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Notes de lecture 2008
Seize nouvelles, 10° Prix Wepler, Éditions
Thierry Magnier :
Petit livre de 90 pages, il rassemble seize nouvelles écrites par des
lauréats du prix Wepler. La demande avait été lancée il y a un an pour fêter les
dix ans d’existence de ce prix, crée par Marie-Rose Guarniéri de la
Librairie des Abbesses, la
Brasserie Wepler et la
Fondation la Poste. Destiné à «
récompenser une œuvre marquée par une audace, un excès, une singularité
résolument en dehors de toute visée commerciale », je suis ainsi très fier
d’avoir obtenu la Mention en 2002.
Chaque année, le prix compte un lauréat et un outsider, appelé «
Mention », sorte de Poulidor des lettres que j’ai grandement apprécié
comme si j’avais terminé en vainqueur la montée du Tourmalet. Je me suis trouvé
ainsi nominé cette année là avec Marcel Moreau, détendeur du
Prix proprement dit pour Corpus scripti, superbe compagnonnage.
On sait bien que les prix littéraires sont régulièrement morigénés, le principe
français du Goncourt ayant épuisé le concept jusqu’à la corde. Peu importe : ils
donnent un peu d’animation à la vie littéraire et si on sait prendre un peu de
recul, ne serait-ce que parce que votre voisin de palier vous parle du dernier
Renaudot, c’est toujours une occasion de plus de parler livres. Donc, de voir
mon nom écrit en tête d’une liste d’auteurs(bienfait de l’ordre alphabétique)
que j’apprécie grandement est toujours un plaisir, genre photo de classe où vous
figurez, genoux cagneux, yeux plissés sous le soleil au milieu d’une bande de
potes. Seize potes donc : des premiers de la classe, des
matheux (François Bon), des amuseurs, des maigres, des redoublants, des filles
avec des nattes. Au total, ça fait François Bon, Eric Chevillard, Florence
Delaporte, Louise Desbrusses, Brigitte Giraud, Pavel Hak, Héléna Marienské,
Laurent Mauvignier, Marcel Moreau, Richard Morgiève Yves Pagès, Olivia Rosenthal,
Alain Satgé, Vincent de Swarte, Antoine Volodine et chacun a écrit chacun une
recette parce c’était la consigne (mais il y en a qui ne suivent pas ce que dit
la maîtresse Marie-Rose, j’ai les noms…). J’ai écrit Mélange aux pommes,
d’ailleurs j’en ai encore bien deux cents kilos dans mon garage, le verger à
bien donné cette année. Donc si vous voulez vous offrir la prose de seize
auteurs contemporains pour Noël, c’est le moment (j’offre 3 kg de pommes avec).
Cette année, pour la onzième édition, c’est Emmanuelle Pagano, au volant d’un
bus, qui a remporté le pompon du manège pour Les Mains
gamines. Céline Minard sur l’auto des pompiers a remporté la
Mention pour Bastard Battle, dont
l'action, comme son nom ne l'indique pas se passe au chef lieu de mon petit
département. Elles ont neuf ans pour peaufiner une recette pour la
vingtième édition.
(19/12/2008)
La littérature française au Présent, 2° édition
augmentée, Dominique Viart, Bruno Vercier, Bordas :
Je tiens à préciser dans le titre cette mention 2° édition augmentée
car s’il est bien un danger inhérent à toute étude de littérature
contemporaine, c’est bien d’être déjà obsolète à peine publiée.
Cette difficulté qui prévaut généralement est ici magistralement combattue par
les ajouts qui complètent la première édition, parue seulement en 2005. On
imagine le travail fourni pour faire vivre cette anthologie de plus de 500 pages
et qui répertorie la littérature de 1980 à 2007 : l’index
des écrivains cités compte plus de 1300 noms.
Si la volonté initiale des auteurs est de montrer l’extraordinaire vivacité de
la littérature en train de se faire, c’est déjà une belle
démonstration contre ceux qui la brocardent et déplorent son inanité. En face
d’un tel travail, preuve est faite que c’est justement ce dynamisme et ce nombre
pléthorique de publications qui empêchent d’apprécier à sa mesure cette
diversité. Le monde universitaire est souvent trop enclin à céder à la facilité et à
étudier les périodes passées pour chercher un sens à ce qui paraît aujourd’hui
(mais heureusement, les universitaires tels que Dominique Viart
font école et c'est très encourageant). Le monde littéraire bouge tellement qu’il est difficile de retrouver ses petits
et le réflexe est parfois de baisser les bras quand on ne
regrette pas tout simplement l’époque où il y avait moins d’auteurs : «il est
vrai que trop de Français se croient écrivains » disait un article
très récent du Monde que j’ai commenté en rubrique
Étonnements la semaine dernière.
Cette léthargie de la critique et des institutions est ainsi combattue par
l’existence même de ce livre. Les tenants des courants littéraires en seront
pour leurs frais. Pas de déclarations fracassantes, pas de classements
intempestifs dans ce manuel mais la simple proposition de regrouper des ouvrages
en réflexions prépondérantes, en questions sous-jacentes : les écritures de soi,
écrire l’Histoire, écrire le monde, tels sont les thèmes qui assurent plus une
continuité qu’une rupture avec le vingtième siècle. A l’intérieur de chaque
rubrique, on trouvera des sujets plus précis comme l’écriture des camps ou de la
guerre qui continue à traverser la mémoire collective. L’ouvrage tente de donner
quelques pistes, quelques enjeux pour les années qui vont suivre et ce n’est pas
son moindre mérite. Si la question de l’engagement, récurrente depuis Sartre,
est abordée, les malaises du roman, la situation des auteurs trouvent
ici un écho dans un monde en pleine mutation. Comment « être de son temps » ?
Est-ce que la « séduction du récit » opère toujours ? Quels sont les « présences
de la poésie » et des « écritures dramatiques » ? Bref, « l’évolution des genres
» et le « conflit des esthétiques » élèvent un débat qui a du mal à se mettre en
place actuellement dans ce « renouvellement des questions
».
Je figure dans ce livre et ce n’est pas la moindre de mes fiertés, car si la
difficulté existe pour le monde littéraire de savoir se situer,
bien entendu chaque écrivain est également inclus dans cet égarement. Savoir que
Central et CV roman figurent dans un
paragraphe intitulé « L’inventaire des lieux » en rubrique « écrire le réel » ou
encore dans « le refus des réduction tragiques ou mythologiques » en rubriques «
fictions et faits divers » est un retour précieux sur la perception extérieure
de sa propre écriture et la compréhension de ce qui nous échappe
parfois.
L’ambition de ce livre n’était pas l’exhaustivité concluent modestement les
auteurs en vertu du principe qu’il faut résister « au vertige de tout dire».
Ils propose tout de même avec audace un terme générique pour qualifier la
période que nous vivons, une "littérature figurale". Le terme est judicieux : il
met fin à la vieille bagarre de la représentation et de la mimesis qui
durent depuis Platon et Aristote (voir en note d'écriture cette semaine) ; il
ajoute aussi un double sens : le plaisir et l'exigence que prend cette
littérature du XXI° siècle aux figures de la langue.
« Le reste appartient à la lecture, au désir et à la découverte » nous
disent-ils encore en nous lâchant au seuil de la forêt des mots après la lecture
passionnante de cet essai. En route vers l’aventure !
(12/12/2008)
A l’abri de rien, Olivier Adam, édition de
l’Olivier :
Quelque chose m’énerve dans ce livre. Le prénom de l’héroïne, Marie,
l’écriture aussi parfois sans que j’arrive à savoir pourquoi. Peut-être un peu
trop d’humanité, de bons sentiments. Je ne sais pas l’exprimer. J’ai
pas mal côtoyé la Croix rouge, c’est peut-être un peu
cette compassion qui me sort par les trous de nez, une fausse résignation, une
manière de se boucher les yeux, d’aller se préoccuper de son prochain
benoîtement (XVIème du nom, comme de l’arrondissement…) avec de bons sentiments
bien catholiques.
Quelque chose me plaît dans ce livre. Qu’il me dérange. Qu’il me touche comme me
touche la Croix rouge, tout ce qu’y font pas mal d’anonymes que je connais, sans
tambour ni trompette, sans apitoiement superflu mais avec efficacité. Et aussi
qu’Olivier Adam parle de Sangatte fermé, des clandestins en rade à Calais, de
tout ce qui continue encore plus sous le règne de qui vous savez.
On est à l’abri de rien, dit Olivier Adam
: j'ai bien peur que le rien s'étende encore plus, ça a déjà commencé.
(05/12/2008)
Les Coqs et les Vautours, d’Albert-Paul Granier,
éditions de l’équateur :
C’est Michel Bernard, venu présenter le Carnet de route du sous-lieutenant
Robert Porchon (en note de lecture la semaine précédente) qui a évoqué ce
recueil de poésie. La préface est de Claude Duneton, auteur de Le Monument,
récit qui met en scène les destins des morts à la guerre dont les noms sont
gravés sur celui de son village. Sa découverte d’Albert-Paul Granier est
fortuite mais le hasard, nous le savons, fait bien les choses : un ami lui avait
offert la plaquette des Coqs et des Vautours, éditée en 1917 et trouvée
dans un vide-greniers. Comme Robert Porchon, Albert-Paul
Granier sombrera vite dans l’oubli : il meurt sur le front quelque mois après la
parution de son recueil qu’il avait fait publier à l’occasion d’une permission
et sans doute à compte d'auteur. Ce sont des poèmes de guerre. Dans le
titre même, on reconnaît le patriotisme qui avait cours à l’époque, mais la
suite des textes s’éloigne vite de l’esprit revanchard pour atteindre un élan
authentique, une volonté de comprendre l’absurde massacre en cours. Chaque poème
est daté, chaque texte est un témoignage de la guerre vu dans la distance
inestimable de la poésie. Par exemple, en août 1914, aux Éparges, il relate la
fuite des civils devant l’imminence de la guerre qui arrive : « Les gens s’en
vont, comme des gens / qui, longtemps, auraient été fous, / et qui ont dans les
yeux béants, / on ne sait quelles visions / de souvenirs ou d’espoirs… ». A
Verdun, aux Bois des fosses, la même année : « Soudain les branches ont frémi ;
/ les canons longs-gueulés ont clamé leur fanfare / dure, comme un tambour qu’on
crèverait. ». Au total, c’est près de quarante textes qui racontent cette
expérience effroyable, si distante de la poésie et pourtant ! Comment mieux dire
cette proximité avec « la mort rouge [qui] gigote et danse comme une fille ivre
de vin. », comment retracer l’inévitable destin sinon qu’avec des vers comme
ceux-ci : « Ô mon cœur, mourir là, près des canons cabrés / dans le triomphe fou
de l’immense Épopée. » ; «Seul, et me glissant parmi les tentes, / Dans le
silence revenu, / De ma main tendre et caressante / - Et si chétive - / J'ai
flatté les grands canons las...».
Il n’y a rien à ajouter.
(28/11/2008)
Carnet de route du sous-lieutenant Robert Porchon, La table ronde :
En ces temps de commémoration d’armistice, on pourrait passer rapidement sur ce
carnet de route écrit par le poilu Robert Porchon, un parmi tant d’autres,
pourrions-nous penser dans notre frénésie à laisser glisser les sujets
d’actualité dans une indifférence mécanique, provoquée par l’accumulation
mémorielle des guerres et la dénonciation d’horreurs toutes plus terribles les
unes que les autres. Mais Robert Porchon, n’est pas un soldat inconnu : il est
l’unique dédicataire nommé sans l’artifice d’un pseudonyme dans l’œuvre
monumentale de Maurice Genevoix Ceux de 14. C’est dire combien l’écrivain
tenait en grande estime son compagnon de tranchée, originaire du même pays
natal. « Chez toi, Porchon, l’ample Beauce, les champs de blé au crépuscule ;
les corneilles dans le ciel frais au milieu des deux tours de Sainte-Croix. Chez
nous, Porchon, la Loire au fil des berges lentes… Quel sens ? Pourquoi ? » écrit
Genevoix après avoir appris la mort de son ami, lors des combats des Éparges
avant d’être lui-même blessé, deux mois plus tard. On ne savait rien de ce
soldat qui hantait la mémoire de l’écrivain jusqu’à ce qu’on retrouve son
carnet.
L’histoire de cette découverte est comme toujours inattendue : Michel Bernard,
qui signe ici la préface de ce carnet de route avec une grande humanité, venait
d’écrire son très beau livre La Tranchée de Calonne (Note de lecture du
29/03/2008), quand il a été contacté par Thierry Joie à qui les héritiers de
Robert Porchon avaient cédé ces notes pour que sa mémoire ne se perde pas. Comme
beaucoup de soldats, il avait écrit quelques impressions de guerre dans ses
moments de repos et ce carnet avait été restitué après sa mort à sa mère par les
soins attentifs de Maurice Genevoix. Sa mère, qui perdit en outre, un autre
fils, son frère et un gendre en neuf mois, a recopié ces notes et y a ajouté les
lettres qu’il lui écrivait et celles reçues à l’occasion de son décès dont
plusieurs de Maurice Genevoix.
Il faut lire en parallèle Ceux de 14 et ce carnet. Bien entendu, Robert
Porchon n’a pas la faconde de l’écrivain mais sa sincérité est bouleversante et
a posteriori on comprend le parti pris du futur académicien pour le témoignage
plutôt que le roman afin de mieux rendre l’extraordinaire sidération de ces
moments de guerre. Lire Robert Porchon, c’est entrevoir l’atrocité, exposée ici
sans animosité, subie. Ainsi écrit-il à sa mère : « C’est de là que j’ai vu
sauter des morceaux d’allemands hier. Eh ! bien la guerre nous rend sauvage car
ce spectacle nous a fait rire. On finit par se cuirasser contre les spectacles
les plus terribles et il faut être seul et réfléchir pour être ému. ». De la
même manière Blaise Cendrars racontera cette naissance de la barbarie dans
J’ai tué : « J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui.
Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète.
J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre. ».
Ce carnet de route manquait à l’histoire pourtant fournie des Éparges. Dans ce
lieu si petit, comment ne pas penser aussi au destin brisé d’Alain Fournier
emportant avec lui les secrets de son Grand Meaulnes dans une embuscade
le 22 septembre 1914 et dans le même bois où se trouvaient alors au même moment
Maurice Genevoix et Robert Porchon.
(21/11/2008)
Les Années, Annie Ernaux, Gallimard
A lire la fuite des années d’Annie, on sait déjà que sous l’apparente
simplicité d’un sujet qui pourrait paraître bateau (un livre de souvenirs ?
recherche du temps perdu ?), on sait qu’on se trouve devant un grand livre. Les
critiques ne s’y trompent pas. Il suffit de lire sur le Web leur enthousiasme
dérangeant. Dérangeant parce que l’auteur nous englobe dans les soixante ans
qu’elle déroule, dérangeant parce que, d’où l'on se
place, on est inséré dans cette litanie temporelle tout en sachant,
par exemple, que le web d’où on se renseigne est
aussi caractéristique de notre époque, destiné à disparaître, être modifié,
nous avec… etc. Car ce qui fait la réussite de ce livre, c’est la mise à
plat de nous même, notre insertion dans le vaste paysage de nos vies, être à la
fois des témoins et modestement des acteurs (comme on dit maintenant…).
Finalement ce défilement me semble d’une égale épaisseur. Personnellement, je ne
cultive pas la nostalgie des années soixante (comme je l’ai lu parfois dans
certains articles critiques). Elles ne me semblent pas plus belles que celles
que je vis maintenant. Chaque époque m’enthousiasme et peut-être plus encore les
lendemains que je vais vivre. Ce bonheur est aussi présent chez Annie Ernaux,
dans les amants des dernières années, la liberté plus grande au fur et à mesure
du temps qui passe. Il me semble le ressentir de cette manière avec bien sûr, à
la fois cette impression un peu triste qu’il y a plus d’années derrière que
devant. Finalement la nostalgie n’est qu’un effet comptable.
(13/11/2008)
L’amour est très surestimé, Brigitte Giraud,
Stock
Voilà, je lis
ce recueil de nouvelles de Brigitte Giraud sur le thème de la séparation et
crac, prémonition ou pur hasard, dans mon entourage proche, un couple d’amis de
trente ans est aux proies aux affres du même acabit. Sauf qu’à relire les onze
destins proposés par l’auteur, aucun ne correspond à la situation vécue par mes
amis. Or, dans toutes les nouvelles proposées, on retrouve par delà les lignes,
la justesse de leur souffrance, l’expression des lâchetés obligatoires de ce
genre de circonstances ou la compromission quotidienne que l’on subit dans
l’état de délaissement qui nous accable. Car c’est bien de cela qu’il s’agit,
au-delà de l’évocation d’un deuil ou de la mort annoncée d’un amour, ce sont
toute nos réactions intimes et nos accommodations avec l’absence, comment
compléter la moitié d’orange qui vous est enlevée, comment justifier les
décisions abruptes et inconsidérées qu’on a prise un jour. Sujet banal, bateau
pourrait-on dire en regard de toutes les galères traversées dans la vie,
navigation à vue des écueils et l’obsession de ne pas finir comme le Titanic.
L’amour étant le sujet le plus usité au monde, la fin de celui-ci est un
inépuisable réservoir de comparatifs, comparaisons, rapprochements avec le choix
pléthorique du langage qui va avec, depuis l’expression « faire son deuil »,
tellement banale qu’elle en réduit la souffrance à une promenade de santé,
jusqu’à l’absence du langage, dans la sidération d’une rupture brutale. Brigitte
Giraud a bien su naviguer entre ces extrêmes de la langue, sachant recourir au
tutoiement de reproche adressé à un mari, à un père ou à un absent, jusqu’à
l’évocation d’une séparation à laquelle assiste impuissante mais déjà coupable
une petite fille de dix ans. On oscille du romantisme le plus échevelé à la
colère la plus rentrée, de l’espoir le plus fou (un homme arrivait dans ma vie,
écrit-elle dans L’habitude) à la déclaration la plus tendre (Le temps
a passé). De Brigitte Giraud, on a déjà lu Marée noire (note de
lecture du 08/12/2004), J’apprends (Note de lecture du 26/10/2005), c’est
dire qu’elle n’est pas assez estimée à mon avis.
(31/10/2008)
Portrait de l’écrivain en animal
domestique, Lydie Salvayre, Seuil
Paru en août 2007, comme mon CV roman, la revue Internet Rue89,
avait vu entre nos livres une parenté commune, celle du thème du travail. Il est
vrai que Lydie Salvayre propose une rencontre inattendue entre la littérature la
plus militante et le libéralisme le plus débridé. D’un côté, un narrateur, ou
plutôt une narratrice écrivain, dévouée jusque là à la cause d’une écriture pure
et désintéressée, accepte d’écrire la biographie de Tobold, le roi mondial du
hamburger. Situation faustienne où le diable tente les belles âmes (pour
reprendre un autre titre de Lydie Salvayre) avec, en vedette américaine et péché
tentateur, l’éternel mobile de l’argent. Car, au départ, pour notre écrivain, il
n’est question que de subsistance et c’est sans doute l’aspect le moins
fictionnel de ce roman : les clopinettes de nos droits d’auteurs ne font vivre
personne, sauf chance inouïe du best seller qui s’apparente à la probabilité de
gagner au Loto. Bref, si on a fait le choix de consacrer sa vie au métier
d’écrivain, il faut guetter sans cesse les rares opportunités qui vous feront
vivre quelques mois tout au plus, résidences d’auteurs inconfortables, ateliers
d’écriture aléatoires, improbables mécénats. Être alors embauchée par le roi du
hamburger qui se soucie de ses milliards comme vous des centimes de votre
porte-monnaie est une chance qui ne se refuse jamais. Et moi même d’ailleurs, je
suis disponible pour écrire un roman sur
Liliane Bettencourt, les
aventures de Lakshmi Mittal ou
l’histoire d Ingvar Kamprad (on ne sait
jamais, des fois qu’un de leurs secrétaires passe par ce site…). Évidemment, à
côtoyer l’argent et le luxe, le pauvre écrivain finit par être non seulement
déboussolé (Je. Qui ça ? Lydie Salvayre place très justement en épigraphe
cette citation de Samuel Beckett et de L’Innommable) mais aussi par être
gagné par la logique libérale qui se tient, et même qui se tient les coudes,
faut-il le constater, aussi immoral que cela soit, et c’est bien cela qui fait
trépigner nos petits Besancenot. Quitte à changer de personnalité, notre
écrivain adopte les tenues du monde bling-bling mais s’aperçoit aussi que sous
son smoking, Tobold est comme vous et moi, pas extensible à l’infini dans son
enveloppe corporelle. Le roman pourrait tourner court entre ces différences trop
systématiques et le cynisme des situations que cela impose. Cependant, il ne
faut pas réduire ce livre à cette seule visée. Derrière ce clinquant, il y
a une vraie réflexion sur le rôle de l’écrivain et plus généralement sur celui
de la culture dans l’économie. Les deux s’attirent et se repoussent tour à tour,
dans la même journée parfois et par les mêmes protagonistes. Et si c’était cela
qui faisait avancer les choses ? Continuons cette passionnante discussion en
note d’écriture…
(24/10/2008)
Foire aux livres d’Amnesty : récolte
d’automne :
Les feuilles tombent en cette saison. Groupées en forme de livres, la
récolte du traditionnel week-end de Lire en fête avec le concours d’Amnesty
m’aura rapporté 20 ouvrages pour la modique somme de 38 euros. Signé aussi 5
pétitions.
Dans la liste des précieuses, acquisitions, voici…
Un peu de poésie dans ce monde de brutes :
- Apollinaire, Alcools,
- René Char, Les Matinales
- Raymond Queneau, L’instant fatal
Un peu de théorie dans ce monde de dilettantes :
- Littérature et réalité, textes de Barthes, Bersani, Hamon, Riffaterre,
Watt
- Les sociétés anglaise, espagnole et française au XVII° siècle
- René Grousset, Genghis Khan, conquérant du monde
Un peu de rigolade dans ce monde sérieux :
- Goltlib, Rubrique à brac, Tome 1, 2, 4 et 5
(Je rappelle que je milite pour une édition en Pléiade des œuvres complètes de
ce grand maître)
Quelques choix familiaux :
- Oscar Wilde, Le Prince heureux
- Ken Follet, La Nuit de tous les dangers
- Anton Tchekhov, Le Violon des Rothschild
- Yann Queffelec, Les Noces Barbares
- Yann Queffelec, Disparues dans la nuit
Quelques choix personnels
- Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie (ah, la littérature du
travail…)
- Marguerite Duras, Détruire dit-elle
- Olivier Adam, A l’abri de rien
- Philippe Delerm, Traces
Un coup de cœur :
- Hugues Le Roux, Ménélik et nous. Superbe journal avec photos et cartes
qui retrace l’aventure du Roi Ménélik auquel Rimbaud vendit des armes (enfin
essaya).Hughes Le Roux effectua un périple sur ces terres africaines en 1900,
soit tout juste une dizaine d’années après le passage de Rimbaud.
(17/10/2007)
L’homme-ravin (suivi de Lieu-dit),
Raymond Bozier, Fayard :
De Raymond Bozier on avait lu et aimé Fenêtres sur le monde
(22/09/2004) et même effectué une lecture comparative avec le Windows in the
world de Frédéric Beigbeder qui tournait d’ailleurs nettement à l’avantage
du premier auteur. Voici donc L’homme-ravin et Lieu-dit : les deux
se rejoignent dans la même publication mais on apprend que L’homme-ravin,
premier élément d’un triptyque répond à Lieu-dit, également premier
élément d’un triptyque précédent des « paysages avant l’oubli ». Les deux
histoires sont dissociées, hormis la vacuité du lieu-dit qui refuse d’exister et
d’un ravin, tout aussi fuyant.
L’homme-ravin est une histoire qui rappelle par le thème et certains
aspects l’excellent Les Choses de la vie de Paul Guimard, (note de
lecture du 20/09/2000) dont on avait adapté le film tout aussi excellent du même
nom avec Michel Piccoli et Romy Schneider. L’histoire d’un accident donc, mais
le conducteur de L’homme-ravin en réchappe avant de glisser dans les
profondeurs du ravin dans lequel il est tombé, puis d’en ressortir, devenu
amnésique à la suite du choc, et de subsister grâce à des rapines dans les
frigos du voisinage. Fait divers et lieu-dit particulier que le rescapé relate
par écrit dans l’hôpital psychiatrique qui a fini par l’accueillir.
Le narrateur de Lieu-dit est tout aussi paumé mais reçoit un écho assez
bizarre pour moi puisque les premières pages évoquent une porcherie avec forces
détails et que c’était dans un endroit pareil que travaillait mon grand-père,
j’en ai quelques souvenirs, notamment de quelques courses-poursuites avec les
cochons à travers les enclos dans lesquels nous entrions, gamins, par
effraction… Les cochons sont ici toujours sympathiquement sauvages et les
sauvages qui entourent le narrateur toujours antipathiques. Lieu d’inculture
mais de culture agricole, Lieu-dit est un huis-clos entouré des murs d’un
hameau. Difficile de s’échapper des sordides histoires où la moindre différence
est exacerbée et violement réprimée sur fond d’alcool.
Finalement, L’homme-ravin et Lieu-dit ne respirent pas la joie de
vivre, l’ambiance n'y est pas folichonne et le moral tombe forcément bien bas
dans le ravin ou la soue des cochons. Mais il y a tout de même la façon de
raconter, la logorrhée étrange et l’aisance du récit chez ces narrateurs. Ce
n’est pas par hasard si les deux narrateurs choisissent l’écrit ou les livres
pour communiquer ou forger leurs personnalités : pas de leçon à donner,
simplement évoquer que dans les pires conditions, on trouve toujours à dire,
histoire de retarder le moment de l’oubli.
(03/10/2008)
Cocktail au curare, René Ballet, Le
temps des cerises :
René Ballet, par les bienfaits de l’ordre alphabétique, est installé à
côté de moi à la fête de l’huma. La première fois, c’était il y a huit ans déjà
et j’avais été surpris parla proximité de son nom avec un de mes trois auteurs
fétiches. Mais depuis, René Ballet est René Ballet, grand
reporter clandestin au Chili sous Pinochet (un livre relate cet épisode,
Retour à Santopal), essayiste, romancier, ami de Roger Vaillant, bref, sa bibliographie tient trois
pages, question quantité. Question qualité, c’est un plaisir de le retrouver
chaque année, accompagné de son épouse qui a longtemps enseigné l’économie à
l’université.
Cocktail au curare est son dernier ouvrage, un recueil de nouvelles à l’image de
son auteur : vives, curieuses, humanistes. Parfois caustiques sans méchanceté,
elles font le lien entre un monde passé et ce présent actuel que l’auteur ne
cesse d’interroger, choisissant toujours un angle original pour l’évoquer :
la longue marche de Martha raconte toute une vie sacrifiée jusqu’au
renoncement ultime d'une promesse de bonheur, la double vie de mademoiselle
Jeanne est une chronique de l’occupation, un sacré petit gagneur
conte
l’histoire de la naissance d’un bébé prédestiné. Nouvelles longues, flashs,
scènes de théâtre, René Ballet explore tous les styles, fouille passé et présent
à la recherche de situations où rien ne se passe comme prévu : petit poison qui
s’instille en nos vies de façon anodine et sucrée, comme un cocktail au curare.
C’est efficace, varié et cela montre la capacité de déchiffrement du monde d’un
auteur qui a tout de même écrit Vertu de l’inconvenance et Vertu de
l’insurrection.
(26/09/2008)
Avec toi, Cécile Beauvoir, Arléa :
J’avais découvert Cécile Beauvoir à la précédente fête de l’huma et puis
nous nous étions retrouvé à Matignon pour boire du champagne et se goinfrer des
petits fours de la République qui sont tout de même les nôtres. Mais ces
libations ne font pas oublier l’écriture et Pieds nus dans le jardin paru
l’année précédente fut une véritable découverte (note de lecture du 02/05/2008).
Alors là, Cécile à nouveau retrouvée à l’Huma, je me suis dépêché de me procurer
Avec toi publié en 2005. Même veine courte, 96 pages avec roman écrit
sous le titre mais seulement dans la reproduction intérieure de la couverture,
comme si cette prétention était une hésitation. D’ailleurs ça n’a pas vraiment
d’importance, roman ou nouvelles comme celles de Pieds nus dans le jardin. Cela
n’a pas d’importance car on se trouve à nouveau dans le même univers, les
parents coiffeurs, la sœur, les grands parents, marraine, tantes, tout un
cousinage dans les montagnes d’Auvergne. Les esprits-classeurs qui distinguent
roman et nouvelles pourraient dire aussi « veine autobiographique » pour parler
de son inspiration. Mais c’est pareil, quelle importance ? Plus qu’une veine,
c’est une véritable chance que son écriture, quelque chose d’un peu magique, une
fée qui marque à peine ce qu’elle voit avec des mots toujours justes. Mais
comment fait-elle pour nous prendre à témoin de ses confidences ? Pourquoi
entrons-nous si facilement dans son jeu ? Sortilège et charme. L’écriture est
ténue, à mi-chemin entre un langage parlé et écrit, des confidences adressées au
vent ou à un absent ce qui revient au même. L’absent, on le trouve facilement,
c’est le grand-père disparu et il faut raconter le manque. Elle le dit avec tout
le bonheur des années vécues quand il était là. Les esprits-phraseurs diraient
nostalgie et autres locutions comme cela. Mais c’est plus : rester au stade des
mots, ce serait comme si on la comparait à ce gros rustaud de Ronsard, mignonne
allons voir si la rose… Déjà longtemps qu’elle est partie, Cécile, avec ses
quatre minces bouquins écrits comme si de rien n’était. Ceci dit, ne pas se fier
à une apparente simplicité d’écriture, non, tout est parfaitement maîtrisé et cela force l’admiration. Alors on lit. Après il m’en restera un
seul et j’aurais fini ses œuvres complètes, la tête chaude comme sous un casque
de coiffeur, de la même manière qu’elle lisait, enfant, dans le silence du salon
de ses parents.
(19/09/2008)
Bob Dylan, une biographie, François
Bon, Albin Michel :
A l'heure où les libraires installent Rock'n roll, un portrait de Led
Zeppelin, du même auteur (avec, comme pour les précédents, la même
interrogation lancée à la cantonade : au fait on les mets où ces bouquins ?
rayon nouveautés ? musique? romans ?) : pied de nez au marketing, je suis en
retard d'une rentrée littéraire et je lis la biographie de Dylan (au fait, ça
donne une autre possibilité de tri, le rayon biographie...). Comme pour Proust
où la bonne manière de lire La Recherche c'est de l'accompagner de la
lecture simultanée de l'oeuvre (voir ci-dessous), pour Dylan, la meilleure façon
de lire cette biographie très complète est de visionner l'excellent documentaire
de plus de 3 heures de Martin Scorsese, No direction home.
Le deuxième volet, milieu de cette trilogie du rock (peut-être pas finie...)
place d'emblée Dylan au milieu d'une Amérique qui
s'extirpe des années cinquante. Comme pour la biographie des Rolling Stones qui
dépeignait Londres sensiblement à la même époque, on peut se demander si la
quête de François bon n'est pas de se constituer sa propre histoire
contemporaine du monde à travers le rock. Car il ne s'agit pas de situer juste
superficiellement les légendes du rock par des caricatures trop faciles,
le souci du détail précise l'avancée en simultané de l'électrisation des
instruments de musique, l'industrie du disque, mais aussi la situation politique
de l'Amérique en proie à la peur nucléaire, aux espoirs déçus par l'assassinat
de Kennedy. Bref, c'est toute une traversée dans laquelle Dylan apparaît comme
en creux : un exemple : au milieu du livre, nous en sommes qu'à l'année 1963,
donc, juste au début de la carrière du chanteur. Mais c'est bien ce qui
intéresse François Bon : comment et pourquoi un type devient l'icône d'une
jeunesse, après, quand la notoriété est installée, c'est juste de ce statut
qu'il convient de s'occuper. Mais Dylan, dés le départ, sait bien que c'est
cette période qui suivra sa notoriété qui sera la plus difficile à assumer,
alors autant refuser les étiquettes et brouiller les cartes aussitôt, quitte à
décevoir, comme les bordées d'injures qui l'assaillent quand il joue de la
Stratocaster, infidèle à la résonance acoustique à laquelle ses fans se sont
habitués. Ainsi, comme pour Rolling Stones, une biographie, François Bon
a raison de préciser qu'il s'agit "d'une" biographie : c'est à dire un choix
délibéré de présenter un (ou quatre) personnage(s) imbriqués au milieu d'une
nuée de détails qui les construisent. La littérature y a la part belle (on ne
s'en plaindra pas) : avec ce Dylan, c'est replacer aussi tout le contexte des
poètes de la Beat Génération, l'importance d'Allan Ginsberg, l'influence
de Rimbaud et tout un univers faulknérien.
(05/09/2008)
A la recherche du temps perdu, Marcel Proust,
Gallimard, (Quarto) :
veille de partir en vacances, j’ai acheté « l’unique édition en un seul
volume » comme le précise l’édition Quarto, 2401 pages exactement et 1,8 kg sur
la balance de ménage. L’édition Quarto n’est pas pour autant un pavé de plage
idéal : transporter sous une serviette de bain l’intégrale de La Recherche,
tenir à bouts de bras cette haltère de papier et se plonger dans ses méandres
sous un soleil de feu favorise l’apparition d’un coup de soleil superflu à
l’intérieur de la boîte crânienne et d’un gonflement exagéré et disgracieux à la
longue de vos biceps. Préférez donc la couleur écrevisse des premiers jours pour
vous réfugier sous un parasol, sur une terrasse, dans un salon de jardin
confortable ou nonchalamment installé sur une balancelle. Sage et confortable
décision : c’est ce que ma lectrice préférée a choisi de faire cette année –
sauf la couleur écrevisse remplacée dés le départ par un beau hâle du plus bel
effet - (car ce n’est pas moi qui lis La Recherche, je ne sais que « relire » -
voire en Étonnements…). Ma lectrice a toutefois rajouté une contrainte au 1,8 kg
de papier, 200 gr d’Ipod qui contient, entre autres dizaines d’heures de
musiques, la recopie de tous les CD des Éditions Thélème. Car sa méthode de
lecture est originale : elle écoute la lecture d’André Dussolier ou de Lambert
Wilson en même temps qu’elle lit le texte. C’est simple, il fallait y penser
mais c’est sans doute une des meilleures manières d’aborder la prose du petit
Marcel.
(29/08/2008)
Le Poisson-scorpion, Nicolas Bouvier,
Gallimard (Quarto) :
La collection Quarto qui rassemble les oeuvres de Nicolas Bouvier est
parfaite pour ce genre d'écrivain- voyageur. Couverture souple, aspect solide,
on trimballe partout les 1420 pages réunies dans ce pavé. A propos, La
Recherche de Proust existe aussi dans cette collection, 2800 pages qui donne
au tranquille bourgeois Marcel et sa petite moustache, des allures de
vieux soixante-huit tard avec un tel pavé : 2 kg sur la balance, excellent
exercice qui vous donne des muscles de Tarzan quand vous le lisez sur la plage
allongé sur le dos et livre tenu devant le soleil à bout de bras. Mais on
reparlera plus tard de Proust et de la façon dont un de mes proches lit cet
oeuvre monumentale. Ici, on voyage et pas rien que du côté de chez Swann.
Passons les Chroniques japonaises de Nicolas, lues également cet été et dont on reparlera aussi plus
tard dans un package de mises à jour sur le Japon, nous voici à Ceylan, lieu
d'action du Poisson -scorpion. Action si l'on peut dire car Nicolas
Bouvier a vécu neuf mois dans cette île en 1955, dans un sale état physique et
psychique, dont le souvenir l'empêchera de relater cette aventure immobile
pendant 25 ans. Et c'est peut-être sa qualité d'écrivain voyageur et tout ce que
soi même et les lecteurs projettent dans cela qui l'a empêché d'écrire : autant
l'Usage du monde, les Chroniques japonaises occupent l'espace
dévolu au voyageur qui les parcourt à pied, à cheval ou en voiture, autant, à
Ceylan, Nicolas ne quitte-il rarement sa chambre et encore pour rejoindre
péniblement un de ces bars miteux de son quartier. La seule compagnie qui finit
par devenir obsessionnelle est constituée par les myriades d'insectes, termites
et fourmis tueuses qui rongent sa chambre. Delirium tremens sans alcool, on voit
des bêtes partout, de quoi devenir fou. Mais Nicolas, à sec d'argent ne peut
quitter cet endroit, les mauvaises nouvelles s'accumulent, un amour le quitte,
il trouvera néanmoins à s'embaucher comme homme à tout faire dans un bateau qui
part au Japon. Dit comme cela, il ne s'y passe pas grand chose, mais Le
Poisson-scorpion doit beaucoup à son style, florilège de toutes les qualités
littéraires de Nicolas Bouvier, et elles sont grandes, tant par la précision de
ces descriptions que par le ravissement des instants vécus, tant par ses talents
de conteur et quelques jongleries de style délicates à l'oreille. Un reproche
cependant : écrit 25 ans après sa mésaventure cingalaise, c'est du reconstitué
bien au chaud dans sa maison suisse qu'il nous propose. Je doute qu'il ait pu
écrire dans un style si parfait au moment où ça se passait.
(22/08/2008)
Atelier 62, Martine Sonnet, Le temps
qu’il fait.
Martine Sonnet est historienne et la profession a bien changé : fini ces
rats de bibliothèques qui hantaient des allées sombres le nez au raz du sol,
perdus dans leurs pensées, exit ces passionnés qui ressortaient triomphants un
vieux grimoire poussiéreux d’une archive de province, terminé cette époque à
lorgnons et teint d’endive. Place à la numérisation sans odeur, à la recherche
incolore sur Internet, place au progrès. Martine Sonnet a un blog (je préfère
dire un site, parce
que blog, ça fait un peu formaté, et qu’un
site comme celui de
Martine, cela situe son auteur ses recherches et tout un quotidien sympathique
et actif à mille lieues de la poussière des remises, caves et greniers).
Martine Sonnet avait un papa aussi et qui a travaillé à l’atelier 62, celui des
forges de Renault à Boulogne Billancourt. Un ouvrier donc, mais pas n’importe
lequel dans la hiérarchie qu’eux-mêmes avaient établi entre eux, mélange
d’astuces techniques, de forces de la nature, toute une noblesse manuelle qui
excluait le monde des patrons et des chefaillons (j’ai longtemps contemplé cette
photo où l’on voyait mon père décharger d’un camion avec un collègue une de ces
insaisissables et énormes meules rondes de Gruyère, quasi cent kilos, à une
époque où les transpalettes n’existaient pas). Armand Sonnet donc est une force
de la nature, forgeron de son métier, il quitte la Normandie pour travailler à
l’usine, embarque sa famille et « s’établit » à Renault (sauf que contrairement
aux intellectuels maoïstes, ce n’était pas pour quelques mois – voir note de
lecture ci-dessous). La vie y est rude, les conditions de travail antiques et la
productivité montre le bout de son nez avec ses absurdités comme le reproche
qu’on fait à ces ouvriers d’avoir trop constitué de stocks alors qu’on les a
incité à produire plus. Bref, vous le savez, c’est la rengaine habituelle,
toujours de la faute des ouvriers, rarement des patrons, ou du moins, eux ont le
droit de se trouver des excuses : on appelle cela, en termes savants, de la
communication interne d’entreprise…
Enfin, tout cela, c’était du temps où les ouvriers existaient encore. Car ils
n’existent plus. Je sais, je vous entends déjà protester, lecteur : on fabrique
bien encore des voitures chez Renault mais allez faire un tour sur le site
Renault, rubrique métiers, on vous y parle de profils internationaux,
d’économies d’échelles, de coopérations locales, de stratégie logistique
mondiale, de performance, d’aptitudes au management. L’ex-ouvrier, désigné sous
l’euphémisme de « fabricant », doit être « mobile » et avoir une « vision
complète de son métier ». Le langage d’entreprise a repris la main jusqu’à
étouffer la noblesse manuelle dont je parlais plus haut et qui n’était qu’un juste
retour pour ceux qui avait été écartés trop tôt du maniement de ces mots via une
éducation nationale un peu complice tout de même. Mais maintenant, tout est
enfin rentré dans l’ordre, plus d’ouvriers, plus de lutte des classe. En cela,
le livre de Martine Sonnet est de la même veine que celui d’Aurélie Filippetti,
Les Derniers jours de la classe ouvrière, ou celui de Franck Magloire,
consacré à sa mère Ouvrière chez Moulinex : constater ce qui n’est plus.
La littérature prolétarienne a vécu faute de combattants, ce sont leurs enfants
qui racontent cette époque incroyable où il y avait même des ouvriers, si, si,
des vrais, avec du cambouis sur les bras et des mains calleuses.
Mais Atelier 62 vaut mieux que cela, c’est aussi l’image formidable d’une
époque où des provinciaux s’embarquaient pour la ville et l’usine, reproduisant
le petit coin de campagne jusque sur les paliers des HLM. Le livre de Martine
Sonnet y apporte cette belle nostalgie, une tendresse sans complaisance et des
images précises : à la fin du livre, Armand reste dans un coin de notre mémoire,
déambulant mains dans les poches les dimanches de repos, ouvrant la fenêtre d’un
chez-lui trop exigu, prince d’un monde qu’il avait forgé et tant d’autres avant
lui.
(25/07/2008)
Le jour où mon père s’est tu, Virginie
Linhart, Seuil
Je travaille en ce moment sur un mémoire universitaire dans lequel il
est question de Robert Linhart, auteur du très remarqué L’Etabli en 1978
aux Editions de Minuit. C’est donc avec intérêt que j’ai appris la récente
parution du livre de sa fille, d’autant plus que j’étais intrigué de ce qu’il
avait pu devenir. La réponse est contenue sobrement dans le titre. Virginie
Linhart nous offre donc une biographie par effraction de son père, devenu
quasi-mutique en 1981 à la suite d’une grave dépression. Biographie par
effraction est bien le terme qui convient car pour retracer la vie du dirigeant
du mouvement maoïste UJC(ML, l’Union des jeunesses communistes
marxistes-léninistes, il faut aller interroger les témoins de cette époque,
compagnons de lutte de Robert Linhart et c’est lui-même qui indique quelques
pistes à sa fille : Olivier Rolin, Serge July… L’effraction convient bien aussi
car on s’aperçoit combien les adeptes de la Gauche Prolétarienne (qui englobera
la défunte UJC (ML), interdite en 1968 par décret du Président de la république,
sont à la fois exubérants en explications mais aussi prudents quand il s’agit
quand il s’agit d’évoquer les anciennes querelles de chapelle qui ont parcouru
les mouvements gauchistes, notamment la question centrale de Mai 1968, dont l'UJC
(ml) condamnait le mouvement naissant, jugeant les manifestations étudiantes de
« petits bourgeois ». Le cas de Robert Linhart d’ailleurs leur pose problème :
on lui reconnaît un esprit brillant, on est désarçonné par ce qui lui est arrivé
après.
Personnellement, en discutant par ailleurs avec quelques témoins et acteurs de
cette époque, deux tendances se dégagent après la vague de commémoration qui a
suivi les 40 ans de 1968. Pour certains, l’expression qui revient souvent est «
règlement de compte ». Loin de moi l’idée de prendre parti mais simplement
constater que les années ont laissé des traces indélébiles dans les pensées et
même si les théories politiques ont changé avec l’époque actuelle, il est
bizarre de remarquer de telles crispations. Notons que le témoignage au fil de
l'eau de Jean-Patrick Manchette dans son journal 1966-1974 montre bien ces
tensions. Les autres, et particulièrement les adultes de maintenant qui sont les
enfants des soixante-huitards, sont, comme Virginie Linhart, en quête de sens :
pourquoi et comment ont-ils été ballottés dans cette mouvance à la fois
permissive et collective. Virginie Linhart remarque bien avec humour combien les
contradictions de l’époque étaient fortes : oui pour être près du peuple… à
condition de s’élever par l’éducation. Les enfants de 68 ont donc été condamnés
à la réussite solaire en raison d’une intransigeance faussement permissive et de
cette hypocrisie qui consistait à devoir être les meilleurs en classe pour mieux
combattre le capitalisme et se retrouver du côté des ouvriers. Les enfants de 68
ont donc pour la plupart des situations enviables, ce qui va à l’encontre de la
mixité sociale espérée par la gauche. De plus, par réaction, ils aiment
l'ordre... Quant aux ouvriers, la même classe d’âge que les manifestants de 68
qui accède au pouvoir à partir de 1980 prononce « les derniers jours de la
classe ouvrière » (comme dirait Aurélie Filippetti). Plus d’ouvriers, plus de
prolétaires : on a donc résolu le problème de la lutte des classe en n’en
supprimant une...
(18/07/2008)
Journal 1966 -1974, de Jean-Patrick
Manchette, Gallimard :
On a dit de Jean-Patrick Manchette qu’il était le « père du néo polar »,
ce qui a mon avis devait le laisser froid ou tout du moins lui faire lever un
sourcil réprobateur, la formule du père Noël à la sauce néo placée partout étant
bien plus noire que le roman noir, on en a tous soupé, (même moi, quand j’ai
découvert dans un article sur CV roman que je critiquais le néo-libéralisme).
Donc, arrière, le néo ! En avant, la vieille garde car voici un genre de
chaussures bien éculées qui s’avance : le journal. Qu’il soit de Kafka ou de
Jean-Patrick Manchette le journal a ses signes de reconnaissance, la fuite des
jours, l’inconfort de les enrouler dans le dénuement des tongs le soir avant de
se coucher et le confort pour les lecteurs de les dérouler après coup dans le
bonheur des charentaises. L’après-coup pour Jean-Patrick Manchette s’étale de
1966 à 1974. Que les amateurs du quarantième anniversaire de mai 68 ne se
réjouissent pas trop vite, l’auteur, pourtant pas mal versé dans
l’Internationale Situationniste ne consacre que quelques lignes sur les
événements. Mais dans le fil des jours et des années suivantes, les nombreux
collages de coupures de journaux, les rubriques « historiographies » dont il
émaille le récit des journées présente une France qui s’ennuie, balancée entre
un consumérisme inévitable et des revendications violentes. Jean-Patrick évolue
dans ce monde, également coincé entre sa chère épouse Mélissa et son fils
Tristan (qui deviendra Doug Headline et a qui on doit ce recueil), une vie
conformiste donc et les inévitables aléas du voisinage d’artistes. Car le père
du néo-polar en devenir gagne sa vie en traduction, adaptation, scénarii et
autres écritures alimentaires qui vont de l’érotisme pour une Cécile Desforges
débutante aux épisodes des Globe-trotters. Monde parisien donc, fait
d’opportunités, de petits contrats pas toujours bien payés ni régulièrement,
bref une vie à 24 ans qui débute par la fatigue, l’insomnie, la bière et les
clopes à profusion pour tenir le choc et attendre de joindre les deux bouts
quand il en manque un en permanence. Fatigue et manque d’argent sont déclinés
sur tous les synonymes au fil des jours. Ils marquent le début d’une vie et sans
doute que le relatif silence qu’on imputa à Manchette provient de ce cynisme des
premiers jours usants. Mais ce journal c’est aussi les formules lapidaires avec
lesquelles l’auteur démonte les films vus qu’il décortique en véritable metteur
en scène. C’est aussi sa culture livresque, immense, philosophie surtout, telle
que l’époque la revendiquait sur fond de marxisme. Oui, tout cela est marqué :
une époque mais ce n’est ni nostalgique ni péjoratif, ni un simple témoignage de
la condition d’auteur ou du paysage social français du moment. C’est sans doute
un mélange de tout cela, sans concession, une vie quoi.
(28/06/2008)
La Ferme de Navarin, Gisèle Bienne,
Gallimard (L'un et l'autre) :
De Navarin, je connais le monument imposant : pyramide surmontée de trois
statues de soldats, art militaire dans l'esprit du sacrifice qui présida à
d'autres monuments virils comme l'ossuaire de Douaumont. Ici, donc, on rappelle
au passant (plus certainement d'ailleurs à l'automobiliste ou au camionneur)
qu'en 1915 eu lieu un des épisodes de la grande guerre. C'est dans cette
bataille que Blaise Cendrars perdit le bras droit. Je connaissais déjà
l'histoire et le lieu de Navarin a l'habitude de rythmer un de mes parcours
professionnels que j'effectue souvent entre Châlons (où fut soigné
Cendrars) et Charleville. Dans l'ordre, on passe par Attigny, pays natal d'André
Dhôtel (longtemps signalé par une pancarte que les pluies ont effacées), on
frôle Roches et la ferme d'Une Saison en enfer de Rimbaud enfin, on
arrive soudain dans la monotonie des champs sur la protubérance orgueilleuse et
guerrière du Monument de Navarin.
Quand j'ai découvert La Ferme de Navarin,ouvrage tout juste paru au rayon
des nouveautés avec la photographie reconnue de Blaise Cendrars, je savais
forcement que ce jalon littéraire, cette borne kilométrique allait rejoindre un
des rayons de ma bibliothèque. Gisèle Bienne est venue présenter son ouvrage
chez François Larcelet, excellent libraire de ma ville. La passion pour Cendrars
qui l'anime est la même que la mienne et je comprends l'émerveillement de sa
découverte de la Prose du Transsibérien paru en 1912. Pour Gisèle Bienne
comme pour moi, voisins des lieux de cette grande guerre, on ne peut qu'être
particulièrement touché pour cette époque où l'éloge d'une poésie de la
modernité commencée avec Baudelaire, exacerbée avec Rimbaud et joyeusement
continuée avec Apollinaire et Cendrars allait se perdre dans l'horreur deux ans
après la parution des Pâques à New York et de la Prose du
Transsibérien. On connaît le sort d'Apollinaire et d'Alain Fournier, on sait
comment les rescapés comme Maurice Genevoix ou Cendrars ont été marqués, on
connaît la chape de silence imposée par Breton et les surréalistes sur
l'inhumanité que toute une génération avait vécue.
Gisèle Bienne retrace parfaitement toute cette tension et tente, comme tous ceux
qui connaissent ce passé et ces lieux, de trouver un signe, une explication, une
raison à l'inexplicable carnage humain. Mais la barbarie est enfouie sous le sol
de Navarin, dans les cimetières proprets qui jalonne les vallons. Cendrars
écrivait en 1913 : j'ai des chats sauvages plein la bouche. C'était une
confiance optimiste en l'homme, en son propre avenir qu'il fallait y déchiffrer.
Deux ans plus tard, la main qui avait écrit cela explosait sur le sol de
Navarin, emmêlée parmi tant d'autres débris humains.
(21/06/2008)
Désordre, un journal, de Philippe De
Jonckheere, Publie.net :
C’est un vrai livre : j’ai acheté le fichier pdf sur
publie.net, 400 pages pour un prix dérisoire
et je l’ai imprimé sur 200 pages en recto-verso et relié : ça m’a pris une
demi-heure. J’aurais pu aussi le lire sur écran mais j’ai préféré cet aspect
traditionnel du livre. Car c’est bien ce qui fait l’attrait de publie.net : on
est à la croisée des chemins, soit on garde le réflexe du livre avec tout ce qui
passe comme inconscient dans nos lectures, feuilleter un livre, le soupeser, le
poser d’un endroit à un autre, soit on choisit la lecture numérique, le monde à
portée d’écran. (et pareillement avec nos portables de moins en moins lourds, le
poser d’un endroit à un autre).
J’ai rencontré quelques fois Philippe De Jonckheere : nous avons en commun des
amis et des lieux, Saint-Dizier, Remue.net, du réel et du virtuel. Nous avons
aussi en commun d’être de cette génération qui a découvert l’informatique quand
elle est apparue, c'est-à-dire à l’âge adulte, contrairement à nos propres
enfants (souvenirs des miens qui ont su manier une souris bien avant de savoir
écrire). Nous avons ouvert chacun une fenêtre sur un Internet encore en friche à
l’époque, il y a quasi dix ans. Et toutes nos accumulations se sont figées tout
récemment en une sorte de journal via publie.net.
Désordre, c’est donc le site de Philippe.
J’y vais régulièrement : me surprennent alors les prouesses technologiques, les
mises en pages audacieuses, incomparables, le désordre apparent. Il me manquait
un lien pour relier ces lectures parcellaires, Désordre, un journal me le
propose. On entre alors dans la dimension d’un Kafka, d’un Michel Leiris, d’un
Pierre Bergounioux, d’un Charles Juliet que l’auteur a d’ailleurs rencontré.
C’est aussi une dimension de lecture autre que celle qui préside aux artifices
techniques du site Internet. Nos réflexes de lecteur s’y accomplissent en plein
: on s’enfonce dans les mots, les phrases, les paragraphes, page après page, on
s’enfonce comme dans une motte de beurre, c’est une matière et non une
virtualité. C’est bien l’ensemble des mots qui font sens, donnent cohérence : on
entre dans le domaine millénaire des écritures mais ne nous y trompons pas,
c’est aussi via l’outil Internet que ce sont constituées ces pages. L’ensemble
donc forme un tout indissociable. Alors, quoi de plus dans Désordre, un
journal ? Le fait d’ajouter une cohérence, un suivi chronologique, une
histoire d’Internet, dirait François. Mais au-delà de la froide histoire
comptable des jours qui passent, c’est tout ce qui rend Philippe attachant : son
souci des autres, en premier lieu sa famille, ses enfants, ses drames
personnels. Son humanité aussi, pas le genre Mère Teresa non plus : une anecdote
résume bien sa propension à se glisser dans un quotidien d’aventures : il
escorte un informaticien hongrois malade aux urgences accompagné par deux
traductrices tchèques. Et c’est toute la vie actuelle, difficile, polyglotte et
polymorphe qui défile devant nous alors que n’y faisions même plus attention.
Miracle de l'écriture...
(13/06/2008)
Lettres à son frère Théo,
Vincent Van Gogh, l'imaginaire, Gallimard :
D'abord, saluons cette excellente initiative de Gallimard qui fait joindre
un DVD au livre présenté et le tout pour un prix modique. J'ai ainsi, dans la
même collection, le Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki avec le
film correspondant , tourné en 1964, Un Thé au Sahara de Paul Bowles et
le film de Bertolucci, Le Festin nu de William Burroughs et le film de
Cronenberg. Je n'ai pas eu encore le temps de les regarder, ni de lires les
livres (je le ferai à ma retraite, comme disent les gens, ce qui signifie pour
moi 90 ans, tant je n'ai pas envie de me préoccuper de ces artifices sociaux...)
Lettres à son frère Théo est accompagné de l'excellent film de Pialat, le peintre
étant sobrement, donc magistralement interprété par un Jacques Dutronc bien
inspiré. Le film raconte les derniers moments de Van Gogh à Auvers-sur-Oise mais
est tout à fait dans l'esprit des lettres à Théo puisque les relations et
l'interdépendance entre les deux frangins y est très bien retracée. Du coup,
regardant au même moment le film et lisant le livre, ma lecture a été bousculée
par d'incessant allers et retours entre la vie à Auvers et les moments
précédents. Rien d'extraordinaire cependant : la lecture d'une correspondance,
généralement éditée de manière chronologique m'a toujours parue devoir être
effectuée dans un relatif désordre en s'appuyant sur des éléments biographiques.
Pour Van Gogh, c'est par exemple partir de l'instant où il se tranche le lobe de
l'oreille et lire les lettres qui précèdent ou qui suivent. Pour Rimbaud, c'est
suivre ces pérégrinations de pourvoyeur d'armes au profit du roi Ménélik. Tout
en sachant bien entendu que les biographies ont été écrites avec l'appui des
correspondances. Tout se reboucle, mais ce qui semble important finalement,
c'est l'imaginaire que nous glissons entre les interstices à reconstituer ces
vies rêvées.
Un dernier mot : j'ai lu ce livre dans ma chambre d'hôtel de Dijon
(voir rubriques Coincé devant hublot et Mer de supermarché de la
semaine précédente). Évidemment, le décor spartiate de ma chambre à dû répondre à
celles de Van Gogh dans sa pension à Auvers-sur-Oise ou celles d'Arles qu'il a
immortalisé dans un tableau (voir en Webcam). C'est cette impression de silence,
sobriété et calme que j'aimerai garder comme souvenir de cette lecture.
(06/06/2008)
Voyage autour du monde, Louis-Antoine de Bougainville, Pocket
Entamé en 1766, le fameux voyage de Bougainville et surtout l’épisode
tahitien donneront lieu à de vives polémiques à son retour. Polémiques qui se
déplaceront sur le champ philosophique avec les tenants de « l’homme
naturellement bon » et ses détracteurs. Thèses rousseauistes, émerveillement
naïf du médecin botaniste Philibert Commerson (qui accompagna Bougainville et
donnera son nom à la fameuse plante), interrogations de Diderot avec son
Supplément au Voyage de Bougainville, grains de sable de Voltaire dans la
mécanique, ce débat est l’un des plus fameux des lumières.
Le récit du navigateur sera irrémédiablement perturbé par ces considérations
philosophiques. L’université à pris l’habitude depuis de prêter ainsi au
navigateur une adhésion sans condition à l’homme naturel. Mais rien n’est moins
certain. A lire en détail les précautions d’observations dont s’entoure le
navigateur, à relire les passages où il dépeint la cruauté des indigènes, à
observer les incessantes comparaisons entre le système tahitien et les sociétés
occidentales de l’époque, il n’est pas sûr que la volonté de Bougainville était
de défendre les thèses du fameux « bon sauvage » que la vogue de l’exotisme
avait érigé en modèle. Plus hypocritement, dans notre société corsetée par la
religion, la thèse d’un état de nature permissif permettait de justifier d’un
libertinage également en vogue. Pour Bougainville, les enjeux étaient autres :
envoyé avec une lettre de mission du Roi, l’impact politique de la possession de
Tahiti devenait important dans la course aux colonies qui venait de commencer
entre l’Angleterre et la France après le Traité de Paris en 1763. Comment
aurait-il pu présenter cette île autrement qu’un paradis et une « nouvelle
Cythère » dans ces conditions et risquer de ne plus bénéficier de l’appui du Roi
pour ses futures expéditions ?
Et puis, résumer le Voyage autour du monde par ce seul épisode tahitien est
réducteur. Il faut lire l’ensemble du récit, les arrivées à Buenos Aires,
Montevideo, à la Terre de Feu. De plus, le récit commence par un très
intéressant rappel des grandes dates de la navigation. On y apprend par exemple
que le navigateur français Paulmier voyagea au Brésil en 1504, 12 ans à peine
après la découverte de Christophe Colomb et qu’il ramena en France le fils du
chef d’une tribu avant d’en faire son héritier. Du coup on peut se demander
pourquoi ce navigateur est rarement cité dans notre histoire de la navigation.
Mais ce qui pourrait passer pour un oubli innocent a une explication : Paulmier
n’a jamais rapporté de découverte, ni de biens terrestres à la France (Le Brésil
venait d’être découvert par les Portugais 4 ans auparavant) contrairement à
Jacques Cartier, par exemple qui, trente ans après Paulmier, « découvrit » le
Canada.
(30/05/2008)
Les Outils, Leslie Kaplan, P.O.L.
"On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense
ce qui vous arrive, ce qui se passe" est-il écrit sur la quatrième de
couverture. C'est cette boîte à outils, boîte à penser que nous propose Leslie
Kaplan avec cet ouvrage. On ne peut justement s'empêcher de penser et trouver
bien des similitudes entre le parcours de cet écrivain et celui de François Bon.
Le même départ dans la littérature : Sortie d'usine pour François et
L'Excès l'usine pour Leslie, et la même année, en 1982. Le même goût pour un
réel et son langage (Mécanique pour Francois) et les Ateliers
(d'écriture) en commun. Ce livre écrit en 2003 participe aussi au même
élan que celui de François Bon et de son Tous les mots sont adultes,
écrit en 2000. Au départ, ce recueil sous-titrait "méthode pour atelier
d'écriture mais le sujet est largement dépassé, c'est évidemment un manifeste de
(bonne) conduite de la littérature et de son usage. C'est dans le même esprit
qu'à travaillé Leslie Kaplan. Le sujet est transcendé et si un chapitre traite
explicitement des ateliers d'écriture dans une rubrique intitulée "Politique",
cela montre bien l'implication du rôle qu'un écrivain peut avoir dans le monde
social. Le compagnonnage des premiers chapitres (préférons les mots de
convergence, de regroupement - je me méfie toujours de la terminologie
militante...), "avec la fiction", "avec les écrivains", "avec les cinéastes"
marque finalement un établi ou les clés à molette ont pour nom, Kafka, Blanchot,
Duras. C'est du solide, c'est du Facom, disent les artisans. On acquiesce,
l'oeil connaisseur sur l'écrou à serrer, le petit tour de vis à donner pour
régler une littérature, non pas dans un fonctionnement rigide mais au contraire
pour lui donner du jeu et au final une précision horlogère.
(17/05/2008)
Pieds nus dans le jardin, Cécile
Beauvoir, Le temps qu'il fait :
Qu'elle soit pieds nus dans le jardin, en baskets à
la Fête de l'Huma ou en escarpins à Matignon, Cécile Beauvoir est à l'aise
partout et distille un magnétisme rare. J'ai eu l'occasion de m'en apercevoir
justement à la fête de l'Huma où sa pile de bouquins a disparu à la vitesse de
l'éclair tandis que mes piles toutes neuves de CV roman faisaient
tapisserie à côté. Revue à Paris puis à Clermont-Ferrand, je ne désespère pas la
retrouver au bord de l'océan par hasard, car Cécile est aussi fuyante qu'elle
est gaie : un rire d'elfe, trois petits tours pieds nus dans le jardin et puis
s'en va. Ce qu'on retient d'elle intrigue forcément : en partage, son nom avec
Simone (mais attention Simone est la numéro "de"), en partage notre
admiration commune pour René Fallet (elle y ajoute Walt Whitman), en partage nos
rires à Matignon, en partage nos livres échangés.
Et justement, Pieds nus dans le jardin réapparaît dans ma besace un jour
de long trajet en train : petites nouvelles tendues, claquantes comme des draps
au vents. Dés les premiers mots, Cécile nous emmène, nous kidnappe, on est ravi
dans de sens du rapt, du ravissement cher à Marguerite Duras. C'est subtil, on
s'en aperçoit pas, on la suit comme un peu hypnotisé. Ce sont des histoires
ténues, des soirées, des amis, des amoureux, des balades, des gestes, des pots
de fleurs, des pull-overs, des musiques, des photos, des coins sous les arbres,
des remises, des maisons jamais finies. On est entre deux, on se demande
toujours ce qui manque, un petit goût de nostalgie, un mot sur la langue, un air
oublié, la délicatesse bleue des Forget-me-not. Bref, c'est du Raymond Carver,
de la réalité mais pas celle que l'on brusque, celle qui est là comme cela,
évidente, admise : on ne se pose pas de question, on suit Cécile. Et à lire ces
nouvelles dans ce train, il m'apparaissait évident qu'il ne pouvait y avoir de
meilleur lieu que ces paysages d'entre deux villes qui défilaient par la vitre
du compartiment
et entraient en résonance avec les mots. De retour à la maison j'ai lu Envie
d'amour, le tout premier, paru aux Editions de Minuit : c'est la même veine.
Alors bien sûr, nous, ses lecteurs, attendons la suite, comme déposés au bord du
quai et attendant le prochain train. All truths wait in all things, comme
disait Walt Whitman.
(02/05/2008)
Le Déjeuner des bords de Loire, Philippe le Guillou, Folio poche :
Le déjeuner en question rassemble l’auteur de livre et Julien Gracq à qui il
avait pris l’habitude de rendre visite dans sa maison de Saint-Florent. Avec la
disparition récente et forcément inévitable de Julien Gracq à 97 ans, on ne peut
s’empêcher de penser à une muséification (ça existe comme mot ?), une idolâtrie
exagérée du « grantécrivain ». Mais il faut dépasser ce sentiment et puiser à
travers ces lignes ce qui justement en constitue le contraire. Julien Gracq
apparaît en retraite (au sens propre et au figuré) dans son coin de province et
nous donne l’image d’un personnage bien simple et malicieux, une sorte de
Monsieur tout le monde, profondément honnête et droit, intéressé par
tout et surtout la littérature, d’une gaieté qui tranche
avec l’austérité et la solennité dans laquelle la muséification (je persiste…)
du monde des Lettres l’a enfermé. Et c’est dans cet esprit que Philippe le
Guillou, profondément inspiré par ces rencontres, en tire tout bénéfice pour sa
vie d’écrivain : « c’est sur son instigation, sur ces traces presque » que
l’auteur se rend sur la scène d’un Balcon en forêt dans les
contrées ardennaises après avoir fait un crochet
devant la tombe de Rimbaud à Charleville. Chacun ses mentors, moi c’est Rimbaud
direct, ou André Dhôtel qui me guide dans ces pays (où l'on
n'arrive jamais). Peu importe : ce qu’il faut retenir, c’est que nous
avons tous besoin de guides, d’une démystification en les approchant de plus
près. Que ce soit Gracq à Saint Florent ou l’ombre de Rimbaud à Roches, il nous
faut avaler cette proximité, la digérer et en restituer le sens à travers le
décor. Car, bien mieux que les personnages fossilisés par notre monde
médiatique, ce sont leurs empreintes, le grain de la pierre dans lequel ils se
sont couchés qui nous en apprennent le plus sur eux… et donc sur nous même
puisque c’est l’enjeu de notre idolâtrie, fétichisme, admiration, révérence,
culte, dévotion, prosternation, attachement, respect, piété, ferveur,
agenouillement, passion, extase… J’ai volontairement dilué cette liste de
synonymes pour que l’on se rende bien compte de nos réticences à vénérer quoique
ce soit dans notre monde laïc. Avec Philippe le Guillou et bien
d'autres, nous passons outre et nous avons raison.
(29/03/2008)
Parabole, William Faulkner, Pléiade, tome IV :
J’ai la chance de recevoir en cadeau de Noël, anniversaire ou autre, un album
Pléiade. Cette fois-ci c’était le Tome IV de Faulkner. Je croyais avoir tout
compris, avoir tout lu, de cet auteur, du moins les œuvres principales dans
cette réduction bien française que la précipitation et la théorisation de la
littérature provoque en nous : il n’en est rien, j’ai découvert Parabole.
Parabole est un roman de la première guerre mondiale. Faulkner l’a publié
en 1954. On sait que l’écrivain s’est engagé tardivement en 1918. L’action se
déroule donc sur un front indéfini mais qui s’était désembourbé des tranchées
lorraines de Verdun pour répandre l’ensemble des troupes alliées dans une vaste
région, en Picardie et en Champagne. A Maurice Genevoix et à Roland Dorgelès,
d’autres écrivains se succèdent donc pour raconter la tragédie. Aragon, par
exemple, évoquera dans Le Roman inachevé cette époque qui suivi l’épisode
du Chemin des dames. Mais les lieux de Faulkner sont imprécis, Chaulnesmont
(Chaumont ?), Vienne-la-Pucelle (Domrémy ?). Tout cela compose une France
d’opérette où la misère de la population prend des allures de production
hollywoodienne avec la compassion des militaires alliés sur fond de rigidité et
de rudesse militaire. C’est, bien sûr, caricatural car ce récit qui raconte
histoire d’une mutinerie durement réprimée, est magnifique. Magnifique car on
retrouve l’élan, le souffle qui caractérise Faulkner, précisions des sentiments,
des scènes comparables aux plus belles pages de Proust ou de Claude Simon, rien
de moins. Claude Simon d’ailleurs : comment ne pas penser à La Route des
Flandres, autre guerre, autre génération, vécue
également par un écrivain mais dont l’évocation semble si proche, chevaux et
grand foutoir d’une débâcle pareillement ressentie. S’est-il inspiré ce Nobel de
1949, notre Nobel de 1985 ? La Route des Flandres en effet a été écrit 6
ans après la parution de Parabole.
On ne parle pas assez de Parabole en France pour lequel l’écrivain reçut
le prix Pulitzer tout de même. Peut-être parce que l’action se situe
justement en France et qu’il prend pour cadre la première
guerre mondiale. Peut-être aussi par chauvinisme et stupide patriotisme devant
un «allié» qui décrit la guerre dans notre pays (et les petites mesquineries
franchouillardes que l’on perçoit à travers les lignes) tandis que la place
d’honneur revient à des auteurs français comme Maurice Genevoix, Dorgelès et
autres à qui on reconnaît le seul droit de pouvoir parler de «cette connerie la
guerre» comme disait Prévert.
(29/03/2008)
Comment c’était, Anne Atik, Point :
Le titre rappelle Comment c’est, oeuvre de Samuel
Beckett, et c’est bien entendu les « souvenirs sur Samuel
Beckett » qui compose le sous titre et le contenu de ce
petit opuscule. Anne Atik, épouse d’Avidgor Arikha, ami du Prix Nobel de
littérature, a donc partagé l’intimité parisienne de l’écrivain, jusque dans ces
derniers moments. Ces pages sont le récit des visites entre le couple et Samuel,
les « tu-me-reçois-je-te-reçois » auxquels d’ailleurs ne participait pas son
épouse Suzanne. Il faut dire que les descentes à la Closerie des Lilas, Coupole
et autres lieux parisiens laissaient les deux amis souvent bien imbibés. Voilà
pour le folklore. Pour le reste, de même que Philippe Le Guillou prenait des
notes après ses rencontres avec Julien Gracq, Anne Atik semble avoir fait de
même, histoire de consigner leur indéfectible amitié envers ce personnage
célèbre qui redoutait d’être reconnu dans la rue, ce qui arrivait fréquemment.
Et comme dans le livre de Le Guillou, l’admiration ne frise pas l’idolâtrie :
c’est un type profondément humain que ce Beckett qui nous est donné à voir. Le
bilinguisme d’Anne Atik éclaire cependant d’une vision particulière notre
irlandais qui a toujours nourri son inspiration des deux côtés de la Manche :
les extraits des auteurs anglo-saxons évoqués par le grand Samuel montrent
l’origine et la finesse de sa culture poétique.
(29/03/2008)
Souvenirs désordonnés, José Corti (Chez José Corti bien sûr)
:
Encore un livre de souvenirs parisiens : ceux de l’éditeur José Corti. Qui n’a
jamais ouvert un livre de José Corti ne s’est jamais confronté à la délicate
opération de découpe des pages à l’ancienne car notre éditeur possédait
l’élégance de confectionner des livres non massicotés. J’ai plusieurs fois
succombé à ce plaisir car cela en est un. Quand on est, comme moi, un lecteur au
lit, il faut avoir en permanence un couteau sur sa table de nuit et effectuer la
gymnastique de découpe, le livre tenu d’une main, accoudé sur un matelas
instable, le couteau tenu de l’autre main essayant de fendre sans bruit les
feuilles sans réveiller toute la maisonnée quand l’action se déroule au milieu
de la nuit. Autre plaisir : on est certain que le livre n’a pas été lu avant
vous et vous pouvez parfois vous procurer des livres d’occasion en sachant
exactement où le précédent propriétaire à abandonné sa lecture.
Les souvenirs de José Corti s’arrêtent en 1965 comme il est indiqué sous le
titre mais les trois petits points qui précèdent cette date montrent que la
remontée des souvenirs s’est approchée de sources improbables. La rivière
tumultueuse qui a été sa vie a connu un grand barrage : la mort de son fils
Dominique, résistant tué en 44 par les allemands et qui fut son grand malheur.
Il y fait allusion plusieurs fois et on y trouvera les sources et la motivation
de son engagement au côté d’une littérature d’exception comme le concevait
également Jérôme Lindon et ses Éditions de Minuit :
rien de commun était la devise inscrite autour de son emblème, une rose des
vents. Éditeur de Gracq avec son fameux refus du Goncourt
avec Le Rivage des Syrtes, ce livre de souvenirs bien entendu y fait
allusion mais on sent une proximité plus grande avec le chaleureux poète René
Char. Mais c’est bien André Breton, René Crevel et le surréalisme qui assurèrent
les débuts et la renommée de la maison, José Corti le souligne, tout cela de
façon désordonnée mais sans oublier personne.
Mais José Corti est aussi un lieu, la proximité de la Sorbonne, du Luxembourg,
du Panthéon, la rue de Médicis, la rue de Monsieur le
Prince. Pour le provincial que je suis j’ai longtemps cru que la vie de ce
quartier se situait entre le boulevard Saint Germain et la Fontaine Saint-Michel
où j’avais fêté la victoire de la gauche en mai 81. Depuis peu je me suis
excentré vers cette direction.
(29/03/2008)
La Tranchée de Calonne, Michel Bernard, Ed La Table Ronde :
Qui connaît Michel Bernard ? Quel est le nom ? Quel est le prénom
? Peu importe, l’ensemble Michel+Bernard gagne à être connu. La Tranchée de
Calonne est un livre remarquable à plus d’un titre. Michel Bernard est un
érudit discret, doublé d’un géographe, triplé d’un poète. Si l’auteur fait
référence à Maurice Genevoix, à Alain Fournier c’est d’abord leurs talents
d’écrivains qu’il admire. Si Alain Fournier, romantique d’un seul Meaulnes,
disparu dans les affres de la guerre puis retrouvé avec ses compagnons de combat
il y a peu au fond d’une forêt meusienne, si cet écrivain donc possède une
légende qui force le consensus, il n’en est pas de même pour Maurice Genevoix
qui commit l’erreur d’en réchapper et de raconter ce désastre même avec le plus
grand des talents. Erreur oui, car peu d’écrivains se réclament maintenant de
Maurice Genevoix, devenu obsolète, passé de mode, condamné aux oubliettes d’une
prose vieille France, de la même manière qu’on évoque l’Anatole du même nom.
J’éprouve cependant pour ce dernier écrivain la même admiration qu’il me semble
percevoir chez l’auteur de La Tranchée de Calonne. Pourtant si on ajoute
à ce penchant fâcheux d’un classicisme hors d’âge, les errances du Général de
Gaulle qui jalonnent ce livre, on aurait vite fait dans nos jugements
péremptoires et stupides de cataloguer ce Michel+Bernard et moi avec dans le
clan des conservateurs gâteux (si j’ajoute en plus que j’admire Céline, je
deviens irrécupérable… tant pis…). Mais le fil conducteur de cet ouvrage est
lorrain et géographique. La tranchée de Calonne, les héritages d’un
royaume d’avant la révolution, le bouleversement terrible des guerres qui à
chaque génération balayaient l’Est ont marqué ce pays ingrat, que Michel Bernard
et moi-même apprécions au même titre que Genevoix et Gracq aiment la proximité
de la Loire. Nous sommes provinciaux et géographes, c'est-à-dire libres comme
l’air pur, véhiculés éternellement par des pensées horizontales, attachés à rien
d’autre qu’un coin de ciel souvent gris, une herbe plus verte qu’ailleurs. Ne
vous y trompez pas : cette évasion, cette liberté d’espace est assurément le
contraire du chauvinisme. Et c’est pour cela que Michel+Bernard me plaît car
tout dans son écriture reflète cette universalité, cette humanité sans
arrière-pensée. Et la poésie ! Car de surcroît, son écriture est fine,
ciselée, réfléchie, précise à la manière d’un Gracq géographe. Lorsqu’on m’avait
demandé ma « bibliothèque idéale » lors de la Fête du
livre de Bron, cette Tranchée de Calonne m’était venue à
l’esprit sans hésiter. Lors de la présentation que j’avais faite, je n’ai pas eu
le loisir d’évoquer cet ouvrage mais j’y tenais : c’est maintenant chose faite.
(29/03/2008)
Correspondance Arthur Rimbaud (réunie par Jean-Jacques Lefrère),
Fayard :
C’est le livre qui manquait à tout passionné rimbaldien dont je fais partie. En
effet, cet ouvrage de 1000 pages réunis l’ensemble de la correspondance de
Rimbaud, ce qui en soit n’est pas une nouveauté, mais complète celle-ci par les
articles de presse, les correspondances entre poètes au sujet du fameux Arthur.
Le tout classé dans l’ordre chronologique. Et on découvre beaucoup de choses. Ou
plutôt, à défaut de faire de passionnantes découvertes sur le mystère du grand
poète trop tôt disparu, cette correspondance (autour de Rimbaud donc) nous en
apprend énormément. Et d’abord, en ces temps où l’on enterre parfois facilement
le livre au profit d’une inévitable numérisation immatérielle de l’écrit, il
faut prendre ce machin en main : la belle couverture souple, le papier vieux
jaune, les nombreux fac-similés de lettres qui émaillent ce recueil et les deux
kilos pris en main (vérifiés sur la balance de ménage),
on peut l’ouvrir maintenant et mesurer sa vie. S’étonner par exemple que
l’époque de sa poésie n’excède pas 250 pages, les 750 suivantes étant réservées
à son « silence » et en premier lieu à sa nombreuse correspondance familiale
effectuée à partir d’Aden ou du Harar. Dans cette disproportion, on conçoit bien
l’agacement de Rimbaud quand on faisait allusion à sa vie passée de poète, qui
ne fut finalement sans aucune commune mesure avec l’implication qu’il
eut à faire du commerce en Afrique. Mais l’ouvrage de
Jean-Jacques Lefrère en apprend plus : l’imposture de sa poésie disproportionnée
avec sa vie d’homme est bien le fait de ceux qui l’ont côtoyé, en premier lieu
Verlaine, dont la correspondance avec Ernest Delahaye,
notamment montre bien le mythe que l’on a commencé à construire simplement par
le fait de sa disparition et de son absence de nouvelles. Et on voit aussi
comment se continue sa légende auprès d’une génération de poètes qui se
réclamaient de lui et à laquelle il avait définitivement tourné le dos.
J’ai toujours bizarrement pensé que la vraie vie de poète de Rimbaud commençait
en Afrique dans le langage abscons des affaires, à la manière de la brutalité
des marchands de la place Ducale à Charleville qu’il
avait tant moqués. A Moka, au Yemen ou en
Abyssinie, à bien y regarder les notes, factures, reçus, tout ce langage
de représentant de commerce, d'import-export de café ou d'armes,
tout que ne nous épargne pas Jean-Jacques Lefrère dans son souci maniaque
de la précision, à bien y regarder donc, c’est peut-être ce qu’avait tenté de
retranscrire Arthur dans son grenier de Roches. Et la saison en enfer, c’était
peut-être traduire l’impossibilité temporelle et
l’impasse mythique de la poésie d’alors
dans sa tentative de décrire le monde : qu’il vienne, qu’il vienne, le
temps dont on s’éprenne.
(29/03/2008)
Le Roman inachevé, Aragon, Poésie Gallimard
Comme son nom ne l’indique pas, le Roman inachevé est une autobiographie
d’Aragon (pardon, on dirait maintenant une « écriture de soi » comme le veulent
les euphémismes universitaires…). Le vieil Aragon donc, n’était pas si vieux
quand il a entrepris de raconter sa vie. Âgé de 59 ans, il avait toutefois assez
de recul et d’aura pour jouer sa vie à rebours et la décliner, genre « vie d’un
poète consacré ». Et sa vie tient en trois parties comme les trois qui composent
son ouvrage, simple non ? La première raconte jusqu’à la guerre de 14-18 et son
engagement dans les derniers combats en Picardie. La deuxième raconte la vie
errante, notamment celle qu’il connut avec Nancy Cunard, riche héritière des
paquebots du même nom. La troisième est consacrée à sa vie avec Elsa, tout
dévoué à son amour. Chaque partie est scindée en section de plusieurs poèmes,
soit thématique et révélateur d’une époque comme sa conclusion optimiste
Prose du bonheur et d’Elsa, soit chronologique comme dans La guerre et ce
qui s’en suivit. Simple encore, n’est-ce pas ? Chaque section est donc
composée de plusieurs poèmes qui mêlent des styles différents, vers rimés,
libres, quatrains réguliers, poèmes irréguliers, rythme différents, rares
alexandrins, vers impairs plus fréquents et bien entendu les vers aragoniens à
seize pieds qui constituent sa marque de fabrique. On trouvera matière à bien
des chansons reprises par seulement par Jean Ferrat. Simple toujours, n’est-ce
pas ? Ou ça devient moins simple c’est que ce Roman
inachevé n’est finalement qu’un recueil de poèmes, bien
achevés, et que la clarté du vieil Aragon, son apparente simplicité s’est
perdue dans une complexité bien plus réelle qu’il n’y paraît. Et en multipliant
les signes les allusions, les chausses trappes et autres petites parenthèses,
Aragon en raconte bien plus sur sa vie. De quoi alimenter des générations et des
générations d’universitaires et de faire plancher d’autres générations
d’étudiants qui reproduiront ce qu’on leur a dit qu’il avait voulu dire. Pendant
ce temps-là, Aragon, assis sur son nuage avec Elsa, nous regarde avec malice et
se marre…
(29/03/2008)
Qui se souvient de la mer, Mohammed Dib, Minos, La différence
Le titre sonne comme le roman de Ralph Ellison, Homme invisible pour qui
chantes-tu ? D’ailleurs ce n’est peut-être pas qu’une impression. Dans un
pays en guerre civile, il s’agit de devenir invisible et le narrateur est un peu
comme celui de Ralph Ellison, une sorte de anti-héros à l’énergie inépuisable
qui semble se débattre dans un milieu picaresque. On pourrait aussi le comparer
à Bardamu de Voyage au bout de la nuit. Le narrateur donc de Mohammed Dib
se débat dans un pays où des explosions soudaines éclatent n’importe où, où des
murs se construisent et se déplacent tout seuls et où des personnages
fantastiques et inquiétants jalonnent la ville comme les Spyrovirs. Des
Minotaures et des Statues complètent les personnages. Le narrateur essaie de
trouver refuge dans un monde souterrain (comme le héros de Ralph Ellison) mais
il sait que la mer, éternelle et qui borde la ville en guerre constituera son
ultime recours. Voici pour l’intrigue…
On sait que Mohammed Dib, auteur algérien publie son livre en 1962, l’année ou
les accords d’Évian mettent fin à la Guerre entre son pays et celui dont il a
choisi d’honorer la langue. Et la portée de Qui se souvient de la mer est
tout autre. Les aspects fantastiques deviennent autant de moyens pour dénoncer
la violence au moment même où l’auteur et ses compatriotes la subissent. De même
que Picasso peint Guernica au cœur de la guerre d’Espagne, Mohammed Dib
devient par la littérature le poète qui dénonce l’horreur. Et ce rapprochement
entre l’œuvre de Dib et celle de Picasso n’est pas fortuit. Les deux
transcendent la réalité, la remplacent par un symbolisme (le mythe du Minotaure
existe chez les deux artistes) et forcent admirablement le regard ou la lecture
afin qu’on en retiennent que la quintessence des sentiments de peur, d’horreur
et d’impuissance qu’eux même ont vécus et éprouvés au moment où ils réalisaient
leurs œuvres.
(29/03/2008)
La Soumission, Amin Zaoui, Le Serpent à plumes :
Jusqu’à présent la colonisation avait marqué les écritures d’Afrique du Nord
(Albert Memmi Portrait du colonisé - voir du même auteur Le Désert,
note de lecture du 19/12/2007). La guerre et ce
qui s’en suivit, comme aurait dit Aragon, a achevé de
façon brutale cette période (Mohammed Dib, Qui se souvient de la mer). On
pourrait croire que les générations qui suivent vont trouver une véritable
identité arabo-musulmane. Force et de constater qu’une littérature de passage
s’est révélée dans une double culture francophone et arabe.
Amin Zaoui, né en 1956 dans l’Ouest algérien, à M’sirda, dans la région de
Tlemcen, est particulièrement révélateur de ce renouveau du roman maghrébin
francophone. Son choix d’écriture francophone est en effet libre et non imposé
comme l’était ceux des générations précédentes et il écrit également en arabe («
Je fais partie de cette génération qui à eu la chance d’apprendre le français et
l’arabe en même temps », confiait-il à un journaliste de Liberté (article du 14
novembre 2002) mais la langue française lui permet d’aborder ses propres désirs
d’écriture avec une plus grande liberté « Écrire en français m’offre
l’opportunité d’écrire ce que je suis ». En effet, inconcevable dans une
identité purement arabe, certains de ces ouvrages sont parfois interdit dans son
Algérie natale.
Le roman La Soumission est particulièrement révélateur d’une telle
tension identitaire. C’est l’histoire d’une famille typique évoluant en
huis-clos dans les habitudes et les schémas traditionnels dictés par la
religion. Le père est le gardien des textes sacrés et religieux, la mère est
toute dévouée à son fils qui est également le narrateur. Or le père a adopté une
fillette et espère en faire une nouvelle épouse à sa puberté. Les textes
religieux sont ainsi interprétés pour justifier ses projets. D’un autre côté le
narrateur découvre une tout autre littérature comme Plexus d’Henri Miller
et la confrontation de ces deux mondes avise une tension sexuelle qui sera
source de conflit et de pouvoir. Car il s’agit bien d’une soumission, à la
sexualité d’une part mais dont la femme est toujours victime dans l’hypocrisie
d’une société arabe qui demeure archaïque.
Ainsi, dans cette dénonciation, Amin Zaoui personnalise un renouveau de la
littérature francophone d’Afrique du Nord depuis les figures tutélaires et
habituelles de Memmi ou de Dib. Mais c’est par la crudité des thèmes abordés,
inimaginables auparavant, qu’il provoque une réelle révolution. Celle-ci
cependant mesure encore le chemin à parcourir : elle ne demeure qu’une écriture
de revendication qui a pris la suite de celle de la colère envers la
colonisation puis la guerre. Souhaitons aux générations suivantes d’inventer une
littérature de plénitude, identitaire et heureuse.
(29/03/2008)
Les rêveries de la femme sauvage, Hélène Cixous, Galilée
:
Hélène Cixous, femme, juive et vivant en France, n’a que peut de rapport avec
Amin Zaoui, homme musulman, toujours attaché à l’Algérie. Mais c’est Alger et
Oran qui les rapproche. Avec Les rêveries de la femme Sauvage, et son
sous titre scènes primitives, Hélène Cixous évoque l’Algérie de sa jeunesse
qu’elle quitta il y a maintenant plus de cinquante ans, alors qu’elle était
adolescente. Ce livre effectue un retour dans ce passé lointain avec une acuité
et une sensibilité onirique qui rappelle à la fois les élans fantastiques de
Mohammed Dib, le conte et la faconde d’Albert Memmi et les tensions perceptibles
d’Amin Zaoui. Dans un quotidien symbolique exacerbé, l’auteur précise par
exemple les contradictions qu’ont provoquées le cadeau d’un vélo mixte offert à
son frère et les railleries des voisins arabes. Elle revit sa position
d’inconfort, obligée d’aller dans un lycée français antisémite et anti arabe,
déchirée dans une famille où son père disparaît trop vite et où sa mère refuse
de se situer dans les éternelles tensions d’une Algérie en pleine montée des
troubles identitaires. Hélène Cixous dans ce livre réinvente une langue
magnifique (il faudra bien que la langue me porte où je veux nous trouver – moi
pensais-je, je suis « inséparabe ») et conclut admirablement les livres de
littérature francophone du Maghreb que je me suis attaché à dépeindre depuis
décembre : c’est bien la créativité de la langue issue d’une double culture qui
permettra de poursuivre l’héritage des mille et une nuits.
(29/03/2008)
Circuit, Charly Delwart, Seuil :
Avec Joël Egloff, Charly Delwart est l'autre auteur avec qui j'aurais un
échange lors de la Fête du
livre de Bron. Circuit est son premier roman. D'emblée, je suis
frappé par la similitude du titre avec ceux que j'ai déjà utilisé pour ma
trilogie sur le travail, Central, Composants et CV roman. Circuit
commence aussi à la troisième lettre de l'alphabet. Circuit, cela fait
circuits imprimés, tout comme Composants approche les composants
électroniques. Circuit sonne comme Central aussi, c'est un cercle,
une boucle. Dans Central, le premier mot était "central" et le dernier
aussi, comme si entre ces deux noms il ne s'était passé que peu de choses
pendant les 248 pages du livres. Dans Circuit, l'incipit et la dernière
phrases sont pareillement significatifs : "Il est debout fixe devant le
bâtiment dont il a poussé la porte" et 346 pages plus loin, on trouve : "Il
fait un pas en avant, les horizons imprécis. Du plus. De l'immédiat. Devant."
Faibles mouvements.
Pourtant, le narrateur qui se prénomme Darius comme le héros antique qui
deviendra le terrible fantôme dans Les Perses d'Eschyle, a vécu, s'est
imposé dans une course effrénée comme trafiquant d'histoires, fabriquant
d'actualité sur une chaîne télévisée d'information. Profitant d'une méprise,
comme dans le roman de Joël Egloff, on le prend pour un autre, Darius s'octroie
un bureau et finit par trouver sa raison d'être et de travail en comblant petit
à petit le vide d'un emploi usurpé. Avec brio, Charly Delwart nous entraîne dans
la frénésie de l'information à toujours renouveler. Mais l'auteur est tout sauf
naïf pour nous donner à lire une simple fiction haletante. On ressent un malaise
à regarder Darius jouer son imposture, mais de même, Charly Delwart ne se met-il
pas en abîme dans le rôle d'un auteur à la manière de Faulkner qui a toujours
considéré son métier d'écrivain comme un imposture. Cette ambiguïté est
renforcée par le choix des personnages exotiques. Hormis ce Darius Brissen, bien
singulier, le narrateur doit inventer sans cesse de nouveaux personnages qui
vont alimenter l'actualité et les fausses informations qu'il invente d'abord
puis très rapidement met en scène. Mais c'est aussi le rôle de l'auteur
d'inventer ses personnages. Ainsi, au fil des page, si une sorte de CV en creux
de Darius Brissen s'est construit, faussement étayée par une société qui invente
constamment sa propre réalité, c'est en fait le CV de Charly Delwart, nouvel
écrivain véritable, qui nous est donné.
(27/01/2008)
L'homme qu'on prenait pour un autre,
Joël Egloff, Buchet Chastel :
C'est le genre de truc qui nous est tous arrivé : on vous prend pour un
autre. Ainsi, je me souviens d'un samedi après-midi, dans ma ville natale où je
ne réside pas : un type m'avait accosté au supermarché. Une joie de me revoir
vraiment. Des "comment vas-tu" avec emphase, des "et que deviens-tu" qui
incitent à la confidence. Je m'étais laissé aller devant tant de gentillesse,
j'avais répondu avec entrain " et bien comme tu vois, ça va, ça va..." tout en
cherchant dans mes souvenirs le nom du type, un camarade d'école primaire ? un
copain de lycée ? Et puis, tout en donnant quelque précisions sur ma vie
puisqu'on me le demandait si aimablement, je vis la tête du type changer :
visiblement j'avais du répondre de travers à une de ses nombreuses questions.
Comment, vous n'êtes pas ? Vous ne travaillez pas à ? Non, non... Reculs gênés
de part et d'autre, retour à un vouvoiement distant et policé alors que la
seconde précédente nous nous donnions de grandes tapes dans le dos...
Joël Egloff reprend donc ce thème. Mais ce qui passe pour être
occasionnellement un comique de situation devient vite difficile à vivre, bis
repetita. Le narrateur que l'on prend toujours pour un autre n'a d'autre choix
que de subir ces quiproquos et surtout l'acharnement avec lequel l'institution,
le facteur par exemple, l'affuble d'identités différentes. Car la perte
d'identité est bien au centre de ce roman. Traité d'une façon ironique, cette
histoire finit cependant par laisser poindre l'inquiétude et l'aliénation de
toute une vie subie : le narrateur éternellement pris pour un autre est rejeté
malgré de réels efforts pour s'intégrer à toute situation nouvelle parce que
justement, il est un autre et que le passé qui lui manque finit toujours par
révéler la supercherie par défaut, pourrait-on dire. Il va ainsi jusqu'à perdre
un foyer, une épouse et des enfants, qui n'étaient pas les siens. Anti-héros
picaresque, le narrateur énergique et toujours en mouvement de Joël Egloff
rappelle celui de Homme invisible pour qui chantes-tu de Ralph Ellison et
la fuite éperdue qu'il entame pour fondre sa différence et sa négritude dans une
Amérique faite pour les blancs. Car si le devoir social collectif impose à
chacun une identité, il provoque par réaction le droit individuel à pouvoir
cultiver sa propre différence et qui est finalement le véritable sujet de ce
roman.
Un débat aura lieu avec Joël Egloff, Charly Delwart (Circuit, Seuil -
article à venir) et votre serviteur sur ces thèmes inépuisables de l'identité de
l'homme... avec ou sans CV, samedi 9 février 2008, 15h30.
(20/01/2008)
L'Usage du monde, Nicolas
Bouvier, petite bibliothèque Payot :
Partant au Yémen, il était naturel que j'emmène le livre initiatique d'un des
plus grands écrivains voyageurs. Naturel et bien proche de la façon moderne dont
les européens que nous sommes partent à la découverte du monde dans la tradition
d'un Blaise Cendrars, même si de l'eau à coulé sous les ponts, parfois disparu
depuis comme celui de Mostar. Car la façon dont nous appréhendons le voyage
reste la même. Qu'il soit bref ou lent comme celui d'un Nicolas Bouvier, qu'il
soit actuel ou qu'il date de plus de cinquante ans comme le récit de l'Usage
du monde, le voyage délaie souvent le choc initial de la découverte d'autres
contrées, gens, habitudes, moeurs.
L'Usage du monde commence dans ce qui s'appelait à l'époque la
Yougoslavie, et juste au sortir de la guerre, sous l'exaltation et l'élan des
partisans de Tito, dans la volonté de se démarquer d'une URSS qui tentait de
déployer son influence. Et c'est alors le premier choc de cette lecture car moi
qui suis fils de yougoslave combien de fois j'ai alors tenté d'imaginer ce
qu'avait pu être la vie de mon père et de ses parents dans la province de Bosnie
dont il est originaire. Et là, Nicolas Bouvier apporte tout son regard, sa
compréhension devant l’esprit slave que j’ai tenté de deviner dans les quelques
anecdotes que ma famille paternelle distillait avec parcimonie, toute entière
tournée vers son intégration en France et l’oubli des origines. Car à l’époque
où Nicolas Bouvier pose le pied sur la terre natale de mon père, toute ma
famille a déjà fuit les aléas de la guerre et trouvé tout juste refuge en France
après avoir traversé la moitié de l’Europe. Le voyage à l’envers qu’entreprend
Nicolas Bouvier placera ma lecture de l’Usage du Monde comme devant un miroir.
Est-ce que mon père a ressenti aussi comme lui que « la vertu d’un voyage
c’est de purger la vie avant de la garnir » ?
(09/01/2008)
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