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Notes d'écriture
2008
Allez, je le dis ! Je suis heureux, heureux parce que mon
septième (huitième ?) livre va paraître. C’est le cinquième chez Fayard et c’est
pour le printemps prochain. On en reparlera et je ferai un dossier prochainement
sur ces nouvelles en forme de bestiaire.
Le premier réflexe est de constater « un de plus », comme si une sorte de
logique comptable semblait prendre le pas sur la réalisation. En réalité, c’est
sans doute une manière de marquer l’avancement de l’écriture dans le doute
permanent qu’elle suscite. Au bout du cinquième chez le même éditeur, on a
l’espoir ténu de représenter, sinon une valeur marchande, a minima une
estime de principe qui aide à répondre à la sempiternelle question : au bout de
combien de livres devient-on écrivain ? Syndrome de l’horizon qui s’efface
toujours, le principal intéressé n’est plus là généralement pour le bilan
qualitatif et quantitatif qui sera fait de son œuvre.
D’abord dans la valse des livres et des chiffres, j’ai toujours du mal à
énumérer ce que l’on nomme pompeusement bibliographie. Il faudra justement que
je pense à refaire cette rubrique sur Feuilles de route. Elle compte neuf
titres mais il y a des éditions numériques, donc pas des livres au sens papier
du terme. Une des publications est d’ailleurs hybride : Vers Aubervilliers,
petit livre d’Inventaire-Invention
que l’on trouve dans les bonnes librairies existe aussi en version papier tandis
qu’Un dernier soir, chez la même
revue éditrice, n’est consultable que sur leur
site. Et puis je n’ai pas encore rajouté de la même manière mes accumulations
Internet 2000-2003 de Feuilles de route, disponible chez
Publie.net. Alors, si je compte les livres
uniquement versus papyrus, cela en fera huit en mars prochain sous mon unique
nom d’auteur, lui-même imprimé de huit manières différentes avec huit polices de
caractères et de couleurs : en gras, en capitale, avec des petites lettres ou un
bel aspect brillant et gaufré, façon thriller américain (CV roman). Voici
donc quelques précisions que Gérard Genette n’aurait pas reniées dans Seuils,
son excellent essai qui répertorie tous les paratextes et épitextes d’un ouvrage
(rubrique Le nom d’auteur p. 41 à 57). Cet état, qu’il nomme « l’onymat »
est «le plus banal qui reste innommé par l’usage, et le besoin de le nommer
répond chez le descripteur au désir de le tirer de cette banalité trompeuse».
Discours savant mais dont l’explication humoristique qu’il donne en conclusion
me plaît assez : «après tout, signer une œuvre de son vrai nom est un choix
comme un autre que rien n’autorise à juger insignifiant.». Sauf que, cher Gérard
Genette, la calligraphie, source de signification, est décidée par l’éditeur et
mériterait à elle seule toute une étude. Mon dernier CV roman aux
capitales pompeuses et gaufrées marquerait-il un changement de statut dans la
maison d’édition qui me suit ?
Mais revenons à la comptabilité : huit bouquins papier sous mon nom propre mais
il y en a d’autres que j’ai écrit collectivement, voire même dont j’ai aidé à
diriger la publication comme l’anthologie 52 écrivains haut-marnais, ce
dont je suis très fier. Bref, si je rajoute ces publications papiers
collectives, avec les Seize nouvelles du 10° Prix Wepler, juste paru (en
Notes de lecture cette semaine), ça fait trois de plus en y incluant ma
contribution à Écrire, pourquoi ? publié en 2005 aux éditions Argol.
Donc, huit ou onze ? ou alors dix ou treize si j’inclus les publications
numériques ? Mais dans ce cas, que faire de mes contributions aux différentes
revues, mensuels, numéros spéciaux, semaine de la francophonie, sur
Remue.net…etc ? Il y a même eu en projet deux
fictions radiophoniques qui n’ont jamais vu le jour mais qui ont été achevées et
achetées. Et mes contributions universitaires, journée d’étude à Dijon, à
Clermont ? Et les nombreux textes d’atelier d’écriture mis en forme
à Dôle, Dijon, Clermont, Langres ou Crogny ? Un rapide
comptage rajoute ainsi une bonne vingtaine de textes en plus, mais pourrais-je
me vanter réellement d’une bibliographie comptant au total trente titres tout
confondu, même si tous sont portés sur la place publique ? Heureusement que je
n’inclus pas les projets restés dans les tiroirs, manuscrits refusés, ou
correspondance on ajouterait encore quelques milliers de pages.
Pour établir ainsi ma bibliographie, je pourrais me référer à la notice
bibliographique « officielle » de ma dernière parution, mais là encore ce serait
erroné. En effet, les notices sont changeantes et fausses, le premier livre ne
cite bien évidemment pas d’antériorité mais la suite chronologique des ouvrages
n’a pas forcément de logique additionnelle : pour preuve, depuis 2000 : La
Réserve : rien (logique) ; Central : rien ( j’ai eu 2 premiers
romans…); Vers Aubervilliers (1 titre, Central) ; Composants
(1 titre, Central) ; Paysage et portrait en pied de poule (2
titres, Central et Composants) ; 1937 Paris-Guernica (7
titres ! La Réserve, Central, Vers Aubervilliers, Composants, 52 écrivains
haut-marnais, Paysage et portrait en pied de poule et
Ecrire pourquoi ?) ; CV roman (6 titres : La
Réserve, Central, Composants, Paysage et portrait en pied
de poule et 1937 Paris Guernica). On voit bien que pas mal de
critères entrent en jeu pour fausser ces notices. D’abord l’auteur à qui on
demande toujours quelle est la bibliographie qu’il souhaite faire figurer (au
moment de 1937 Paris-Guernica, j’étais particulièrement généreux).
Ensuite, certaines maisons d’édition peuvent ne pas
vouloir évoquer les ouvrages parus chez d’autres (ou les particulariser par la
mention « paru chez d’autres éditeurs »). Il y aurait une étude très
intéressante à mener la dessus. Gérard Genette n’a pas consacré de paragraphe
précis dans Seuils sur la constitution d’une notice bibliographique et
c’est bien dommage. Par exemple, je lisais récemment la présentation du très
prolifique Pierre Bergounioux qui intervenait à la librairie
Le
Merle Moqueur : « Auteur à ce jour d’une cinquantaine d’ouvrages » ; or
sa bibliographie figurant dans ses derniers Carnets de notes 1991-2000,
compte exactement quarante mentions jusqu’en 2007. Ce qui montre bien la
difficulté d’un comptage exhaustif. Idem pour François Bon, dont je choisis
l’exemple en raison de son implication dans la publication numérique : 25 titres
figurent sur le dernier Rock’n roll et ce sont seulement les ouvrages
imprimés dans des maisons d’édition alors que la somme numérique doit sans doute
décupler le total. Fait intéressant et bien révélateur de la difficulté de
cohabitation entre numérique et imprimerie : il a ajouté
la mention «tous renseignement sur François Bon et bibliographie :
www.tiers-livre.net ». La venue des
readers ebook va sans doute encore
compliquer la donne bibliographique dans un proche avenir.
Il me faut cependant prendre une décision pour le livre à venir : si je me fie à
la biblio de CV roman, si je ne compte que les livres écrits sous mon «
onymat » dans l’édition traditionnelle, le prochain sera alors le septième…ou
le huitième... avec l’impression qu’il en manque. Finalement, je ne suis
pas plus avancé : je continuerai à bafouiller toujours autant quand on me
demandera : alors c’est ton combien ? avec la même gène d’une mère de famille
nombreuse soucieuse de n’oublier aucun de ses rejetons.
(19/12/2008)
Est-ce l’effet du bestiaire récemment proposé à mon éditeur
? Je me pose parfois la question de l’animal le plus adapté à l’écrivain. Parmi
nos compagnons domestiques, le chat se taille la part du lion, si je puis
dire. Que ce soit Rroû de Maurice Genevoix, Bonnot
celui de René Fallet ou ceux de Brassens
et de Prévert aussi, les matous sont souvent plus présents dans la vie
réelle ou imaginaire des écrivains et des poètes. Il n’y a qu’à voir celui qui
s’allonge négligemment sur le bureau de
L’employée aux écritures,
Martine Sonnet, auteur du très beau livre Atelier 62
(note de lecture du 25/07/2008).
Donc, « J’ai des chats sauvages plein la bouche » comme
disait Blaise Cendrars. Les chiens sont ainsi les parents pauvres dans la
grande animalerie de l’écriture. Pourquoi le chat mieux que le chien ? On peut
supposer que son esprit d’indépendance, sa façon d’être présent en
faisant semblant ne rien faire, son don pour la contemplation ressemble
évidemment plus à l’activité artistique et à la recherche de
l'inspiration, tandis que le chien, son côté lèche-bottes, bon toutou à
sa mémère, plaisir immédiat et satisfaction basique est
plus éloigné. Quoique, dans le monde commercial du livre où on évolue, bien
qu’on s’en défende, ce type de comportement est sans doute assez similaire avec
l’attitude du chien : parfois l’édition ressemble à « va chercher la baballe »
quand il s’agit de sacrifier à la mode en cours.
Va pourtant pour le chat, mettons qu’il soit plus courant
chez les écrivains. Que faire de son chien mort, alors, comme dirait l’ami
François Bon ? Il est vrai qu’il n’a pas de chance,
l’animal. Domestique, le voici paré d’un caractère servile. Sauvage, le chien
rappelle notre peur du loup et il n’a pas le beau rôle dans le monde de la
fiction : Combat de nègres et de chiens fut le titre d’une pièce de
Bernard-Marie Koltes et Céline était bien inquiétant
quand il vivait à Meudon au milieu de ses chiens. Pourquoi imagine-t-on
plus Hemingway avec des chiens plutôt qu’avec des chats ?
Voilà une question intéressante. Je connais un écrivain
qui n’a pas su choisir et qui possédait chat et chien, les deux vivant
ensemble dans une parfaite harmonie philosophique. J’ai même proposé
d’adopter un jour ce beau dalmatien lorsque cet auteur partit s’installer à
l’étranger. Il a trouvé un autre foyer et mon chat n’a pas eu à partager sa
gamelle avec cet encombrant voisinage. Sans doute est-ce mieux ainsi, je suis
vraiment plus chat que chien. J’ai prononcé le mot de philosophie et je crois
que le nœud du problème est là. Il faut une sacrée philosophie pour pouvoir
s’adapter à deux animaux aussi contraires. Après tout, ce serait peut-être cela
le secret du bien-écrire. Laissons le principe de réalité
aux chiens, toujours près à rester prosaïque et terre à terre et l’avancée
fictionnelle à ces aventuriers de chats : au final on obtient peut-être un roman
complet. Mais tout cela n'est que comparaison qui n’est
pas raison, on le sait bien, et imitation réciproque : on se nourrit à la fois
de l’air d’indépendance de nos chats et nos chiens nous renvoient à nos propres
aboiements. Ainsi l'imitation, la mimesis
au sens de Platon et d’Aristote avait déjà planté le décor. Platon se
méfiait comme de la peste de la mimesis, cette
représentation erronée de la réalité mais Aristote y trouvait l’élan d’un nouvel
art poétique. Platon était ainsi, plus dans le dressage du chien et dans son
utilité sans fantaisie : chacun chez soi et les vaches seront bien gardées en
quelque sorte. Aristote est plus tenté par l’expérience : il jette un chat au
milieu de la pièce et regarde le désordre qui s’en suit.
Décidément, je me sens quand même plus proche d’Aristote.
(12/12/2008)
La semaine dernière, j’ai remis un manuscrit à mon éditeur
(un de ceux qui encombre les circuits ? – voir en note d’étonnement). Je
laissais entendre que j’avais eu une autre idée et que je n’étais pas sûr de la
concrétiser rapidement. Mais décidément, il n’y a pas que mon cerveau qui n’est
jamais en repos, c’est maladif. La crise de goutte (d’encre) a eu lieu
dés le week-end : déjà l’équivalent de 40
pages, rédigées en cinq jours et cette impatience
intarissable qui me taraude depuis, m’empêche de réfléchir à autre chose.
Si je continuais à cette cadence, le bouquin serait achevé en
cinq ou six semaines, pour fin janvier. Pourtant le travail s’accumule :
le nourricier bien sûr, mais aussi les projets universitaires, les mises à jour
de Feuilles de route, plein d’autres choses aussi dans tout ce qui forme
un quotidien pourtant serré. Le temps est finalement très élastique, comment
ai-je fait pour trouver le temps de rédiger 40 pages,
bâtir un personnage, lui inventer un univers tellement précis ?
C’est presque une schizophrénie, un dédoublement, une protubérance du
cerveau qui me pousse à construire cet univers romanesque, étrangement cohérent,
extraordinairement intuitif.
S'il savait, mon éditeur pourrait me prendre pour un fou parce que je sais bien que
lorsque j’irai le rencontrer pour parler de ce fameux bestiaire à peine remis la
semaine précédente, JdV (J'aime donner des noms de code aux
écrits en cours...) sera dans ma tête. Il n’en saura rien,
il continuera de
me parler de ce qui constitue pour lui, ma dernière nouveauté alors qu‘elle est
déjà supplantée. J’ai toujours constaté une étrange amnésie après la fin d’un
texte et sa remise à l’éditeur. L’effort incroyable qu’il faut que je fasse pour
me persuader que c’est bien moi qui ait écrit ces lignes et de quoi ça parlait
déjà ? Cette fois-ci l'amnésie est de l'ordre du remplacement,
comme un carreau à la pétanque : une boule chasse l'autre.
(05/12/2008)
J’ai remis hier par mail à 19h22 à mon éditeur un recueil
de quarante et une nouvelles sous forme d’un bestiaire. Le manuscrit compte 166
426 signes, ce qui formerait, en cas d’acceptation, un bouquin d’environ 140-160
pages dans un format habituel. Comme j’en ai pris l’habitude, j’ai noté les
lieux de l’écriture, les dates de début et de fin : « Saint-Dizier, 1° février
2008 – 26 novembre 2008 ». En réalité, la première date est celle du dernier
enregistrement de ma première version qui comptait déjà trois textes. J’ai donc
commencé la rédaction de ceux-ci dans la dernière semaine de janvier, soit juste
après le jour même où j’avais appris que le précédent manuscrit avait été refusé
(notes d’écriture du 20/01/2008). Que cette nouvelle ait été positive ou
négative n’a pas influencé cette écriture à venir. J’ai cette manie depuis les
premières publications : je ne peux rester plusieurs jours sans écrire, du moins
me projeter dans un nouveau récit. D’ailleurs, j’ai déjà réfléchi à autre chose
depuis quelques jours dans l’achèvement de ce bestiaire. Je n’ai pas eu le temps
de formaliser cette idée dans un début, je ne sais pas d’ailleurs si le ferai
mais l’esprit s’est mis en route comme une mécanique étrange et bien huilée.
Parler du contenu de ce bestiaire me paraît prématuré. Je n’en ai pas envie, de
la même manière que le précédent n’avait pas été davantage évoqué, ne le sera
pas à moins d’un revirement de publication et qui ne me traverse même pas
l’esprit. C’est ainsi. Je suis né pour écrire en ininterrompu et publier en
pointillé. Le continuum de l’écriture se manifeste de cette manière curieuse et
précise : savoir quand et à quelle heure je remets un manuscrit, savoir où et
quand je l’ai écrit, le baliser par d’autres éléments, nombre de caractères,
projection en nombre de pages…etc. De celui-ci par rapport aux précédents, que
peut-on en dire ? Qu’est-ce qui change ? Il a été écrit en un seul endroit, à
mon domicile et dans mon bureau, ce qui est plutôt rare car je profite souvent
de mes lieux de vacances pour compléter un texte en cours. Mais cet été,
celles-ci ont été dévolues exclusivement à la préparation d’un mémoire de Master
que je défendais en septembre. Bien entendu, les deux cents jours d’écriture ont
été discontinus. Les premières pages démarrent généralement très rapidement mais
la vie qui mange tout se charge rapidement de diluer les bonnes résolutions de
régularité dans un emploi du temps débridé. J’ai particulièrement été gâté cette
année, de février à juin, mes Feuilles de route ont d’ailleurs pas mal
pâti à cette époque de mises à jour irrégulières : six au total jusqu’en mai, du
jamais vu, alors que l’habitude hebdomadaire, reprise depuis, demeure une règle
à peu près suivie depuis huit ans. Bref, cette irrégularité m’a pesé et cette
difficulté d’avancer sur ce bestiaire jalonne d’ailleurs les notes de cette
rubrique cette année (les 02/05, 28/06, 22/08, 03/10). Enfin, voilà qui est
fait, tant je considère qu’envoyer un récit terminé ou plutôt ici une série de
textes cohérents participe à cet équilibre incroyable et ce constat inouï qui se
vérifie à chaque fois : l’écriture repousse comme une plante en pot.
(28/11/2008)
A lire le carnet de route de Robert Porchon ainsi que
toutes les lettres reçues par sa mère, on est surpris du décalage de style qui
existe entre nos deux époques : « C’est en cette qualité d’ami bien sincère, que
je me permets, Madame, de vous présenter mes compliments de condoléances émues
et respectées. Je comprends la violence du coup qui vous frappe ; soyez assurée
que je prends moi-même une grande part à votre douleur, ayant fait de Porchon
mon meilleur ami ». Style impeccable, pas de répétition, utilisation du point
virgule, la phrase coule avec le naturel un peu suranné de l’époque. Nous qui
avons du mal à remplir quelques mots de condoléances dans un style télégraphique
sur un bristol, ce décalage parait flagrant. D’autant plus que l’auteur de la
lettre en question, s’il était Saint-Cyrien et de la même promotion que Robert
Porchon, était cependant bien représentatif de la classe moyenne de l’époque et
d’une éducation d’avant-guerre dont le Certificat d’études représentait une
ossature déjà élitiste. Loin de moi l’idée du « c’était mieux avant » ou de
tomber dans le piège des comparaisons, je préfère remarquer les caractéristiques
de cette langue, assez riche dans l’emploi des subordonnées et dans l’usage des
temps verbaux (les exemples de « je ne puis » à la place du désormais utilisé
platement « je ne peux » abondent dans la correspondance d’alors). L’impression
générale est celle d’un style ou l’émotion, les sentiments semblent
transparaître plus facilement qu’aujourd’hui. Est-ce vrai ? J’aurais tendance à
le penser parce que notre époque actuelle a cette fâcheuse tendance à dénigrer
toute démonstration individuelle, soupçonnée d’un sentimentalisme inconvenant
avant même qu’elle soit formulée. Il est vrai qu’avant-guerre, le poids de la
religion, de la bienséance et de la bonne conscience, loin de donner une image
austère, semblait plus apte à véhiculer un romantisme souvent mièvre et parfois
teinté d’un patriotisme revanchard. Il n’empêche que cette grandiloquence grand
siècle laissait la part belle à l’expression plus lumineuse des sensations
personnelles, celle-ci ayant été laminée dans les décennies suivantes de la
modernité.
On comprend sans doute mieux le style de Maurice Genevoix, toujours précis et de
la même veine. A côté, Proust devait passer pour un mariolle, ce qui d’ailleurs,
n’avait pas échappé à Beckett : " On estimait guère le style de Proust dans les
cercles littéraires français. Mais à présent qu’on le lit plus, on admet
généreusement que sa prose aurait pu être encore bien pire qu’elle n’est ".
(21/11/2008)
J’ai autrefois cru que l’écriture était une question de vie
ou de mort pour moi. Je m’explique : j’avais l’impression qu’en arrêtant
d’écrire, ou si je ne pouvais plus écrire d’une manière ou d’une autre
(tarissement de l’inspiration, impossibilité physique…), je passerais de vie à
trépas immédiatement. Je n’en suis plus si sûr maintenant. Je pourrais même
imaginer un renoncement à l’acte d’écrire sans que mort
s'ensuive, pire, sans la moindre blessure. Cette perspective n’est pas
liée à une désaffection quelconque de la langue ou de la littérature, bien au
contraire, mais plutôt une sorte de liberté nouvelle que je m’octroie, un
élargissement d’horizon. Je ne sais pas à quoi cela tient. Sans doute un
vieillissement de l’âme, un glissement du temps dans le corps jusqu’au fond des
orteils, l’expression « plénitude » (« les années » au sens d’Annie Ernaux)
associée à une étrange élasticité, une fringale, l’impression qu’il faut tout
avaler de la vie. Je situe cette bascule vers 2005, époque qui n’est jamais que
l’instant où j’ai réalisé cette banalité d’avoir parcouru plus de temps derrière
qu’il ne m’en reste devant et cette idée, loin de me chagriner, de me tenir dans
les affres, me procure étrangement un grand bonheur. Donc,
je pourrais arrêter d’écrire où plutôt, dans ma boulimie, c’est plutôt la
sensation de mastiquer tout ce qui m’arrive, mots, boulot, quotidien et autres
inepties si humbles, tout ensemble au point de ne plus rien
espérer sauver quoique ce soit dans cette pâte. Bref, cela forme une
boule d’écriture et de vie indissociable dans ma bouche et ça
n'a pas le moindre goût de postérité qui est, comme disait Céline, un discours
aux asticots. Je n’ai plus aucune peur devant un
tarissement éventuel de la plume (où plutôt du clavier) mais
j'éprouve une grande hardiesse, et, curieusement, cette
impression se dédouble d’un détachement presque corporel, à me regarder ainsi
vivre, mon double et l’écriture, mon double et les
autres. Il y a sans doute de ma part une grande complaisance à m’épouser de
cette manière. Mais c’est bien pratique, car, pour être cet homme heureux (celui
de la chanson de William Sheller) je ne serai jamais assez de deux, moi et mon
double. Je suis cet homme averti qui en vaut deux. Jamais je
n'ai eu aussi faim.
(13/11/2008)
Dans mes recherches concernant la littérature et le monde
du travail, un nom revient souvent, Hannah Arendt, qui apporte parfois une
caution philosophique à certains auteurs : Nicole Caligaris s’en explique pour
L’Os du doute (2006) et Corinne Maier également pour Bonjour paresse
(2004). Je ne connais pas Hannah Arendt et j’ai donc puisé quelque
informations sur Internet. On trouve qu’elle a été une étudiante privilégiée
d’Heidegger, on visionne nombre de ses photographies à tous les âges de sa vie,
on constate un véritable engouement pour son œuvre. Ce que j’en retiens, surtout
pour l’aspect d’une réflexion au sujet du travail, c’est qu’elle a publié La
Condition de l’homme moderne, en 1958, traduit en français en 1961. Disparue
en 1975 aux états unis, elle a abordé beaucoup de thèmes, du totalitarisme (elle
a assisté au procès d’Eichman) à l’activité politique avec un pragmatisme qui me
paraît proche de Bourdieu. Son succès d’aujourd’hui pourrait être un effet de
mode mais il est surtout exacerbé par une anticipation de la modernité qui ne
cesse de se révéler de nos jours. Je me méfie toutefois des études qui lui sont
consacrées sur Internet, des détournements inévitables de sa véritable pensée ou
des simplifications hasardeuses. Rien n’est pire que de prendre n’importe quel
penseur, d’en déduire de futurs dogmes et de s’ériger en donneur de leçon en
lieu et place, ce que généralement, les mêmes penseurs avaient justement refusé
par honnêteté intellectuelle. Peur donc, qu’Hannah Arendt soit mêlée à toutes
les sauces, et on voit bien comment le monde évolue. On peut très bien
revendiquer son pragmatisme et l’associer à une écologie de pacotille complice
du libéralisme et qui ne remet pas en cause le mouvement de croissance
planétaire, ou se servir de son nom pour la vogue du commerce équitable qui
enrichit toujours les mêmes.
Mieux vaut donc citer quelques une de ses réflexions issues La Condition de
l’homme moderne, pour constater combien « dans le texte », cinquante ans
auparavant, elle avait tout prévu, l’aliénation toujours croissante de l’homme
devant le travail, mais surtout la mondialisation et les effets pervers de
l’accélération de la consommation :
« La désagréable vérité, c'est que la victoire que le monde moderne a remportée
sur la nécessité est due à l'émancipation du travail, c'est-à-dire au fait que
l'animal laborans a eu le droit d'occuper le domaine public. »
« C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail,
et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus
enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. »[
« On accélère tellement la cadence d'usure que la
différence objective entre usage et consommation, entre la relative durabilité
des objets d'usage et le va-et-vient rapide des biens de consommation, devient
finalement insignifiante. »
« L'époque moderne s'accompagne de la glorification théorique du travail et elle
arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de
travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au
moment où il ne peut que mystifier. C'est une société de travailleurs que l'on
va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des
activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la
peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c'est
ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe,
plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une
restauration des autres facultés de l'homme. Même les présidents, les rois, les
premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie
de la société, et, parmi les intellectuels, il ne reste plus que quelques
solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des œuvres et non comme des
moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective
d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule
activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. »
(31/10/2008)
Après avoir lu Portrait de
l’écrivain en animal domestique, de Lydie Salvayre (en note de lecture), se
pose la question du monde de la littérature et du milieu économique. Les deux
s’attirent et se repoussent depuis pas mal d’années, c’est indéniable.
L’écrivain glorifie en secret la puissance de l’homme d’affaire qui, lui-même,
voue une admiration au quidam qui personnifie la culture et l’art. Dans ce duel
sournois, l’écrivain est généralement le grand perdant face aux symboles de
l’argent, il s'aplatit devant comme un animal domestique, c’est ce que semble
nous dire Lydie Salvayre. Mais dans cette attirance et cette répulsion
réciproque, c’est la langue qui constitue l’enjeu principal de cette lutte. Le
monde économique veut étendre son pouvoir sur les mots mais les écrivains
résistent et conservent (étrangement ?) la suprématie des locutions les plus
précieuses à travers la littérature. Pour autant, méfions-nous : l’économie a
depuis longtemps inventé son propre langage. Quand je parle de langage, cela va
au-delà des simples termes techniques des planches descriptives de
l’Encyclopédie de Diderot, ou, plus loin encore, des mots poétiques des chansons
de compagnonnage du Moyen-âge comme Le Fameux devoir des savetiers (Le
Maître : de combien d’alènes vous servez-vous pour carreler un soulier dans sa
perfection ? L’Arrivé : de trois, Maître, l’alène majeure, l’alène au petit bois
et l’alène frétillante….). La langue économique s’exprime depuis longtemps à
travers un jargon qui dépasse maintenant le simple cadre des initiés d’un métier
ou d’un secteur. Bien sûr, s’il suffit d’entendre les employés de n’importe
quelle entreprise pour mesurer combien cette langue professionnelle est devenue
autonome comme un dialecte étranger dans lequel on peine à pénétrer.
Paradoxalement, la pression médiatique contribue à véhiculer une offre
d’information toujours plus précise et pléthorique et ce langage nous traverse
largement. Les anglicismes que dénoncent les puristes du français sont souvent
la manifestation de cette mondialisation des échanges qui réunit les diverses
langues économiques de la planète. En regard de cette puissance qui s’affirme
toujours plus, l’erreur consisterait à ce que les « écrivains » se sentent
uniquement les garants de la littérature comme une préciosité d’ancien régime
jalousement gardée en face des roturiers de l’économie. Ce n’est pas excessif :
est aussi erronée la vision qui oppose la lecture numérique qui va débouler en
regard des livres papiers. Sous cet angle, à lire ainsi le livre de Lydie
Salvayre, on est donc frappé par la retenue d’un libéralisme qui ne ferait
qu’une bouchée du monde des lettres, et par une littérature dont la seule force
est peut-être justement sa capacité à déployer toutes les possibilités de
résistance d’une langue au monde économique. C’est peut-être cet équilibre
mouvant qui partage l’énergie dont l’un et l’autre ont besoin.
(24/10/2008)
Il y a peu, j’ai subi (un bien
grand mot) un examen médical un peu particulier, le genre de truc que certaines
professions (pompiers, pilotes) passent régulièrement et destiné à s’assurer de
leur capacité à résister aux vertiges. Bref, on vous alterne eau chaude et eau
froide dans les oreilles, tout cela pour provoquer ces fameux troubles et on
enregistre les réactions de votre œil grâce à une caméra fixée à l’intérieur
d’un casque qui vous laisse dans l’obscurité. Ce n’est pas douloureux, ni
stressant, mais mon expérience de la plongée et du confinement dans cet élément
si particulier m’a peut-être fait mieux supporter que d’autres ces tentatives
vertigineuses qui m’ont laissé de marbre. En ce qui me concerne, les résultats
sont tout à fait bénins mais bizarres, la capacité qu’à mon oreille gauche de
déjouer par le vertige la petite perte d’audition de la droite est paraît-il
surprenante, simple coïncidence ou autre, on ne sait pas mais il paraît que mon
cas va être évoqué dans un colloque : fierté d’être une énigme pour la science…
Ceci dit, pendant que j’étais dans cette obscurité provoquée, je pensais
étrangement aux mots, à l’agencement que nous convoquons avec eux, à leur
conduite hasardeuse sur la route des phrases, aux rapprochements des synonymes
comme des dépassements audacieux de véhicules. La littérature provoque également
de tels vertiges, conduite hypnotique ou attrait de la vitesse, et, dans nos
manières d’écrivain, nous avons appris à faire avec, à compenser et à retomber
sur nos pattes comme des chats à la fin des chapitres. L’inconscient joue sa
part comme dans cet examen : bien sûr on ne peut pas contrôler les nystagmus du
globe oculaire et, de même, on ne choisit pas toujours les lapsus qui nous
entraînent dans nos dérives d’écritures. Si cet examen révèle la cohérence
nerveuse entre l’œil et l’oreille, de même, l’écriture innerve le regard, la
transmission de la pensée aux doigts, au regard et à la parole. J’aime à penser
que nous développons peut-être quelques capacités pour harmoniser tout cela et
que ce qui paraît une énigme pour la médecine n’est peut-être qu’une banalité
pour les écrivains.
(17/10/2008)
Jean-Marie Le Clézio a eu le
Prix Nobel de Littérature ! Nouvelle qui rassure, baume au cœur dans cette
période d’incertitude économique : alors quoi, la force de la France demeure
société de l’esprit contre les avatars du monde marchand. C’est justement pour
cette raison que l’académie suédoise a choisi notre écrivain : rupture d’une vie
conformiste, nomadisme de l’intelligence en contrepoint de notre civilisation
matérialiste. Il est d’ailleurs étrange de constater qu’on utilise l’adjectif «
matérialiste » pour évoquer ce qui s’est mis en crise par conséquence d’une
virtualité trop grande d’échanges financiers. Mais ce n’est pas notre propos.
L’annonce du Nobel attribué à des français (et cette année, nous sommes gâtés)
fait souvent suite à un chauvinisme excessif dans les interprétations. Passe
encore que nous reprenions à notre compte les propos exagérés du journaliste
américain Donald Morrison qui avait enterré notre pays il y a quelques mois dans
Time Magazine (The death of french culture), mais ne continuons pas à nous
gargariser de ces hit-parades stupides et comparatifs. En plus Le Clézio, par sa
vie même, sa double nationalité, sa vie au Nouveau Mexique, est le modèle même
d’un écrivain international. D’ailleurs nous sommes-nous déjà demandé ce qu’il
faisait au États-Unis plutôt que dans sa paisible retraite à Nice ? Il a
enseigné à l’Université d'Albuquerque, au Nouveau Mexique, et n’a pas pu,
paraît-il, accéder au titre de chercheur au CNRS dans notre pays. Tiens, cela
rappelle le professeur Montagnier, lauréat du Nobel de médecine, parti exercer
outre-Atlantique pour échapper à une retraite imposée ici. Nous sommes ainsi,
fiers d’être français et ce n’est pas un défaut si ce sentiment sait se
comprendre et se mesurer avec raison et non s’enfermer dans une outrance
élitiste souvent procédurière et absurde. Nos motifs d’être fiers sont légitimes
: voici un écrivain qui a su au fil des années construire une œuvre à l’écart du
tapage et beaucoup de français justement ont quelques livres de Le Clézio dans
la bibliothèque : ce n’est déjà pas si mal. Personnellement, je dois bien en
avoir lu une petite dizaine. Écrivain à l’œuvre claire et monolithique, adepte
du roman, Le Clézio a tout pour séduire et nous réconcilier avec une posture
traditionnelle : discrétion de l’écrivain assis à sa table de travail. On est
loin des molles agitations actuelles sur les plateaux de télé de BHL et
Houellebecq qui valent pourtant mieux que les personnages germanopratins qu’ils
se sont édifiés. Grands espaces de l’universalité et de la fiction contre les
trottoirs étriqués qui s’éloignent à peine du Café de Flore, travail opiniâtre
de l’écriture sur l’immensité d’une page contre le réflexe d’un cynisme
balbutiant coincé entre deux rails de coke, comme le répète à l’envi Beigbeder,
lui aussi coincé dans son personnage. Alors que je vilipendais un peu plus haut
les comparaisons, voilà que je sombre dans les combinaisons hasardeuses :
revenons à nos moutons, ou plutôt à nos lecteurs… J’ai lu un commentaire sur le
Net, suite à la nomination de Le Clézio : on s’indignait : un tel auteur, après
le Nobel, devrait pouvoir rejoindre l’Académie Française, honneur suprême…
Amusant. Un peu plus crispants sont les commentaires des journalistes qui
rappellent les prédécesseurs de Le Clézio : Camus, ah, oui ! Camus, bien sûr, et
Sartre qui l’avait refusé. Parfois Claude Simon, juste pour évoquer qu’il fût le
dernier à l’avoir eu en 1985 car on oublie l'imprononçable Gao
Xingjian, mi-chinois, mi-français
qui l'a reçu en 2000. Jamais le grand Samuel Beckett n’a été cité. Voilà l’image
que le Nobel inspire. D’un côté, la tradition française du grand romancier, et
Le Clézio entre avec bonheur dans cette catégorie, de l’autre, l’incompréhension
patriote devant des auteurs plus confidentiels comme Beckett, Simon ou
l'imprononçable Gao Xingjian dont les
nominations ont fortement énervé le petit monde des Lettres françaises qui les
ignorait superbement,
faut-il le rappeler. Finalement, je voudrais que Jean-Marie Gustave le Clézio
puisse nous réconcilier sur tous ces aspects. Qu’on s’aperçoive que le prix
Nobel 2004, Elfriede Jelinek, l’autrichienne (depuis 1789, ça a toujours un
petit côté péjoratif chez nous cette fine appellation) compte autant que « notre
» auteur. Qu’on repère dans la grande œuvre, ce qui l’élève au-delà de nos
frontières comme ce qui la particularise à l’intérieur de notre langue.
Judicieusement placé au centre de son nom, souvent oublié, le désuet prénom
Gustave est là pour nous rappeler que la lecture est un mélange d’étrangeté et
de familiarité. Bienvenue, donc, à tonton Gustave, avec le même respect que je
mets ainsi à nommer tonton Georges (Brassens) et tonton René (Fallet).
(10/10/2008)
Ce qu'il y a de bien avec la
rentrée, c'est comme de passer un seuil, ça ne dure jamais longtemps et on est
précipité dans ce qui suit, et qui ressemble, selon les années, à une nasse si
on a l'esprit pessimiste, un désert si on se sent inutile, une pièce avec plein
d'objets si l'on est comme moi, plutôt du genre touche à tout. Donc, me voici
dans l'antichambre qui préfigure l'année 2009 et les objets se mettent en place.
Côté lampe de bureau, le travail nourricier ne va pas me lâcher de sitôt, c'est
plutôt bon signe et la folie en ce moment. Délaissons le canapé du salon
(horreur de ces machins posé devant télévision, la seule acceptation de ce genre
de siège est un chesterfield de cuir brun placé dans ma véranda avec fauteuil du
même acabit mais où j'ai si peu le temps de lire, hélas – du coup, envie de
retracer l’histoire de ce sofa, voir en Étonnements cette semaine), passons donc
à côté du canapé pour rejoindre la bibliothèque où je commence à recenser tout
ce que j'aurai besoin pour la deuxième année du master, toujours la littérature
et le monde du travail en ligne de mire mais de plus en plus intéressant car de
plus en plus contemporain (« à la fin tu es las de ce monde ancien », comme
dirait Apollinaire dans Zone) et la participation qui s'annonce rigolote dans
une journée d'étude à l'université de Dijon avec des linguistes et des
littérateurs et où je vais participer en tant qu'étudiant "pré-doctorant" (comme
on m’a dit…), ce qui me plaît pour une fois de revêtir la défroque étudiante au
lieu de l'habit d'écrivain, forcément vert du futur académicien que je ne
manquerai pas de devenir. Or, l'errance dans une de ces antichambres qui suivent
la rentrée est forcément incomplète et mouvante (et le sera toujours car
l'antichambre marque par son étymologie l'inverse du repos et de la stabilité)
et il me faut toucher d'autres objets, caresser par exemple d'un geste
négligeant mais sensuel tel bibelot posé sur un guéridon et qui, pour la
circonstance, pourrait revêtir l'apparence d'un animal empaillé, comme un renard
portant une caille dans sa gueule, où une belette hissée de façon incongrue sur
une branche, voire encore un de ces grand oiseau comme une outarde qui, posée
par terre, vous arrive presque jusqu'au menton (la outarde me monte au nez...).
Tout cela pour dire qu'en ce moment je reprends ces fameux bestiaires, en
essayant de réserver dans un emploi du temps où parcourir chaque latte de
plancher de cette antichambre prend un temps infini, réserver donc chaque jour
une poignée de minutes souvent matinale pour l'alliance de mes carpes et de mes
lapins. Après, oui après, c'est à dire en 2009, pourra-t-on quitter l'antichambre
pour d'autres horizons, d’autres espoirs, d’autres soleils ? Des voyages
exotiques m'attendent, se peaufinent ici : antichambre comme pièce manquante et
arrière boutique, nouveaux projets ou arrières pensées, éviter le dernier salon
où l’on cause en vain, viser plutôt la cuisine de l’écriture que les casseroles
à traîner, tout un vocabulaire ménager, domestique. Le temps des soupes de
légumes et des premiers frimas succède aux salades de tomates. Mort au repos, on
est entré dans l’antichambre, merci de ne pas éteindre la lumière en sortant.
(03/10/2008)
Rencontres d’écrivains, c’est la
formule consacrée pour dire qu’on invite un auteur. Le « on », c’est une
librairie, une médiathèque, un salon du livre ou un festival et l’auteur, c’est
celui que l’actualité des publications pousse en avant, ou simplement le désir
de la part du libraire, de l’hôte, de recevoir quelqu’un dont les livres
comptent. Rien que de très normal, quand on s’affranchit des langages médiatico-cyniques (non, l’écrivain ne vient pas que pour faire sa « promo ») ou
des programmes culturels uniquement destinés à faire valoir le dynamisme ou la
vivacité d’une municipalité ou d’un Conseil général (sous-entendu, pas comme nos
prédécesseurs). Rencontres donc. Il se trouve que j’ai assisté récemment à deux
rencontres en tant que spectateur. L’une à la Fête de l’Huma (et là-bas, ça
s’appelle un débat, une telle rencontre) où Martine Sonnet échangeait avec
Sylvain Rossignol sur le thème de la fiction dans le travail, l’autre à Chaumont
où Georges Olivier-Châteaureynaud s’entretenait avec François Bon. Il est
toujours intéressant d’y assister en tant que spectateur, hormis le fait que je
connaisse ces deux auteurs et que c’est une manière discrète mais symbolique
mais
à laquelle je tiens de me glisser parmi d’autres lecteurs par
admiration pour leurs écrits. La posture du spectateur est sans doute un peu
faussée : à telle question de l’interviewer, on se prend presque au jeu de
répondre silencieusement à la place de l’auteur, simplement parce qu’on a déjà
vécu des situations similaires et que les questions sur l’écriture dans ce type
de rencontres ne sont pas légion. Et puis, au milieu des spectateurs, on voit
bien comment tourne la rencontre. Pour Martine Sonnet, c’est un public de
militants mais aussi de vieux ouvriers pour lesquels le Boulogne-Billancourt
d’Atelier 62 évoque quelque chose de fort. Public conquis donc, réceptifs, posant
questions, argumentant parfois avec émotion et finesse : on lâche le mot «
hommage » et le livre de Martine Sonnet prend un tout autre sens. Pour François
Bon, la scène est plus petite : l’étage d’une librairie a poussé ses murs.
C’est plus intime aussi, pas d’estrade et l’écrivain a peu d’espace au milieu
des spectateurs. Ceux-ci sont des habitués, pour la plupart des lecteurs qui
assistent chaque mois à une rencontre différente avec le risque de comparaison
des auteurs entre eux (Dupont était plus sympa que Durand, mais Durand parlait
mieux de ses livres que Martin) un peu comme les habitués des voyages qui ne
cessent de comparer les destinations entre elles (on a eu meilleur temps à qu’à
Marrakech qu’à Pékin mais la place Tien An Men est dix fois plus grande que
Jemaa el Fna). Bien entendu, le type de rencontre et la proximité avec les
spectateurs détermine le style et l’aisance de l’écrivain. Un débat de type Fête
de l’Huma avec les lecteurs en face à face favorise les questions mais la salle
trop grande, la barrière de l’estrade éloigne les réponses. Pourtant, on sent
bien une communauté de pensée. François Bon, de façon intuitive, accroche
l’espace restreint, la proximité avec les lecteurs, bouscule aussi Georges Olivier-Châteaureynaud dans son fil conducteur : tant à dire sur Dylan ! Le
débat dans un temps limité a aussi ses avantages : on se dépêche de poser une
question à l’auteur avant qu’il ne s’en aille. Dans une librairie, c’est plus
impalpable, l’imperceptible baisse de ton, la façon d’annoncer « une dernière
question » à l’auteur marque la fin. Mais c'est toujours à la fin, dans les deux cas,
que le mot
rencontre prend enfin son sens : face à face, lecteur à même hauteur d’auteur,
on vient vous voir. Instant toujours un peu magique où l’hôte et l’invité ont le
livre en partage comme le cadeau d'un bouquet de feuilles. Du coup, le très bel haïku bien connu de Ryôta revêt un
nouveau sens : ils sont sans parole, l’hôte l’invité et le chrysanthème blanc.
(26/09/2008)
La fête de l’Huma, j’y étais
encore cette année. Elle n’est quand même pas comme les autres cette fête. Il
suffit de lire les comptes rendus qu’en font les écrivains comme
Martine Sonnet ou
Laure Limongi. Au fil des
années, le bien nommé « village du livre » est devenu mon clocher. A peine cette
année ai-je eu le temps de m’en éloigner pour arpenter les allées, découvrir
avec amusement le beau stand des communistes de Neuilly-sur-Seine ou flâner au
milieu des odeurs de saucisses à l’accent alsacien, de kebab polyglottes ou
d’acras créoles. Mais j’ai mes amis dans le village : René Ballet et sa
charmante épouse, fidèles voisins de table, Cécile Beauvoir qui revient pour la
deuxième fois (voir en notes de lecture cette semaine). Il y a tous ceux qu’on
reconnait, Maxime Vivas, Didier Daeninckx dont l’étal ne désemplit jamais de
clients, pardon, mieux vaut dire ici, de camarades. Donc, année après année,
comment trouver encore quelque chose à dire sur cette habitude et pourquoi en
notes d’écriture ?
Parce que c’est peut-être là que je me sens le mieux « écrivain », si tant est
que cette sensation d’être écrivain se manifestait par l’enchantement étrange de
se promener parmi ses personnages, une humanité donc. Sensation étonnante qui
rapproche ce qu’on a mis dans nos livres, personnages oui, mais proches de soi,
l’auteur, lui-même plus proche aussi du narrateur qu’il a inventé. Bref tout
cela crée une sorte de rapport particulier, à la fois autobiographique et
diffus. Il est d’ailleurs surprenant qu’aucun universitaire n’ait pensé à
analyser ces relations étranges qui se tissent entre lecteurs, personnages,
narrateurs et auteurs à la fête de l’humain ainsi mélangé. Voici pour les
impressions communes que chaque fête reproduit en moi, comme une sorte de
réflexe. Mais aussi chaque fête est marquée par ses particularités. Cette année,
c’était la rencontre attendue avec Martine Sonnet et son très beau livre Atelier
62 (note de lecture du 25/07/2008) qui me paraît tellement emblématique d’un
rapport particulier entre la littérature et le monde du travail. Justement, à
propos de ce thème qui m’intéresse et que je continuerai de développer cette
année, j’ai également rencontré l’universitaire Dominique Viart dont le très
complet ouvrage La Littérature française au présent aide à comprendre ce qui se
trame dans nos paysages d’écriture. Et au milieu de ces paysages, alors oui,
baptiser un lieu Village du livre prend tout son sens. Et comme au fond de toute
campagne, en cousins éloignés, en villageois d’Épinal ou de la Rochelle, merci
aussi à Raymond Bozier, Philippe Annocque et Philippe Didion (les
notuliens abondent à l’huma !) de m’avoir
adressé à cette occasion un signe virtuel, une attention qui me touche beaucoup.
Le véritable événement n’était pas la visite papale dont on nous a rabattu les
oreilles tout le week-end (paraît-il – moi, j’étais à la Fête). D’ailleurs je
soumets une idée au organisateurs : pourquoi ne pas organiser la prochaine fête
de l’Huma à Lourdes ? La messe a rassemblé 150 000 personnes : depuis des
années, il y en a 3 fois plus au parc de La Courneuve, on en parle pourtant si
peu…
(19/09/2008)
Imaginons un auteur neuf, un
écrivain au cerveau nettoyé, crâne briqué comme un sou neuf, pas d’arrières
pensée, pas de vécu, rien, uniquement préoccupé par le sujet du livre qu’il
voudrait écrire. Afin de l’aider dans son choix, peut-être qu’on peut découper
celui-ci en trois aspects - l’époque, le lieu, la manière - qu’on peut ainsi
indifféremment réfléchir et combiner.
L’époque d’abord. Placer arbitrairement un récit au Moyen-âge (ou tout autre
époque) peut se révéler risqué si on ne connaît pas suffisamment cette période.
Cette affirmation qui paraît évidente risque d’entraîner l’auteur assez loin
dans la vérification de la moindre phrase de son écriture. Je me souviens avoir
amassé une tonne de documents pour replacer dans son contexte 1937 Paris-Guernica, jusqu’à vérifier en quelle année Picasso avait fait poser le
chauffage central dans son atelier des Grands Augustins. Pour autant, choisir
l’époque contemporaine n’est pas pour autant exempte de pièges historiques :
nous avons tendance à interpréter certains événements dont nous avons été les
témoins et notre mémoire nous fait souvent défaut. L’instantané contemporain (le
récit se déroule au moment où l’on parle) présente l’avantage de concerner tout
le monde mais porte en lui le piège de l’autobiographie et une question que
nous devons nous poser incessamment : que voulons-nous mettre dans ce récit qui
nous appartient et que nous vivons en même temps que le lecteur ? (ou vice
versa, que voulons-nous cacher qui nous appartient?).
Le lieu se soumet pareillement a des vérifications. Placer un roman à Brasilia
sans connaître le moins du monde la particularité architecturale de la capitale
bâtie par Oscar Niemeyer est une aventure risquée. Idem si l’on est citadin et
qu’on place le cœur de son intrigue au milieu d’une forêt sans se soucier de
l’époque à laquelle poussent les champignons. La tentation est alors grande de
situer l’action de son récit dans nos lieux de vie bien connus, mais comme pour « l’instantané contemporain », il faut bien
discerner quelle part de soi on désire mettre dans ce récit et qui nous implique
dans cette géographie familière.
Si tout doit être vérifié d’une manière historique ou géographique, on peut
parfois s’en affranchir par quelques subterfuges. Ainsi Pierre Michon, en
écrivant Rimbaud le Fils, débute son récit par « on dit que Vitalie Rimbaud, née
Cuif … », l’important étant ce « on dit que » qui exonère
subtilement l’auteur de toute vérification historique. D’autre part, l’espace
et le temps sont suffisamment élastiques pour permettre toutes les combinaisons
possibles : focalisation du détail ou au contraire flou dans la perception
visuelle, temps fractionné, continu, vécu à la seconde, traversant des années
sans marques…etc., tout cela au choix de l’écrivain. Mais d’une façon générale,
le récit se conduit mieux si les chausses trappes ne sont pas multipliées : les
flash back particulièrement perceptibles au cinéma peuvent compliquer le récit,
par essence linéaire. Le passage d’un lieu à un autre peut déstabiliser s’il est
mal annoncé. N’oublions pas cependant une chose : le lecteur est aussi un
habitué de ces perceptions et il ne faut pas pour autant tout lui expliquer ou
s’en tenir à un récit plan-plan et scolaire. Ne pas chercher à lui faire plaisir
non plus : après tout, que savez-vous de lui ? Êtes-vous sûr qu’il a envie de
sourire ou d’être heureux en lisant votre prose ? Cultiver votre différence : cultiver
l’indifférence du lecteur devant les mots, placer-le face à ses contradictions, déstabilisez-le.
Mais je m’éloigne, je m’éloigne, j’allais oublier la manière. J’ai hésité à
combiner l’époque et le lieu du récit avec le thème comme critères du sujet.
Mais il me semble que la manière est plus extensible que le thème, elle
l’inclut. Nous pouvons en effet classer les sujets par thème, l’amour, la
guerre, le travail (sujet qui m’est cher). La manière permet de tracer un lien
plus indéfectible avec le lieu et l’époque. Car en réalité, quand nous avons
choisi un sujet (mais peut-être, plus sûrement d’ailleurs est-ce le sujet qui
nous choisit), nous avons déjà étroitement mêlé l’action, le lieu, l’époque, les
personnages, l’intrigue, l’illusion que nous voulons produire. Bref la manière.
Ceci dit, si la manière englobe tout, pourquoi distinguer époque et lieu au
début de ce laïus ? Parce que la seule échappatoire pour éviter de tourner en
rond quand la machine se bloque et que le sujet qu’on croyait merveilleux
patine, c’est de s’ouvrir au temps et à l’espace, à l’époque et au lieu et
toutes leurs accélérations, détournements, points de vue, etc. Car nous le
savons bien, le but du jeu n’est pas de vouloir écrire un livre mais plutôt
d’arriver à le terminer.
(05/09/2008)
Proust est-il un auteur visuel
ou auditif ? Si l’on en juge par l’abondante précision des descriptions, on
pourrait penser de prime abord que Proust est un auteur visuel : jardins,
maisons, expressions de visages, gestes, attitudes, l’ensemble compose des
paysages de Monet, des scènes de canotiers dignes de Renoir. Évidemment, après
avoir écouté pendant des heures la lecture enregistrée pour les éditions Thélème
par d’excellents comédiens au demeurant, j’aurais tendance à penser le
contraire. Entre la lecture silencieuse et la lecture à voix haute, ce n’est pas
la même gamme de sensations qui nous traversent. Je crois qu’à la lecture
silencieuse échappe l’alternance de descriptions et de dialogues : il faut
pouvoir à voix haute passer d’une tranquille représentation, un portait peaufiné
dans un style impeccable et rassurant à une exclamation de Madame Verdurin, une
répartie fine de son mari pour mesurer combien Marcel Proust avait écrit de
scènes vivantes et auditives. Et c’est peut-être cela le secret de La Recherche
si tant est qu’on se pose des questions sur la longévité et la réception d’une
telle œuvre : savoir baliser un univers dans une alternance entre la vision et
l’audition, marquer ainsi autant de frontières, d’accélérations, de
rebondissements, simplement par changements de rythme. Alors que l’usage dote
Proust d’une étiquette d’auteur difficile (hélas, la morgue universitaire a
parfois compliqué à outrance l’accès à l’œuvre et les extraits trop souvent
présentés comme le passage de la fameuse madeleine ne sont pas parmi les
meilleurs à mon goût), j’ai ainsi découvert son humour, lequel n’avait pas
échappé à Beckett, qui lui avait d’ailleurs bien rendu dans son Proust : « On
estimait guère le style de Proust dans les cercles littéraires français. Mais à
présent qu’on le lit plus, on admet généreusement que sa prose aurait pu être
encore bien pire qu’elle n’est. ».
J’écris tout cela et qui concerne la lecture de Proust en Notes d’écriture, car
cette complémentarité entre vision et audition a influencé le style de beaucoup
d’auteurs : Julien Gracq, Claude Simon en sont les exemples les plus proches
peut-être, avec Faulkner mais on sent son influence aussi chez Pierre
Bergounioux, Pierre Michon, Jean Rouaud et beaucoup d’autres contemporains.
Vision et audition : question essentielle donc sur laquelle beaucoup de dents
d’auteurs se sont cassées : on appartient rarement de façon équilibrée aux deux
sensations. Phrases longues comme la pensée, précisions et justesse des regards
pour la plupart expriment bien cette parenté avouée mais plus souvent du côté
visuel (« le concret, c'est ce qui est intéressant, la description d'objets, de
paysages, de personnages ou d'actions; en dehors, c'est du n'importe quoi. »,
disait Claude Simon). Plus rares sont ceux qui se réclament d’une ambiance
auditive à part égale, car la tenue d’une distance telle que pouvait la réaliser
Marcel Proust dans les changements de rythmes est difficile à réaliser La
difficulté d’insertion des dialogues constitue un bon exemple : trop direct ou
trop simpliste, on se heurtera à une cassure dans le texte. Trop alambiqués le
passage manquera de naturel et détonnera avec par exemple une longue description
qui précède. L’héritage de Proust n’est pas chose facile à assumer.
(29/08/2008)
Bémol à ce que j'ai dit dans ma
précédente note d'écriture. J'ai finalement pris pas mal de plaisir à boucler ce
mémoire. Plaisir est peut-être un bien grand mot. Disons que je ne me suis pas
désintéressé de ce travail au point de m'escrimer entre 4 et 5 heures par jour
pendant 15 jours ininterrompus. Ce qui m'ennuyait au départ c'était de sacrifier
un temps précieux, enfin, d'avoir un temps de vacances suffisamment long à
pouvoir de consacrer à ma "propre écriture", et de le porter sur ce boulot
universitaire. A constater qu'il y ait eu tout de même un intérêt, un "plaisir
du texte" au sens de Barthes, m'étonne, m'interpelle. Peut-être que finalement
il n'y a pas si grande différence entre une écriture de ce type et une écriture
d'invention de type romanesque comme je l'ai jusqu'ici pratiqué, ce que je nomme
ma "propre écriture". Déjà, c'est évidement antinomique de ne pas considérer ce
mémoire de master comme étant de "ma propre écriture". Les analogies ne
s'arrêtent pas là non plus. D'un point de vue formel, au final, la distance est
celle d'un roman : édité dans cette forme, ça donnerait 220 pages. D'un point de
vue de la réflexion, j'ai l'impression d'avoir également balisé un chemin et les
sensations de ce que j'ai pu découvrir sont du même type de ce que je découvre
en écrivant une fiction. Une différence cependant : une oeuvre de fiction peut
se passer de vérification, mais ici la rigueur universitaire de devoir tout
citer, tout justifier, l'emporte et constitue sans doute l'aspect le plus
contraignant. Ainsi, écrire un roman pourrait passer comme une facilité offerte
à un auteur. Et c'est peut-être dans ce sens qu'on peut comprendre le sentiment
d'imposture ressenti par certains romanciers, Faulkner, par exemple. L'imposture
dans le domaine universitaire fait l'objet d'une traque permanente. Domaine de
l'inquisition, cet aspect se révèle vite étouffant. Mais il a aussi ses qualités
: ne pas parler de tout et de n'importe quoi, ne pas parler sans savoir. Ce qui
provoque aussi le culte du secret : ne pas tout dire, garder aussi quelques
découvertes et réflexions pour soi : savoir sans parler. Monde énervant donc,
clos et qui se mord la queue. Mais qui avance tout de même, qui réfléchit et pas
seulement comme synonyme de miroiter, qui recherche aussi.
Peut-être alors ce qui me gêne dans la perte de ma "propre écriture", c'est de
perdre un statut d'écrivain, au sens de romancier, de fabriquant de texte de
fiction, ne plus pouvoir me citer dans cette acception. Plus j'en prends
conscience et moins ça me freine pour continuer les deux, verser vers le travail
de recherche universitaire mais aussi poursuivre ces élans de créativité
d'écriture comme par exemple ces histoires de bestiaires qui traînent depuis
quelques mois mais qui ressortent régulièrement de leurs terriers. Et cela
dépasse une simple oscillation entre essayiste ou romancier : ce n'est pas tant
pouvoir mettre une étiquette sur ce que je fabrique qui finalement m'importe.
Tout cela est superfétatoire, en plus sujet à caution (à voir comment les
universitaires bons poils considèrent avec mépris l'essai, à voir aussi comment
les écrivains regardent de la même façon le roman). L'important c'est d'ajouter
des signes à sa "propre écriture" et proprement : cette note d'écriture c'est
trois mille caractères en plus à verser dans mes bavardages.
(22/08/2008)
Le temps des vacances, c’est
trois semaines d’affilée et tout ce qu’on y projette : le sommeil à rattraper,
les balades, le repos, de quoi rêvasser à sa propre écriture. Cette année, pas
le temps de me consacrer à ma propre écriture pour cause du fameux mémoire
universitaire que je soutiens en septembre et dont je rabats les oreilles à tout
mon entourage. Et ce sera chaud : 40 pages à rédiger encore sous 40° à l'ombre.
Je me suis mis en retard car ce n’est pas facile de concilier travail prenant,
famille et ces études. Mais bon, il faut garder raison : je n’ai aucunement
besoin de diplômes universitaires supplémentaires, ce devrait être du pur
plaisir. Mais le plaisir est un peu gâché par la doxa universitaire envers le
sujet qui me passionne (la littérature du travail) et qui s’est fait mangé… par
mon propre travail… Exit ma propre littérature aussi, et donc devoir terminer ce
machin coûte que coûte. Ce qui me chagrine, c’est la précipitation des jours qui
m’a empêché d’avoir le recul nécessaire pour structurer ce mémoire d’une façon
plus précise : rien pu faire de février à juin. Bref, me voilà réduit à faire du
remplissage à la va-vite pour rentrer dans les normes universitaires d’un
travail de recherche. Entendez par là, l’application des théories aux exemples
choisis du sujet, comme par exemple le rapport autobiographique décrit
complètement par Lejeune, la littérarité inventée par Jakobson, les allusions
aux paratextes chers à Genette. Tout cela me semble stérile, du domaine de la
constatation et ça ne fait guère avancer la littérature. Ce n’est pas comme cela
que je comptais m’y prendre mais je n’ai plus le temps d’y réfléchir et il me
faut rentrer dans le moule façonné par des générations de professeurs ayant
ergoté pour savoir si l’autofiction et le roman autobiographique étaient la même
chose… Ceci dit, on y trouve tout de même du plaisir, celui de la recherche et
qui est du même ordre que fouiller dans des archives à la recherche de sa
généalogie. Mais au final, quel est l’intérêt ? Celui de mon travail, je le
connais : avoir recensé depuis huit ans beaucoup d’articles qui traite de la
littérature d’entreprise, avoir établi une bibliographie quasi exhaustive des
ouvrages de ce domaine sur les quarante dernières années. Un étudiant
fraîchement arrivé ne pourrait évidemment pas prétendre à cette exhaustivité,
fruit d'une accumulation, mais on ne demande pas cela lors d’un mémoire,
simplement donner l’illusion d’avoir compris les grandes théories de la
littérature et pouvoir les appliquer dans un travail de recherche. C’est de la
simple reproduction intellectuelle et c’est dommage.
(25/07/2008)
Ça fait exactement trente ans que je travaille. J’ai commencé à Toulouse en
juillet 1978, j’allais avoir vingt ans, je vais passer le demi-siècle.
Incroyable… Ce même été, j’avais commencé un roman, j’en avais écrit soixante
dix pages entre juillet et novembre. Je me souviens que j’allais parfois
l’écrire dans ce grand parc. Encore présents le soleil, la poussière du gravier,
les bancs sur le pourtour des allées, l’ombre bienfaisante, les bassins. Martin
Martin était son titre, est toujours son titre d’ailleurs car je l’ai conservé
et non seulement gardé mais terminé dix ans plus tard, ça fait donc vingt ans.
J’avais acquis mon premier ordinateur on disait PC, comme Personal Computer,
c’était un Thomson qui servait à rédiger la thèse de mon épouse. J’avais eu
l’idée de taper ce que j’avais écrit dix ans plus tôt. Je n’avais pas égaré ni
détruit cette prose (d’ailleurs j’ai toujours tout gardé). C’était simplement
une écriture en suspension que je reprenais, une parenthèse de dix ans sans
écriture et sans doute que ça avait été nécessaire pour construire ma vie.
J’étais à présent un père tout neuf et le souvenir que je garde c’est que je
recopiais les soixante-dix pages du cahier toulousain pendant la sieste de ma
fille. Et puis j’ai continué jusqu’à le terminer quelques mois plus tard. Je
n’ai pas eu l’intention de le publier d’ailleurs il aurait été sans doute trop
imparfait dans l’état. C’était un roman d’apprentissage. Voir comment les mots
s’assemblent entre eux, comment on forme des paragraphes et des chapitres.
Découvrir combien changer le temps d’un verbe, ajouter ici un adjectif, là une
phrase, modifie profondément les images que l’on crée. Je garde très précisément
l’univers fictif de Martin Martin dans ma tête. Contrairement à beaucoup
d’écrivains, je ne renie pas ce premier texte. Peut-être parce que je n’ai pas
eu la velléité de le publier. J’en garde une tendresse qui est du même ordre que
les souvenirs vécus. Cette histoire m’appartient et je la tiens pour vraie au
même titre que l’éloignement temporel des évènements qui me sont réellement
arrivés à cette époque. J’ai d’autres sensations qui me sont tout aussi
importantes : je revois l’aspect du papier sur lequel je l’avais imprimé, je
sens encore la couverture de carton et l’écriture aigrelette qui est la mienne
dont l’encre a dû passer un peu sur le carnet. Les pages doivent être un peu
jaunies, devenues cassantes. Tout cela doit être dans un coin de la maison. Pas
besoin de le chercher, j’ai également la sensation exacte de cette présence :
Martin Martin et cela me suffit…
Écrire, c’est peut-être cela, emmagasiner les mots mais pas forcément les
retenir. Par contre se souvenir des circonstances exactes dans lesquelles on les
a écrites, pouvoir à tout moment refaire ce parcours, se plonger dans cette
fiction qui se s’ajoute à celle qu’on a voulu écrire. En cela, j’éprouve les
mêmes impressions que pour certaines lectures qui demeurent dans ma mémoire : ce
sont autant les circonstances qui ont entouré la lecture qui importent : L’Or
de Cendrars sur une terrasse en Corse, en Corse toujours Les Bestiaires
de Maurice Genevoix, la découverte de Beckett dans un Mac-Donald. Pour ma
première écriture à vingt ans, j’étais dans une chambre de la rue Armand
Sylvestre à Toulouse. Mon propriétaire était âgé et avait été médecin pendant la
Grande guerre. Les quelques fois où j’ai partagé son repas avec sa femme qui
s’adressait à lui en l’appelant « le docteur », il racontait ses amputations à
la scie pendant qu’on mangeait du poulet. On accédait à la chambre par un
escalier qui grinçait. Il y avait des tableaux et des gravures qui
m’impressionnaient. La chambre avait une unique fenêtre que je laissais souvent
ouverte et qui donnait sur le jardin. La vigne vierge couvrait les murs. Le jour
où j'ai écrit Martin Martin, je
fumais des Gitanes et j’écrivais sur ce carnet qui doit être maintenant quelque part dans
la maison. Voilà tout.
(18/07/2008)
François Bon à New-York et
Muriel Barbery à Kyoto. Nos écrivains
voyagent... Tandis que l'une se glisse avec élégance et gourmandise dans une
tradition japonaise souvent millénaire, l'autre découvre avec autant de
gourmandise le high tech américain, avec ce qu'il y a de plus récent et
novateur. Ainsi le reader Sony PRS 505. "Liseuse numérique", comme il dit, ces
objets encore rares et aux faciès d'agenda électronique, utilisent la
technologie très prometteuse du papier numérique, e-Paper comme je l'avais
évoqué dans cette même rubrique le 2 mai dernier suite à une journée organisée
sur la Numérisation de l'écrit : j'y avais aussi tripoté le Sony et quelques
autres de ces étonnants readers. Le confort de lecture est étonnant : c'est du à
l'absence de rétro éclairage qui ne fatigue pas la vue. Au début, c'est drôle,
on croit que la lumière de l'appareil est grillée mais on se rend vite compte
que le changement de page fonctionne avec une facilité déconcertante. De là à
dire que cela va remplacer le livre : non bien sûr et ce n'est pas mon propos.
Ce qui m'interpelle dans ces utilisations à venir (c'est à dire tout juste
demain, pas dans cinq ans, non demain...) ce sont les usages et le partage que
l'on va faire entre le livre et la lecture numérique.
Si François Bon commence sérieusement à trouver les astuces et à nous en faire
bénéficier avec générosité, il est cependant un pan de réflexion qui laisse le
milieu du numérique étrangement muet : l'archivage. Oui, bien sûr, on évacue le
problème d'un revers de main car justement le numérique est fait pour cela :
garder traces de tout ce qui a été écrit précédemment, s'affranchir des lieux et
des catastrophes comme l'incendie d'une bibliothèque par exemple. En
sauvegardant nos fichiers via Internet, bien sûr on procède de la meilleure
méthode pour l'archivage. Sauf que Internet rend l'utilisateur dépendant de son
fournisseur (d'accès, d'espaces virtuels).
Mais il y a pire : le ventre de nos ordinateurs contient des données que nous
avons oubliés de sauvegarder par centaines. Depuis que j'utilise les ordinateurs
personnels (tiens ça fait tout juste vingt ans), j'ai usé à vue de nez une demi
douzaine rien à la maison et sans doute autant au bureau. Quant aux portables,
il n'est pas rare que je jongle parfois avec deux simultanément plus un autre
ordinateur, comme aujourd'hui. Ces usages disséminent un peu partout des traces
numériques. Si je vais chercher mes vieux PC au grenier, je suis sûr d'y trouver
encore des centaines, des milliers de pages. A chaque fois que j'ai changé de
machine au bureau, on a tout effacé. Il ne reste plus rien du travail passé.
Place à l'instantané. les vieilleries numériques et internautiques n'ont pas
leur place. Pourtant, rapide calcul : combien ai-je écrit/ reçus de
courriels depuis le début ? 10000 ? 20000 ? 50000 ? Combien sont conservés ? Et
pour combien de temps ?
(10/07/2008)
Ça fait des semaines (exactement
depuis début février) que j’essaie de lever le pied côté boulot. On est 150 000
dans ma boîte et pas moyen pourtant de partager. Cette semaine je me l’étais
promis – comme la semaine précédente d’ailleurs – et j’ai fait le compte du
temps passé pour le boulot : 48 heures en 5 jours avec un pic mercredi, allez
va, à peine 15 heures ce jour là, mais j’ai pris trois quart d’heure aussi pour
manger le midi et j’ai juste parcouru 650 km. Quel rapport avec l’écriture ?
Tout : le temps qui file, les fichiers ouverts pour glaner ça et là une phrase
que j’aurais l’idée d’écrire mais non, rien ne vient car on passe du coq à
l’âne, ce qui pourrait être une bonne chose pour qui tente en ce moment d’écrire
un bestiaire. Mais j’ai aussi d’autres chats à fouetter : mémoire de Master à
terminer dans une semaine. Par exemple, aujourd'hui ce devait être repos, mais
juste une petite réunion qui se rajoute au dernier moment, hop 2 heures de
filées. Et puis le travail qu'on y a récolté, pas grand chose, juste une dizaine
de coup de fils passés, autant de reçus, une vingtaine de mail échangés. Boulot
de relation, coordination, organisation, déceler les accélérations à ne pas
louper, temporiser sur les lourdeurs des gros projets, du boulot quoi : 18
heures étaient vite arrivées, j'avais un fichier ouvert pour mon mémoire, pas eu
trop le temps. Alors sur le coup, écrire est important, ne serait-ce que cette
mise à jour puisque ce ne serait que cela qui resterait : je commence à 19h, 2
heures pleine course à aligner des mots, il doit rester des fautes mais tant
pis, c'est comme aller courir pour se défouler.
Je ne remets pas en cause ces choix que j’ai fait, vivre de tout et tout vivre,
oui c’est bien mais c’est harassant, arasant, arroseur arrosé que je suis, vivre
de tout et l’impression parfois de ne rien retenir, se retourner hagard au
milieu d’un couloir : qu’est-ce que j’étais parti chercher ? se perdre au milieu
d’une réplique : qu’est-ce que je voulais te dire ? réagir dans les oublis : il
faudra penser à, (il faut absolument… est la phrase qui me fait le plus peur :
ça veut dire pas le droit à l’erreur, se souvenir obligatoirement…). J’ai mes
méthodes : agenda pour tout noter, un micro portable toujours ouvert, une
connexion au monde en permanence, le téléphone portable dans la poche. Wififil à
la papatte. Bon chien, bon chien : la semaine prochaine, ce sera combien
d’heures avant de rentrer dans ta niche ? Pendant ce temps-là, ton bestiaire ne
s’écrit pas… Quoique…
(28/06/2008)
Je ne suis pas poète. Je suis
libertin. Je n'ai aucune méthode de travail. J'ai un sexe. Je suis par trop
sensible. Je ne sais pas parler objectivement de moi-même. Tout être vivant est
une physiologie. Et si j'écris, c'est peut-être par besoin, par hygiène, comme
on mange, comme on respire, comme on chante. C'est peut-être par instinct :
peut-être par spiritualité. Pangue lingua. Les animaux ont tant des
manies ! C'est peut-être aussi pour m'entraîner, pour m'exister - pour m'exister
à vivre, mieux, tant et plus !
La littérature fait partie de la vie. Ce n'est pas quelque chose "à part". Je
n'écris pas par métier. Vivre n'est pas un métier. Il n'y a donc pas d'artistes.
Les organismes vivants ne travaillent pas. Je n'aime pas la sueur de mon front
malgré les avis salutaires d'un livre par trop fameux. Il n'y a pas de
spécialisations. Je ne suis pas hommes de lettres. Je dénonce les bûcheurs et
les arrivistes. Il n'y a pas d'écoles. En Grèce ou dans les geôles de Sing-Sing,
j'écrirais tout autrement. J'ai fait mes plus beaux poèmes dans les grandes
villes parmi cinq millions d'hommes - ou à cinq mille lieues sous les mers en
compagnie de Jules Verne, pour ne pas oublier les plus beaux jeux de mon
enfance. Toute vie n'est qu'un poème, un mouvement. Je ne suis qu'un mot, un
verbe, une profondeur, dans le sens le plus sauvage, le plus mystique, le plus
vivant.
La Prose du Transsibérien est donc bien un poème, puisque c'est l'oeuvre
d'un libertin. Mettons que c'est son amour, sa passion, son vice, sa grandeur,
son vomissement. C'est une partie de lui-même. Son Eve. La côte qu'il s'est
arrachée. Une oeuvre mortelle, blessée d'amour, enceinte.
Un rire effroyable. De la vie, de la vie. Du rouge et du bleu, du rêve et du
sang, comme dans les contes. J'aime les légendes, les dialectes, les fautes de
langage, les romans policiers, la chair des filles, le soleil, la tour Eiffel,
les Apaches, les bons nègres et ce rusé d'Européen qui jouit goguenard de la
modernité. Où je vais ? Je n'en sais rien puisque j'entre même dans les musées.
Quant à mes moyens, ils sont inépuisables : je suis né prodigue.
Le chat domestique a le pelage soyeux ; son échine est souple, électrique ; ses
pattes sont bien armées, ses griffes fortes ; il saute sur la proie qu'il
convoite. Mais le chat sauvage saute bien mieux : il ne manque jamais son coup.
J'ai des chats sauvages plein la bouche.
Voilà ce que je tenais à dire : j'ai la fièvre. Et c'est pourquoi j'aime la
peinture des Delaunay, pleine de soleil, de ruts, de violences. Mme Delaunay a
fait un si beau livre de couleurs que mon poème est plus trempé de lumière que
la vie. Voilà ce qui me rend heureux. Puis encore, que ce livre ait deux mètres
de long ! - et encore, que l'édition atteigne la hauteur de la tour Eiffel !
... Maintenant il se trouvera bien des grincheux pour dire que le soleil a
peut-être des fenêtres et que je n'ai pas fait mon voyage...
Blaise Cendrars, Paris, Septembre 1913, article paru dans Der Sturm à
propos de La Prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France.
(21/06/2008)
Je suis fatigué. Les trajets
incessants du travail, cette prise de risque stupide sur les routes encombrées
m’ont usé plus que je ne l’imaginais. Pour exemple, hier encore : 600 km de
route et d'autoroute, Lille aller et retour dans la même journée, une folie que
l’engrenage du travail justifie mais à bien y réfléchir, ne pas accomplir cette
ineptie était possible et sans aucune conséquence sur mon travail. J’entends par
travail, ce à quoi je suis payé, les objectifs qui me sont assignés, les
résultats que j’obtiens : cela oui j’y souscris, je souhaite même être évalué
que sur mes réalisations. Mais voilà : dans notre monde d’artifice, on ne peut
se contenter de la réalisation brutale des objectifs, il faut montrer,
démontrer, se montrer. Hypocrisie obligatoire de nos esprits grégaires, crises
de nerfs collectives et permanentes de nos vies laborieuses. La même hypocrisie
a d’ailleurs conduit ma boîte a me dénoncer auprès de la maréchaussée qui m’a
flashé, il y a 15 jours, à 111 km/h à la place de 110… Et son refus aussi de
participer pécuniairement au stage de récupération de points auquel il faudra
que je finisse par aller.
Dénoncé ! Comme un juif en quarante. Se rend-t-on compte de toute cette
hypocrisie sociale ? Car oublions ma boîte : cela se passe partout en France
dans cette gangrène méfiante qui préside à la relation entre nous. Je dis bien
nous, car nous sommes à la fois tortionnaires et victimes, dénoncés et
dénonciateurs. C’est imprégnés en nous, c’est même une question de langage :
nous sommes tous les « collaborateurs » d’une entreprise, l’expression est
devenue plus seyante que simples « employés », nos mémoires sont courtes, la
délation, c’est fou et on oublie vite l’histoire.
Il nous appartient de réagir : on ne le peut pas toujours. J’aurais encore des
trajets inutiles, des sorties de circonstances même si j’ai déjà annoncé que je
limitais les déplacements (on dit alors que je fais ma mauvaise tête…), la
semaine prochaine, ce sera encore Saint-Quentin et Beauvais, sans compter les
140 km de trajet allers et retours pour me rendre à mon travail, bref, je vais
encore largement dépasser les 1300 km pour la gloire. Dans le local de
l’imprimante à côté de mon bureau, on a entreposé une plaque en marbre qui porte
le nom d’un collègue. Cette plaque avait été apposée sur une salle de
conférence, modeste hommage de l’entreprise à un de ses employés (on ne disait
pas alors «collaborateurs ») mort sur la route du boulot plusieurs dizaines
d’années auparavant. C’est assez symbolique, je trouve, cette plaque démontée,
posée par terre à la poussière, révélateur des mouvements désordonnés et des
mémoires qui se délitent (je me souviens que nous avions reçus en stage le fils
de cet employé : lui a-t’on proposé de récupérer cette plaque de marbre à la
mémoire de son père ? ). Le bâtiment est maintenant vendu et cette mémoire est
devenue encombrante d'où la relégation de la plaque de marbre dans le local de
l'imprimante. Si un tel malheur arrivait encore – d’ailleurs ça arrive tous les
jours – il est même certain qu’une telle déférence, avoir son nom gravé sur une
plaque de marbre, ne serait plus de mise envers nous-mêmes,
dénoncés/dénonciateurs, employés/collaborateurs. Nous ne vaudrions même plus un
nom gravé au couteau sur un parpaing de béton.
Je voulais faire une note d’écriture dans laquelle j’aurais parlé de mes
difficultés actuelles pour trouver le temps d’écrire, parce que passer huit
heures comme hier le cul dans une voiture, c’est forcement stérile pour
l’écriture. Ma note de non-écriture se résume donc à cela, ce simple constat de
l’abrutissement du pare-brise, des yeux rivés sur le compteur pour espérer ne
plus jamais dépasser la vitesse autorisée, l’amertume d’être pris pour un danger
public, les bourdonnements fréquents d’une oreille malade qui ne s’estompent
quasiment plus quand le moteur est coupé. Au lieu de cette note d'écriture,
j'aurai donc rédigé un billet d'humeur, un règlement de compte, j'aurai
transcrit la peur de finir victime du devoir comme on dit dans l'indifférence
d'un hérisson écrasé. Sans élégance, comme dirait Muriel Barbery (ou maintenant
Poivre d'Arvor, viré de TF1...)
Mais demeure le vaste chantier de l’écriture et du langage : la pelle à manier
pour jeter aux orties les mots « collaborateurs » et autres paroles inutiles du
travail. Alors au travail, donc, mais à ma manière et contre l’hypocrisie
globale. C’est aussi pour cela que je tente de reprendre avec régularité ces
Feuilles de route, jamais aussi bien nommées.
(13/06/2008)
J'ai des périodes de peintres.
Attention, je ne dis pas peinture, car comme pour l'écriture, il me semble que
les artistes sont indissociables de leur art : donc, je me dirige vers les
biographies et autres éléments intimes en même temps que leurs oeuvres. J'aurai
ainsi passé au peigne fin Picasso, qui m'était utile de toute façon pour 1937
Paris Guernica au point d'en connaître les détails les plus anodins comme
par exemple l'année où fut installé le chauffage central dans son atelier des
Grands Augustins ou l'agencement précis du carrelage qui en recouvrait le sol.
Il y aura eu aussi Gauguin, que ce soit à Pont Aven ou à sa dernière demeure
paradisiaque (voir Ma mission Gauguin aux Marquises, de Pierre Bompard,
note de lecture
du 01/01/2002), sans oublier quelques découvertes comme l'étonnant Georges
Bouche au Musée d'art moderne de Troyes, son nom ne le destinait pourtant pas à
être oublié mais il le fut (note
d'écriture du 04/05/2005). Citons quelques contemporains comme Alexandre
Hollan, magnifiquement retracé par Yves Bonnefoy (notes
d'écriture et de
lecture du
3/11/2004) ou Jacques Monory, remarqué bien avant l'exposition sur la figuration
narrative que je n'ai toujours pas eu le temps d'aller voir. Grande figure aussi
de Joseph Haydn, qui fut l'ami de Beckett (note
de lecture du 26/03/03). Pourtant ce ne sont pas ses magnifiques paysages
qui m'auront inspirés en premier lieu pour Paysage et portrait en pied de
poule, mais les deux
italiennes peintes par Picasso et Matisse en 1916 et 1917.
Si la vie des peintres m'intéresse, bien entendu, c'est pour en apprendre plus
sur le choc pictural que je ressens à travers leurs oeuvres. Et c'est bien ces
chocs qui constituent les points de départ de ¨mes recherches. Je reconnais un
Picasso à cent mètres et je suis capable de le dater à quelques années près. La
cohérence, les différences, la comparaison : tout m'intéresse. Par exemple,
l'exposition diversifiée du collectionneur Jean Planque m'a passionnée et du
coup j'ai lu... sa biographie ! ( notes
d'écriture et
de lecture du
11/06/2003).
En ce moment, c'est Vincent Van Gogh qui me passionne. Et ce n'est pas le hasard
d'une exposition qui me conduit à lui, plutôt la chance d'avoir fouiné chez le
libraire de ma ville et d'en avoir rapporté les Lettres à son frère Théo (voir en
notes de lecture, cette semaine), son frère, marchand d'art, avec lequel il
entretiendra une correspondance suivie jusqu'à sa mort.
La place dans cette rubrique d'écriture se justifie pleinement par le rapport
très étroit et incessant qu'entretiendra le peintre avec la littérature.
Véritable passion qui lui fera apprécier Balzac, Hugo, Zola, Shakespeare, Voltaire et même
Daudet et son Tartarin de Tarascon (à propos de Tartarin, souvenir
d'avoir feuilleté la parution initiale en feuilleton dans de vieux journaux du
XIX° chez mon grand-père maternel). Rares sont les lettres où il ne fait
pas allusion à ses lectures, en retrace ses impressions, les conseille à son
jeune frère. Et la Bible bien sûr au début puisqu'il se destinait à devenir un
pasteur calviniste comme son père. C'est ce seul écart qui le différencie de
Rimbaud, réfractaire à la religion dés le plus jeune âge, car bien des points
communs les réunissent. En premier lieu l'époque et leur destin : à un an près,
les deux artistes auront vécus chacun pendant trente-sept ans. Vies difficiles
également : le renoncement à Dieu pour Vincent et à la poésie pour Arthur. On
pourrait d'ailleurs épiloguer sur les rapports entre ces deux mysticismes et
mystifications d'ailleurs que sont la religion et la poésie, ce serait sans
doute très intéressant à condition de ne pas tomber dans un laïus
psychanalytique. Mais bornons-nous à évoquer les points communs entre Van Gogh
et Rimbaud hormis le goût pour la correspondance familiale. Les voyages, Londres, la rencontre avec d'autres peintres ou
d'autres poètes, l'importance de Verlaine pour Arthur et de Gauguin pour
Vincent. Et puis le renoncement, la lente descente vers la folie pour le peintre
et vers les déserts du Yemen ou du Harar pour le poète. On pense aussi à une
parenté certaine avec Baudelaire, modernité des "villes énormes" vers lesquelles
ils aimaient retourner bien que, j'en suis persuadé, rien ne comptait plus pour
le peintre ou le poète que la liberté de s'en aller "les poings dans mes
poches trouées" et poser un chevalet au bord d'un chemin creux.
Pour en revenir à leurs correspondances familiales, il y aurait sans doute un
travail éditorial important à faire en croisant leurs lettres (j'imagine qu'une
telle entreprise a déjà dû être menée dans les arcanes universitaires).
(06/06/08)
Cette année, j’ai eu à étudier
la littérature des voyages au XVII° et XVIII° siècle. J’en avais déjà eu un
aperçu avec le Supplément au voyage de Bougainville, de Diderot, mais la glose
philosophique avait finalement noyé le véritable récit du navigateur (voir en
note de lecture). Et c’est justement, cette semaine, je me retrouve étrangement
dans une situation de voyage, deux cents quarante ans après Bougainville.
Situation de voyage qui n’a rien de comparable, une semaine n’est pas plusieurs
années de tour du Monde. Ceci dit, ma chambre d’hôtel dans laquelle j’écris
ressemble à une cabine de bateau. Ceci dit, la zone commerciale qui déborde de
toute part de l’hôtel liée à la quasi impossibilité qu’il y a de se déplacer à
pied ressemble à une mer. Je suis donc en situation de récit de voyage, coincé
devant mon hublot, le bruit des camions sur la voie rapide me parvenant en
vagues. Étrangeté donc de ce navire, étrave sans entrave, sextant d’un genre
indéfini, cartes marines en catalogues de supermarché, l’ensemble me parvient
comme le cri des mouettes, le crissement du sable, quelque chose
d’insaisissable. J’écris ceci et pourtant est-ce écrire ? Écrire au sens où on
l’entend habituellement, l’écriture normée affichée éditoriale, le longs cours
d’un roman de deux cents pages. Ici, ce ne sont que des impressions fugaces,
quelque chose d’écrit sur le vif, de pêché au vif dans les profondeurs d’un
cerveau qui n’a pas en ce moment le temps ni la disponibilité de creuser plus en
amont. Ce sont des coups de sonde. Profondeur trente brasse, annonce le matelot
perché à l’avant du navire pris dans ses brouillards. Mais d’autres l’ont fait
avant moi, que ce soit Bougainville sur sa goélette La Boudeuse ou Cendrars sur
le cargo Le Formose. Impressions pareillement notées en voyage, coups de
pinceaux à la Van Gogh (j’en parlerai bientôt de ce peintre) devant un champ de
blé ou le souvenir fugace de quelques pas dans un hall de supermarché désert,
tout cela s’inscrit dans le grand zapping de nos vies, et c’est profondément
cela qui s’appelle écrire.
(30/05/2008)
Mai 68 rabâché, ravalé, digéré,
vomi. Sur tous les tons, toutes les mimiques : les indignés, les complices, les
anciens, les désabusés, les pessimistes, les révolutionnaires, pour, contre,
indécis. Un constat cependant : ça fait parler encore, ça fait date, il s’est
tout de même passé quelque chose, même fuyant, même dans l’instant, une truite
affolée, insaisissable. Ça fait donc quarante ans, cette passade. Je n’avais pas
envie de rajouter quelque chose à ce qui est donc passé inaperçu à mes dix ans
(le souvenir juste d’une manifestation avec des tracteurs agricoles dans la rue
Diderot, rue principale de Langres, et mon père, routier, qui revenait chaque
semaine de Rungis ou de Paris, qui racontait, appuyait les images de notre télé
toute neuve, j’avais peur de cette drôle de guerre civile). Le hasard a voulu
qu’en lisant Les outils de Leslie Kaplan (voir en Notes de lecture cette
semaine) je tombe sur un texte écrit pour les trente ans des « événements » : «
Il se trouve que les trente ans de Mai 68 coïncident avec la fin du procès de
Maurice Papon, ainsi qu’avec l’alliance d’une partie de la droite avec le front
national (et aussi le fait que le premier Ministre déclare à propos de cette
alliance qu’il n’y a pas de crise politique en France) ». Dix ans avant
donc, nous étions aux prises avec cette sombre histoire de crime contre
l’humanité. Le Pen avait déjà prononcé son fameux mot à propos des chambre à gaz
: « Le détail, on sait que Le Pen le tourne en dérision, c’est dans sa
logique nazie », ajoutait Leslie Kaplan. Aujourd’hui, l’électorat de Le Pen
est en perte de vitesse, on peut s’en réjouir.
Ou pas.
Penser qu’une partie de son électorat s’est fondue dans un Sarkosysme même pas
dur, juste banalisé avec la légitimité du pouvoir. Peut-être qu’alors en finir
avec 68 comme le souhaite notre Président, c’est affiner cette logique de «
détail » : 68, un détail, le colonialisme, un détail, les expulsions, un détail,
les heures sup, un détail, l’Europe, un détail. Notre histoire passée et à venir
est parsemée de détails. Probablement que la phrase de Le Pen prononcée
maintenant passerait inaperçue. C’est peut-être cela la vraie question de
l’évolution des mœurs depuis 68, une dureté supplémentaire.
(17/05/2008)
Passé le coup de gueule de ma
note d'étonnements, cette même semaine, je préfère parler positif, comme on dit,
donc, addition, accumulation, total et solde créditeur. Dans le grand match de
la vie, je suis en effet gagnant en ce moment : du boulot par dessus la tête -
qui s'en plaindrait ? - contacts, machins et trucs intéressants dans le boulot
nourricier au point où l'on pourrait croire que le reste va en pâtir. Mais le
reste, c'est à dire l'écriture et tout ce qui gravite autour arrive à surnager
même s'il m'arrive de boire la tasse où d'être moins constant dans mes mises à
jour de Feuilles de route par exemple.
Petit point donc sur les activités de ces derniers mois (à la manière des
notules de Philippe Didion) :
- Ecriture : le refus en janvier d'un nouveau manuscrit est déjà un vieux
souvenir (pas même mauvais en plus). J'ai remis le couvert sous la forme d'un
Bestiaire. On verra ce que ça donne, ces histoires où les pigeons voisinent avec
des lapins et des poules. J'ai déjà la somme de soixante pages. Je pense fournir
un bon début pour mon éditrice en juin. C'est étonnant, pas forcément bucolique,
ça se tient plutôt bien.
- Projet presque abouti : François Bon va publier sur
Publie.net l'historique de ce site : les
quatre premières années, 2000 à 2003, de ces "accumulations Internet" sont
déjà prévues. Suivra un 2° tome avec les quatre suivantes. Comme pour Philippe
Didion et ses Notules justement, ou Philippe De Jonckheere et son Désordre, la
publication sous format pdf ou format e-book via Publie.net prouve un passage
étonnant du média Internet vers le livre : dans ce sens, qui l'eut cru ?
- Projet à ne pas oublier : justement, dans le même ordre idée de la captation
Internet qui me suit depuis dix ans comme une source d'eau vive et claire, je
voudrais rassembler la correspondance numérique que j'ai éclatée sur un
ordinateur de bureau, trois portables, un disque dur de sauvegarde et un
serveur.
- Vie d'écrivain : J'ai participé à une journée organisée par la DRAC de ma
région et l'ORCCA. Sous ces sigles
barbares de dieux Viking, se cachent les institutions culturelles de ma région
et le thème de la journée "la numérisation de l'écrit" était plutôt allèchant.
Ouvert à tous, le public était toutefois composé de bibliothécaires
principalement, ce qui en dit long sur la vision globale des acteurs du livre et
l'éclatement de la chaîne du livre en petits maillons faibles dans le monde de
l'édition avec un grand E comme "économie du livre" puisque ce sont ces deux
termes qui régissent maintenant la nouvelle organisation du
Ministère de
Tutelle (les 450 millions d'euros de plus value de la vente Editis-Planeta
font bien entendu partie du terme économie - voir en Notes d'étonnements
toujours). Cette journée fut grande : on a joué à se faire peur devant le
numérique mais rassurons-nous, les pièces de l'échiquier sont déjà en place et
les acteurs du livre prêts à manger du virtuel à tout va (sauf les auteurs, mais
ils ne s'en soucient pas eux-mêmes). E-paper, e-book, e comme économie du livre,
je sais je l'ai déjà dit. Moment le plus agréable, le plaisir de rencontrer
Thomas Adam et Anne Marchionini d'Inventaire-invention,
d'être fier d'avoir participé à cette véritable maison d'édition fondée par
Patrick Cahuzac et qui prouve depuis bientôt dix ans la viabilité de petites
structures qui n'ont rien à envier aux 450 millions d'euros de plus value
de la vente Editis-Planeta (je me répète, mais il faut que ça rentre dans les
esprits) mais qui traitent leurs auteurs avec infiniment plus de respect que
bien des grands groupes.
- Vie d'écrivain encore : le lendemain de cette faste journée, une autre journée
tout aussi faste m'attendait. Invité par Jean-Pierre Burdin, j'ai présenté ma
"littérature du travail" aux syndicalistes de la CGT à Montreuil. C'était la
deuxième fois que je venais dans ce lieu. La première fois, en 2001 après la
sortie de Central, j'avais déjeuné avec Maryse Dumas. Un comédien a lu
(et très bien) des extraits de trois de mes romans. J'ai parlé pendant deux
heures et j'ai rencontré Liliane Vialat, qui a organisé un travail artistique
assez subversif chez Mercedez-Benz. On oublie trop souvent au delà des clivages
partisans ou politiques le rôle extrêmement important que peuvent jouer de
telles structures dans leur inestimable mémoire du réel et dans le
questionnement entre art et entreprise.
- Vie d'étudiant toujours : dans cette profusion, je rame mais je tiens bon. La
quatrième année de Lettres Modernes n'a d'intérêt que via cette étude sur la
"littérature du travail" que j'ai entrepris et qui devrait me tenir jusqu'au
Master final et plus si affinité. Vaste chantier textuel mais les enjeux sont
vastes et à la hauteur de cette accélération du temps social : travailler plus
pour écrire plus, voilà mon slogan.
Finalement, à la vue de toutes ces vies de boulot, d'écrivain, d'étudiant sur le
retour, je préfère deux fois plus mon sort à celui des grosses légumes qui vont
s'empocher quelques millions d'euros car c'est bien cette équation en guise de
pied de nez qu'il faut retenir : un potache, deux légumes...
(02/05/2008)
Le 22 avril prochain, à
Châlons-en-Champagne, à l'initiative du Centre Régional du Livre de
Champagne-Ardenne, aura lieu une journée thématique autour des questions que
posent les (nouvelles ?) technologies, publications numériques et autres
activités internautiques.
Invité à y débattre, j'y réponds avec joie. On m'a donc demandé un petit texte
de présentation pour me situer dans le programme qui sera élaboré. Hélas,
j'avais mal calculé mon coup et envoyé un lignage un peu trop conséquent, j'ai
planché à nouveau pour une présentation plus classique en quatre ou cinq lignes.
Comme il me plaisait d'avoir élaboré ce premier jet d'une manière poétique,
voici donc ma bio versus "écrivain du numérique", pas perdue pour tout le monde
:
Thierry Beinstingel, côté
cour, côté jardin
En 2000, côté cour, il entre sans frapper dans la maison traditionnelle de
l’écriture et occupe, dés le printemps, la salle à manger familiale de l’édition
champenoise avec "La Réserve" chez Dominique Gueniot, puis le salon des lettres
parisiennes, avec "Central"chez Fayard en septembre. Le même mois, il entrouvre
le portail du jardin numérique en créant son propre site Internet Feuilles de
route.
Huit ans plus tard, la maison s’est agrandie : cuisine équipée ("Composants",
Fayard 2002), chambre ("Paysage et portrait en pied de poule", Fayard 2004),
salle de bains ("1937 Paris Guernica", Maren Sell, 2007), combles aménagés ("CV
roman", Fayard 2007). Il pourrait se reposer dans son meublé publicatif en vrai
papier, mais le jardin numérique l’appelle, sans cesse en friche, éternellement
à tondre : jamais de repos !
Pourtant, de même que le papier peint des murs est fleuri, la pelouse est un
régal pour les yeux : des milliers de pâquerettes-blogs se sont propagées, le
pommier "Inventaire-Invention" est devenu un bel arbre, le cerisier "Remue.net"
étant ses branches dans la copropriété voisine. François Bon, son voisin, taille
sa haie en chapeau de paille. On se fait des signes d’amitié. Tout cela fait
oublier les buissons des sites d’éditeurs qui rechignent à pousser.
Huit ans déjà ! Allongé sur sa chaise longue, il pense, l’écrivain, à ces cent
soixante mille visiteurs qui ont déjà foulé les pixels de son gazon rustique. Il
ferme les yeux. Un monde de signes volatiles, lumineux comme des papillons sans
mémoire s’évapore au soleil. Dans la maison, les papiers peints jaunissent dans
l’ombre.
(Thierry Beinstingel a aussi publié "Vers Aubervilliers" chez
Inventaire-Invention.)
(08/03/2008)
Fête du livre de Bron
parce que je me trompe de sens en sortant du train
parce qu’on me retrouve
parce que Christophe Fourvel attend aussi la navette
parce que Brigitte Giraud m’accueille
parce que Véronique Forcet bavarde avec moi en déjeunant
parce que des noms
parce que, vite un café on y va
parce que Nicole Caligaris est avant moi
parce que des visages enfin sur des noms
parce que Benoît Legemble insiste pour savoir pourquoi le thème de la mort dans ma bibliothèque idéale
parce que je ne sais pas
parce que Thierry Guichard est dans le public
parce qu’un passant inconnu achète devant moi Central
parceque le débat à 15h30
parce que bonjour, Charly Delwart, Joël Egloff
parce que cent cinquante visages à vous regarder
parce que des questions
parce que des réponses (CV roman comme « les Caisses sont Vides", dixit notre président)
parce qu’une passante inconnue insiste pour modifier une dédicace
parce que des échanges, des visages, des gestes
parce que des débats encore
parce qu’une salle « accueil écrivains »
parce qu’on fait cercle
parce que des noms sur des visages, des gestes sur des noms
parce que bière ou vin blanc ?
parce que cette histoire incroyable de champignon animal pour passer le temps
parce que Nicole Caligaris, enfin se parler
parce que des kirs à l’apéro
parce que repas avec tous
parce que Christophe Grossi que fais-tu là ?
parce que des gestes et des visages
parce que Wilfried N'Sonde arrive au dessert
parce que des noms et des visages
parce qu'encore un verre de vin
parce que où est mon appareil photo ?
parce que l’hôtel Ibis
parce que Internet à 5h contre l’insomnie
parce que tout le monde au petit déjeuner, noms, visages, pas trop de gestes
parce que l'hippodrome au matin
parce que je retrouve mon appareil-photo
parce que parcourir encore les étals de livres
parce que François Bon, gestes, visage, sourires
parce que allons prendre un café
parce qu’Isabelle (Rossignol) de dos et Jacques Serena de face pour la première fois
parce que le soleil, bouille ronde
parce que des noms, des gestes, des visages, des sourires
parce que merci pour tout Brigitte, vraiment
(22/02/2007)
Cela se passait à Clermont-Ferrand, où j'étais
invité à l'Université Blaise Pascal, Département Métiers du Livre, comme il y a
deux ans et presque jour pour jour. Joie de revoir Françoise et Elisabeth. Je
venais d'intervenir l'après-midi pour une séance d'atelier d'écriture, tout
comme il y a deux ans. Cette séance, bien entendu, à
été en lien avec CV roman, que j'avais déjà évoqué
il y a deux ans. Impression étrange de renouer avec
cette littérature du travail qui me travaille justement et ce, depuis plus de
deux ans. Cette séance d'atelier a été l'occasion de prendre le contre-pied de
nos normes, prescriptions, recommandations, principes, procédures, consignes et
diverses directives qui hante les arcanes de la recherche d'emploi, et dont le
CV est le point d'orgue, l'aboutissement, le sésame, le passage obligatoire.
Premier exercice donc : à partir d’un personnage célèbre, imaginer le CV
comme je l'ai fait pour Rimbaud dans CV roman, ou
imaginer un nouveau type de CV, un jeu de questions/
réponses, une narration
impersonnelle, trop personnelle, romanesque, typée nouveau roman, proustienne,
encyclopédique à la manière de Diderot ou "histoire naturelle" comme Buffon...
imaginer plus férocement le discours de
départ à la retraite ou l'oraison funèbre qui retracera votre parcours
professionnel... Deuxième exercice : imaginer une lettre de non-motivation
destinée à refuser un emploi qui ne vous intéresse pas, à l'instar des
désopilantes lettres de non-motivation de
Julien Prévieux. (Je serais très heureux de récupérer les joyeux textes
produits, merci Elisabeth). Prendre le contre-pied de nos normes, donc,
car tout discours cadré, tout slogan péremptoire possède sa part de saine
perversion, de bienfaisant détournement qui nous donne une distance nécessaire
et un humour dynamique sans quoi notre société vieillissante et confondue nous
apparaîtrait comme l'espace d'un gruyère percé de rond points et d'inutiles
magasins de bricolage pour nos âmes étayées par d'improbables cannes anglaises.
Travailler plus pour gagner plus dans ce vaste monde ou tout s'entasse dans des
rayons déjà remplis qui auraient désespéré l'intérimaire de
Composants... Mais je m'égare sans doute. Bref,
j'ai donc renoué avec l'atelier d'écriture, inusité depuis plus de neuf mois
mais qui va reprendre également pour quelques séances à l'Université de
Bourgogne, on en reparlera. Vieilles habitudes à reprendre : je ne me suis pas
senti vraiment à l'aise, sauf à retrouver la rapidité de deux heures qui filent
trop vite, sauf à retrouver avec plaisir le petit moment magique où chacun est
bien studieux devant sa propre écriture et sa propre inspiration.
Après, et cela se passait toujours à Clermont-Ferrand, j'ai attendu dans le
bureau d'Elisabeth et une étudiante est passée pour se renseigner sur ses notes
obtenues lors des examens partiels qui venaient juste de se terminer. Elle avait
l'air plutôt contente devant la plupart de ses résultats parfois excellents sauf
dans une matière qui m'a interpellé : en "auteur", elle avait eu 4/20, alors
qu'en "éditeur" et "libraire" c'était plutôt correct. Je ne sais pas à quoi
correspondent ces matières, quel est leur contenu dans le cursus des Métiers du
livre, mais j'avais envie de m'excuser, en tant qu'auteur d'avoir participé à
cette mauvaise note... Que peut-on bien apprendre de si important dans la
matière "auteur"qui puisse mériter une telle sanction ? Alors que ce métier
échappe à toutes les normes, tous les schémas, chaque écrivain a son propre
parcours...
Retour aux normes donc : la prochaine fois que je viendrai à Clermont-Ferrand,
je proposerai un atelier pour faire éclater cette théorisation des écrivains :
on prend date, Françoise ?
(27/01/2008)
J’ai présenté un nouveau manuscrit à mon éditrice. Elle n’en à
pas voulu : trop imparfait, trop décalé peut-être avec ce que je fais, trop «
pieds nickelés ». J’ai adoré cette réflexion et je l’en remercie beaucoup.
Voilà, je sais maintenant que je ne suis pas un écrivain pieds nickelés. Il
n’est jamais facile pour un éditeur d’annoncer à un auteur qu’il ne publiera pas
le manuscrit qu’il l’a souvent accaparé pendant plusieurs mois (là c’était un
an). Mais pour ma part, recevoir une telle nouvelle ne me gène en rien. J’ai
terminé un livre tout seul, comme j’en ai l’habitude car je ne fais jamais lire
à mon entourage le travail en cours (ou parfois juste un
paragraphe ou deux) (ou parfois à mon amie MB et pour mon ego car elle adore
tout ce que je fais :-). Là, dans ce cas précis, j’avais
terminé ce livre, je l’ai remis rapidement quelques jours plus tard,
comme à l'accoutumée. La boucle était bouclée : c’est le rôle de
l’écrivain de remettre à son éditeur le produit de sa plume ou
plutôt de son clavier, c’était donc fait. Le reste, la décision
de l'éditeur m’importe peu à la limite, même si, ne
soyons pas maso, on préfère un oui franc à un non embarrassé... J’écris
beaucoup et je sais que si un manuscrit est refusé, c’est que ce n’était pas le
bon livre mais un de ces livres
"de passage" comme je les nomme,
c'est-à-dire un machin dactylographié qui relie le
précédent publié au suivant qui le sera.
Leur utilité à ces livres "de passage" n'est pourtant pas des moindres :
destiné à asseoir une nouvelle
inspiration plus solide, manuscrit relégué dans l'ombre des
tiroirs, ils viennent hanter les rêves de littérature, jalonnent la vaste
agglomération d'écriture que nous bâtissons pierre après pierre, trottoirs après
trottoirs, rue après rue, comme autant d'impasses, de terrains vagues, de
faubourgs incertains, de potagers abandonnés.
Après, dans la suite de la conversation entre mon éditrice et moi, il y a eu ce
moment délicieux où il a fallu expliquer tout ce point de vue, dire qu’on ne
fait aucun pataquès de ce refus, bien au contraire. Le
refus, comme je lui ai ajouté, ne
me concerne pas, ce n’est pas un jugement de valeur émis sur ma personne,
pas de lézard... Par conséquent je vais donc l’annoncer
de ce pas à l’auteur Thierry Beinstingel qui, j’en suis sûr, prendra cela très
bien avec sa bonne humeur coutumière avant de se remettre à
l'écriture, tellement de choses encore à dire, toute cette immense ville à bâtir
qui n'est jamais qu'une vie à laquelle on rajoute deux "ailes". (ah, je suis
assez fier de cette formule...).
Et milles excuses à MB qui reste au bord du chemin à contempler le terrain
vague, le faubourg incertain, le potager abandonné, sans savoir ce qui arrivera
aux héros de ce roman qu'elle avait entrevus...
(20/01/2008)
Pour faire écho à mon récent voyage et parce que j’étais
seulement à cent kilomètres d’Aden voici en bonus une lettre de Rimbaud écrite à
sa famille depuis cette côte Sud du Yemen et dans
laquelle je m’approprie sa manière pour vous présenter
mes vœux pour l’année nouvelle.
Cinq ans auparavant, à son arrivée le 25 août 1880, Rimbaud écrivait : Aden
est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne.
Dans cette lettre, les sentiments de l’ex-poète n’on pas
changé au sujet de ce sale pays, le Harar avait sa préférence et le
retour à Aden, point central de son travail de négociant, était souvent mal
vécu. Pour autant, dans cette lettre, Rimbaud évoque sa fascination
intacte pour le
voyage.
« Aden, le 15 janvier 1885
Mes chers amis
J’ai reçu votre lettre du 26 Xbre 84, merci de vos souhaits. Que l’hiver soit
court et l’année heureuse. Je me porte toujours bien dans ce sale pays.
J’ai rengagé pour un an, c’est-à-dire jusqu’à fin 85, mais il est possible que
cette fois encore les affaires soient suspendues avant ce terme. Ces pays-ci
sont devenus très mauvais depuis les affaires d’Egypte. Je reste aux mêmes
conditions. J’ai 300 francs net par mois, sans compter mes autres frais qui sont
payés et qui représente encore 300 autres francs par mois. Cet emploi est donc
d’environ 7000 francs par ans dont il me reste net environ 3500 à 4000 francs à
la fin de l’année. Ne me croyez pas capitaliste, tout mon capital est d’environ
13000 francs et sera d’environs 17000 francs à la fin de l’année. J’aurai
travaillé 5 ans pour ramasser cette somme. Mais quoi faire ailleurs ? J’ai mieux
fait de patienter là où je pouvais vivre en travaillant, car quelles sont mes
perspectives ailleurs. Mais ça m’est égal, les années se passent et je n’amasse
rien, je n’arriverai jamais à vivre de mes rentes dans ces pays.
Mon travail consiste ici à faire des achats de cafés, j’achète environ 200 000
francs par mois. En 1883, j’avais acheté plus de trois millions dans l’année et
mon bénéfice n’est rien de plus que mes malheureux appointements, soit quatre
mille francs par an, vous voyez que les emplois sont mal payés partout. Il est
vrai que l’ancienne maison a fait une faillite de neuf cent mille francs, mais
non attribuable aux affaires d’Aden, qui, si elles ne laissaient pas de
bénéfice, ne perdaient au moins rien. J’achète aussi beaucoup d’autres choses :
des gommes, encens, plumes d’autruches, ivoire, cuirs
secs, girofles, etc. etc.
Je ne vous envoie pas ma photographie ; j’évite avec soin tous les frais
inutiles ; je suis d’ailleurs toujours mal habillé. On ne peut se
vêtir ici que
de cotonnades très légères ; les gens qui ont passés qques années ici ne peuvent
plus passer l’hiver en Europe, il crèveraient de suite par quelque fluxion de
poitrine. Si je reviens, ce ne sera jamais qu’en été, et je serai forcé de
redescendre en hiver au moins vers la Méditerranée. En tout cas, ne comptez pas
que mon humeur deviendrait moins vagabonde, au contraire, si j‘avais le moyen de
voyager sans être forcé de séjourner pour travailler et gagner
l'existence, on ne me verrait pas deux mois à la même place. Le monde est très
grand, et plein de contrées magnifiques que l'existence de mille hommes ne
suffirait pas à visiter. Mais d'un autre côté, je ne voudrais pas vagabonder
dans la misère, je voudrais avoir qques milliers de francs de rentes, et pouvoir
passer l'année dans deux ou trois contrées différentes, en vivant modestement et
en faisant qques petits trafics pour payer mes frais. Mais pour vivre toujours
au même lieu, je trouverai cela très malheureux. Enfin, le plus probable, c'est
qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne
voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait
jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation.
Pour les Corans, je les ai reçus il y a longtemps, il y a juste un an, au Harar
même. Quant aux autres livres, ils ont en effet dû être vendus. Je voudrais bien
vous faire envoyer quelques livres, mais j'ai déjà perdu de l'argent à cela.
Pourtant je n'ai aucune distraction ici, où il n'y a ni journaux, ni
bibliothèques et où l'on vit comme des sauvages. Ecrivez cependant à la
librairie Hachette, je crois, et demandez quelle est la plus récente édition du
"Dictionnaire de commerce et de navigation de Guillaumin." - S'il y a une
édition récente, après 1880, vous pouvez me l'envoyer, il y a deux gros volumes,
ça coûte cent francs, mais on peut avoir cela au rabais chez Sauton. Mais s'il
n'y a que de vieilles éditions, je n'en veux pas. - Attendez ma prochaine lettre
pour cela. Bien à vous.
Rimbaud"
(09/01/2008)
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