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Notes de lecture
2009
100 monuments 100 écrivains – éditions du patrimoine.
C’est un très beau livre, très lourd, très cher. Couverture magnifique,
multicolore, très chaude, rien à voir avec le sous titre austère de l’ouvrage
«histoires de France ». Quand on l’ouvre, on sent la colle de qualité à odeur
d’amande, on égrène les feuilles de l’épaisseur d’un buvard, on remarque
l’insertion parfaite des photographies. Seule faute de goût (mais c’est juste un
avis personnel) les textes sont alignés à gauche et laissent parfois une
impression de fouillis dans les pages. « Histoires de France », donc, au
pluriel, à travers cent monuments suivis par le Centre des Monuments Nationaux,
également commanditaire de l’ouvrage. Cent écrivains pour les commenter d’un
texte libre et c’est pourquoi j’en parle ici, puisque je suis l’un d’eux. On
feuillette l’ouvrage donc, classé par période, de l’antiquité au XXI° siècle et
c’est encore la meilleure manière de naviguer à travers ce patrimoine. On y
retrouve quelques promenades de vacances, alignement de Carnac ou Mont Saint
Michel, quelques sites parisiens qui font la joie des touristes comme l’Arc de
triomphe, on repère quelques manques (j’aurais bien aimé trouver la Tour Eiffel,
par goût du symbole et les remparts de Langres, par chauvinisme avec ma ville
natale). On voyage surtout à travers toute la France vers une majorité de lieux
peu connus : qui connaît l’abbaye du Bec-Hellouin, dans l’Eure ? La villa Cavroy
dans le Nord ? Il a donc fallu relier ce choix éclectique avec un choix non
moins hétéroclite d’écrivains. Je voisine avec certains noms connus (Tiens ?
François Bon… Tiens ? Martine Sonnet… Tiens ? Robert Badinter… ), c’est une
grande fierté, un bon compagnonnage, une sorte de tour de France d’artisans de
la plume et du clavier. Le monument que j’ai choisi d’illustrer fait partie de
ce grand Est que je parcours souvent pour raison professionnelle : c’est le
château de Coucy, dans l’Aisne. Et d’ailleurs, histoire d’illustrer sans plus
attendre ma modeste participation, voici mon texte et
quelques photographies personnelles qui ne figurent pas dans ce bel ouvrage.
(28/12/2009)
Contact, de Cécile Portier, Seuil, collection
Déplacements.
C’est une histoire simple, banale, classique, quelque chose d’aussi
évident que Paris au mois d’août de René Fallet, l’histoire d’une
rencontre et comment la vivre alors que le cœur est déjà pris, une histoire
d’amour quoi. Et, autre point commun avec le roman de René Fallet, ça se passe
en été, pendant les vacances. Sauf que Henri Plantin, vendeur à la Samaritaine,
n’est pas resté piéton de Paris pour rencontrer sa Patricia Seagrave, il s’est
mué en automobiliste dans le livre de Cécile Portier. Et d’ailleurs pourquoi
dire « il », c’est peut être « elle » aussi qui part ainsi en voiture loin de
Paris vers un destin improbable, celui d’un sentiment établi ou vers une
promesse de bonheur. En effet, au bout des 669 kilomètres de ce trajet aux
chapitres marqués comme des bornes routières, le conducteur devra choisir entre
rejoindre un(e) amant(e) dans un hôtel ou rallier le lieu des vacances
familiales et des amours habituels. Incertitude donc, dés que le contact est mis
avec seul cet automobiliste équivoque, sans nom ni sexe, sorte d’Ulysse
aléatoire chevauchant la DS des Mythologies de Roland Barthes. En effet, comment
ignorer tout ce qui se bâtit autour du mythe de la voiture, car finalement,
c’est à partir des choix que nous propose cette modernité que Cécile Portier
bâtit son récit. Et si c’était le trajet confondu à la puissance de la voiture,
la projection de toute une technologie devenue quasi immatérielle qui régissait
notre indécision, nos dilemmes, tout ce qui nous environne, le décor, quoi.
L’automobiliste de Cécile Portier semble s’arrêter où bon lui semble, retardant
l’instant final où il devra opter entre un monde rationnel et sécurisant et la
folie d'une passion. L’ensemble forme des situations évidentes qu’on a tous
vécues pendant un trajet, tropismes dignes de Nathalie Sarraute qui nous poussent
à entrer dans une église déserte, à fréquenter une auberge de passage. Et c’est
bien le décor alors qui entre dans le cerveau de cet automobiliste, c’est lui
qui s’impose et l’humain assis dans son habitacle reçoit et subit ce qu’il a
lui-même contribué à créer. Il y a une parenté entre Contact et Les
Corps conducteurs que Claude Simon a publié en 1971 et qui va bien au delà
du simple rapprochement physique que le titre évoque (dans toutes les
interprétations du terme). Contact en effet pourrait être le socle
initial, l’histoire précédente des Corps conducteurs qui mélange les
souvenirs d’un couple d’amants mais dont le thème principal et lancinant est
(comme dans toute l’œuvre de Claude Simon) la part de mélange que provoque en
nous toutes les images que nous recevons dans notre vie.
Et voilà ! Nous croyons rentrer dans une histoire d’amour simple, banale,
classique et nous sommes versés dans un rêve philosophique (rêve d’un espace
sans infrastructure, dit d’ailleurs l’auteur). Pour mieux nous en convaincre
Cécile Portier propose une postface qui révèle cette intention de départ. C’est
un pari audacieux que de montrer ce que d’habitude on cherche à oublier parce
que l’intention de départ se dilue immanquablement dans le récit. C’est un peu
comme effectuer la preuve par neuf à la fin d’une division. Ouf, le calcul était
juste !
(17/12/2009)
Un été pour mémoire, de Philippe Delerm, Folio.
Voici un livre qui sent bon le terroir, la campagne et les vacances. On
est dans le domaine de prédilection de Philippe Delerm : plaisirs minuscules
mais ne croyez pas que c’est péjoratif. Je ne suis pas de ceux qui tirent sur
les auteurs à succès simplement parce qu’un malentendu les a propulsés au sommet
en même temps que leurs bons sentiments. D’ailleurs on a besoin des bons
sentiments, de jolis souvenirs dans notre monde de brutes. Et c’est bien un tel
monde qui arrache un jour à l’auteur la vie de sa grand-mère. Cette fatalité
prévisible le conduit donc sur le lieu de l’enfance. Il s’installe dans la
maison de vacances occupée uniquement par la grand-mère depuis la mort de son
mari. Maintenant abandonnée, la maison va être vendue et ce dernier été lui
donne l’occasion de se remémorer des instants heureux, faits de partie de pêche
et de promenade à la campagne. Il retrouve sa cousine adorée, quelques vieilles
tantes immobiles, tout un monde provincial. Mais le village a bougé. De nouveaux
habitants se sont installés au château. Au cours de ses promenades, il se lie
d’amitié avec la fille de ces châtelains. L’été passe ainsi, il lui faudra
repartir, mais surtout ne rien garder de ces instants ultimes : un univers
disparaît devant vous, on le sait, ça provoque de la nostalgie. Et ça n’a rien à
voir avec de bons sentiments.
(09/12/2009)
Petite fabrique des rêves et des réalités, de Philippe
Claudel, Stock.
Depuis son premier roman Meuse l’oubli, paru en 1999, Philippe
Claudel est un auteur qui compte pour moi. Certes, il a fait beaucoup de chemin
et si je n’ai pas à rougir d’une édition tout aussi prolifique, au moins,
rencontre-il un succès qui m’est totalement étranger. Ceci dit l’insuccès qui
est mien provoque des situations amusantes : la critique, qui ne me connaît
guère, a toujours l’impression que je suis un nouveau venu dans le monde des
lettres, c’est d’une fraîcheur vivifiante… Si Philippe Claudel ne peut plus
passer pour un perdreau de l’année, autant a-t-il su diversifier ses activités.
Il a ainsi fait une incursion remarquée dans le cinéma en tant que réalisateur
d’un très beau film « Il y a longtemps que je t’aime ». La Petite
fabrique des rêves et des réalités raconte l’histoire de ce film. Philippe
Claudel a ressenti le besoin de consigner par écrit a posteriori cette belle
aventure. Le livre est constitué de deux parties. La première, présentée sous
forme d’un dictionnaire amoureux, évoque par mots clefs et ordre alphabétique,
les thèmes, les surprises, les étonnements qui président à qui s’insère du jour
au lendemain dans le monde du cinéma. On y trouvera des éléments techniques,
comme l’importance du cadre, la précision des détails, mais aussi tout ce qui
constitue les rapports avec les acteurs, les membres de l’équipe, la manière
dont on a envie que les choses se passent. On y trouve aussi décrits avec
sincérité et simplicité cette passion pour le cinéma, la relative solitude
possessive de celui qui a tellement pensé « son » film. La deuxième partie
présente le scénario. Bien entendu, pour qui a vu le film, on ne peut s’empêcher
de le relier aux images. Mais pour moi qui me suis toujours demandé à quoi
pouvait ressembler un scénario, c’est évidement très précieux. J’ai alterné la
lecture des deux parties. Il me semblait qu’en regardant de concert les
réflexions et le déroulé temporel du film que je comprendrais mieux la démarche.
En réalité, il ne s’agit pas de comprendre mais plus de constater comment un
écrivain, avec la matière des mots arrive à susciter des images, élaborer une
histoire. Il n’y a finalement pas si grand mystère à cela, plutôt une somme
d’étonnements, de surprises, de saisissements, bref, on aurait pu appeler
également ce livre la fabrique des énergies. Je sais gré à Philippe Claudel
d’avoir osé ce partage généreux.
(01/12/2009)
Liquide,
de Philippe Annocque, Quidam éditeur.
J’ai pratiqué la plongée pendant quelques années. L’eau des mers est une
substance étrange : on ne sait jamais quelle texture on va trouver au-dessous de
la surface. Certaines fois, le temps magnifique et la « cuve d’outremer pur »,
chère à Blaise Cendrars (Feuilles de route, bien sûr, poème équateur)
laisse croire à un ensemble homogène et franc. On saute joyeusement par-dessus
bord dans le liquide en fusion de la même manière qu’on l’avait fait le matin
même ou la veille et exactement au même endroit. Et on se retrouve dans une
purée de pois compacte, particules et plancton flottant en tous sens, empêchant
la pénétration de la lumière alors qu’a la plongée précédente et dans les mêmes
conditions une clarté bienveillante illuminait les profondeurs. Bien souvent
cette opacité de surface s’estompe au bout de quelques mètres et on retrouve
l’eau claire en nageant près du fond. D’autres fois c’est l’inverse, vous
glissez avec confiance dans la transparence mais le fond est opaque. Pour en
avoir fait l’expérience, je sais que la deuxième option est sinon plus
dangereuse, du moins plus inquiétante, on ne retrouve parfois même pas ses
coéquipiers plongeurs au fond tant ce brouillard liquide est dense. Il faut
alors appliquer les consignes de sécurité, chacun doit remonter à la surface,
retrouver l’ensemble du groupe avant de replonger aussitôt à mi-profondeur en
appliquant toute une série de calcul de paliers : on ne rigole pas avec les
accidents de décompression dont la remontée rapide décuple les risques.
Le livre de Philippe Annocque appartient assurément à la même alchimie délicate
de la plongée.. Le « Liquide » qu’il propose est clair, poétique, on sent les
prémices d’une belle plongée mais quelques particules inquiétantes flottent en
suspens, inquiètent : des prénoms, Pierre, Estelle, Suzanne Alexandrine, autour
desquelles un univers vogue au gré des courants sans qu’on arrive, à ce stade, à
bien voir les contours, les formes, la faune environnante. Et puis, au fur et à
mesure de la descente, l’ambiance devient plus transparente, on distingue les
rochers du fond, acérés, vifs, finalement assez inhospitaliers. C’est à la
remontée que tout se joue : on revient sur les pages précédentes. Explication du
monde. De celui d’un narrateur qui tente de comprendre ce qui lui est arrivé
jusqu’à présent, les femmes, la famille, sa vie. Mais comme dit l’auteur, «
comprendre quoi ? ». Le livre ainsi entre dans les hésitations mais comme dans
nos vies, résumées à des hypothèses : et si j’avais dit/agi/pensé autrement,
qu’est-ce qui aurait changé ? Bref, les petits enchaînements qui entraînent vers
les grandes ruptures sont passées au crible. Et on peut se demander, si, dans
tout cet univers, liquide, fuyant, épousant par lâcheté ou facilité la forme du
dernier récipient trouvé, il reste quelque chose de la plongée et d’ailleurs
pourquoi avais-je évoqué cela au début sinon par simple analogie avec l’élément
liquide ? Est-ce qu’on risque un accident de décompression mentale à la
redescente- remontée (où est-on ?) du voyage vertical d’un livre ? Peut-être…
Mais il reste aussi le mouvement et la plongée est pour l’instant la seule
manière de réaliser le vieux rêve d’Icare : on est hors pesanteur, on vole entre
deux eaux. Le livre de Philippe Annocque restitue cette sensation, cette étrange
beauté du geste de planer et se fondre dans l’entourage et ce n’est pas là son
moindre mérite.
(25/11/2009)
Journal littéraire, Tome 3, février 1940, février 1956,
de Paul Léautaud, Mercure de France.
Ce troisième tome termine le Journal de l’écrivain. En février
1940, la France revient de l’exode dans la stupéfaction de sa défaite et la
difficile période de l’occupation commence. On mesure à travers ces pages,
combien ces années furent difficiles : pénurie de l’alimentation, combines pour
épargner, ici du café, là du tabac, tous deux chers à Léautaud. Marie Dormoy
investit le jardin en friche de Fontenay pour tenter d’y faire pousser des
légumes. La vie littéraire continue cependant, rythmée par une collaboration
chaque jour plus présente. Brasillach, dont Léautaud reconnaît l’esprit
brillant, et Drieu La Rochelle qui tente de récupérer l’écrivain dans la NRF
qu’il dirige alors. Mais c’est de Bernard, devenu directeur du Mercure de France
dont l’écrivain se méfiera le plus. Il finira par être renvoyé d’ailleurs de la
revue pendant ces sombres années. Pour autant, ces premières années de retraite
(à soixante-dix ans tout de même) demeurent intellectuellement riches : invité
régulier dans les déjeuners qu’organise la richissime Florence Gould, il
bénéficie aussi des colis d’approvisionnement de sa protectrice, colis qui
demeureront bien utiles au-delà même de la fin de la guerre, la situation
économique de la France tardant à se relever. Soupçonné de collaboration,
Léautaud s’insurge contre les procès expéditifs de l’épuration. Ces dernières
années sont aussi marquées par le renoncement à l’amour, bien que, jusqu’au
début de ses quatre-vingts ans, il montrera un appétit libertin, certes
inassouvi, mais il demeurera curieusement entouré de jolies femmes. A partir des
années cinquante, il est vrai que les entretiens radiophoniques réalisés avec
Robert Mallet lui assurent un succès tardif mais prodigieux : on admire sa
jeunesse d’esprit et sa libre pensée. Aspirant toutefois à plus de solitude dans
ces dernières années, sa santé décline. Marie Dormoy, pourtant souvent
maltraitée par le caractère impossible de l’écrivain, sera sa dernière présence
fidèle. C’est elle qui le conduira à la Vallée aux Loups, la maison de repos de
son ami le docteur le Savoureux, cinq semaines avant sa mort. Dans ce dernier
tiers de vie, il est aussi manifeste que Paul Léautaud a pris tout à fait
conscience que ces chroniques quotidiennes constitueront l’essentiel de son
œuvre.
Il est étrange de résumer en quelques lignes les seize dernières années de vie
de Léautaud, d’autant plus que ce troisième tome est celui qui m’a pris le plus
de temps à lire. Étrange, oui, d’avoir ralenti ma lecture comme si, comme dans
la vie, il m’avait fallu me laisser conduire par le rythme moins alerte de la
vieillesse. Il y a des scènes pathétiques comme celle de la mort de sa vieille
guenon, étrange singe venu par hasard vingt-et un ans plus tôt dans le jardin de
Fontenay, devenue vieillissante et que l’écrivain noie de ses mains déjà
affaiblies. Voilà : j’ai terminé les 6000 pages de ce Journal, au total
plus de 8000 avec ses propres œuvres et les biographies annexes que j’ai lues en
trois mois et les dix CD des entretiens que j’aurai écoutés. Cela aura été un
moment important de ma vie littéraire de cette année. De temps en temps, il est
certain que sa silhouette de guingois, son rire sarcastique viendra occuper mes
pensées comme le souvenir d’un vieil oncle disparu.
(13/11/2009)
Léautaud, de Claude Courtot, Artefact.
La collection Artefact présente des biographies grand format,
abondamment illustrées et dévolues aux auteurs du XIX° et du XX°. Celle de Paul
Léautaud a le mérite de donner un panorama assez complet de sa vie par un
florilège de pages choisies du Journal littéraire, du Petit ami,
de trop rares autres écrits, compensés, il est vrai, par une approche thématique
et exhaustive de Claude Courtot. La reproduction de nombreuses photographies et
la qualité de la composition est un des atouts de ce livre. On s’y réfère, on y
puise, on tente de jalonner un parcours entre images et textes qui deviendrait
vite fuyant si l’on ne devait se résoudre qu’à tenter de la circonscrire dans la
somme que représente les trois tomes du Journal. Complément indispensable
à la lecture, de même que le livre de Philippe Delerm (Maintenant, foutez-moi
la paix), le livre de Claude Courtot apporte ainsi un éclairage
supplémentaire, façon lampe de bureau un peu chic, à cet écrivain qui avait
l’habitude d’écrire à la plume d’oie et à la lueur de deux banals chandeliers.
(13/11/2009)
Maintenant, foutez-moi la paix, de Philippe Delerm,
Folio.
Philippe Delerm est un inconditionnel de Paul Léautaud. Après tout, ce
n’est pas très étonnant. On connaît le goût de l’auteur pour les plaisirs
minuscules, genre première gorgée de bière, et Léautaud, en casanier qu’il
était, répondait tout à fait à l’idée qu’on se fait d’un bonheur ordinaire, dont
l’erreur consisterait à croire qu’il se bâtit dans une précipitation échevelée
de gaieté alors qu’il ne peut exister que dans l’accumulation de joies éparses
et économisées. Le livre de Philippe Delerm est d’abord un hommage et une
restitution des lectures du Journal Littéraire, et de son volume
d’œuvres, soit les quatre pavés du Mercure de France que j’avale avec
gourmandise depuis l’été, additionné pour lui comme pour moi des 10 CD des
conversations avec Robert Mallet qui m’ont distrait lors de mes trajets nombreux
dans les plaines champenoises ou picardes. Bref, j’ai les mêmes « repères
bibliographiques » qu’il indique en fin de livre. L’idée d’ailleurs de résumer
toute cette somme d’informations que ma boulimie de lecture arrive à ingurgiter
m’a traversé l’esprit. Il aurait fallu annoter bien des passages sur les huit
mille pages au total et le courage ou plutôt l’organisation m’a manqué : au
final, je n’aurai su délayer ces lectures que dans quelques mises à jour
successivement consacrées à Léautaud. Seul le volume des Œuvres comporte
un précieux index des personnages cités dans le théâtre de Maurice Boissard mais
on rêve à une publication numérique du Journal Littéraire qui permettrait
en quelques clics de retrouver toutes les occurrences concernant un des
innombrables écrivains cités par Léautaud. Philippe Delerm s'est donc collé à ma
place quelques années auparavant à dresser un panorama de cette écriture prolixe
et c’est dans une trame schématique qu’il dresse un portrait de l’écrivain : on
trouvera, comme pour la série des Martine à la ferme, à la montagne ou en
vacances, Léautaud confronté à sa mère et à la mort, à l’amour et au bonheur, au
style et à la publication, aux animaux et au progrès, à la politique et à la
sincérité, à la solitude et à son image. Chapitres incisifs de Delerm, mais
c’est Léautaud qu’il laisse parler à travers lui. Au final, c’est un portrait
qui se dessine, multiple comme auront été les représentations qu’ont fait de lui
les plus grands peintres, Matisse, Marie Laurencin et Émile Bernard mais aussi
les nombreuses caricatures de son ami André Rouveyre. Car c’est peut-être le
seul manque de ce livre de ne pas avoir assez insisté sur sa fréquentation du
milieu artistique, de Picasso à Dubuffet.
"Maintenant, foutez-moi la paix", sont les derniers mots prononcés par Léautaud
avant de mourir. C’est dire le caractère du bonhomme mais aussi, contenu dans ce
dernier mot, c’est la faconde heureuse de l’écrivain que nous cherchons aussi
peut-être à éprouver.
(23/10/2003)
Œuvres, de Paul Léautaud, Mercure de France.
Ce volume complète à merveilles les opulents tomes du Journal
Littéraire. Préfacé par Robert Mallet, il comprend la quasi-totalité des
récits de Paul Léautaud, qui ne fut pas un auteur si prolixe que ça. Présenté
dans un ordre pas forcément chronologique, ce volume comporte Le Petit ami,
Passe-temps I et II, Propos d’un jour, Amours, In Memoriam, Lettres à ma mère,
le théâtre de Maurice Boissard I et II. En réalité, à la lecture du Petit
ami ou de In Memoriam, dont les circonstances de rédaction, de
publication ont été abondamment cité dans son Journal Littéraire, on se
trouve presque dans un pays de connaissance. On sait déjà l’histoire qu’il va
raconter. De plus, le style de Léautaud était justement de ne pas en avoir,
comme il disait, persuadé – et souvent à juste titre – que ses meilleurs
morceaux avaient été rédigés dans la rapidité et l’entrain. Si bien que
l’ensemble des récits qui composent ces œuvres est de la même trempe que ce
qu’il relatait dans son Journal. Le Petit ami, bien entendu, ouvre la
série et raconte en partie les démêlés d’un naïf avec les « créatures » fort
légères qui peuplaient la Belle époque. En partie car le livre se conclut ou
plutôt se prolonge avec la dernière rencontre de ce même narrateur avec sa mère
et l’affection ambiguë entre celle-ci, encore jeune et belle, et son fils. In
Memoriam est aussi un morceau de choix : dans ce court récit, Léautaud
raconte sa fascination pour la mort, sa curiosité morbide à courir dès qu’il
peut veiller sur un cercueil encore ouvert… jusqu’à celui de son père. Une fois
réglé sa parenté directe, Léautaud découvre tardivement les plaisirs de l’amour
et peut alors s’épancher sur ce thème : voici Amours où l’auteur se livre
tout nu si l’on peut dire et Propos d’un jour qui regroupe (tout comme
Passe temps) des aphorismes sur le sujet. Paul Léautaud se vantait de les
avoir écrits au fil de l’eau sur un coin de table alors qu’il était occupé à des
tâches ménagères. On y trouve quelques réflexions biens senties, parfois
surprenantes, parfois terribles mais, à bien y réfléchir… Par exemple : « la
jalousie, comme les maladies s’aiguise avec le soir », « il arrive un âge où on
n’ose plus dire à la maîtresse la plus tendre : m’aimes-tu ? », « il n’y a pas
que les filles publiques. Il y a les filles bourgeoises. ». De fil en aiguille,
finalement on lit toutes les 1800 pages de ce recueil. Les inconditionnels
termineront par les féroces chroniques de théâtre, écrites sous le pseudonyme de
Maurice Boissard, et qui lui valu parfois quelques inimitiés justifiées par un
franc-parler, souvent désopilant, il faut le reconnaître. Je préfère dans
Passe-temps II, le propos intitulé Vacances dont le début vaut son
pesant de cacahuètes : "Vacances ! Voilà un sujet neuf ! Nous allons tâcher de
nous y distinguer. Et d’autant plus que nous sommes désintéressés à la question.
».
(14/10/2009)
Journal Littéraire, Tome 2, juin 1928 – février 1940, de
Paul Léautaud, Mercure de France.
Tout d’abord, je ne peux résister au plaisir d’indiquer la réaction du
célèbre notulien Philippe Didion à ma précédente note de lecture
concernant le premier tome de ce Journal littéraire : « j’ai acheté les trois
tomes du Journal de Léautaud dès leur réédition au Mercure en 1986. J’en ai
terminé la lecture en 1998, je ne regrette aucune minute de ce long périple. »
Si ma lecture s’apparente à une boulimie ou à un sprint, 3 mois pour ces 6000
pages, la dégustation et la promenade de Philippe Didion m’apparaît pourtant la
meilleure façon de se plonger dans ces soixante années de Journal.
Ce deuxième tome, rédigé entre 56 et 68 ans évoque la plénitude de l’écrivain.
C’est l’époque des amours certes tardifs mais ô combien charnels et passionnés
avec « le fléau » Anne Cayssac, une liaison qui durera 19 ans. C’est aussi, à
partir de 1933 la rencontre avec Marie Dormoy. Et c’est aussi la première femme
qui sera plus intéressée par l’écrivain que par l’homme, constate Léautaud. Le
rôle de MD, comme il la nomme souvent, sera essentiel dans la reconnaissance
littéraire de l’écrivain. C’est en effet Marie Dormoy qui recopiera la totalité
du journal, tâche peu facile. Dans les entretiens radiophoniques avec Robert
Mallet, Paul Léautaud reconnaîtra que son écriture, essentiellement effectuée à
l’aide de plumes d’oie pas toujours bien taillées, ne pouvait être déchiffrée
que très difficilement. Pendant cette époque, l’écrivain assiste à la montée du
nazisme et aux tensions d’avant-guerre. Lorsque celle-ci éclate, devant
l’avancée des allemands aux portes de Paris, il refuse d’abandonner ses nombreux
animaux et de partir en exode. Cette débâcle est magnifiquement racontée et en
détail. Le hasard a voulu que je lise ces pages au moment du documentaire
Apocalypse sur cette époque précise, ce qui lui donne un relief tout
particulier.
(30/09/2009)
Journal Littéraire, Tome 1, novembre 1893 – juin 1928,
de Paul Léautaud, Mercure de France.
Premier tome de l’imposant Journal littéraire mijoté par Paul
Léautaud, celui ci a d'abord été édité en dix-neuf volumes dans le Mercure de
France, sous la direction de Marie Dormoy qui a travaillé à le recopier
depuis les années trente. La parution a commencé en 1954 du vivant de l'auteur
(trois parutions au moment de sa mort) et s'est poursuivie pendant douze ans. Ce
n'est qu'en1986 que l'édition actuelle, plus maniable, a été élaborée. Le
Journal littéraire commence deux ans après la mort de Rimbaud. Et c’est
d’abord à Verlaine que se rapporte une des premières anecdotes de Léautaud. En
1894, âgé de 22 ans, il fait porter discrètement un bouquet de violettes à
Verlaine assis à la terrasse d’un café. Très vite, le jeune Paul Léautaud
collabore au Mercure de France qui a accepté quelques uns de ses vers. Mais
c’est une anthologie des Poètes d’aujourd’hui, entamée en collaboration
avec un autre écrivain, Van Bever, qui lui donnera un rôle véritable. En 1901,
il effectue son fameux voyage à Calais dans lequel il revoit sa mère et cette
aventure lui inspirera une partie du Petit ami. En 1912, il s’installe à
Fontenay dans la maison qu’il ne quittera qu’à sa mort. En réalité, résumer ce
premier tome en donnant quelques indications biographiques est une tâche
difficile. Rien ne remplace la lecture de ses pages, prendre le temps de se
glisser dedans, de restituer un monde que traversent les derniers feux du
Symbolisme avec Rémy de Gourmont, Alfred Valette, Paul Valéry, Marcel Schwob.
Cette première partie de vie voit s’éteindre le XIX° siècle, les vieilles
querelles romantiques. Paul Léautaud raconte dans ses entretiens que son père,
souffleur à la Comédie française, lui a présenté Victor Hugo mais qu'il a refusé
plus tard d'aller aux obsèques du grand homme, trop occupé à ses jeux d'enfant.
Mais déjà d’autres poètes apparaissent, comme Guillaume Apollinaire, et Léautaud
est à l’origine de la publication de La Chanson du mal aimé. Amitié de
courte durée : la guerre arrive, Apollinaire s’engage comme tant d’autres et
mourra en 1918. Les années passent et, au seuil des années folles, Paul Léautaud
approche la cinquantaine. C’est le temps des amours passionnément physiques avec
"le Fléau", Anne Cayssac, par ailleurs mariée. Pendant tout ce premier tome,
nous assistons à l’éclosion littéraire de Léautaud, notamment avec Le Petit
ami, Amours, puis avec des chroniques de théâtre sans concession,
écrite sous le pseudonyme de Maurice Boissard. C’est aussi l’époque où le Prix
Goncourt le taquine : certains jurés de cette académie, comme Lucien Descaves,
charmé par Le Petit ami, le presse d’écrire à nouveau pour obtenir le
prix. In memoriam, récit de la mort de son père, est déjà en cours, mais
Paul Léautaud renâcle aux prix littéraires, et considérera plus tard dans ses
entretiens radiophoniques qu’ «un écrivain qui reçoit un prix est déshonoré».
(18/09/2009)
Persépolis, de Marjane Satrapi, monovolume, édition
l'Association.
Rien à voir avec les 6000 pages du Journal littéraire de Léautaud
sinon que j’avais emporté également cet ouvrage en Sicile, je crains toujours de
manquer de lecture (d'ailleurs, anecdote : j'ai lu que Obama avait emporté en
vacances 2300 pages de romans, récits et autres livres à lire, forçant
l'admiration de tous : petit joueur...). Rien à voir, donc avec ce Journal
littéraire et pourtant, tout comme Paul Léautaud, Marjane Satrapi raconte sa
vie quotidienne (de petite fille aisée au contraire du maigre employé du Mercure
de France). Persépolis est connu surtout depuis son adaptation en film
d’animation, qui plus est, primé à Cannes. Persépolis est au départ une
bande dessinée, publiée en quatre tomes entre 2000 et 2003. Il existe un
monovolume paru récemment et plus attrayant d’aspect. Passons sur
l’interprétation qu’on a faite de Persépolis : le succès aidant, on a cru
que l’histoire de l’Iran se résumait au port du voile obligatoire et à la juste
revendication simpliste de la liberté pour nos esprits occidentaux. Mais il faut
regarder plus attentivement chaque dessin pour en apprécier les détails. En
plongeant dans les scènes dessinées en en noir et blanc, remarquables de
sobriété et de vérité, c’est naturellement un retour très réaliste vers les
impressions que j'avais ressenties lors de mon voyage en Iran, effectué un mois
avant les élections. Je retrouve dans les dessins et les textes de Marjane
Satrapi toute l’ambiguïté persane devant son histoire récente, la révolution
tant désirée pour faire partir le Shah devenu un tyran qui se transforme en
cauchemar avec la restriction des libertés et la guerre Iran-Irak, les exils
inévitables (surtout des classes aisées et aristocratiques auxquelles l’auteur
appartient, les autres classes plus populaires n’ont pas eu cette alternative).
Il manque bien entendu d’autres tomes à écrire avec la réélection d’Ahmadinejad
mais surtout avec les élans d’une population jeune, née au cours de la
Révolution islamique et de la guerre. En réalité, la BD Persépolis de
Marjane Satrapi, même si l’actualité la rend encore plus réaliste, appartient
déjà à l’histoire mais elle a montré une des voies pour bien la raconter.
(26/08/2009)
La Route, de Cormac Mac Carthy, éditions de l’Olivier.
Deux millions d’exemplaires vendus qu’on nous signale. D’une manière
générale, je me méfie de ce type d’annonce quand elles ne m’énervent pas
carrément : la quantité n’a jamais été un signe obligatoire de qualité, ça a un
petit côté impoli, genre, je laisse le prix sur le cadeau. Le livre se laisse
lire, avec toutefois un air de déjà vu quant à l’intrigue : la vieille rengaine
de la terre détruite par un cataclysme a déjà fait l’objet de nombreux livres et
films du même genre. Toutefois, ici, rendons hommage à la délicatesse de
l’auteur de ne pas nous dit comment cela s’est passé. Ça a eu lieu, c’est tout
et c’est pourquoi un père et son fils, rares rescapés, arpentent des routes avec
tout un bric-à-brac dans un caddie, sautant de maison en maison pour trouver
leur subsistance dans des cuisines dévastées, des placards déjà visités avant
eux. On est ainsi plongé dans un monde hostile, avec un enfant qui grandit quand
même dans un environnement misérable que son père essaie de lui cacher tant bien
que mal. Voitures abandonnées, carcasses carbonisées, odeurs de mort, cadavres
abandonnés et survivants désespérés, personne ne sait où aller ni pourquoi. Le
livre vous tient de la même manière qu’une aventure sur une île déserte
puisqu’ici, tout est vide et que la survie dépend de chaque minute. Île au
trésor sans trésor, on lit quand même ces dialogues abrupts, ces descriptions
tronquées. Pas de pathos : on est dans un autre monde, le monde d’après. Et tout
est à réinventer au bout de la route.
(31/07/2009)
Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin, de François
Bon, Albin Michel.
Voilà le dernier opus de la triologie du rock de François Bon. Il fait
suite à Bob Dylan (Note de lecture du 05/09/2008) et auparavant aux Rolling
Stones (Note de lecture 02/10/2002). Ceci dit, cette trilogie peut encore
évoluer, tétralogie et pourquoi pas jusqu’au décalogue, l’histoire de la musique
est fertile en rebondissements. Ce nouveau volume, comme les précédents, place
la légende de rock stars au milieu de la France profonde, interroge l’époque
dans laquelle ils se sont immiscés et ce n’est pas là son moindre attrait. Si
les Stones ont été les premiers a révéler ce qui avait bougé en nous dans les
années soixante, si Bob Dylan a symbolisé la lointaine Amérique en profonde
mutation, Led Zeppelin montre la formidable machinerie du rock qui a compris
tout ce qu’elle pouvait gagner comme dollars sur le dos d’une génération avide
de déchaîner sa propre jeunesse. La recette gagnante associe deux requins de
studio comme Jimmy Page et John Paul Jones, capables de révéler deux symboles
populaires, le cantonnier Robert Plant et le maçon John Bonham. François Bon
insiste sur cette particularité : comment passer du monde du travail le plus
basique à celui des paillettes, comment transformer un salarié en artiste et
ainsi donner du rêve à tous bien avant les pâles reality show et les stars
academy. Comment se transformer en artiste : et d’ailleurs, c’est peut-être le
propre parcours de François Bon qui s’accumule ainsi au fil de son œuvre
conséquente. A celui qui était destiné au travail technique, raconté dans
Sortie d’usine et ses premiers livres, a succédé l’écrivain des lectures
publiques, l'artiste en littérature et aux expérimentations nombreuses notamment
avec des musiciens, une transformation semblable et c’est ainsi sa propre
biographie qui transparaît dans cette trilogie du rock.
Led Zeppelin m’a toujours laissé froid. Sans doute ai-je entendu les riffs
efficaces, lors des samedis soirs de province, dans les virées à Chaudenay avec
mes cousins : c’était la pleine époque du Led. Mais j’avais découvert auparavant
les Stones et les Beatles avaient complété un paysage qui me suffisait.
Stairway to heaven, c’était décidément trop caricatural. J’avais vingt ans
mais j’étais déjà trop vieux pour Led Zep, trop éloigné, presque parti. Rien ne
me rattache à ces titres, tandis qu’il me suffit de fredonner Angie ou
Cry baby cry, pour que tout un monde se découvre, une adolescence qui, comme
chacun sait, ne se referme jamais vraiment.
(19/07/2009)
1978 de Santiago H. Amigorena, P.O.L.
Étrange livre et étrange auteur, celui qui se présente sur le site de
l’éditeur comme né à Buenos Aires en 1962, et qui écrit 1978, l’histoire
d’une année scolaire pendant laquelle un étrange lycéen étranger arrive dans une
classe de première, remarqué en premier par un de ces copains de classe,
narrateur du dit-livre dont l’intrigue est le vécu au fil des jours de ces chocs
des cultures et de la culture en face du lycéen hyper doué, incompris des profs,
bousculant idées et concepts, capable de pleurer sans se retenir, amoureux
platonique de toutes les filles et tout cela s’imbriquant dans la vraie vie
celle que j’ai bien connue car j’étais la même année en terminale pour la
deuxième fois - il en faut des comme moi -, c’était bien, le livre 1978,
et l’année 1978.
(26/06/2009)
La Chambre des parents, de Brigitte Giraud, Fayard.
C’est le premier roman de Brigitte Giraud, paru en 1997. J’ai déjà
évoqué d’autres livres ultérieurs de cette auteure que j’apprécie : Marée noire
et A présent (Note de lecture du 08/12/2004), J’apprends (26/10/2005) L’amour
est très surestimé (31/10/2008). Relater un premier roman à dix ans de distance
est un exercice forcément différent que de le faire au moment où l’on découvre
cette plume nouvelle. Je retrouve la langue précise et déjà travaillée qui a
suivi dans les autres livres. Preuve que ce premier roman était déjà très abouti
et maîtrisé. L’histoire est celle d’un homme qui s’apprête à sortir de prison.
Il a tué son père et tout le récit consiste à tenir le lecteur en haleine et à
dévoiler les raisons de ce parricide. Cela tient en 150 pages denses et bien
rythmées. Je l’ai lu un dimanche après-midi d’une traite dans une chaise longue
au soleil de mon jardin. Les circonstances dans lesquels nous lisons les livres
sont tout aussi importantes que les histoires qu’ils racontent. Bref, pour moi,
ce premier roman à l’histoire, pourtant pas très joyeuse, restera synonyme de
jardin, d’évasion bucolique, quelques heures volées au temps et ne pas avoir à
le regretter face à cette prose sensible et intelligente.
(17/06/2009)
Naufragé volontaire, d’Alain Bombard, Le livre de
Poche.
La lecture est décidément bien surprenante. Pourquoi ce livre m’est
tombé sous la main et pourquoi j’ai eu envie de le lire ? Sans doute la passion
pour la solitude, la rêverie. Eh oui, j’ai été beaucoup marqué par Stevenson et
L’Île au trésor (surtout la version en bande dessinée du journal Pilote).
L’aventure d’Alain Bombard est pourtant tout sauf une expérience de poésie
irréfléchie. Il s’agissait pour le scientifique de prouver qu’on peut survivre
dans l’Atlantique sans eau embarquée, avec un minimum de nourriture, dans un
canot pneumatique dont le concept, à l’époque, était peu répandu. L’époque,
c’est en 1952 et Alain Bombard, médecin, est marqué à l’époque par le peu de
chances de survie des matelots en cas de naufrage, retournement, etc. Le livre
est un témoignage de ses convictions qu’il cherche à prouver : que l’on peut se
laisser dériver par les courants marins jusqu’à aborder une terre ou rencontrer
un navire, que l’eau douce n’est pas un problème, on peut la trouver dans les
poissons, que justement les poissons abondent pour se nourrir et que l’eau de
mer n’est pas un poison. Après quelques expériences en Méditerranée, il finira
par traverser l’Atlantique en solitaire, prouvant ainsi ses théories. Le livre
raconte donc au fil des jours les espoirs et les enseignements de cette longue
attente avant de toucher terre. Il y a très longtemps, avant même le premier mot
tracé de mes livres, disons à mi-chemin entre l’écriture et L’Île au trésor
de l’enfance, j’avais en projet une histoire qui raconterait les péripéties d’un
type qui tente de survivre avec quelques vivres pendant quelques semaine dans
une grande bassine en fer posée au milieu du carrelage de sa cuisine avec
interdiction de poser le pied sur le moindre carreau bien entendu. J’aurais dû
tenter l’expérience et raconter mon témoignage de naufragé volontaire, comme
Alain Bombard.
(05/06/2009)
Doucement, de Gabriel Bergounioux, Champ Vallon.
Doucement est le troisième livre de Gabriel Bergounioux a publié chez
Champ-Vallon. Les deux premiers, Il y a un et Il y a
de, jeux de mots homériques, (Notes de lecture de Feuilles de route
les 25/02/2004 et
29/11/2006) laissaient déjà entendre un projet global et de long terme. On
attendait Il y a trois et voilà Doucement, sur la pointe des
pieds, qui vient bousculer cette essor trilogique, cet élan chronologique. Non,
ce n’est pas forcément une suite. Doucement s’intègre discrètement dans
ce présent éternel qui semblait l’apanage des deux premiers récits. Bien sûr, la
guerre évoquée dans les deux premiers textes prenait alors toute sa ressemblance
non feinte avec l’épopée antique, manière de bousculer un récit que les fictions
des siècles suivants avaient rendu temporel, marqué du sceau des siècles jusqu’à
l’aboutissement vénérable des romans du XIXe, l’apothéose proustienne et les
modernités qui s’étaient répandus partout dans le monde à la suite, de Faulkner
à Beckett. A la guerre étrange, donc, qui se déroulait dans les deux premiers
livres, succède une paix non moins inquiétante. L’action, si l’on peut parler
ainsi de cet enchaînement de gestes d’un narrateur improbable, conduit un
travailleur au fond d’une mine pour y accomplir une tâche indéterminée. Seul
compte le trajet, les hésitations dans cette descente dans les entrailles de la
terre. Dans quel but ? L’esprit cartésien entrevoit le pire : tout cela c’est
manière de se séparer à bon compte d’une humanité devenue trop encombrante. Et
pour preuve ce « gardien aveugle » qui l’agresse à la fin. Mais peut-être que
notre esprit devenu par trop dialectique en oublie-t-il les mythes qui
transparaissent derrière cette descente aux enfers, Cerbère, Minotaure,
cyclopes. Et comme pour les deux autres livres, la tentation est grande de voir
un retour à l’épopée de ce livre contemporain. Voilà une des déductions
multiples que délivre cet étrange récit. Car il y a bien d’autres emboîtements
encore à saisir. Est-ce un livre sur le travail ? Tout l’y indique mais non pas
dans un pragmatisme brutal, plutôt un concret qui ferait sens, familier, des
gestes, une quête : on travaille pour vivre, pour avoir le droit de vivre,
l’avait-on oublié ? Mais ici, dans cette signification sociale, le travail
apparaît alors dans toute son inhumanité : travailler et ainsi avoir le droit de
vivre, c’est aussi fabriquer sa propre mort, c’est la mettre en scène et on
entrevoit bien d’ailleurs les actualités qui courent et qui influent comme le
recul de l’âge de la retraite parce qu’on vit plus vieux. Corollaire : est-il
imaginable pour une société de constater l’inutilité d’une partie de la
population par l’inactivité. Quel est le seuil tolérable ? Doucement pose
clairement le problème. A ce titre, l’ouvrage de Gabriel Bergounioux devrait
figurer au recensement que j’effectue d’une littérature contemporaine sur le
sujet du travail mais il y fera figure d’OVNI : personne n’a encore évalué ainsi
dans un ouvrage de fiction notre rapport philosophique à l’activité humaine. Ce
n'est pas là son moindre mérite. Mais il y a beaucoup d'autres richesses dans ce
livre, une vraie mine d'or. L'une de ses plus remarquables qualités tient à
notre rapport au langage, ici, saisi, tourmenté, brutalisé, décollé à coup de
pic comme le charbon sur un front de taille. Une matière ainsi que ces mots que
l’on modifie lentement, imperceptiblement depuis Homère, j’allais dire
doucement.
(29/05/2009)
Le Lys dans la vallée, d'Honoré de Balzac, Folio.
Rien à voir avec l’Iran de la semaine dernière, sauf que c’est dans ce pays que
j’ai lu ce Balzac, mon premier Balzac. Je n’ai pas suivi l’exemple de François
Bon qui l’a découvert à l’adolescence. Le personnage de l’écrivain fort en
gueule et prolifique a du me faire peur à l’époque. Mais le héros du Lys dans la
vallée, Félix, est tout le contraire. On prétend même que ce roman serait une
autobiographie de Balzac. Peu importe. L’essentiel, ici, c’est le XIX° qui parle
: les amours platoniques entre Mme de Mortsauf et Félix sont teintés d’un
lyrisme construit, parfois ampoulé, mais efficace à retracer les pièges de la
passion. L’héroïne ressemble à celles de George Sand, c’est une femme
passionnée, libre mais consciente à outrance de son devoir de mère et d’épouse.
L’issue fatale est au bout de l’usure de cet amour malheureux et refoulé entre
Félix et Mme de Mortsauf où sauf la mort pourra séparer les deux amants bien
sages. Drame romantique donc, histoire cent mille fois rabâchée de l’amour
impossible dont le dernier en date est ce « Je l’aimais », d’Anna Gavalda
récemment adapté en film. Le Lys présente l’avantage d’être un des tous premiers
modèles du genre. Mais il présente surtout l’immense talent de diluer la
complexité des sentiments dans une logorrhée qui n’a rien à voir avec une
sécheresse de plume convenue (et somme toute stupide) avec laquelle on se croit
obligé des restituer les sentiments de notre XXIe siècle débutant. Bref : mieux
vaut lire le Lys que de pâles imitations commerciales. Sans compter que
l’intérêt de cette histoire tient tout autant dans la description de cette
époque paradoxale de la restauration de la monarchie avec Louis XVIII. Des
nobles donc souffrent et espèrent devant vos yeux ébahis : époque révolue qui
finalement fait plus rêver que notre contemporain aride.
(22/05/2009)
Iran, Guide évasion, Hachette.
J'ai la fâcheuse habitude de choisir mes
destinations de voyage en fonction des guides touristiques. Ou plutôt de leur
absence... Je regarde le rayon des pays et quand l'un d'eux me semble faiblement
représenté, je sais que c'est là qu'il faut aller : le touriste ne sera pas
fréquent et les contacts avec les habitants seront beaucoup plus profonds. Exit
donc les endroits recommandés du Guide du routard où l'on vous vante dans le
détail le meilleur glacier de Venise, le coin réputé et les astuces pour
échapper à la foule qui font qu'on se retrouve tous à la même heure en pleine
cagna, chacun s'interpellant, qui avec son accent de Marseille, qui avec
l'intonation de la banlieue parisienne. J'ai parfois béni ma destination par
quelques astuces imprévues, quelques hasards. Je me souviens de tel camping en
Italie qui n'acceptait pas les cartes de crédit : il fallait aller retirer de
l'argent à la poste du coin mais, au final, ce fut une semaine de rêve avec des
familles italiennes tranquilles (si, si, ça existe...) sans entendre un seul mot
franchouillard. Je me souviens de m'être réfugié par hasard lors d'une averse
dans un bistrot à la réunion et avoir pris un repas sympathique avec les
habitués du lieu. Depuis le temps que je vais en Sicile, je sais qu'il ne faut
jamais aller à Taormine, tant vanté sur les guides (sauf pour des concerts le
soir dans le merveilleux théâtre antique). Au Maroc, Essaouira m'a déçu. En
France, Rocamadour est devenu un piège touristique. Haro sur les guides !
L'année passée, le Yémen était peu pourvu en brochures et l'Iran, cette année,
ne proposait que deux guides : Lonely Planet et le guide Hachette. J'ai acquis
ce dernier que je n'ai ouvert que dans l'avion qui m'emmenait à Téhéran.
Feuilleté plutôt : je ne regarde jamais en détail. On y trouve toujours des
itinéraires, le Nord, le Sud, quelques pages d'histoire, les arts et la cuisine.
Force est de constater que le guide Hachette me convient dans ce style. Je
n'aime pas déambuler guide à la main, et relever la moindre contrariété avec le
commentaire que peut faire un guide local (j'ai rencontré un type comme cela,
très malheureux au final). Bref, j'aime savoir que j'ai un guide à portée de
main à la condition de ne jamais l'ouvrir, c'est étrange. On trouve dans celui
d'Hachette, quelques insertions intéressantes : "avoir 20 ans en Iran" ou "quand
le parc fait son show" et qui retrace avec justesse les loisirs publics et la
gaieté des habitants. Finalement, c'est au retour que j'aime à m'y plonger.
(17/05/2009)
Chroniques caissières, d’Eugénie Boillet, Éditions d’en bas.
Paru en 2004, cinq ans avant les
Tribulations caissières d’Anna Sam, rendons à Eugénie Boillet la primeur
d’avoir en premier évoqué la condition des hôtesses de caisse de nos
hypermarchés. Dans ce livre drôle et fin, le quotidien de nos superettes est
passé au crible, depuis les astuces pour fidéliser la clientèle jusqu’aux
lettres de protestations de consommateurs qui n’ont que cela à penser et en
passant, bien sûr, par les caissières que l’on regardent s’installer, discuter
parfois, effectuer le passage répétitifs entre leurs mains de nos articles de
consommation, subir notre indifférence au mieux, au pire notre agressivité. Mais
au-delà de la répétition des jours, c’est un monde terriblement humain qui se
dessine, avec ses aversions (la cliente surnommée la puante) mais aussi ses
drames et ses tendresses (ce vieil homme qui revient faire ses courses tout
seul, sa femme étant morte). Les hôtesses de caisse sont les témoins privilégiés
de nos vies et elles méritent bien qu’on partage aussi un peu la leur. Voilà
donc un livre qui évoque encore le travail avec un grand souci d’authenticité.
L’évolution des métiers vers les emplois de service au client rend moins barbare
l’évocation du travail, du moins telle qu’elle pouvait être pratiquée dans une
littérature ouvrière tournée vers le monde inconnu de la production. Ce passage
« vers le client » assure l’indispensable relation entre le lecteur, forcément
client, et l’écrivain, évoquant trop rarement le deuxième métier « alimentaire »
de sa vie. En tous cas, depuis la lecture de ces belles Chroniques caissières,
je fais attention à ne pas rester indifférent aux hôtesses de caisse de ma
superette.
(17/04/2009)
Bananes de Königsberg, Alexandre Vialatte, Julliard
Dans la série disparate des chroniques et autres écrits d’Alexandre Vialatte que
me propose ma bibliothèque municipale, j’ai choisi de relater les Bananes de
Königsberg. Hormis ce titre décalé qui me fait penser à un brocanteur de
livres que je connais et qui emballe toujours sa littérature d’occasion dans des
cartons de bananes, sous ce titre décalé donc (comme le portent tous les
ouvrages de Vialatte) se cache le récit de l’écrivain qui fut correspondant en
Allemagne à l’époque des procès de Nuremberg. D’une manière chronologique, ces
Bananes de Königsberg traversent toute l’époque allemande de 1922 à 1949.
C’est dire combien le témoignage de Vialatte est précieux. Le récit de sa
jeunesse dans une Allemagne folklorique pas très éloignée de celle de Kafka dans
une première partie intitulée Le Carnaval Rhénan précède la montée du
nazisme dont le titre évoque bien le tour de passe-passe politique d’Hitler :
Des fakirs à la svastika. Mais c’est la partie de Ces messieurs de
Lunebourg qui est la plus poignante car elle rend compte de la chute, de la
défaite à travers les procès dont Vialatte fut le témoin privilégié. Tous les
historiens qui s’occupent de cette période moderne devraient avoir lu ces
Bananes de Königsberg, car c’est ainsi qu’Allah est grand.
(10/04/2009)
Le Marché des amants, Christine Angot, Seuil
En écho à ma note de lecture de la semaine précédente, ce marché des amants
n’avait pas été prévu par Frédéric Andrau, lui-même occupé à écrire Quelques
jours avec Christine A. à la même époque me semble-t-il. Coïncidence
pourtant, si Frédéric Andrau rêvait de kidnapper le sujet Angot à la Foire du
Livre de Brive, c’est dans ce même lieu que le véritable sujet Christine
rencontre un certain Doc Gynéco, point de départ d’une intrigue de marché qui
prend la suite d’une chronique people de foire. Loin de moi l’idée de
transformer ces notes de lecture en ramassis des petits avatars germanopratins,
aussi j’irai droit au but, à la littérature donc, ce qui sera vite fait. Ce
qu’il y a de bien dans ce livre : une (des) histoire(s) d’amour, ce qui reste le
sujet universel imbattable, raconté ici dans une sorte de love in live ; les
tirs croisés de la vieille génération (Angot) avec celle qui suit (les rappeurs)
; un beau portrait pour Doc Gyneco ; les dialogues durassiens qui tentent de
retracer un mouvement réaliste. Ce qu’il y a de raté : la même chose, la façon
de raconter les histoires d’amour qui terminent mal en général comme dirait
Catherine Ringer : Angot- narrateur-auteur est tellement calculatrice et
dépourvue d’humour qu’il est impossible de laisser le lecteur croire un instant
à tout ce fatras, on voit toutes les ficelles des marionnettes en fluo ; les
dialogues de roman feuilleton : à la belle époque de Confidences et d’Intimité,
on faisait mieux. Le reste c’est de la psy à deux balles, cela ne relève même
pas de la dénonciation d’un univers des livres surfait (au fait, existe-t-il ?
Il me semblait pourtant avoir un éditeur germanopratin, jamais senti cet
environnement là). Reste donc le beau portrait de Doc Gyneco. Total général : 15
mn pour écrire cette rubrique, 2h pour lire les 318 pages. Même pas mal… On en
ressort intact comme après un épisode de Plus belle la vie. Une petite faim ?
Allons voir ce qu’il y a dans le frigo…
(03/04/2009)
Quelques jours avec Christine A, de Frédéric
Andrau, Plon
Avant même d’ouvrir le livre, pour peu que vous vous intéressiez à l’agitation
médiatico-pseudo- culturelle, vous savez que le Christine A, c’est Angot. Sujet
Angot donc pour reprendre le titre d’un de ses livres et l’auteur, qui sait bien
qu’en face de lui il aura des lecteurs appâtés par le voyeurisme, ne fait pas
dans la finesse. Ne tournons pas autour du pot : il était une fois donc, un
auteur qui cherchait une idée géniale pour produire un livre pas trop fatigant
(je veux dire ne nécessitant pas des recherches sur la civilisation perse ou
autre bizarrerie intellectuelle) mais remarqué et lucratif, cet auteur donc, à
l’instar de celui qui a une idée géniale et qui dépose un brevet au service des
inventions, cet auteur donc (trois fois) a une idée géniale (deux fois) : écrire
sur le sujet du sujet Angot. Ça marche. Ça marche et y compris pour moi, car
Frédéric Andrau résume bien notre agacement mais aussi notre délice a se plonger
dans la lecture d’un auteur qui revient de temps en temps en brandissant le
vieux concept éculé de l’autofiction-que-non-ce n’est-pas-moi-que-si
quand-même-vous- m’emmerdez-à –la-fin (mais je m’en fous tout ce que je veux
c’est vendre des livres). Angot, donc, je l’ai lue et je me sens dans la peau
d’un fumeur qui a réussi à arrêter (pour moi c’était suite à une overdose :
Vu du ciel, Not to be, Sujet Angot, L’inceste, Quitter la ville (notes de
lecture des 04 et 11/10/2001) : qu’est-ce que ça fait du bien de respirer à
nouveau sans fumeuses fumées! Non que ce soit plat, ce type de livre, au
contraire bien piquant, un énervement, un style musclé à la gonflette mais dont
on se lasse, question de santé. On peut donc comprendre la rechute que j’ai eu à
lire ce succédané édulcoré avec moins de nicotine toutefois Quelques jours
avec Christine A. Simple retour à la perversité du voyeurisme. Frédéric
Andrau, pour reprendre la comparaison avec la cigarette, utilise étonnamment les
mêmes arguments que les ligues anti-tabac : je démasque le marketing Angot pour
mieux combattre l’addiction à Angot. Soit. L’histoire est simple : le narrateur
soustrait le sujet Angot à sa sortie de la fête du livre à Brive, tête à tête
qui tourne vite en rond dans la campagne du centre de la France. Soit. Tout cela
pose tout de même la question de l’imposture des écrivains à défaut que ceux-ci
aient trouvé une posture authentique. C’est valable pour Angot, pour Andrau :
son livre n’est pas dénué de talent. Son style est une imitation d’Angot, en
plus fin, plus durassien donc. D’ailleurs il le dit bien : n’est pas Duras qui
veut. Pastichons donc. Et Duras convient admirablement à l’ironie du genre, voir
Patrick Rambaud. C’est bien français, donc pas très fin mais toujours drôle
comme un jeu de mot laid. Rien que le titre et le « Christine A », évoque le tic
Duras. Toutefois abusivement : il ne me semble pas que Marguerite ait utilisé
autant de ces initiales, sauf dans Lol V. Stein. Mais c’est plus ses
aficionados, en premier lieu Yann Andréa et son M.D. (note de lecture du
14/03/2003) qui exagèrent le procédé. Bref, tout cela, appliqué à Angot, est de
la même veine que celle qu’applique un autre Frédéric (Beigbeder) : je dénonce
la pub dans 99F à grand renfort de pub pour moi-même. Ici, c’est Andrau à
travers son narrateur qui dénonce Angot. Le premier mot de Quelques jours
avec Christine A est donc le « je » narratif et les derniers mots sont placé
dans la bouche de Christine A : parlez-moi de vous, dit-elle en s’adressant au
narrateur. Comme on est dans le mythe de l’autofiction, on rejoint aisément
l’auteur qui espère que ce roman lui rapportera des clopinettes, qui sont comme
chacun sait, de petites clopes. Quand je disais que ça avait un rapport avec le
tabac et l’addiction…
(27/03/2009)
Dominique, d’Eugène Fromentin, Folio.
Dominique, d’Eugène
Fromentin, met en scène un personnage principal au prénom éponyme qui vit retiré
du monde, comme désireux d’oublier jusqu’à sa propre existence. Cette vie
ascétique cache toutefois un lourd secret. Le narrateur, qui devient l’hôte de
Dominique de Bray, est témoin d’un événement qui va provoquer ces révélations.
Alors qu’il revient du chevet d’un vieil ami, Olivier d’Orsel, gravement malade,
Dominique évoque ce passé qu’il partagea avec ce compagnon de jeunesse. Il était
encore adolescent lorsqu’il s’éprit de Madeleine, la cousine d’Olivier. Le
mariage rapide de celle-ci avec M. de Nièvres provoqua l’impossibilité de cette
liaison mais Dominique continua au fil des années d’éprouver les affres de la
passion tout en continuant à voir Madeleine. Au fil des rencontres, celle qui a
tout deviné des sentiments de Dominique se met en tête de le guérir en lui
offrant une amitié basée sur la respectabilité de son statut d’épouse. Mais
leurs rencontres ne font qu’exacerber leurs sentiments au point où l’aveu, tant
de fois repoussé, devient inévitable : c’est Madeleine qui succombe à la
déclaration. En même temps, cette confession signe la fin brutale de leurs
relations : la raison, l’attente et le remords ont fini par triompher de leur
amour idéal.
Dis comme cela, l’intrigue paraît d’un autre siècle. Et pour cause :
Dominique fut écrit en 1863. La même année, Baudelaire publiait Le
Peintre de la vie moderne et annonçait d’autre temps qu’il n’aurait
malheureusement pas le temps d’apprécier et que réaliseraient plus tard le jeune
Rimbaud, âgé à l’époque de neuf ans et qui devait sans doute déjà singer les
bourgeois de la place Ducale de Charleville. Dominique est ainsi le
testament du romantisme. D’ailleurs, la prose, magnifique au demeurant, restitue
une intrigue où la sagesse dame le pion à la passion échevelée et aux grands
sentiments hugoliens. On trouve bien ça et là les artifices, les poses et les
lieux du romantisme : le désert hostile, la campagne envers qui le poète a de la
condescendance. Mais on ne sent plus les affres de la souffrance d’un
Chateaubriand : on s’achemine vers un nouveau monde, progrès et raison. Pour
autant, ce texte, d’abord publié en revue, est bien dans la lignée du monde
ancien : il est dédié à George Sand (Eugène Fromentin fut un habitué de Nohant).
On peut aussi, à la manière universitaire, dire qu’il appartient au sous-genre
romantique du « roman personnel » comme Le Lys dans la vallée de Balzac
ou René de Chateaubriand, ancêtres des romans autobiographiques et de
l’autofiction ; c’est la « recherche passionnée du moi » comme l’évoquait
Joachim Merlant, premier théoricien du « roman personnel » en 1905.
On peut ajouter aussi qu’Eugène Fromentin fut un peintre plus productif
qu’écrivain, orientaliste, il réalise par exemple la même année qu’il publie
Dominique un de ses tableau les plus célèbres La chasse au Faucon. Son
talent de paysagiste est particulièrement mis en valeur dans les descriptions de
Paris ou des campagnes qui constituent le cadre de Dominique.
Mais tout cela ne restitue pas ce qui fait le charme réel de Dominique :
une très belle histoire d’amour, à faire pleurer dans les chaumières. Je suis
surpris qu’il ne soit pas encore adapté au cinéma.
(21/03/2009)
Tendre bestiaire, Bestiaire enchanté, Bestiaire sans oubli, Maurice
Genevoix, Folio.
J’ai eu beau chercher dans mes notes
de lectures depuis 2000, il me semble que je n’en ai jamais faites pour ces
livres. C’est étonnant, car s’il existe des livres formateurs, cette série est
pour moi emblématique.
Je ne sais pas si je ferai de mon Bestiaire domestique une suite comme
l’a fait par trois fois Maurice Genevoix : d’abord , Tendre bestiaire en
1969, puis l’année suivante Bestiaire enchanté et encore un an plus tard
Bestiaire sans oubli. Ce que je sais c’est ce que je dois à ces recueils
de Maurice Genevoix, à leur découverte il y a plus de vingt ans, c’était en
Corse, lecture sur des plages désertes dans la douceur des premiers jours
d’octobre, aboutissement d’un long périple qui nous avait mené d’abord en Italie
pour la première fois. Le bonheur de leur lecture reste lié à jamais à ce voyage
heureux.
Raconter ces bestiaires me place dans la même perplexité que d’évoquer celui que
je viens de publier : des histoires d’animaux et que peut-on dire de plus. C’est
à chaque lecteur de pénétrer dans ces univers qui portent pour nom le castor, le
lièvre, la girafe. C’est à lui de suivre le cerf au fond des bois, de plonger
sous les pierres avec la truite, d’être le chien en arrêt devant un hérisson «
strict, hermétique, de toute part acutée ». C’est à lui d’écouter la prose
magnifique de Maurice Genevoix, le vocabulaire précis, la grammaire impeccable
d’avant la première guerre où le jeune auteur se vouait à un destin lettré :
cacique (premier) à l’ENS. La Grande guerre justement aura décidé d’un destin
différent : il en réchappe et témoigne. Ces bestiaires sont donc un
remerciement, cœurs qui battent : un merle chante après une nuit de bataille, on
est encore vivant. Maurice Genevoix franchissait la barrière du grand âge quand
il a écrit ces livres : « j’étais à l’âge des Mémoires, des derniers messages
accordés, de la dernière bouteille à la mer. », écrit-il dans « le lézard ».
J’ai trente ans de moins à l’âge où je rédige mon bestiaire, j’ai d’autres
visions, d’autres approches, je suis d’une autre époque et mon côté « vieille
France » s’est acoquiné des Rolling Stones à l’âge où Maurice Genevoix
combattait aux Éparges. On n’écrit plus comme lui et c’est ainsi, le monde a
tourné. Il reste cependant l’intacte émotion intemporelle que procure ces
lectures.
(13/03/2009)
Marge brute, de Laurent Quintreau, Denoël.
La référence à Dante est multiple et manifeste dans ce roman, depuis une
citation de La Divine comédie placée en épigraphe, jusqu’à l’architecture
des chapitres semblable aux cercles qui structurent l’œuvre de Dante et en
passant par le nom d’un des protagonistes de cette histoire, Alighieri. Toute la
trame de ce roman est organisée dans une réunion d’un Comité de direction d’une
multinationale. Chaque participant s’immisce dans un cercle et poursuit un
dialogue intérieur pendant que se déroule la réunion. Les haines et les
attirances se dévoilent ainsi en secret. La référence à Dante marque la
littérarité de ce texte et n’est pas sans rappeler L’Excès-l’usine de
Leslie Kaplan, organisé en cercles de la même manière (bien qu’étrangement, il
ne me semble pas qu’elle ait jamais clairement exposé cette affinité).
Cette relation à La Divine comédie constitue sans doute l’axe d’étude
essentiel de Marge brute, à la fois dans les parcours initiatiques que le
travail contemporain induit, mais plus généralement dans la distanciation entre
le travail et la « comédie » qu’il provoque (L’auteur cite La Comédie humaine
dés le premier chapitre). Travail des cadres, relations de pouvoir et de
subordination constituent les thèmes hélas contemporains de cette description du
monde du travail. L’auteur est également présenté comme un « salarié d’une
grande entreprise de communication », tiens ça me rappelle ce que j’écris sur
mes quatrièmes de couverture…
(06/03/2009)
Nancy Cunard, de François Buot, Pauvert.
Récemment paru en septembre dernier,
cette biographie dont j’ai découvert l’existence directement sur l’étal d’un
libraire m’a tout de suite attirée : Nancy Cunard fut l’amour malheureux
d’Aragon, celle qui a précédé Elsa et pour laquelle le poète a failli mourir à
Venise et a détruit son manuscrit de La Défense de l’infini à Madrid
(titre magnifique !).
On découvre ainsi en détail à travers ces pages le destin de Nancy, née sous les
meilleures étoiles, celles particulièrement lumineuses qui éclairent les nuits
des océans au dessus des somptueux paquebots de la Cunard line (qui existent
toujours, si le cœur vous en dit, vous pouvez partir faire un tour du monde,
prochains départs en janvier 2010…).
Cet héritage familial a bien servi la jeune fille délurée comme sa mère, et qui
a été habituée très tôt à naviguer sur la terre chaloupée des réceptions chics
et bien arrosées. Aristocratie anglaise et mariage d’intérêt en 1916 ne lui
résistent guère et c’est ainsi qu’elle a connu au milieu des années vingt, la
clique des surréalistes (dont on essaie de nous faire croire aujourd’hui la
pureté et le désintéressement de leur engagement, tu parles, si le groupe
surréaliste existait de nos jours il défraierait les chroniques people les plus
stupides…). Voilà donc Aragon qui entre dans sa vie de petite fille riche. La
suite, on la connaît… En fait, pas tant que cela ! Car Nancy, qui aurait pu se
contenter d’être uniquement rebelle à sa condition de naissance avant de revenir
dans le droit chemin comme tant d’autres, est à la fois sensible et
intelligente. Elle se lance dans l’édition et crée Hour Press, elle défend la
cause des noirs et publie une magnifique anthologie (Negro) dont j’accepte bien
volontiers un exemplaire original qu’un riche mécène voudrait bien me donner.
Lors d’un concours de poésie qu’elle organise, elle découvre un auteur tout neuf
qui lui envoie une plaquette (Whoroscope) : c’est Beckett.
Toute sa vie ne devient alors que le reflet d’engagements entiers, à l’opposé
politique de son milieu d’origine, engagements qu’elle mène sans concession :
correspondante de presse pour la guerre d’Espagne, elle héberge des réfugiés et
alerte l’opinion sur les conditions déplorables de leur accueil en France.
Engagement total aussi pendant la guerre où elle tente de réunir des écrits
poétiques (Poèmes pour la France). On mesure en parallèle le cynisme de
certains surréalistes dont André Breton, peinardement réfugié à New-York, qui
critique violement cette initiative par amis interposés (décidément, je n’ai
jamais réussi à trouver sympathique l’auteur de L’Amour fou et de
Nadja…). Cette époque est aussi manière de renouer avec Aragon, qu’elle
admire toujours, bien que celui-ci restera très discret à ce sujet, par égard
pour Elsa, sans doute. Tombée dans l’oubli et les excès après la guerre, Nancy
Cunard, égérie des garçonnes des années trente, ne parviendra jamais à avoir une
reconnaissance qu’elle aurait certainement méritée, y compris sur le plan
littéraire. Elle meurt dans la misère, à l’inverse de son destin. Elle avait
pourtant deux dons de naissance : être une femme, être née riche. Elle aurait pu
s’en contenter mais elle s’est conduit avec la liberté d’un homme et a renié sa
classe : ce sont des fautes impardonnables. On se sent bien con d’appartenir à
un tel monde…
(06/02/2009)
La Loi des rendements décroissants, Jérôme Mauche,
Seuil (Déplacements)
Il y a peu de livres qui traitent
de la littérature du travail même si, depuis le début du XXI° siècle, les
écrivains ont montré un intérêt grandissant dont les critiques littéraires se
font parfois l’écho. Toute proportion gardée, cet engouement reste limité et
encore plus s’il s’agit de mettre en jeu directement la langue des entreprises.
Nicole Caligaris y est parvenue magistralement à travers le théâtre avec L’Os
du Doute. Pour autant, l’exemple de Jérôme Mauche, connu pour ses
publications poétiques, est également significatif dans La Loi des rendements
décroissants. Son projet, qu’il explique dans une postface fait suite à «
Une lecture, un trimestre durant, de divers magasines et de journaux
[économiques et professionnels] à vocation informative rapportant des faits, des
mouvements, des évolutions et des anticipations aussi.» (p. 187). Le résultat
est composé de « deux cents morceaux » explicités dans la quatrième de
couverture comme un « travail de langue » et « tout ce qui est cité ici est
renversé, l’économie politique, les notes de service, les micros anecdotes du
quotidien de l’entreprise ». Le résultat est un ensemble de petits poèmes en
prose, élaborés à partir de la langue professionnelle. Le premier d’entre eux
donne le ton d’une langue qui semble s’enrouler autour d’un vocabulaire
spécifique au monde du travail :
« Pourvoyeur économique en poste d’ingénieurs, de commerciaux, de
consultants, un certain moteur de recherche aspire à la trappe des liquidités
les postulants en nombre supérieurs aux deux doigts de la main. Et du
dispatching des compétences, outre la croissance et la prospérité pour tous,
adresse un salut catégoriel qui fait la ronde du personnel, si du moins on a
rentré dedans les bonnes infos du jour et non des racontars interrelationnels ou
des rogatons encore humains. »
Cet extrait révèle un travail du langage qui donne sa spécificité et sa
littérarité au texte. Les mots employés habituellement par le monde
professionnel sont agglomérés entre eux mais à la différence de « la langue de
bois » d’entreprise, le choix des assemblages révèle un sens ambigu et donne un
mouvement et une interprétation originale à ces poèmes en prose qui sortent
ainsi du monde du travail (le dernier mot (humains) participe grandement à cette
échappée). Ici, l’emploi des termes professionnels est particulièrement édifiant
car il révèle au sein même de la langue d’entreprise plusieurs registres de
langue : du registre soutenu pour les expressions qu’on devine plus utilisées
par de grands spécialistes (dispatching, interrelationnels) au registre
populaire des abréviations (infos) en passant par le registre courant que nous
comprenons tous (croissance, prospérité). Les décalages introduits par des mots
comme « rogatons », le jeu des expressions (« un salut catégoriel qui fait la
ronde au personnel ») montre par antithèse la liberté de création de l’auteur,
sa jubilation devant l’action de reprendre à son compte les mots acides des
entreprises.
(30/01/2009)
Homme invisible, pour qui chantes-tu ? de Ralph Ellison, Grasset (Les
Cahiers rouges)
Il paraît que Ralph Ellison fait partie des
lectures d’Obama. J’en profite donc pour évoquer cet écrivain et son œuvre
emblématique parue sous le titre Invisible man en 1952 et que j’ai lue il
y a trois ans dans sa version française. Cette approche universitaire était liée
à Céline (Voyage au bout de la nuit) et à Günter Grass (Le Tambour).
En effet, ces trois œuvres sont considérées comme un remake moderne d’une
littérature picaresque. Anti-héros que le Bardamu de Céline, l’Oscar de Günter
Grass et le narrateur jamais nommé de Ralph Ellison, chacun possède une faconde
savoureuse autant que désespérée à l’instar des ceux qui combattent les moulins
à vent (les puristes vous diront que Don Quichotte n’est pas un roman
picaresque).
Le narrateur de Ralph Ellison traverse le récit avec une énergie qui semble
vaine : cet « invisible man » est l’homme noir, condamné à demeurer quasi
transparent pour la société américaine. Au fil de ces nombreuses péripéties,
fuites et aventures où la poursuite des noirs semble être un sport national, le
héros de Ralph Ellison finit par se soustraire du monde malgré lui et termine
dans une cave obscure, devenant invisible pour de bon.
Au début du premier chapitre, le narrateur assiste à l’agonie de son grand père
et ses dernières paroles sont pour lui (p. 48): « Fils, quand je serai parti, je
compte sur toi pour continuer le combat. Je ne t’en ai jamais parlé, mais notre
vie, à nous, est une guerre et du jour où j’ai rendu mon fusil, à la
Reconstruction, je suis devenu un traître pour la vie, un espion dans le pays de
l’ennemi. Tâche de vivre dans la gueule du loup. Je veux que tu les noies sous
les oui, que tu les sapes avec tes sourires, que tu les fasses crever à force
d’être d’accord avec eux, que tu les laisses te bouffer jusqu’à ce qu’il te
vomissent ou qu’ils éclatent. ». Après cette entrée en matière que le narrateur
ne comprend pas tout de suite, commence alors un long parcours initiatique mais
qui terminera dans l’ombre et la nuit.
Obama est en plein jour : qu'il nous noie sous les oui, qu'il nous sape avec ses
sourires, qu'il fasse que notre monde stupide éclate.
(23/01/2009)
Pour une femme de son âge, de Dominique Fabre, Fayard.
Comme d’habitude, je suis à contre courant de la rentrée littéraire. Je lis ce
recueil de nouvelles qui date de cinq ans et l’auteur a publié
depuis au moins trois autres livres. J’avais
rencontré Dominique Fabre à l’occasion d’un service de presse. Nous avions en
commun chacun une parution pour la rentrée littéraire de janvier 2004. Pour
une femme de son âge pour lui et Paysage et portrait en pied-de-poule
pour moi. La proximité assez compliquée de nos titres nous avait fait échanger
un peu sur cet exercice périlleux du service de presse et du choix de nos titres
ultérieurs car devoir écrire une dédicace d’un livre qui s’intitule Pour une
femme de son âge à une journaliste influente n’est pas chose aisée...
Nous nous étions revus quelques mois plus tard à l’occasion d’un de mes passages
à Paris dans un café (vers l’opéra Bastille, je crois me souvenir),
histoire d’évoquer notre appartenance à la même maison d’édition. D’ailleurs
c’est quelque chose qu’on devrait faire plus souvent :
prendre le temps de se poser deux heures et de discuter de cuisine éditoriale
entre auteurs.
Depuis donc, Dominique Fabre a fait son chemin, moi le
mien. Le Matricule des anges lui a consacré un dossier spécial en
septembre 2005 et j’ai eu droit dans le même mensuel (le seul d’ailleurs
consacré à la littérature contemporaine) a deux pages d’interview deux ans plus
tard pour la parution de CV roman. Sans doute que la parution prochaine
de Bestiaire domestique m’aura fait relire le recueil de Dominique Fabre
avec une attention toute particulière. Mon chemin d’écriture m’avait éloigné de
l’instantané d’écriture que provoque la nouvelle (bifurcation vers l’histoire et
Picasso avec 1937 Paris Guernica ou la reprise de mes
vieux démons de notre place au travail avec CV roman).
Avec Pour une femme de son âge, on mesure toutefois tout la complexité de
ces « shorts stories » dont l’agencement est souvent aussi complexe,
voir plus, que celui d’un roman. On a l’habitude de
déconsidérer le genre devant le roman qui demeure dans l’inconscient de beaucoup
d’auteurs un aboutissement, dû sans doute à ce qu’on
conçoit être comme seul héritage prestigieux de la littérature française, ce qui
n’est pas le cas dans la culture anglo-saxonne ou celle des littérateurs russes
ou japonais. Mais sans doute suis-je trop enclin à classifier en genres moi
aussi, simplement parce que le sous-titre nouvelles
est indiqué par l’éditeur ou parce que le format (qui sera le même pour
Bestiaire domestique) est tacitement celui du genre chez
notre éditeur ou parce que chaque texte est précédé d’un titre. Pourtant,
à lire l’interview de Dominique Fabre au Matricule des
anges, c’est le mot roman ou romancier qui revient le plus fréquemment comme
espace large de la fiction.
L’arpenteur affectif : c’est ce qualificatif aussi qui est employé à propos de
Dominique Fabre. Et cela convient admirablement à Pour une femme de son âge,
tant il est vrai que le narrateur déclenche l’intrigue de chaque histoire dans
la confrontation à un extérieur familier, quartiers
d’Asnières, endroits de passage ou périphérie de la
capitale tentaculaire, là où des rencontres ont lieu, un père absent, des
voisins originaux, des camarades d’école. L’extraordinaire tient justement dans
cet affectif énoncé avec pudeur et humour. Il est aussi dans cette langue
capable de se replacer dans le contexte de l’adolescence et de l’enfance d’une
manière si légère et pourtant si juste. On ne peut pas raconter ces nouvelles et
c’est sans doute un des aspects qui montre la réussite d’un livre quand on ne
peut le résumer en disant, c’est l’histoire de… ou j’ai voulu raconter… Ici,
c’est vous, c’est moi, c’est quelqu’un qui vous prend à témoin comme dans un
texte de Raymond Carver. Pas de grandes phrases
vraiment, mais elles sonnent tellement justes.
(18/01/2009)
La Condition littéraire, Bernard Lahire, éditions La Découverte.
Sous-titré la double vie des écrivains, j’avais eu
déjà envie de me procurer ce lourd bouquin de 620 pages lors de sa parution en
2006. Les recherches que je mène sur la littérature contemporaine m’ont rendu
cet ouvrage indispensable, je l’ai donc acquis hier et j’ai commencé à
ingurgiter la somme de documents que cet essai propose. Cette note de lecture ne
pourra être, dans un premier temps, que générale. Cette étude sociologique
dresse un panorama de la « condition littéraire » en France, donc des conditions
de vie de ceux qui écrivent. Si le titre évoque un parallèle judicieux avec
l’ouvrage d’André Malraux, c’est plutôt du côté de Jean-Paul Sartre dans son
texte L'Existentialisme est un humanisme qu’il faut trouver un postulat
de départ : « S'il est impossible de trouver en chaque homme une essence
universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité
humaine de condition ». Il n’est pas inutile de remonter si loin pour évoquer le
rôle, somme tout, modeste des littérateurs de tous poils qui œuvrent aujourd’hui
Et le texte du philosophe présente l’avantage de lier l’individuel au collectif.
Cet antagonisme naturel traverse en effet tout le livre.
Délimité en parties logiques, l’ouvrage aborde tous les aspects de la création
écrite, de la définition initiale du « jeu littéraire » que chaque écrivain
accepte jusqu’aux situations prosaïques de réalisation que cet engagement leur
impose. Cette deuxième partie étant en effet la plus fournie, elle délimite un
constat qui semble évident mais qu’il fallait ordonner : l’écriture ne nourrit
pas son homme, sauf rares exceptions. Cela explique en partie le sous-titre « la
double vie des écrivains » puisque la plupart sont amenés cumuler un autre
emploi plus rémunérateur pour pouvoir continuer à exercer leur « jeu littéraire
». Or, à cette réduction économique, je préfère que cette « double vie » évoque
au sens de Sartre une dualité individuelle et collective : c’est bien l’essence
de l’écriture, solitaire, personnelle, vouée à disparition avec son auteur qui
fabrique les circonstances de la vie collective qu’il va bâtir autour. La
difficulté de se nommer (voir en note d’étonnement ce même jour), le choix des
moyens de subsistance comprenant l’adhésion ou le refus d’un système qui s’est
bâti à l’intérieur de la communauté littéraire, c’est peut-être là où le « jeu
littéraire » existe enfin, la partie de réussite isolée transformée en belote,
en bridge, en rami, voire même en
tarots divinatoires bien souvent…
Le mérite de ce livre est d’exister, d’avoir été très sérieusement élaboré à
travers un panel d’interviews et la récolte de cinq cents
questionnaires. Bernard Lahire, pourtant, en sociologue prudent,
ne prétend pas à l’exhaustivité. A peine peut-on lui reprocher d’avoir réalisé
cette importante étude à l’initiative de la Région Rhône-Alpes, qui l’a
financée. Plus largement, les institutions nationales ou régionales concernées
cherchaient-elles une juste reconnaissance d’un travail (au demeurant
remarquable) ? On le devine parfois au détour de crispants renvois d’ascenseur
de la part d’auteurs ayant bénéficié de subventions… Mais ce n’est jamais qu’une
réalité qu’il faut prendre en compte dans les aspects contemporains qui
régissent la politique culturelle. Interventions diverses, ateliers d’écriture
(souvent décriés), résidences d’auteur (peu adaptées), salons du livres
(toujours honnis) composent un paysage littéraire qui a le mérite d’exister
encore.
(09/01/2009)
Bilan 2008 des notes de lecture :
En 2006, j'avais comptabilisé 14 notes de
lecture dans un précédent bilan. En 2007, seulement 12 livres avait été
consignés tandis qu'en 2005, il y en avait eu 23 et 25 en 2004. En 2003, 34
notes mais 43 en 2002. Cela signifie-t-il que je lis de moins en moins ? Pas si
sûr... en 2008, j'aurais évoqué 36 livres mais je sais en avoir dévoré plus que
cela. A vue de nez, c'est à dire aux alentours du bureau sur lequel j'écris,
j'en compte une bonne quinzaine déjà lus mais qui n'ont fait l'objet d'aucune
note. Et encore, ceux qui se trouvent ici ne représentent qu'une petite partie
de ceux qui sont en train d'être lus, disons dans une période de un à six mois,
c'est à dire le temps que ces bouquins traversent la maison, aillent du pied du
lit à ce bureau, dans une des bibliothèques, dans un placard, sur l'accoudoir
d'un fauteuil selon des chemins secrets, comme si chacun d'eux était doué d'une
vie propre. Dresser une telle bibliographie fluctuante serait intéressante
mais sans doute fastidieuse. Dans le travail de recherche que j'effectue sur la
littérature du travail, la bibliographie est la première action à entreprendre
et c'est sans doute la tâche la plus ardue. Dresser une liste de livres, les
choisir, les lire, les comprendre, les comparer. On comprend que ce travail est
la première aventure qui arrive à tout livre : l'histoire de sa propre lecture
en quelque sorte.
Dans les livres qui m'auront marqués en 2008, on trouvera La Tranchée de Calonne
de Michel Bernard, qui est aussi à l'origine de la
publication du Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon,
Les Années d'Annie Ernaux,
Bob Dylan, une biographie, de François Bon et Atelier 62
de Martine Sonnet. Dans les livres plus courts mais tout aussi beaux, j'ai
lu L’amour est très surestimé de Brigitte
Giraud, Pieds nus dans le jardin
et Avec toi, de Cécile Beauvoir. La littérature française au Présent, 2° édition
augmentée, de Dominique Viart et Bruno Vercier
et la Correspondance Arthur Rimbaud (réunie par Jean-Jacques Lefrère)
se révèlent indispensable. Auront été également passionnants,
Le Journal 1966 -1974, de Jean-Patrick Manchette et bien
entendu L'Usage du monde, de Nicolas Bouvier.
(04/01/2009)
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