter la restitution par l'écriture".
Ou encore " Finalement, on appelle roman un livre parce qu'on a marché un matin dans ce hall où tout, charpente, sol, et livres était devenu géométrie pure ".
En réalité, pour l'auteur, la vie est une sorte de no man's land dans lequel nous oscillons en permanence et qui est prêt à nous engloutir : " effacement : parce tout ici, en apparence, continuait, simplement", dit-il aussi.
Ou ceci encore : " parce que le réel de lui-même ne produit pas les liens ". Et de ce trouble, de ce manque, François Bon explicite d'ailleurs plus longuement sa position dans une interview : " J'ai mis " roman " par provocation. Pour ne pas être placé dans la classe documentaire. […] Le plaisir c'est d'amener l'écriture là où le réel est énigme, là où la raison ne peut aider à comprendre ".
Le roman, la fiction seraient une manière de " faire face à l'effacement même".
Ainsi, au départ, Daewoo, qui n'était jamais qu'un simple fait divers raconté dans la désorganisation du monde, et touchant " des vies minuscules " comme dirait Pierre Michon, devient une réflexion indispensable sur le rôle même de la littérature.
(16/03/2020)

 

Caisse claire, d'Antoine Emaz, Points Seuil
Caisse claire est un recueil qui regroupe des poésies publiées dans les années 90, qu'il s'agisse de plaquettes, de livres d'artistes ou de recueils plus conséquents. Ils ont pour titres " En deçà ", " C'est ", " Boue ", mots abstraits, insignifiants ou éloignés de tout lyrisme. La poésie d'Antoine Emaz s'empare de ces maigres vocables, les agence, ne place jamais le poète devant eux, mais les laisse nous persuader de leur profondeur. Il procède ainsi par forage, geste banal comme celui de percer un mur, seul compte le trou et le vide, on en oublie l'artisan, et pourtant c'est lui qui tient la perceuse. Les poèmes d'Emaz sont pareil : on devine derrière les mots, celui qui tient le stylo.
Sa poésie me fait penser à celle de Beckett, même effacement voulu, même tension palpable pourtant. Ainsi, à " Dieppe " du Grand Beckett (encore le dernier reflux/le galet mort/le demi tour puis les pas/ vers les vieilles lumières), répondent quelques vers d'Emaz, de " Là, loin " (et maintenant/on écoute le souffle/dans les vieilles histoires) ou de " Poème, sans bouger " (lente est la nuit qui vient/et repose la ville/reflux/on se rassemble/la rue est bleue).
Dans Caisse claire figure aussi " Poème de la fin ", dont on peut écouter une émouvante lecture par Gwenolé Denieul, réalisée deux jours après sa disparition.
(02/03/2020)


Propriété privée,
Julia Deck, éditions de Minuit.
Paru à la rentrée dernière, le dernier roman de Julia Deck s'occupe de propriété privée, en l'occurrence, d'un couple de citadins qui décide d'accéder à la propriété dans un de ces endroits pas trop éloigné des grands centres, le genre de quartier sympa et écolo qui couronne une vision sage de sa propre réussite. On aspire donc au repos. Mais c'est sans compter le voisinage. Des méchants ? Des rustres ? Non, des gens ordinaires, de même niveau social, aspirant tous à vivre ensemble et à être sympa avec ses voisins. A force, évidement, on remarque les travers des autres propriétaires, celle qui drague avec ses minis shorts, celui qui gare sa voiture devant votre porte, ceux qui font la fête jusqu'à pas d'heure, bref, locataire à Paris ou proprio en banlieue chic ne change rien. L'ambiance ne tarde pas à se gâter, notamment à partir du moment où la principale maîtresse de maison prend pour amant le mari de miss mini-short. Il faut dire que son couple n'est pas non plus exempt de problèmes, l'homme du foyer étant particulièrement dépressif et agaçant. Et tout cela empire lorsque miss mini-short disparaît… On n'en dira pas plus. La peinture de ce monde policé de nouveaux bourgeois est réussie. Leur capacité de cruauté envers les animaux domestiques de leur voisinage en dit long sur la vieille sauvagerie humaine. Personnellement, j'aurais ajouté un procès à un coq matinal, mais j'aurais probablement situé l'intrigue en province, c'est le monde que je connais le mieux. En parlant d'ailleurs de propriété privée, savoir que la réalité dépasse parfois la fiction : dans ma ville natale, un boulanger a été assigné d'isoler son fournil, les nouveaux propriétaires d'à côté ne supportant plus qu'il se lève tôt pour pétrir son pain ! Les cons ont failli gagner : il a fallu que le boulanger menace de fermer son officine (qui existe depuis cinquante ans) et de mettre à la porte son personnel pour que la raison finisse par l'emporter.
(20/02/2020)

 

Le livre des questions, de Pablo Neruda, La rose détachée et autres poèmes, Gallimard.
Le livre des questions (libro de la preguntas), paru après la mort de Pablo Neruda en 1973, est considéré comme son dernier recueil poétique. Il est composé dans la traduction française de 74 groupes de 3 à 6 questions, et chacune est une formidable ouverture à l'univers poétique. D'une part, le questionnement est particulièrement adapté à la surprise de l'esprit, d'autre part cette forme brève dont la lecture ne dure qu'une ou deux secondes, est comme une saute de vent qui vous arrive en pleine figure. Chaque question provoque un sentiment, une réaction, sourire, joie, tristesse, réflexion. Le renversement de point de vue (Puis-je demander à mon livre s'il est vrai que je l'ai écrit ? Qu'a fait pour se retrouver libre la bicyclette abandonnée ?), l'originalité (combien de questions dans un chat ?) marquent tout de suite les esprits, facilitent la compréhension immédiate de la forme poétique (c'est ainsi un formidable outil pour atelier d'écriture).
N'oublions pas en revanche que la poésie existe aussi pour raconter ce qui est interdit : ainsi au moment où Neruda écrit ces questions (Est-il vrai que sur ma patrie, plane, la nuit, un condor noir ?), il n'est pas inutile de rappeler l'histoire : le 11 septembre 1973, Augusto Pinochet prend le pouvoir au Chili, le président en place Salvador Allende se suicide. La maison de Neruda, qui soutenait Allende, est saccagée, ses livres brûlés. Dix jours après ce coup d'état, le poète meurt opportunément et officiellement d'un cancer. Les expertises réalisées depuis le démentent, renforçant la thèse d'un assassinat politique.
(05/02/2020)

 

Claude Simon, de Patrick Longuet, ADPF.
Ce luxueux livret de 89 pages a été édité par l'ADPF, l'Association de Défense de la Pensée Française. Dit comme cela ça fait un peu cocorico, mais cet organisme dépendait du Ministère des affaires étrangères et avait pour but de faire connaître à l'extérieur de note pays l'aura de certains intellectuels français. Claude Simon, en sa qualité de prix Nobel de littérature y avait toute sa place. L'ADPF a changé de nom plusieurs fois, probablement à chaque gouvernement différent en fonction des hauts fonctionnaires qu'on désirait placer à la tête de cet organisme. Maintenant, tout est regroupé sous le terme générique d'Institut français, un EPIC chargé aussi du rayonnement de notre pays et des différentes Alliances françaises un peu partout dans le monde.
Bref, lorsqu'on proposa (vers le début des années 2000 ?) à Patrick Longuet, alors spécialiste de Claude Simon (depuis on retient surtout Mireille Calle-Grüber), de composer un fascicule sur son auteur préféré, il a sans doute été très heureux de cette commande. Car le résultat est à la mesure des moyens qu'on avait dû lui octroyer : couverture blanche agrémentée d'un dessin en noir et blanc de Claude Simon avec effet de relief, papier et typographie de qualité, nombreuses illustrations. Un des buts était de distribuer cet ouvrage dans les bibliothèques francophones des ambassades et de donner envie à l'accès de l'œuvre réputée hermétique de son auteur. Composé de plusieurs parties thématiques (paysages, guerres, culture, visages, corps, des flux et des restes), ce livret réalise un parfait équilibre entre les extraits de l'œuvre de Claude Simon et la glose académique qui y répond. De plus, certaines illustrations rares sont très belles, comme le dépliant en quadrichromie qui reproduit le paravent que l'écrivain avait réalisé dans sa demeure de Salses. Bref, un petit livre d'art, malheureusement introuvable, sauf en occasion en fouillant dans les librairies (et c'est cette chance que j'ai eue).
(28/01/2020)

 

Ça raconte Sarah, de Pauline Delabroy-Allard, éditions de Minuit.
Le titre fait penser à Beckett lorsqu'il marmonnait "Bon qu'à ça" en parlant de l'écriture. Et puis c'est publié chez Minuit. Et puis c'est écrit avec un style durassien. Bref tout ça fait un peu nouveau roman, phrases courtes, écriture au ras de l'os, temps du présent, me semble-t-il me souvenir car ma lecture date de quelques mois : je l'avais lu dans le voyage de retour qui me ramenait de l'Equateur en novembre dernier. C'est une histoire d'amour, une passion excessive, dévorante entre deux femmes. Il y a une narratrice qui aime une violoniste de quatuor nommée Sarah (mais pourquoi faut-il que cette Sarah soit forcémement premier violon ?). De ce livre, je garde de belles images de l'Italie où la narratrice trouve refuge après sa séparation dans une deuxième partie que je trouve plus réussie.
(22/01/2020)

 

L'acacia, de Claude Simon, Pléiade, volume II.
Je n'avais jamais vraiment lu L'acacia. Je l'avais plutôt survolé. Commencé avant les fêtes, je me suis astreint à une lecture régulière, et, au fur et à mesure des pages, mon engouement, le plaisir de me plonger dans ce récit n'a fait que croître. Le plaisir du texte, donc, au sens de Roland Barthes est une chose difficile à analyser, à en être de même conscient. Le thème pourtant de ce roman qui parait en 1989 (l'auteur est alors âgé de 76 ans, c'est le premier roman d'envergure qu'il publie 4 ans après avoir reçu le Nobel de littérature) est déjà connu, expérimenté depuis La Route des Flandres paru en 1960, où l'auteur raconte la manière dont le colonel qui menait la troupe de chasseurs à cheval dont Claude Simon faisait partie avait été tué en 1940. Cet épisode est à nouveau présent, ainsi que le fameux portrait d'un notable familial en perruque qui, paraît-il, s'est suicidé autrefois. On retrouve aussi les deux tantes de Claude Simon qui ont veillé sur lui. C'est ainsi son histoire familiale qui s'égrène : son père, mort à la guerre de 1914, la manière dont son épouse à tenté de retrouver sa tombe, mais aussi la rencontre du couple dans les contrées coloniales (Claude Simon est né à Tananarive), l'ensemble de ces éclats familiaux semblent apparaître en désordre, mais tissent au fur et à mesure un récit maîtrisé où justement les aléas de la chronologie apparaissent secondaires face à l'histoire. A noter que le propre récit de l'auteur est rédigé à la troisième personne, au même titre que les autres protagonistes. Cette manière d'envisager un récit familial est originale et réussie. Ce n'est pas celle que j'ai choisie pour ma propre saga, où j'avance plutôt démasqué sans j'espère toutefois m'appesantir.
(13/01/2020)

 

Les idéaux, d'Aurélie Filippetti, Fayard.
D'avoir réactualisé il y a peu, en version audio sur L'aiR Nu, ma note de lecture du premier roman d'Aurélie Filippetti, m'a donné envie de lire son dernier opus paru en septembre dernier chez Fayard (nous avons la même éditrice). Retour sur le parcours de romancière de cette ex-ministre de la culture de François Hollande : Les derniers jours de la classe ouvrière, donc, premier livre en 2003, fort, puissant et hommage à sa famille italienne et toutes celles venues s'installer en Lorraine pour y gonfler la classe ouvrière. Puis Un homme dans la poche, paru en 2006 (Note de lecture du 21/03/2007), cette histoire d'amour m'avait peu convaincu, j'avais conclu par " L'homme dans la poche, c'est met ton mouchoir là-dessus et oublie-le". Avec Les idéaux, Aurélie Filippetti réalise le mix parfait entre travail, engagement et amour. Si la passion, somme toute assez sage et discrète, entre deux députés de bords différents retiens peu l'attention, en revanche, le parcours aisément reconnaissable de l'auteure en politique est à la fois édifiant sur le décalage qui existe entre nos édiles et le petit peuple, mais aussi rassurant quant à la personnalité d'Aurélie Filippetti qui montre qu'elle n'a aucunement renoncé à ses " idéaux " initiaux. Ouf, on ressort rassuré, et doublement : on retrouve dans les idéaux les qualités d'écriture qui avaient présidé à son premier roman. En même temps, ce récit qui raconte l'aventure politique romancée de l'écrivaine est un beau plaidoyer pour ceux qui s'engagent en politique avec l'idée de servir son propre pays.
(06/01/2019)